L'IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST.

LIVRE QUATRIÈME.
DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.

EXHORTATION
À LA SAINTE COMMUNION.

VOIX DE JÉSUS-CHRIST.

1. J.-C. Venez à moi, vous tous qui êtes épuisés de travail et qui êtes chargés, et je vous soulagerai557.

[557] Matth., XI, 28.

Le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde558.

[558] Joann., VI, 52.

Prenez et mangez: ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi559.

[559] Luc., XXII, 19. I. Cor., XI, 24.

Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en lui560.

[560] Joann., VI, 57.

Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie561.

[561] Ibid., 64.

RÉFLEXION.

Nous voyons ici l'accomplissement des promesses divines, des espérances du genre humain, des figures et des prophéties de l'ancienne Loi. Le sacrifice réel, celui qui opère à jamais la réconciliation de l'homme avec Dieu, succède aux sacrifices symboliques et sans efficacité. La véritable Pâque est immolée562, la manne céleste nourrit désormais, non plus seulement le peuple d'Israël, mais tous les peuples de l'alliance nouvelle, tous les vrais enfants du Père des croyants. À l'exemple du Roi de Paix563, le Pontife éternel selon l'ordre de Melchisedech564, offre au Très-Haut le pain et le vin, le pain vivant descendu du Ciel565: et le pain qu'il donne est sa chair566, et le vin est son sang; et en vérité, à moins qu'on ne mange la chair, et qu'on ne boive le sang du Fils de l'homme, on n'aura point la vie en soi567: car ma chair, il le dit lui-même, est vraiment une viande, et mon sang un breuvage: celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui568: voilà le pain descendu du Ciel: qui mange ce pain vivra éternellement569. Il n'y a point à hésiter; ce langage est clair; il faut se soumettre, il faut dire: Je crois; Seigneur, augmentez ma foi570. Et qu'avaient annoncé les Prophètes? Les pauvres mangeront et seront rassassiés, et leur âme vivra éternellement. Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré: tous ceux qui habitent la terre se prosterneront en sa présence571. Et nous aussi, dans l'inébranlable fermeté de notre foi, mangeons et adorons; rassasions-nous de celle chair, abreuvons-nous de ce sang, qui nous transforme en Jésus-Christ même. Victime d'un prix inestimable, il acquitte volontairement notre dette envers la justice divine, et pour nous appliquer, sans réserve et sans mesure, la vertu de son sacrifice, il unit sa chair à notre chair, son âme à notre âme, de sorte que, par celle ineffable union, nous sommes remplis de la divinité dont la plénitude habite en lui corporellement572. Prodigieux mystère d'amour! L'homme a mangé le pain des anges573. Et comment? parce que «le Verbe de Dieu qui nourrit, dit saint Augustin, de sa substance incorruptible les anges incorruptibles, s'est fait chair, et a habité parmi nous574. Comme donc la créature spirituelle se nourrit du Verbe, qui est son aliment par excellence; et comme l'âme humaine, spirituelle aussi, mais, en punition du péché, chargée des liens de la mortalité, a été abaissée de telle sorte, qu'il faut qu'elle s'efforce d'atteindre par les conjectures des choses visibles, à l'intelligence des choses invisibles: l'aliment spirituel de la créature a été fait visible, non par un changement de sa nature, mais relativement à la nôtre, afin qu'en cherchant ce qui est visible, nous fussions rappelés au Verbe invisible575.» Chrétiens, allez au banquet sacré, approchez-vous de cette table où Jésus-Christ tout entier se livre à vous, où le Verbe divin se fait lui-même votre aliment incompréhensible: Prenez et mangez le véritable pain du Ciel576. Là est l'espérance, la vie, la dernière épreuve de la foi, la consommation de l'amour.

[562] I. Cor., V, 7.

[563] Gen., XIV, 18.

[564] Ps. CIX, 4.

[565] Joann., VI, 51.

[566] Ibid., 52.

[567] Ibid., 54.

[568] Ibid., 56, 57.

[569] Ibid., 59.

[570] Luc., XVII, 5.

[571] Ps. LIX, 21, 27, 30.

[572] Coloss, II, 9, 10.

[573] Ps. LXXVII, 25.

[574] S. Aug., Enarrat. in Ps. LXXVI, c. 17.

[575] Aug., De liber. arbitr., libr. III, cap. 30.

[576] Luc., xxii, 10. Joann., VI, 33.

CHAPITRE PREMIER.
Avec quel respect il faut recevoir Jésus.

VOIX DU DISCIPLE.

1. Le F. Ce sont là vos paroles, ô Jésus, vérité éternelle! quoiqu'elles n'aient pas été dites dans le même temps, et qu'elles ne soient pas écrites dans le même lieu.

Et puisqu'elles viennent de vous, et qu'elles sont véritables, je dois les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance.

Elles sont de vous, car c'est vous qui les avez dites; mais elles sont aussi à moi, parce que vous les avez dites pour mon salut.

Je les reçois avec joie de votre bouche, afin qu'elles se gravent profondément dans mon cœur.

Ces paroles pleines de tant de bonté, de tendresse et d'amour, m'animent; mais la pensée de mes crimes m'effraie, et ma conscience impure m'éloigne d'un mystère si saint.

La douceur de vos paroles m'attire, mais le poids de mes péchés me retient.

2. Vous m'ordonnez d'aller à vous avec confiance, si je veux avoir part avec vous; et de me nourrir du pain de l'immortalité, si je veux obtenir la vie et la gloire éternelle.

Venez, dites-vous, venez à moi vous tous qui souffrez et qui êtes oppressés, et je vous ranimerai577.

[577] Matth., XI, 28.

Ô douce et aimable parole à l'oreille d'un pécheur! vous invitez, Seigneur mon Dieu, le pauvre et l'indigent à la participation de votre corps sacré.

Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m'approcher de vous?

Voilà que les Cieux des cieux ne peuvent vous contenir578, et vous dites: Venez tous à moi.

[578] I. Reg., VIII, 27.

3. D'où vient cette miséricordieuse condescendance, une si tendre invitation?

Comment oserai-je aller à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien qui puisse me donner quelque confiance?

Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outragé votre bonté?

Les Anges et les Archanges vous adorent en tremblant, les Saints et les Justes sont saisis de frayeur; et vous dites: Venez tous à moi!

Si ce n'était vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire?

Et si vous n'ordonniez vous-même d'approcher de vous, qui en aurait l'audace?

4. Noé, cet homme juste, travailla cent ans à construire l'arche, pour se sauver avec peu de personnes: et moi, comment pourrai-je, en une heure, me préparer à recevoir dignement le Créateur du monde?

Moïse, le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous étiez comme un ami, fit une arche d'un bois incorruptible, qu'il revêtit d'un or très-pur, afin d'y déposer les tables de la loi: et moi, vile créature, j'oserai recevoir si facilement le fondateur de la loi et l'auteur de la vie?

Salomon, le plus sage des rois d'Israël, employa sept ans à élever un temple magnifique à la gloire de votre nom: il célébra, pendant huit jours, la fête de sa dédicace; il offrit mille hosties pacifiques, et, au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaça solennellement l'arche d'alliance dans le lieu qui lui était préparé.

Et moi, misérable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous introduirai-je dans ma maison, moi qui sais à peine employer pieusement une demi-heure? Et plût à Dieu que j'eusse une seule fois employé dignement un moindre temps encore!

5. Ô mon Dieu, que n'ont point fait ces saints hommes pour vous plaire, et combien, hélas! ce que je fais est peu! combien est court le temps que je consacre à me préparer à la communion!

Rarement suis-je bien recueilli; plus rarement suis-je libre de toute distraction.

Et certes, en votre divine et salutaire présence, nulle pensée profane ne devrait s'offrir à mon esprit, nulle créature ne devrait l'occuper: car ce n'est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois recevoir en moi.

6. Quelle distance infinie d'ailleurs entre l'arche d'alliance avec ce qu'elle renfermait, et votre corps très-pur avec ses ineffables vertus; entre les sacrifices de la loi, figure du sacrifice à venir, et la véritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens sacrifices!

7. Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflammé en votre adorable présence?

Pourquoi n'ai-je pas soin de me mieux préparer à la participation de vos saints mystères; lorsque ces antiques patriarches, ces saints prophètes, et ces rois, et ces princes avec tout leur peuple, ont montré tant de zèle pour le culte divin?

8. David, ce roi si pieux, fit éclater ses transports par des danses religieuses devant l'arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait répandus sur ses pères; il fit faire divers instruments de musique, il composa des psaumes que le peuple chantait avec allégresse, selon ce qu'il avait ordonné, et, animé de l'Esprit saint, souvent il les chanta lui-même sur sa harpe; il apprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de tout leur cœur, et à unir chaque jour leurs voix pour le célébrer et le bénir.

Si la vue de l'arche d'alliance inspirait tant de ferveur, tant de zèle pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas m'inspirer, et à tout le peuple chrétien, la présence de votre sacrement, ô Jésus, et la réception de votre corps adorable?

9. Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des Saints; ils écoutent avidement le récit de leurs actions; ils admirent les vastes temples bâtis en leur honneur, et baisent leurs os sacrés, enveloppés dans l'or et la soie.

Et voilà que vous-même, ô mon Dieu, vous êtes ici présent devant moi sur l'autel, vous, le Saint des saints, le Créateur des hommes, le Roi des anges!

Souvent c'est la curiosité, le désir de voir des choses nouvelles, qui fait entreprendre ces pèlerinages; et de là vient que, guidé par ce motif frivole, sans véritable contrition, on en tire peu de fruit pour la réforme des mœurs.

Mais ici, dans le sacrement de l'autel, vous êtes présent tout entier, ô Christ Jésus, vrai Dieu et vrai homme; et toutes les fois qu'on vous reçoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits du salut éternel.

Ce n'est pas la légèreté, ni la curiosité, ni l'attrait des sens, qui conduit à ce banquet sacré; mais une foi ferme, une vive espérance, une charité sincère.

10. Ô Dieu créateur invisible du monde, que vous êtes admirable dans ce que vous faites pour nous! avec quelle bonté, quelle tendresse vous veillez sur vos élus, vous donnant vous-même à eux pour nourriture dans votre Sacrement!

C'est là ce qui surpasse toute intelligence; ce qui, plus qu'aucune autre chose, attire à vous les cœurs pieux et enflamme leur amour.

Car vos vrais fidèles, occupés toute leur vie de se corriger, puisent dans la fréquente réception de cet auguste Sacrement une merveilleuse ferveur et un zèle ardent pour la vertu.

11. Ô grâce admirable et cachée du Sacrement, connue des seuls fidèles serviteurs de Jésus-Christ! car les serviteurs infidèles, asservis au péché, ne peuvent en ressentir l'influence.

La grâce de l'Esprit saint est donnée dans ce Sacrement; il répare les forces de l'âme, et lui rend sa beauté première, que le péché avait effacée.

Telle est quelquefois la puissance de cette grâce et la ferveur qu'elle inspire, que non-seulement l'esprit, mais le corps languissant, en reçoit une vigueur nouvelle.

12. Et c'est pourquoi nous devons déplorer avec amertume la tiédeur et la négligence qui affaiblissent en nous le désir de recevoir Jésus-Christ, unique espérance des élus et leur seul mérite.

Car c'est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachetés; il est la consolation de ceux qui voyagent sur la terre, et l'éternelle félicité des Saints.

Combien donc ne doit-on pas gémir de ce que plusieurs montrent tant d'indifférence pour ce sacré mystère, qui est la joie du ciel et le salut du monde!

Ô aveuglement! ô dureté du cœur humain, d'être si peu touché de ce don ineffable, qui semble perdre de son prix à mesure qu'on en use davantage!

13. Si cet adorable Sacrement ne s'accomplissait qu'en un seul lieu, et qu'un seul prêtre, dans le monde entier, consacrât l'hostie sainte, avec quelle ardeur les hommes n'accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce prêtre unique, pour voir célébrer les saints mystères?

Mais il y a plusieurs prêtres, et le Christ est offert en plusieurs lieux, afin que la miséricorde et l'amour de Dieu pour l'homme éclatent d'autant plus, que la sainte communion est plus répandue dans le monde.

Je vous rends grâces, ô Jésus, pasteur éternel, qui, dans notre exil et notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et de votre sang précieux, et nous inviter, de votre propre bouche, à la participation de ces sacrés mystères, disant: Venez à moi, vous tous qui portez votre fardeau avec travail, et je vous soulagerai579.

[579] Matth., XI, 28.

RÉFLEXION.

Tout ce qu'offrait de plus grand, de plus imposant, de plus saint, le culte de l'ancienne alliance, n'était qu'une légère ombre des mystères de l'Homme-Dieu. David célèbre avec pompe le retour de l'arche à Jérusalem: mais cette arche était vide, elle ne renfermait pas le Sauveur du genre humain. Salomon bâtit un temple magnifique; il en fait, en présence du peuple saisi de respect, la dédicace solennelle; des victimes sans nombre sont immolées; mais ces victimes, qu'est-ce? de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine Justice. Le monde demeurait dans l'attente du salut annoncé, lorsque voilà qu'au moment prédit, s'accomplissent les promesses aperçues et saluées de loin par les Patriarches, durant leur pèlerinage sur la terre580. Le désiré des nations581, le Dominateur, l'Ange de l'alliance582, celui dont le nom est Jehovah583, vient dans son temple584, et le vrai sacrifice de propitiation remplace à jamais les sacrifices figuratifs585. Au fond du tabernacle, sous les voiles du sanctuaire repose l'Hostie toujours vivante, l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde586. Le même qui est assis à la droite du Père587, est là présent, et sa voix nous appelle: Prenez et mangez, ceci est mon corps: buvez, ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, répandu pour la rémission des péchés588. Mangez, ô mes amis: buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés589! vous tous qui avez soif, venez à la source590 dont les eaux rejaillissent dans l'éternelle vie591. Ceux qui, refusant de se désaltérer à cette source pure, s'en vont cherchant à l'écart des eaux furtives592, Dieu leur prépare un breuvage assoupissant, et leurs yeux se ferment. Dans ce sommeil, il leur semble qu'ils ont faim et qu'ils mangent, et au réveil leur âme est vide. Altérés, ils rêvent qu'ils boivent, et ils se réveillent pleins de lassitude, et ils ont encore soif, et leur âme est vide593. Venez donc: je suis le pain de vie; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif594. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour595. Seigneur, je crois et j'adore: mon âme, haletante de désir, s'élance vers vous; et puis soudain une grande frayeur l'arrête: car, hélas! que suis-je pour oser m'approcher de mon Dieu? Quand je considère mes souillures, ma bassesse, ma misère profonde, je n'ai plus qu'un sentiment, qu'une parole: Retirez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur596. Cependant, ô Jésus, ce sont les pécheurs que vous êtes venu appeler, et non pas les justes597. Et c'est pourquoi, frappant ma poitrine et implorant votre miséricorde, je me lèverai et j'irai598: j'irai avec une vive foi, avec un ardent amour, vers le Fils, le Verbe, splendeur de la gloire de Dieu, et figure de sa substance599, vers le Sauveur divin qui nous purifie de nos péchés600, qui s'incorpore à sa créature, pour l'élever jusqu'à lui; j'irai, et je dirai: Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi; mais dites seulement un mot, et mon âme sera guérie601.

[580] Hebr., XI, 3.

[581] Agg., II, 8.

[582] Malach., III, 1.

[583] Jér., XXIII, 6.

[584] Malach., III, 1.

[585] Ibid. 3.

[586] Joann., I, 29.

[587] Ps. CIX, 1. Hebr., I, 3.

[588] Matth., XXVI, 27, 28.

[589] Cant., V, 1.

[590] Is., LV, 1

[591] Joann., IV, 14.

[592] Prov., IX, 17.

[593] Is., XXIX, 10, 8.

[594] Joann., VI, 35.

[595] Ibid., 55.

[596] Luc., V, 8.

[597] Matth., IX, 13.

[598] Luc., XV, 18.

[599] Hebr., I, 3.

[600] Ibid.

[601] Matth., VIII, 8.

CHAPITRE II.
Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son amour dans le Sacrement de l'Eucharistie.

VOIX DU DISCIPLE.

1. Plein de confiance en votre bonté et votre grande miséricorde, je m'approche de vous, Seigneur: malade, je viens à mon Sauveur; consumé de faim et de soif, je viens à la source de la vie; pauvre, je viens au Roi du ciel; esclave, je viens à mon Maître; créature, je viens à celui qui m'a fait; désolé, je viens à mon tendre consolateur.

Mais qu'y a-t-il en ce misérable, qui vous porte à venir à lui? que suis-je pour que vous vous donniez vous-même à moi?

Comment un pécheur osera-t-il paraître devant vous? et comment daignerez-vous venir vers ce pécheur?

Vous connaissez votre serviteur, et vous savez qu'il n'y a en lui aucun bien qui mérite cette grâce.

Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bonté, je bénis votre miséricorde, et je vous rends grâces, à cause de votre immense charité.

Car c'est pour vous-même et non pour mes mérites que vous en usez de la sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse, et que, embrasé d'un plus grand amour, j'apprenne à m'humilier plus parfaitement, à votre exemple.

Et puisqu'il vous plaît ainsi, et que vous l'avez ainsi ordonné, je reçois avec joie la grâce que vous daignez me faire: et puisse mon iniquité n'y pas mettre obstacle!

2. Ô tendre et bon Jésus! quel respect, quelles actions de grâces, quelles louanges perpétuelles ne vous devons-nous pas, pour la réception de votre sacré Corps, si élevé au-dessus de tout ce que peut exprimer le langage de l'homme!

Mais que penserai-je en le recevant, en m'approchant de mon Seigneur, que je ne puis révérer autant que je le dois, et que cependant je désire ardemment recevoir?

Quelle pensée meilleure et plus salutaire que de m'abaisser profondément devant vous, et d'exalter votre bonté infinie pour moi?

Je vous bénis, mon Dieu, et je veux vous louer éternellement. Je me méprise et me confonds devant vous dans l'abîme de mon abjection.

3. Vous êtes le Saint des saints, et moi le rebut des pécheurs.

Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur vous.

Vous venez à moi, vous voulez être avec moi, vous m'invitez à votre table. Vous voulez me donner à manger un aliment céleste, le pain des Anges, qui n'est autre que vous-même, ô pain vivant, qui êtes descendu du ciel, et qui donnez la vie au monde602!

[602] Joann., VI, 48, 50, 54.

4. Voilà la source de l'amour et le triomphe de votre miséricorde. Que ne vous doit-on pas d'actions de grâces et de louanges pour ce bienfait!

Ô salutaire dessein que celui que vous conçûtes d'instituer votre Sacrement! ô doux et délicieux banquet, où vous vous donnâtes vous-même pour nourriture!

Que vos œuvres sont admirables, Seigneur! que votre puissance est grande! que votre vérité est ineffable!

Vous avez dit, et tout a été fait603, et rien n'a été fait que ce que vous avez ordonné.

[603] Ps. CXLVIII, 5.

5. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que tous doivent croire; que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces du pain et du vin, et que, sans être consumé, vous soyez mangé par celui qui vous reçoit.

Souverain maître de l'univers, vous qui, n'ayant besoin de personne, avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement: conservez sans tache mon âme et mon corps, afin que je puisse plus souvent célébrer vos saints mystères, avec la joie d'une conscience pure, et recevoir pour mon salut éternel ce que vous avez institué principalement pour votre gloire, et pour perpétuer à jamais le souvenir de votre amour.

6. Réjouis-toi, mon âme, et rends grâces à Dieu d'un don si magnifique, d'une si ravissante consolation, qu'il t'a laissée dans cette vallée de larmes.

Car toutes les fois qu'on célèbre ce mystère, et qu'on reçoit le corps de Jésus-Christ, l'on consomme soi-même l'œuvre de sa rédemption, et on participe à tous les mérites du Christ.

Car la charité de Jésus-Christ ne s'affaiblit jamais, et jamais sa propitiation infinie ne s'épuise.

Vous devez donc toujours vous disposer à cette action sainte par un renouvellement d'esprit, et méditer attentivement ce grand mystère de salut.

Lorsque vous célébrez le divin sacrifice, ou que vous y assistez, il doit vous paraître aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d'amour que si, ce jour là-même, Jésus-Christ descendant pour la première fois dans le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que, suspendu à la croix, il souffrît et mourût pour le salut des hommes.

RÉFLEXION.

L'Apôtre saint Jean, ravi en esprit dans la Jérusalem céleste, vit, au milieu du trône de Dieu, un Agneau comme égorgé, et autour de lui les sept esprits que Dieu envoie par toute la terre, et vingt-quatre vieillards; et ces vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, tenant dans leurs mains des harpes et des coupes pleines de parfums, qui sont les prières des saints: et ils chantaient un cantique nouveau à la louange de celui qui a été mis à mort, et qui nous a rachetés pour Dieu, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation: et des myriades d'anges élevaient leurs voix, et disaient: L'Agneau qui a été égorgé est digne de recevoir puissance, dignité, sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction! et toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et dans la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, disaient: À celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles604! Voici maintenant un autre spectacle. Ce même agneau qui reçoit, sur son trône éternel, l'adoration des anges et des saints, et qu'environne toute la gloire des Cieux, vient à nous plein de douceur605, et, voilé sous les apparences d'un peu de pain, il se donne à ses pauvres créatures, pour sanctifier notre âme, pour la nourrir, et notre corps même, par l'union substantielle de sa chair à notre chair, de son sang à notre sang, s'incarnant, si on peut le dire, de nouveau en chacun de nous, et y accomplissant, d'une manière incompréhensible, en se communiquant à nous selon tout ce qu'il est, le grand sacrifice de la Croix. Ô Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses! et qui m'en développera le mystère impénétrable? Si je monte jusqu'au Ciel, je vous y vois dans le sein du Père, tout éclatant de sa splendeur. Si je redescends sur la terre, je vous y vois aussi dans le sein de l'homme pécheur, indigent, misérable; attiré en quelque sorte et fixé par l'amour, aux deux termes extrêmes de ce qui peut être conçu, dans l'infini de la grandeur et dans l'infini de la bassesse; et comme si ce n'était pas assez de venir à cet être déchu quand il vous désire, quand il vous appelle, vous l'appelez vous-même le premier, vous l'appelez avec instance, vous lui dites: Venez, venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai606: venez, j'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous607. C'en est trop, Seigneur, c'en est trop; souvenez-vous qui vous êtes: ou plutôt faites, mon Dieu, que je ne l'oublie jamais, et que je m'approche de vous comme les anges eux-mêmes s'en approchent, en tremblant de respect, avec un cœur rempli du sentiment de son indignité, pénétré de vos miséricordes et embrasé de ce même amour inépuisable, immense, éternel, qui vous porte à descendre jusqu'à lui!

[604] Apoc., V.

[605] Matth., XXI, 5.

[606] Matth., XI, 28.

[607] Luc., XXII, 15.

CHAPITRE III.
Qu'il est utile de communier souvent.

VOIX DU DISCIPLE.

1. Je viens à vous, Seigneur, pour jouir de votre don, et goûter la joie du banquet sacré que, dans votre tendresse, vous avez, mon Dieu, préparé pour le pauvre608.

[608] Ps. LXVII, 11.

En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer; vous êtes mon salut et ma rédemption, mon espérance et ma force, mon honneur et ma gloire.

Réjouissez donc aujourd'hui l'âme de votre serviteur, parce que j'ai élevé mon âme vers vous609, Seigneur Jésus.