—La plus belle mort... commença le vieux Jamblin.
—C’est de ne pas venir au monde, interrompit Darville.
—La plus belle mort que j’aie vue, reprit le vieillard, est aussi celle qui m’a le plus affreusement impressionné. Et pendant très longtemps j’ai cru que c’était une des plus horribles qui se pouvaient concevoir. L’expérience m’a fait comprendre à quel point elle était enviable. C’était en 1863, pendant la guerre de Sécession. Je commandais un vague régiment nordiste, aux effectifs élastiques: un mois, il m’arrivait d’avoir deux mille hommes sous les armes, le mois d’après je n’en avais plus que trois cents, puis de nouveau le contingent s’accroissait pour décroître encore.
Le corps seul des officiers restait à peu près stationnaire, malgré qu’il comportât une proportion de chenapans presque aussi forte que le gros des troupes.
Donc, en avril, nous étions aux prises avec une force sudiste, dans le Tennessee. Une rivière et des terres inondées nous séparaient: nos combats n’étaient guère que des escarmouches. Cependant, peu à peu, les mouvements prenaient quelque consistance, en même temps que le nombre des combattants augmentait de part et d’autre. Vers la fin d’avril, mon régiment se montait à quinze cents hommes, et tout le corps d’armée—si cet amas d’aventuriers peut porter un nom aussi pompeux—s’élevait à près de dix mille unités. L’ennemi devait être moins nombreux, mais il avait plus de cohésion et des pièces d’artillerie de plus longue portée. Nous attendions quelques canons promis depuis longtemps pour engager une action décisive. Les canons n’arrivaient point.
Nous eussions été en quelque sorte assiégés, sans l’excellence et l’étendue de nos positions, jointes à de bonnes lignes de retraite, bien gardées. Notre action s’étendait sur sept ou huit villages qui se décoraient glorieusement du nom de villes. Les vivres étaient simples, mais abondants—surtout la viande: quelques sources nous donnaient une eau excellente. Grossiers et goulus, nos hommes prisaient plus la quantité que la qualité: aussi l’endroit leur convenait-il parfaitement et ils attendaient sans impatience les renforts d’artillerie.
Parmi mes officiers se trouvait un jeune homme du Kansas dont j’aimais beaucoup le caractère et qui, en toutes circonstances, m’avait montré un grand attachement. C’était une âme essentiellement naïve, bouillante et tumultueuse, à qui toute chose paraissait ou bonne ou mauvaise, ou laide ou merveilleusement belle, une de ces âmes qui prennent toujours parti, qui croient jusqu’à leur mort «que c’est arrivé».
Herbert Buchanan n’en était pas moins un étonnant homme d’action, plein de sagacité et de flair; je ne lui préférais personne pour faire une bonne reconnaissance ou pour entamer convenablement une escarmouche.
Ce garçon s’amouracha d’une fille de squatter dont le moins qu’on peut dire est que c’était un beau morceau de chair humaine. Il y avait plaisir à la voir remuer, tant ses membres étaient bien pris et bien liés au corps. Cette fille était saine jusque dans le moindre coin de sa peau; avec cela d’une teinte si juste et si savoureuse, des yeux si trempés, si imbibés de vie, une bouche si appétissante, que les hommes sacraient d’admiration sur son passage.
Elle agréa la cour de Buchanan qui, presque tout de suite, lui donna sa parole de ne jamais épouser une autre femme. Mais quoique le jeune homme lui fût sympathique, elle voulut prendre son temps pour décider si elle pourrait être heureuse avec lui. Dans les intervalles du service, Herbert promenait sa «sweetheart» aux alentours du village où elle habitait. Plus d’un de nos hommes dut souhaiter des malheurs au jeune capitaine, mais il faut dire à l’honneur de l’humanité que personne ne lui envoya une balle dans les reins ou ne lui chercha querelle.
J’approuvais cette idylle, sachant fort bien qu’elle n’empêcherait pas le camarade de faire tout son devoir—et même je m’y intéressais. Je trouvais seulement que Mary Hanthorn était un peu lente à rendre l’amour qu’on lui avait voué. Les choses en étaient là, lorsque nous eûmes trois jours de bonnes escarmouches le long de la rivière. Nos hommes se comportèrent bravement, et les officiers ne furent pas trop malhabiles. Néanmoins, nous n’eûmes pas l’avantage. A plusieurs reprises, des volées de la grosse artillerie ennemie brisèrent notre élan: c’est tout juste si nous pûmes ramener nos troupes en bon ordre. Le quatrième jour, on se reposa de part et d’autre. Les Confédérés ne s’étaient pas crus assez forts pour nous donner l’assaut; de notre côté, nous nous sentions incapables de franchir la rivière sans l’appui d’une canonnade efficace. Donc, le quatrième jour, tout le monde se tint coi. De-ci, de-là, quelque boulet nous venait rappeler que le pays n’était pas désert, et nous répondions vaguement, pour la forme.
Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes, devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment. Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour: elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...
Leurs lèvres se touchèrent et dans le même moment leurs têtes disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.
Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon oreille...
Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude, sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser: car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent plus...
—Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de la thérapeutique. L’art de guérir—à part la chirurgie et quelques vaccines—reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles funestes conjonctures!
C’était en été. Nous avions loué une frêle maisonnette aux bords de l’Oise. Une profonde forteresse nous séparait du reste du monde,—et nos deux pelouses, le peuple étincelant de nos parterres, notre léger ruisseau palpitant entre des rives embaumées de menthe, d’iris, de lis... C’était bien le petit refuge de tous les rêves, l’île de Robinson ou la terre féerique de Rama. Ce bonheur s’évanouit le jour où notre petit Georges dut s’aliter. Le mal, rapide et furieux, dévorait l’enfant d’heure en heure. Nous avions fait venir Debrême, puis Potain, dont ma femme est une vague cousine. Ces maîtres déployèrent toute leur science; ils demeurèrent impuissants. Un jeudi, vers le crépuscule, après une consultation, Debrême me tira à l’écart et murmura (il était un peu brusque):
—Tout est fini... L’enfant ne verra pas le matin.
Potain, qui, par compassion, n’eût pas de lui-même prononcé la sentence, hocha la tête en signe d’acquiescement.
—N’y a-t-il plus rien à faire? m’écriai-je avec désespoir.
—Il n’y a plus rien à faire, non... plus rien! répliqua tristement Potain... Peu de souffrance, d’ailleurs... Une simple extinction!
Je les laissai partir, et, terrifié à la pensée de revoir ma femme, je rôdai au bord de la rivière... Quelle tentation de me jeter dans l’eau claire, d’oublier la souffrance dans le rêve insondable du Nirvana!... Le crépuscule commençait de brosser ses décors, et je me tenais toujours là, anéanti, lorsqu’une voix se mêla au chuchotis du flot. Me retournant, je vis notre servante Mathilde, jeune campagnarde taillée en muid, débordante de vie et de santé:
—Monsieur, dit-elle d’un air mystérieux... pourquoi ne demanderiez-vous pas le guérisseur?... Il a fait revenir ma mère qu’est vieille et, pis, infirme... Y pourra, ben sûr, faire revenir un p’tit éfant...
Ce n’était pas la première fois que Mathilde m’entretenait de cet homme. Je l’avais, jusqu’ici, rembarrée avec indifférence. Alors l’enfant n’était pas condamné!... Maintenant j’écoutais, oh! sans foi, sans espoir... mais, quand il n’y aurait qu’une seule chance sur un milliard de sauver Georges, pouvais-je écarter cette chance? Je fis un morne geste de consentement:
—Va!
Et Mathilde disparut parmi les tilleuls de Hongrie.
L’homme qui parut devant nous, avec sa tête cubique, plantée à foison de cheveux fauves, avec ses yeux immenses, couleur de tourmaline, extraordinairement variables de teinte et d’éclat, avec sa poitrine d’Ajax et ses mains faites pour étouffer des ours, ne me déplut pas. L’énergie et la puissance sourdaient de son regard autant que de sa rude musculature.
—Où donc avez-vous appris à guérir? lui demandai-je.
Il répondit avec simplicité:
—Je ne guéris pas, monsieur... Je donne ma force!...
Était-ce le calme souverain de ce grand visage, était-ce quelque obscur magnétisme? Ces paroles me rendirent presque confiance. Je menai l’homme auprès du petit, qui, immobile, les paupières closes, gémissait d’une voix défaillante.
—Il est bien bas! murmura le guérisseur...
Il se dressa, me planta son regard dans les yeux et dit avec autorité:
—Faut vous confier entièrement à moi... Y a encore une chance... Mais c’est à condition que je sois le maître... Puis, il me faut aussi quelqu’un de fort et de sain.
Il me considéra, puis il considéra ma femme, qui se tenait devant lui, pâle et défaite:
—Pas vous autres... Le chagrin vous travaille trop... La Mathilde plutôt. C’est une fille bien plantée...
Il n’ajouta plus un mot. Son visage prit une expression formidable et douce. Il se pencha sur l’enfant, il lui massa lentement les membres et la poitrine. Puis, il croisa les petits pieds et prit les menottes entre ses paumes géantes. Le pâle visage crispé se détendit; peu à peu, l’enfant cessa de se plaindre et s’endormit. L’homme garda son attitude pendant plus d’une demi-heure. Il était devenu pâle; il frissonnait; nous l’entendions haleter, comme quelqu’un qui a fait une course rapide....
—Je n’en peux plus! dit-il enfin... Mathilde, prenez l’enfant et marchez de long en large...
Il mit lui-même l’enfant dans les bras de la fille, puis il se laissa aller en arrière dans un fauteuil et parut s’assoupir. Nous étions, ma femme et moi, en proie à une agitation frénétique. A mesure que le temps s’écoulait, nous perdions le sens des réalités quotidiennes. Une atmosphère étrange nous pénétrait. Nous avions le sens très net d’une vie universelle, non pas composée d’êtres précis, et non pas séparée de la nôtre, mais enveloppante, infinie, faite de vibrations plus ténues, plus rapides que tout ce que nous nommons lumière, magnétisme ou électricité...
L’homme s’éveilla, prit dans la poche de son gilet un flacon, en avala quelques gorgées, puis s’abandonna de nouveau à son assoupissement. Se redressant enfin, il reprit l’enfant des bras de Mathilde, le remit au lit, recroisa les pieds et saisit entre ses mains les petites menottes blanches...
Jusqu’à l’aube, l’homme continua son œuvre. Il était devenu livide, il s’épuisait à vue d’œil—et le réconfortant qu’il prenait d’heure en heure ne suffisait pas à le soutenir. Ses torpeurs se prolongeaient de plus en plus. Il en sortait avec des yeux hagards, des mains tremblantes, un frémissement de tout le corps.
Il n’y avait plus aucun doute pour nous: il donnait véritablement de la vie; l’enfant dormait maintenant d’un sommeil paisible; on voyait sa petite poitrine s’élever et s’abaisser rythmiquement, ses jolies lèvres se recolorer, ses pauvres joues reprendre une nuance rose.
Enfin, l’aube se glissa, comme un reflet de perles et de coquillages, sur les peupliers de la rive. L’homme poussa un profond soupir, lâcha les mains du petit et murmura:
—Je suis à bout de forces... Mais il est sauvé!
Et, tandis que je poussais un cri de joie, tandis que ma femme pleurait de bonheur, il tomba dans un sommeil de plomb dont il ne s’éveilla que douze heures plus tard.
Il ne s’était pas vanté. L’enfant guérit avec une rapidité merveilleuse, à la profonde stupéfaction de Potain et de Debrême,—qui, d’ailleurs, ignorèrent tout: je devais le secret à notre sauveur.
Vous avouerez que, après une telle aventure, il est bien naturel que je ne croie pas seulement à la science et à la réalité mesurables, mais aussi à l’instinct, à l’intuition, à ces réalités subtiles qui pénètrent toutes choses, comme les physiciens disent de l’éther.
Quand j’habitais au bout de l’avenue de Clichy, raconta Charles Marlommes, je rencontrais quelquefois un vieux biffin du temps de Louis-Philippe. C’était un paquet d’os. Ses énormes pommettes et ses longues mâchoires laissaient à peine paraître deux petites joues fauves; ses mains, sous leur peau roussâtre, semblaient déjà des mains de squelette; quand il marchait, les oscillations sèches et «discordantes» de son torse lui donnaient l’aspect d’une mécanique très usée.
Vous savez que j’erre volontiers dans la savane parisienne. Elle est aussi sauvage que l’autre, la savane des buffles, des coyotes, des félins et des pécaris; elle est plus riche en bêtes imprévues, farouches, misérables ou grotesques. A force de le voir, j’avais fini par échanger des paroles avec le vieux père Bastien. Même, au bar du Grand Moka, il m’a raconté des histoires qui, en un certain sens, évoquent des temps aussi fabuleux que ceux de Thoutmès III, roi d’Égypte.
Or, un après-midi, je rencontrai mon biffin encadré par deux sergents de ville. Le pauvre bougre oscillait plus encore que d’habitude, et ses yeux hagards laissaient entrevoir qu’il avait trop bien écouté les promesses de bonheur des jaunes, des bleues et des vertes. Arrêté au moment où il proférait des menaces confuses contre des pouvoirs plus confus encore, il avait salement injurié la force publique: la route qu’il suivait était celle du commissariat, de la correctionnelle et de la prison. Quand il m’aperçut, il poussa un beuglement et, se frappant la poitrine, il fit profession d’amitié. Après quoi, ressuscitant un refrain perdu dans la nuit des âges, il clama:
Je fus pris d’une grande pitié pour sa vieille carcasse. Passant du côté du flic de droite, que je connaissais, je réussis à lui glisser une bonne parole. Ensuite, évoluant du côté de l’autre sergot, que je connaissais mieux encore, je lui fis remarquer la faiblesse et l’âge du drille. Ces flics n’étaient pas des ogres, ils se montrèrent sensibles à la politesse d’un citoyen qui portait une petite ficelle rouge à la boutonnière.
Le premier dit:
—Il est plus bête que méchant.
Le second ajouta:
—Il est vieux comme Mathieu Salem.
Sur quoi ils se reluquèrent. Justement, l’ancien eut le bon sens de se taire. Par surcroît, la foule ne fit aucune de ces sottises qui indisposent les sergents de ville.
Alors celui de gauche eut un gros rire et celui de droite se tordit. Deux bottes d’ordonnance donnèrent un léger renfoncement au derrière du biffin, qui se sauva comme un vieux lièvre.
Je le retrouvai au bar du Grand Moka, où il avait eu la sagesse de se commander un simple siphon d’eau de seltz. Il gueula:
—Vous croyez peut-être que vous n’aurez jamais vot’ récompense? Vous l’aurez, que je dis... Ceusses de maintenant disent qu’y a plus personne là-haut, mais moi je sais qu’il y est toujours. Et vous verrez bien!
Cinq ans coulèrent. Le biffin oscillait davantage; sa ressemblance avec un squelette devenait tellement extraordinaire que les femmes enceintes, l’apercevant à distance, se hâtaient de prendre un chemin de traverse. Nous nous parlions toujours: il ne m’entretenait plus de 1848, ni même de 1840. Il retombait au temps de son enfance, sous le règne du bon roi Louis XVIII. Mais il n’avait aucunement oublié que je l’avais tiré du poing des roussins. Seulement, il reportait cet acte de sauvetage à plus de vingt ans en arrière.
—Pas peur! affirmait-il. Votre affaire est inscrite là-haut, chez le Dieu des bonnes gens.
En ce temps, j’avais entrepris mes recherches sur les excavations hydrauliques. J’étais près d’atteindre au dénouement. Encore quelques efforts et je pourrais faire breveter le système que je croyais, à bon droit, devoir me conduire à la fortune. Par malheur, j’étais à bout de ressources. Le classique haubergeon se fait maille à maille, mais ce sont des mailles de fer; l’invention, elle, emploie pour ses mailles les billets de cent et de mille.
Je me souviens du soir où, la tête entre les mains, je considérais mes plans et ma dernière pécune: une humble pièce de vingt francs... Il est vrai que j’avais encore quelques bijoux de famille et des bibelots négociables... Mais j’avais aussi des dettes. Et, bref, j’échouais au port.
Le désespoir me saisit, roide et sinistre. Je songeai à mon vieux revolver bull-dog, qui avait fait avec moi le tour de l’Europe et de l’Asie... Enfin, les nerfs à vif et suffoquant dans ma chambre, j’enfonçai mon chapeau sur ma tête et je sortis. Comme je suivais le trottoir, une dame mafflue m’arrêta brusquement dans ma marche et s’écria:
—Le père Bastien est en train de casser sa pipe... Sauf respect, y voudrait bien vous voir.
Je trouvai le vieux biffin couché sur une paillasse de zostère. Les yeux avaient tellement reculé au fond des orbites qu’au premier moment ils semblaient avoir disparu. Il poussait par intervalles un petit gémissement, et ses mains lugubres se crispaient sur une maigre couverture. Dès qu’il me vit, il eut une sorte de rire qui finit en râle. Puis, la femme qui le veillait lui ayant fait boire une cuillerée de cordial, il murmura:
—Le pauv’ biffin est cuit! Mais comme y en a Un, ça ne fait rien! Y saura me reconnaître... y m’fera une petite place, dans le fond... J’peux dire que j’ai tant seulement pas fait mal à un chien...
Il fixa sur mon visage ses orbites creuses, puis il reprit:
—C’est pas tout ça. J’ai une adresse à vous remettre... La voici, sous cette enveloppe... Vous irez voir le monsieur... et comme j’ai pas d’héritiers, l’affaire s’arrangera toute seule... Là! Ouf!... Maintenant, j’peux lâcher le crochet... Adieu, m’sieu... vous avez eu du cœur... et là-haut je dirai encore mon petit mot pour vous...
Il tomba dans un abattement brusque, puis il se mit à prononcer des paroles obscures; quelques notes d’un refrain jaillirent comme d’un orgue de Barbarie séculaire:
Et, poussant un souffle court, il quitta cette terre où il avait, pendant trois générations, trouvé son pain dans les immondices.
Quant à l’enveloppe, elle portait l’adresse suivante:
Je me rendis chez Me Guillain. C’était un notaire du type hilare. Il me reçut avec un air gai, sourit à mes premières paroles, se mit à rire aux suivantes et se tordit quand j’eus terminé ma phrase.
—Elle est bien bonne! clamait-il. Elle est ahurissante... Monsieur, vous êtes... vous êtes l’héritier du sieur Bastien!
Tandis que je le regardais, bouche bée:
—Oui, monsieur, son héritier! C’est-à-dire que vous toucherez dans cette étude même, quand tout sera en ordre, une somme d’environ trente-huit mille francs, tous impôts et tous frais déduits. Voilà la vie! Et il y a des gens qui ne la trouvent pas joviale!...
Comme il n’y avait aucune raison pour gâter l’optimisme de ce brave homme, j’acquiesçai d’un sourire. Dans le fond, j’étais si ému que j’en aurais pleuré. Et quand j’eus reçu lecture du testament, et que Me Guillain m’eut lesté de tous les renseignements utiles, je m’en retournai chez moi, plein de tendresse pour mon vieux biffin...
C’est pourtant vrai que la vie est étrange jusqu’à en être fabuleuse. Il est déjà singulier de songer que le crochet du pauvre bougre a trimé durant tant de nuits pour sauver un inventeur; mais combien plus singulier encore que sa patiente épargne ait servi à révolutionner l’exploitation des mines d’or, d’argent et de cuivre!
On m’avait signalé dans l’Atlas, raconta Jeanmaire, un réseau de cavernes qui ne pouvaient manquer de me mettre l’eau à la bouche. J’y fus, avec deux grands diables de Kabyles; nous explorâmes quelques trous et quelques grottes de belle envergure, de beaucoup inférieurs, toutefois, aux terres souterraines que j’avais visitées en France. Nous peinions depuis plusieurs semaines, lorsqu’il arriva une catastrophe: un écroulement de rocs enterra mes Kabyles, avec tout leur fourniment; je me trouvai seul, dans un endroit particulièrement sauvage. C’était une manière de petit plateau, qui surplombait, de toutes parts, une véritable île de l’air d’où je n’aurais pu m’évader qu’avec une provision de cordes. La veille, il était relié au reste du système, du côté de l’Orient: l’écroulement venait d’en faire un refuge inaccessible pour les aigles. Je n’avais pour toute ressource qu’un piolet, dix à douze mètres de cordes, un couteau-poignard, une carabine,—mais pas de cartouches: peu de minutes avant l’accident, j’avais gaspillé deux coups sur une panthère. Les Kabyles emportaient mes munitions en même temps que divers instruments scientifiques et tous les comestibles. Le soir approchait: j’avais faim et j’avais soif. Après le crépuscule, le froid se manifesta en même temps qu’une mauvaise brise dans un ciel terriblement constellé.
La nuit fut désagréable: je gelais. Le jour fut plus désagréable encore: je rôtissais... Plus de cent heures s’écoulèrent sans que j’eusse découvert un moyen quelconque d’évasion. Il existait bien une grosse crevasse, au centre de l’île, mais où conduisait-elle? A plusieurs reprises déjà je l’avais explorée, au péril de mes jours. Chaque fois, je m’étais arrêté devant un trou d’ombre, un trou d’enfer, qui, vraisemblablement, se terminait en cul-de-sac. Pourtant, j’essayai d’y descendre, à l’aide de ma corde et de mon piolet: il me fut impossible d’atteindre le fond. Je tentai aussi de faire des signaux, dans l’espérance d’attirer des Kabyles. Le soir, j’allumais un brasier d’herbes sèches. Personne ne vint. Et quand on serait venu? Il n’était pas plus facile d’accéder au petit plateau que d’en descendre! Il eût fallu un outillage spécial, que ne possédaient pas les pauvres bougres qui végètent dans les solitudes désertiques...
La faim, la soif, après quatre jours, je commençais à devenir fou. Le cinquième jour, j’entrepris une nouvelle exploration de la crevasse et j’eus un peu plus de chance: une corniche se rencontra sur une des murailles, qui me donnait un nouveau point de départ. J’accrus considérablement ma descente et découvris un corridor en pente rapide, mais praticable, où je m’engageai. Un nouveau trou se présenta: j’y dardai la lueur de ma petite lampe à incandescence. Il était abrupt et funèbre. Je m’y risquai pourtant et, après plusieurs échecs, j’atteignis le fond. La chance—si on peut appeler cela la chance—voulut qu’il se présentât un deuxième couloir. D’abord en pente assez douce, il finit par se déceler fort roide et par se hérisser de pointes... J’avançais tout de même. La fièvre me brûlait les os; je me moquais du danger. Une faible lueur apparut en bas; je hâtai les opérations et, à quelques mètres du but, je dégringolai. Quand j’essayai de me remettre debout, j’avais très mal à la cheville droite: pour avancer, il me fallait ou sauter à cloche-pied ou ramper à trois pattes.
Le fond où je me trouvais était plutôt large. Une lumière pénombrée y pénétrait par une fente où un homme aurait pu passer «en faisant la limande», d’autant plus qu’elle s’élargissait suffisamment, vers le haut, pour permettre l’insertion du crâne... Au moment où je clopinais vers cette fente, un grondement sourd, un rauquement plutôt, se fit entendre... Deux petits foyers phosphorescents apparurent... et je discernai une structure sur laquelle il n’y avait pas à se méprendre: une lionne!... Malgré la faim, la soif, la fièvre, j’eus un bon frémissement. Mais je me rassurai vite: d’évidence, la féline ne pouvait m’atteindre; la fente était trop étroite pour son large poitrail... Après un recul, je la regardai face à face et je ne tardai pas à apercevoir, tout près d’elle, deux jolis lionceaux...
Cinq minutes plus tard, c’est à peine si je songeais au formidable voisinage. Quelque chose de plus fauve, de plus carnivore qu’une lionne, me rongeait les entrailles, et je rôdais dans mon trou à la recherche d’une autre issue. Je ne tardai pas à la découvrir. Elle était basse et assez large; elle me conduisit dans une deuxième salle, où, soudain, j’entendis le ruissellement de l’eau. Ce fut d’abord un tel choc de joie que je faillis choir. Puis, comme je ne voyais rien, un désespoir homicide m’envahit... Tout de même, je finis par découvrir un filet d’eau dans le creux d’une roche, et je goûtai une volupté comme je n’en goûterai évidemment jamais une seconde!
Ma soif étanchée, la faim ne tarda pas à jouer le grand premier rôle: il y avait plus de cent douze heures que je ne m’étais pas mis une bouchée de substance comestible entre les molaires!...
Je rentrai dans la première salle, attiré par la vie qui palpitait derrière la fente, si féroce que fût cette vie. D’abord, l’obscurité régna, car j’avais éteint ma lanterne pour ne pas gaspiller l’essence. Bientôt, une lumière rasa obliquement le repaire des fauves. Cette lumière s’accrut; je vis distinctement la lune, faiblement écornée, en face de la haute caverne. Presque en même temps, la lionne se dressa et gronda longuement. Une silhouette massive apparut, un colossal seigneur à la grosse tête, qui traînait une proie. Ainsi posée devant l’astre, magnifiquement sculptée par les rayons, la bête évoquait la force triomphante, la force implacable et superbe des anciens âges. Mais cette évocation me laissait insensible. Ce n’était pas le grand lion qui me faisait battre le cœur: c’était sa proie. Je la guettais avec frénésie... Quand le félin s’avança vers sa femelle, quand il déposa le bouquetin égorgé près des lionceaux, je fus saisi d’une telle émotion que, d’abord, il me fut impossible de faire un geste... Ma respiration était arrêtée, un brouillard flottait devant mes prunelles... Tout à coup, l’instinct m’envahit. Il m’envahit tout entier, il éteignit l’intelligence comme l’ouragan éteint une torche... J’avançai mon piolet dans la caverne des lions et je le rabattis avec une précision farouche. La pointe acérée s’enfonça dans la carcasse et, avant que le lion et la lionne fussent revenus de leur surprise, j’attirais la proie, je la faisais passer de leur caverne dans la mienne...
La bête était chaude encore; je suçai le sang qui coulait de ses plaies avec une férocité ardente et triomphale, tandis que les lions rugissaient épouvantablement.
Pendant cinq jours encore, je demeurai dans les entrailles du sol. J’avais bien découvert une fissure, qui donnait sur une grotte, mais elle était trop étroite. Il me fallut travailler d’arrache-pied pour l’élargir. Heureusement, j’avais une provision de viande! Quoiqu’elle fût crue et, vers la fin, un peu faisandée, je vous prie de croire que je la consommais sans dégoût! Lorsque je parvins enfin à l’air libre, et surtout lorsque j’eus atteint un village kabyle, un grand attendrissement me saisit: je me jurai, hors le cas de légitime défense, de ne jamais tirer sur un seigneur à la grosse tête.
Cet après-midi d’octobre, raconta Marnier, j’étais installé sur la côte et j’y cuisais des pommes de terre sous la cendre. Elles étaient à point; celle que j’avais déterrée répandait une bonne odeur chaude et farineuse. J’avais tiré de ma poche un petit cornet de sel et je m’apprêtais à faire un goûter savoureux, lorsqu’un pas se fit entendre. Un homme de haute stature émergea, l’air sauvage, avec une barbe d’Arabe, couleur goudron, des joues caves et des yeux hardis. Sa veste était usée, toute sa personne avait cet aspect indéfinissable de l’être qui rôde, couche au hasard des randonnées et porte avec lui la misère. C’est un aspect qui fait peur aux femmes et aux enfants. J’eus bonne envie de m’enfuir, puis une audace me vint, avivée par le parfum de la pomme de terre, et j’attendis les événements.
L’homme s’arrêta pour regarder la fumée et les cendres, qui jetaient de-ci de-là une flammèche, puis il s’approcha à pas lents. Il me parut formidable, surtout lorsque, arrêté devant moi, il abaissa son nez en bec de faucon et montra ses dents étincelantes.
—J’ai faim! dit-il.
Sa voix était creuse, mais assez douce. Il s’assit devant le feu, me regarda fixement et demanda:
—Tu n’as jamais eu faim, toi?
—Souvent! répondis-je.
—A l’heure des repas?
Je fis oui, d’un signe de tête; il eut un rire âpre comme un croassement. Du reste, il ne m’effrayait plus. Parce qu’il causait et ne faisait aucune menace, mon âme d’enfant se rassurait.
Car je ne voyais qu’une différence médiocre entre un rôdeur et un chien, et je savais que tout chien qui s’installe tranquillement est par cela même pacifique.
—Ce n’est pas de cette faim-là que je parle, reprit l’homme, c’est d’une faim qui dure depuis des semaines. Ainsi, moi, c’est à peine si j’ai fait un petit repas par jour, depuis l’autre dimanche... et je n’ai rien pu me mettre sous la dent depuis hier matin.
A ces mots, de consternation, je laissai tomber ma pomme de terre. J’aurais vu couler du sang que mon trouble n’aurait pas été plus grand.
—Depuis hier matin! criai-je.
J’avais peur qu’il ne s’écroulât sur le sol et qu’il ne mourût devant mes yeux, comme un naufragé de la Méduse.
—Alors, tu comprends, murmura-t-il, si tu voulais bien me prêter une ou deux pommes de terre, ça me rendrait du courage.
Cette demande me fut étrangement agréable et me donna même une espèce d’orgueil.
—Vous pouvez les manger toutes! ripostai-je.
La face de l’homme se crispa; un peu d’eau, qui parut sur ses yeux, les rendit plus brillants.
—Toutes? fit-il d’une voix rauque.
—Seulement, observai-je, il ne faudra pas manger trop vite... car, dans votre état, ça vous ferait du mal!
En même temps, je lui tendais la première pomme de terre, avec le cornet de sel. Il la mangea plus vite que je n’aurais voulu; mais, comme il n’avait pas l’air de s’en trouver plus mal, je lui en tendis une deuxième. Elle était si chaude que, malgré sa faim, il dut la laisser refroidir. Dès qu’il en eut mangé une troisième, il dit:
—A ton tour, maintenant!
—Non! dis-je résolument. Tout à l’heure, je m’en ferai d’autres.
Il insista, mais j’étais plein d’un sentiment si extraordinaire de mon importance que je n’avais plus le moindre appétit: j’aurais eu de la peine à avaler une bouchée.
Il dévora donc un à un mes tubercules, but un coup à la bouteille d’eau que j’avais emportée avec moi, puis, ayant demandé mon nom, mon âge, et posé quelques questions sur ma famille, il conclut:
—On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Peut-être que je pourrai te rendre un jour tes pommes de terre.
Il me considéra un moment en silence, d’une manière intense et un peu embarrassante, puis il secoua ma petite main... Je vis sa haute silhouette décroître et se perdre.
Neuf étés se passèrent. J’entrais dans ma seizième année et la vie s’annonçait dure: la guerre de 1870 avait ruiné mon père. Pendant un combat ses deux fermes furent incendiées, ses récoltes anéanties; des pillards emmenèrent son bétail et le notaire acheva sa ruine. Taciturne et dur à soi-même, mon père avait lutté sans rien dire. Il ne me parla que lorsque le malheur parut irréparable.
—Te voilà aussi gueux que le vagabond qui passe sur la route! fit-il après m’avoir exposé la situation. Tu ne peux plus compter sur moi... je n’existe plus... et il vaudrait mieux qu’on me clouât entre quatre planches!
Il avait baissé la tête. C’était un de ces hommes qui combattent jusqu’à la fin, mais qui, une fois vaincus, aspirent à la mort: il était très capable de se laisser choir dans la rivière... Le cœur me creva. Je savais qu’il avait travaillé pour moi et non pour lui-même; l’idée de ses souffrances m’était beaucoup plus amère que celle de notre ruine.
Après un silence, il reprit:
—Ils sont trois qui rachèteront mes biens... Blanchard, Duprat et Ginguelaud... Ils se sont mis d’accord sur leurs parts respectives. A quelques centaines de francs près, je connais donc exactement la situation. Du moins, nous en tirerons-nous sans dettes!
Sa voix se brisa; il se laissa tomber sur une chaise et se cacha le visage. Ce fut un de ces moments où l’on invoque confusément les puissances inconnues; je pensais:
«Rien n’aura-t-il pitié de ce pauvre homme?...»
La sonnette de la grille d’entrée retentit. Un adolescent au nez pointu se montra, en qui nous reconnûmes le saute-ruisseau de Me Bailleux, notaire à Sens.
—Pressé! déclara ce visiteur en remettant une lettre à mon père, et, geste plus imprévu, une seconde lettre à moi-même.
Mon père décacheta morosement son enveloppe. Il lut quelques lignes en hâte, puis sa main se mit à trembler, il poussa un cri sourd et haletant:
—Ce n’est pas possible!
Il acheva la lecture, et de grosses larmes ruisselèrent sur ses joues.
—Nous ne sommes plus ruinés! balbutia-t-il. Il y a un amateur pour nos terres, qui offre de les payer soixante mille francs de plus que Blanchard, Duprat et Ginguelaud...
Il me saisit contre sa poitrine et m’étreignit avec la joie terrible qui suit les catastrophes évitées. Puis il se précipita dans la chambre voisine pour rédiger une réponse. C’est alors seulement que je m’avisai que je n’avais pas lu ma lettre. J’examinai d’abord la suscription: elle était d’une grosse écriture, à la fois rude et hésitante. Quand j’eus ouvert le pli, je ne vis que trois lignes:
Je vous avais promis de vous rendre vos pommes de terre... Et je voudrais aussi vous revoir, là-haut, où je vous attends.
Je tournai et retournai la lettre, abruti d’étonnement; puis, poussé par l’inconscient, je sortis de la ferme, je gravis précipitamment la côte... Tout à coup, je revis l’homme. Il avait à peine changé; c’était toujours son air sauvage, sa barbe d’Arabe, couleur goudron, ses joues creuses et ses yeux hardis. Mais un confortable complet bleu vêtait sa haute structure, et au lieu d’une trique il tenait une canne d’ébène à pomme d’or.
—Vous voilà! s’exclama-t-il avec une joyeuse rudesse... J’ai fait fortune!
Il me saisit la main et la secoua, comme l’après-midi d’octobre, puis il me déclara:
—Bien entendu, vous ne quitterez pas ce domaine... Personne ne le cultivera mieux que votre père et vous. Seulement, chaque année, je viendrai manger ici des pommes de terre sous la cendre.
Il me montra un tas de fanes sèches et une petite provision de pommes de terre:
—Nous allons les cuire!
Il ajouta rêveur, les yeux fixés vers les horizons invisibles:
—Je n’ai plus faim, maintenant... mais je ne ferai plus jamais un repas comme ce jour-là! Qu’il était bon, mon petit!... Ah! je reprendrais volontiers ma rôderie sur la terre, à condition de pouvoir le recommencer.
Ce serait une curieuse révélation pour les pauvres diables, fit le demi-milliardaire James-Edward Wymond, si l’on pouvait dresser une statistique des circonstances qui ont mené les hommes les plus riches de notre temps à la fortune. Sans doute, on parvient rarement très haut si l’on n’est pas pourvu d’énergie et d’ingéniosité; mais j’ai connu des gens extraordinairement doués pour les affaires, et d’une activité dévorante, qui n’ont jamais pu réaliser une fortune, faute de la grosse chance ou des trois ou quatre chances moyennes sans lesquelles on reste «collé contre la muraille». Allez! ceux qui prétendent ne rien devoir qu’à leur travail ou à leur génie sont ou des menteurs ou des illusionnés. Le hasard qui fait prospérer un gland et périr un autre dans l’estomac d’un porc ne laisse pas d’avoir encore son influence sur le destin des hommes. Quant à moi, je compte au moins trois bonnes chances dans ma vie. Grâce à la première, je devins plusieurs fois millionnaire. La seconde me hissa à la plate-forme des cinquante millions. La troisième m’a classé parmi les grands rois de l’industrie américaine. Mais c’est la première dont je garde le plus profond souvenir: c’est après tout la plus décisive. J’aime à y rêver, quand les affaires me laissent une minute, d’autant plus qu’elle me ramène vers la jeunesse et, hélas! il n’y a pas de milliards qui vaillent l’œil, le pied et le cœur de la vingtième année. Demandez plutôt au vieux Carnegie. Il a poussé à ce propos des gémissements qui ne dépareraient pas les œuvres de Jérémie.
Donc j’avais vingt-cinq ans, et je courais le monde en quête d’affaires. Je n’avais pas de préférence. Je me sentais, comme tant d’autres de mes compatriotes, apte à toutes les entreprises. Pour l’heure, je revenais d’un ignoble et puant pays où j’avais épuisé mes économies à «tâter» du pétrole. Les sondages n’ayant pas réussi, je m’en retournais vers le Texas, la poche à peu près vide et n’ayant pas d’autre propriété que mon cheval, un bon rifle, un bowie, deux revolvers et des munitions. Un sale moment dans ma vie! Oui, un sale moment, en vérité! Il faut dire que c’était la seconde fois que je dégringolais. Trois ans auparavant, j’avais déjà perdu toute mon épargne à chercher du cuivre là où il n’y avait que des pierres. Je voyais l’avenir en noir,—et la région que je traversais, marécageuse et sinistre, n’était pas faite pour me réconforter. Un matin d’octobre, par un temps «pourri», sous un ciel bas, où les nuages traînaient comme du linge mal lavé, je trottais le long de la savane. Je me sentais plus mélancolique encore qu’à l’ordinaire, d’autant plus que mes vêtements étaient humides depuis la veille, ce qui est bien la chose la plus inconfortable que je connaisse. Vers midi, apercevant un bouquet d’érables, je résolus d’y faire halte pour manger une boulette de pemmican et une briquette de biscuit. Quand nous parvînmes près des arbres, mon cheval fit un écart: j’aperçus une jument qui paissait la savane et un homme étendu sur le sol. Après avoir décroché mon rifle, car ce sacré pays pullulait de pirates, j’arrêtai ma bête et je considérai l’individu. Il avait l’air de dormir, mais il pouvait tout aussi bien être mort. Pour éclaircir la situation, il fallait descendre de cheval, ce que je me décidai à faire. Eh bien! l’homme n’était pas mort. Toutefois il respirait à peine et son cœur battait assez mollement. J’eus beau le secouer, grogner comme un ours, hurler comme un loup, il demeura insensible.
Dépourvu de la plus légère notion médicale, je ne pouvais naturellement rien faire. Je me bornai à lui mettre sous la tête sa couverture pliée en huit et je mangeai mon pemmican et mon biscuit. Quand j’eus terminé ce maigre repas, l’homme n’avait pas bougé,—son souffle était toujours aussi faible. J’allumai le calumet du conseil, c’est-à-dire que je fumai un des derniers cigares qui me restaient, et je me mis à réfléchir. Quoique je fusse impatient de revoir des endroits plus confortables que la Prairie, je ne songeai pas un moment à abandonner le dormeur. Le territoire abondait en bêtes de proie, qui ne se seraient pas gênées pour dîner d’un Yankee léthargique: d’ailleurs le fait seul d’être exposé à l’air humide pouvait être une cause de mort. «C’est agaçant, me dis-je... mais il faut que je reste. Je vais allumer du feu, faire sécher ma couverture, puis la sienne... et s’il y passe tout de même, je n’aurai pas du moins son départ sur la conscience.»
Je fis comme je l’avais résolu. De longues heures s’écoulèrent, et le soir approcha sans que l’homme eût fait le moindre mouvement. Dire que j’étais inquiet serait de l’exagération. Mon existence était trop aventureuse pour que j’attachasse un prix considérable à la vie d’un homme et celui-ci ne payait pas de mine. Avec son nez en rostre, sa bouche de fauve, son menton pointu, il avait l’air d’un écumeur de savane. Je n’étais donc guère ému, mais je m’impatientais—et j’ai souvent pensé depuis que la profession de garde-malade est une profession exécrable. Le crépuscule vint, puis la nuit. J’enveloppai l’homme avec soin et, recru de fatigue, je m’abandonnai au sommeil. Je dormais depuis plusieurs heures, lorsqu’un hennissement me réveilla. Tout de suite, j’aperçus des bêtes qui rôdaient autour de nous, je reconnus des coyotes, en nombre insuffisant pour m’inquiéter. Comme ils m’agaçaient cependant, je pris un tison et fis une charge à fond de train; les maudites bêtes s’enfuirent dans les ténèbres.
Tandis que je revenais près du feu, une voix faible se fit entendre:
—What’s the matter?[3]
[3] Que se passe-t-il?
—Il se passe, répondis-je, que je viens de chasser des coyotes qui énervaient nos chevaux. En ce qui vous concerne, vous venez de vous éveiller d’un sommeil dont j’ai vainement cherché à vous faire sortir pendant toute une maudite journée!
L’homme se redressa. A la lueur du feu, il me considéra de ses yeux sombres, et qui louchaient un peu, puis il murmura:
—Alors, vous vous êtes arrêté pour moi?
—Vous pouvez le dire, old fellow... Sans vous, je serais dans les environs de Horsetown...
L’homme parut pensif. A mesure qu’il s’éveillait, ses yeux luisaient davantage. Il finit par dire:
—Après tout, vous m’avez peut-être sauvé la vie...
—Ce n’est pas impossible! répliquai-je.
Il se tut encore. Puis il se mit à m’interroger, puis il me donna lui-même quelques détails sur la course qui avait abouti à sa léthargie.
Il me regardait fixement, il semblait m’observer jusqu’au fond de l’âme et peu à peu il me devenait sympathique: je le sentais fruste, rude, presque sauvage, mais loyal et sans mesquinerie. Il reprit:
—Savez-vous quoi? Je cherchais un compagnon sûr... Quelqu’un avec qui je pourrais lutter contre les autres... Pourquoi ce compagnon ne serait-il pas celui qui m’a, peut-être, sauvé la vie—plutôt qu’un autre?... Je vais vous dire: j’ai découvert un placer...
Je ne pus m’empêcher de sourire, car mes déceptions m’avaient rendu sceptique. Alors, lui, silencieusement, tira un sachet de sa ceinture et d’un geste qui ne manquait pas de noblesse, me le tendit. Je l’ouvris, après m’être rapproché du feu, et je ne pus retenir un cri: le sac était plein de belles pépites d’or.
L’homme tint parole, acheva James-Edward Wymond; nous exploitâmes ensemble le placer qu’il avait découvert et j’en retirai, pour ma part, un bénéfice net de cent mille dollars. Et voilà ma première grosse chance: avouez que mon énergie et mon habileté n’y eurent aucune part.