[41] Joan., XIV, 27.
[42] Philipp., IV, 7.
1. Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l'homme à son cœur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son espérance en aucune chose du monde.
Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humbles, et à nous prémunir contre la vaine gloire.
Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du cœur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de nous.
2. C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.
Lorsqu'avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.
Alors il s'attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu'il souffre.
Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.
Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de ce monde.
C'est dans l'adversité que chacun de nous apprend à connaître ce qu'il est réellement. Celui qui n'a pas été éprouvé, que sait-il43? L'homme à qui tout prospère est exposé à un grand danger; il est bien à craindre que son âme s'assoupisse d'un sommeil pesant, et qu'à l'heure du réveil on ne lui dise: Souvenez-vous que vous avez reçu vos biens sur la terre44. Ici-bas les souffrances sont une grâce de prédilection; elles nous exercent à la vertu, elles nous fournissent de nouvelles occasions de mérite, et nous rendent conformes au Fils de Dieu, dont il est écrit: Il a fallu que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire45.
[43] Eccl., XXXIV, 9.
[44] Luc., XVI, 25.
[45] Act., XVII, 3.
1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et d'épreuves.
C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l'homme sur la terre46.
[46] Job, VII, 1.
Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l'assiégent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu'un pour le dévorer47.
[47] I. Pet.; Ps. V, 8.
Il n'est point d'homme si parfait et si saint, qui n'ait quelquefois des tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis.
2. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très-utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.
Tous les Saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c'est par cette voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.
Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve des peines et des tentations.
3. L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des tentations: car nous en portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.
L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive.
Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils tombent dans des tentations plus dangereuses.
Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; mais la patience et la véritable humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis.
4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures, avancera peu: au contraire les tentations reviennent à lui plus promptement et plus violentes.
Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.
Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté; mais consolez-le comme vous voudriez qu'on vous consolât vous-même.
5. Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de l'esprit et le peu de confiance en Dieu.
Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l'homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.
Le feu éprouve le fer48, et la tentation, l'homme juste.
[48] Eccl., XXXI, 31.
Nous ne savons souvent ce que nous pouvons: mais la tentation montre ce que nous sommes.
Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation; car on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer.
C'est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine, le remède vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs délais49.
[49] Ovid.
D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination; ensuite le plaisir, et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l'ennemi envahit toute l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement.
Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit chaque jour, et plus l'ennemi devient fort contre nous.
6. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur conversion; d'autres à la fin: il y en a qui souffrent presque toute leur vie.
Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse et de la justice de Dieu, qui connaît l'état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus.
7. C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l'espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de l'Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte que nous puissions la surmonter50.
[50] I. Cor., X, 13.
Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu51, dans toutes nos tentations, dans toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les humbles d'esprit.
[51] I. Pet.
8. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.
Il est peu difficile d'être pieux et fervent, lorsque l'on n'éprouve rien de pénible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de l'adversité, donne l'espoir d'un grand avancement.
Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument jamais d'eux-mêmes dans les grandes.
Nul homme n'est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous éprouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n'est pas seulement par la fuite ou par une résistance violente qu'on en triomphe, mais par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de Dieu. Veillons cependant, selon le précepte de Jésus-Christ, Veillons et prions52. On surmonte aisément la tentation naissante; mais si on la laisse croître et se fortifier, on porte, en succombant, la peine de sa négligence ou de sa présomption. Voulez-vous réellement vaincre? Repoussez l'ennemi dès la première attaque. Voulez-vous retirer du combat l'avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons tentés? Reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance; et humiliez-vous de plus en plus. L'humilité est le fondement de notre sûreté, de notre paix et de toute perfection.
[52] Marc., XIV, 38.
1. Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.
En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement: il se trompe le plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit.
D'ordinaire nous jugeons des choses selon l'inclination de notre cœur, car l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.
Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on résiste à notre sentiment.
2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.
Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et ils l'ignorent.
Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent, et tombent dans la tristesse.
La diversité des opinions produit souvent des dissensions entre les amis, entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes dévotes.
3. On quitte difficilement une vieille habitude; et nul ne se laisse volontiers conduire au-delà de ce qu'il voit.
Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration, plus que sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez très-peu et très-tard éclairé dans la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.
Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les imperfections de nos frères: et voilà pourquoi nous sommes si prompts à les juger, oubliant qu'à Dieu seul appartient le jugement des cœurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui, descendons dans la nôtre; nous y trouverons assez de motifs d'être indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-même. Vous n'êtes chargé que de vous, vous ne répondrez que de vous; Ne jugez donc point, afin que vous ne soyez point jugé53.
[53] Matth., VII, 2.
1. Pour nulle chose au monde, ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin, différer une bonne œuvre, ou lui en substituer une meilleure: car alors le bien n'est pas détruit, mais il se change en un plus grand.
Aucune œuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui se fait par la charité, quelque petit et quelque vil qu'il soit, produit des fruits abondants.
Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.
2. Celui-là fait beaucoup, qui aime beaucoup.
Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait; et il fait bien lorsqu'il subordonne sa volonté à l'utilité publique.
Ce qu'on prend pour la charité, souvent n'est que la convoitise; car il est rare que l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la récompense, ou la vue de quelque avantage particulier, n'influe pas sur nos actions.
3. Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche en rien; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toute chose.
Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur.
Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu de qui ils découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les Saints se reposent à jamais comme dans leur fin dernière.
Oh! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui paraîtraient vaines!
Presque toutes les actions des hommes partent d'un principe vicié, de cette triple concupiscence dont parle saint Jean54, et contre laquelle la vie chrétienne n'est qu'un perpétuel combat. L'amour déréglé de soi, si difficile à vaincre entièrement, corrompt trop souvent les œuvres mêmes en apparence les plus pures. Que de travaux, que d'aumônes, que de pénitences, dans lesquelles on se confie peut-être, seront stériles pour le ciel! Dieu ne se donne qu'à ceux qui l'aiment; il est le prix de la charité, de cet amour inénarrable, sans bornes et sans mesure, qui, tandis que tout le reste passe, demeure éternellement, dit saint Paul55. Amour, qui seul faites les saints, amour qui êtes Dieu même56, pénétrez, possédez, transformez en vous toutes les puissances de mon âme, soyez ma vie, mon unique vie, et maintenant, et à jamais dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!
[54] I. Joan., II, 16.
[55] I. Cor., XIII, 8.
[56] I. Joan., IV, 16.
1. Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.
Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver par la patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.
Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les supporter avec douceur.
2. Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui, mais confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s'accomplisse, et qu'il soit glorifié dans tous ses serviteurs.
Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles qu'elles soient; parce qu'il y a aussi bien des choses en vous, que les autres ont à supporter.
Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gré?
Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les nôtres.
3. Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris nous-mêmes.
Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas qu'on nous refuse rien.
Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu'on nous contraigne en la moindre chose.
Par là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour nous et pour les autres.
Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu?
4. Or Dieu l'a ainsi ordonné, afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des autres: car chacun a son fardeau: personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à soi-même, nul n'est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement.
C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.
Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile; mais elles montrent ce qu'il est.
Vous ne sauriez, dites-vous, supporter tels et tels défauts; puissant motif de vous humilier! Car Dieu, qui est la perfection même, les supporte, et de beaucoup plus grands. Ce qui vous rend si susceptible, ce n'est pas le zèle du prochain, mais un amour-propre difficile, irritable, ombrageux. Tournez vos regards sur vous-même, et voyez si vos frères n'ont rien à souffrir de vous? La vraie piété est douce et patiente, parce qu'elle éclaire sur ce que l'on est. Celui qui se sent faible, et qui en gémit, ne se choque pas aisément des faiblesses des autres; il sait que nous avons tous besoin de support, d'indulgence et de miséricorde; il excuse, il compatit, il pardonne, et conserve ainsi la paix au dedans de soi et au dehors la charité.
1. Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres.
Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n'y être jamais une occasion de plainte, et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.
Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course!
Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et comme étranger sur la terre.
Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez vivre en religieux.
2. L'habit et la tonsure servent peu: c'est le changement des mœurs et la mortification entière des passions qui font le vrai religieux.
Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme, ne trouvera que tribulation et douleur.
Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix, qui ne s'efforce point d'être le dernier de tous, et soumis à tous.
3. Vous êtes venu pour servir, et non pour dominer: sachez que vous êtes appelé pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté.
Ici donc les hommes sont éprouvés comme l'or dans la fournaise.
Ici nul ne peut vivre, s'il ne veut s'humilier de tout son cœur à cause de Dieu.
Qu'est-ce qu'un bon religieux? c'est un chrétien toujours occupé de tendre à la perfection. La vie religieuse n'est donc qu'une vie, pour ainsi dire, plus chrétienne; et l'abnégation de soi-même est l'abrégé de tous les devoirs qu'elle impose. Or ces devoirs sont aussi les nôtres, puisque ce n'est pas seulement à quelques-uns, mais à tous, que Jésus-Christ a dit: Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait57. Pour remplir cette grande vocation, renonçons à nous-mêmes; unissons-nous pleinement au sacrifice de notre divin chef; aimons surtout la dépendance, les humiliations, les mépris. Le salut est un édifice qui ne s'élève que sur les ruines de l'orgueil.
[57] Matth., V, 48.
1. Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.
Hélas! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur?
Les Saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et d'opprobres.
2. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ! Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité58.
[58] Joan., XII, 25.
Oh! quelle vie de renoncement et d'austérités, que celle des Saints dans le désert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées! que de fois ils ont été tourmentés par l'ennemi! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu! Quelles rigoureuses abstinences ils ont pratiquées! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel! quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et droite toujours dirigée vers Dieu!
Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prières; et même, durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.
3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.
Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents: ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie; s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.
Ils étaient pauvres des choses de la terre: mais ils étaient riches en grâces et en vertus.
Au dehors tout leur manquait; mais Dieu les fortifiait au dedans par sa grâce et par ses consolations.
4. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu, et ses amis familiers.
Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui.
Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.
Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.
5. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution! quelle ardeur pour la prière! quelle émulation de vertu! quelle sévère discipline! que de soumission, que de respect ils montraient tous pour la règle de leur fondateur!
Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.
Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.
Ô tiédeur! ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.
Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'hommes vraiment pieux, vous ne laissiez pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu!
À la vue des exemples admirables que nous ont laissés tant de disciples fervents de Jésus-Christ, rougissons de notre lâcheté, et animons-nous à marcher courageusement sur leurs traces. Répétons souvent ces paroles d'un saint: Quoi! je ne pourrai pas ce qu'ont pu tels et tels? Et ajoutons avec l'Apôtre: De moi-même je ne peux rien; mais je puis tout en celui qui me fortifie59. Toute notre force consiste à sentir notre faiblesse et à en connaître le remède qui est la grâce du médiateur.
[59] Philipp., IV, 13.
1. La vie d'un vrai religieux doit être pleine de toutes les vertus; de sorte qu'il soit tel intérieurement qu'il paraît devant les hommes.
Et certes il doit être encore bien plus parfait au dedans qu'il ne le semble au dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons, partout où nous sommes, le révérer profondément, et marcher en sa présence purs comme les Anges.
Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:
Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.
2. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès; et une grande diligence est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement, ou n'en prend que de faibles?
Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières, et la moindre omission dans nos exercices a presque toujours quelque suite fâcheuse.
Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.
Car l'homme propose, mais Dieu dispose60, et la voie de l'homme n'est pas en lui61.
[60] Prov., XVI, 9.
[61] Jér., X, 23.
3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque motif pieux, ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.
Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.
Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.
On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.
Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.
4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.
Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées: peut-être en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.
Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.
Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément tous les autres désirs de la chair.
Ne soyez jamais tout à fait oisif; mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.
Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous.
5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au dehors: il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.
Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix. Mais, après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même, selon le mouvement de votre dévotion.
Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à celui-là.
On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.
Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et du repos.
Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de la joie en Dieu.
6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.
Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre, comme si nous devions alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.
Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie plus fervente, par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.
7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.
Heureux le serviteur, dit saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vérité, qu'il l'établira sur tous ses biens62.
[62] Luc., XII, 37.
La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel63 contre le démon, contre le monde et contre lui-même. Les uns se retirent dans le cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du siècle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du Ciel. Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu64, dit l'Esprit saint.
[63] Job, VII, 1.
[64] Eccli., XIX, 1.
1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même; et pensez souvent aux bienfaits de Dieu.
Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le cœur, que qui amuse l'esprit.
Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.
Les plus grands Saints évitaient, autant qu'il leur était possible, le commerce des hommes, et préféraient vivre en secret avec Dieu.
2. Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais65.
[65] Senec., ép. VII.
C'est ce que nous éprouvons souvent, lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.
Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.
Il est plus aisé de se tenir chez soi caché, que de se garder de soi-même suffisamment au dehors.
Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit se retirer de la foule avec Jésus.
Nul ne se montre sans péril, s'il n'aime à demeurer caché.
Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.
Nul n'est en sûreté dans les premières places, s'il n'aime les dernières.
Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris à bien obéir.
3. Nul ne se réjouit avec sécurité, s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne conscience.
Cependant la confiance des Saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins vigilants.
L'assurance des méchants naît au contraire de l'orgueil et de la présomption, et finit par l'aveuglement.
Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint religieux ou un pieux solitaire.
4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers, à cause de leur trop de confiance.
Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivrés des tentations, et de souffrir des attaques fréquentes; de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil, ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.
Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure!
Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait!
5. Nul n'est digne des consolations célestes, s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte componction.
Si vous désirez la vraie componction du cœur, entrez dans votre cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est écrit: Même sur votre couche, que votre cœur soit plein de componction66.
[66] Ps. IV, 5.
Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.
La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l'ennui.
Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère, et sera votre consolation la plus douce.
6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès, et pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Écriture.
Là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur, qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.
Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui avec les saints Anges.
Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de s'oublier soi-même.
Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni à voir les hommes ni à être vu d'eux.
7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?
Le monde passe et sa concupiscence.
Les désirs des sens entraînent çà et là; mais, l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un cœur dissipé?
Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.
Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.
8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments: or, c'est d'eux que tout est fait.
Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?
Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.
Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?
Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos péchés et vos négligences.
Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez que de ce que Dieu vous commande.
Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus votre bien-aimé.
Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.
Si vous n'étiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du cœur.
Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. Écoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumières, des secours, des consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est livré à l'esprit de ténèbres67, à toutes les convoitises qu'il inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe; et c'est pourquoi le prophète s'écriait: Je me suis éloigné, j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude68. Là, dans le silence des créatures, Dieu parle au cœur, et sa parole est si merveilleuse, si douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui, jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face69. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes choisies, qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges. Cependant les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous doivent se créer, au fond de leur cœur, une solitude où ils puissent se retirer pour converser avec Jésus-Christ, et se recueillir en sa présence. C'est ainsi que ramenés des pensées du temps à la pensée des choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront dans le monde comme n'en étant pas: heureux état où s'accomplit pour le fidèle ce que dit l'Apôtre: notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu70.