[119] Ps. XXIX, 7, 8.

Dans ce trouble, cependant, il ne désespère point, mais il prie le Seigneur avec plus d'instance, disant: Seigneur, je crierai vers vous, et j'implorerai mon Dieu120.

[120] Ibid., 9.

Enfin il recueille le fruit de sa prière, et il témoigne qu'il a été exaucé: Le Seigneur m'a écouté, et il a eu pitié de moi: le Seigneur s'est fait mon appui121.

[121] Ibid., 11.

Mais comment? Vous avez, dit-il, changé mes gémissements en chants d'allégresse, et vous m'avez environné de joie122.

[122] Ibid., 12.

Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands Saints, nous ne devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si quelquefois nous éprouvons de la ferveur et quelquefois du refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: Vous visitez l'homme dès le matin, et aussitôt vous l'éprouvez123.

[123] Job, VII, 18.

6. En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est uniquement dans la grande miséricorde de mon Dieu et dans l'attente de la grâce céleste?

Car, soit que j'aie près de moi des hommes vertueux, des religieux fervents, des amis fidèles; soit que je lise de saints livres et d'éloquents traités; soit que j'entende le doux chant des hymnes; tout cela aide peu et ne touche guère, quand la grâce se retire, et que je suis délaissé dans ma propre indigence.

Alors il n'est point de meilleur remède qu'une humble patience, et l'abandon de soi-même à la volonté de Dieu.

7. Je n'ai jamais rencontré d'homme si pieux et si parfait, qui n'ait éprouvé quelquefois cette privation de la grâce, et une diminution de ferveur.

Nul Saint n'a été ravi si haut ni si rempli de lumières, qu'il n'ait été tenté avant ou après.

Car il n'est pas digne d'être élevé jusqu'à la contemplation de Dieu celui qui n'a pas souffert pour Dieu quelque tribulation.

La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.

Car la consolation céleste est promise à ceux qu'a éprouvés la tentation. Celui qui vaincra, dit le Seigneur, je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie124.

[124] Apoc., II, 7.

8. La consolation divine est donnée, afin que l'homme ait plus de force pour soutenir l'adversité.

La tentation vient après, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.

Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est pourquoi ne cessez de vous préparer au combat, parce qu'à droite et à gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.

RÉFLEXION.

Bien que l'humanité sainte du Sauveur ne cessât de jouir, par son intime union avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie inaltérables, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie inférieure de l'âme, les afflictions et les douleurs devenues l'apanage de notre nature depuis le péché. Qui n'a présentes à l'esprit ces grandes paroles: Mon âme est triste jusqu'à la mort125. Mon Père! mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé126? Ainsi l'âme chrétienne, sans perdre sa paix, est éprouvée aussi par la tristesse et les tribulations intérieures. Si elle goûtait toujours la consolation, il serait à craindre qu'elle ne tombât peu à peu dans le relâchement; et qu'aurait-elle d'ailleurs à offrir à son bien-aimé? La vertu se perfectionne dans l'infirmité. C'est l'Apôtre qui nous l'apprend, et il ajoute aussitôt: Je me glorifierai donc dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi127. Cette espèce d'abandon, cet exil du cœur nous rappelle vivement notre misère, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi, notre amour, et nous maintient dans l'humilité. Gardez-vous donc, en ces moments où Jésus paraît se retirer de vous, de fléchir sous le poids de l'épreuve, et de vous laisser aller au découragement. «Un des grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa croix, est d'en ôter l'inquiétude, et de rendre cette peine tranquille par une totale conformité à la divine volonté128.» Au lieu de gémir et de vous troubler, réjouissez-vous plutôt; car il est écrit: Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans l'allégresse. Ils allaient et pleuraient en répandant des semences; ils reviendront pleins de joie, portant des gerbes dans leurs mains129.

[125] Matth., XXVI, 38.

[126] Ibid., XXVII, 46.

[127] II. Cor., XII, 9.

[128] Boudon, les Saintes Voies de la Croix, liv. II, chap. III.

[129] Ps. CXXV, 5. 6.

CHAPITRE X.
De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.

1. Pourquoi cherchez-vous le repos, lorsque vous êtes né pour le travail?

Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la croix plutôt qu'à goûter la joie.

Quel est l'homme du siècle qui ne reçût volontiers les joies et les consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours?

Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde et toutes les voluptés de la chair.

Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues par Dieu dans les cœurs purs.

Mais nul ne peut jouir, toujours à son gré, des consolations divines; parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.

2. Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même forment un grand obstacle aux visites d'en haut.

Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la consolation; mais l'homme fait un grand mal, quand il ne remercie pas Dieu de ce don, et ne le lui rapporte pas tout entier.

Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes ingrats envers son Auteur, et que nous ne remontons point à sa source première.

Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude, et Dieu ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.

3. Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je n'aspire point à la contemplation qui conduit à l'orgueil.

Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est pas bon; tout désir n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est pas agréable à Dieu.

J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me renoncer moi-même.

L'homme instruit par le don de la grâce, et par sa privation, n'osera s'attribuer aucun bien; mais plutôt il confessera son indigence et sa nudité.

Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces, et reconnaissez que, n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du péché.

4. Mettez-vous toujours à la dernière place130, et la première vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est le plus bas.

[130] Luc, XIV, 10.

Les plus grands Saints aux yeux de Dieu, sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur cœur.

Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d'une gloire vaine.

Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.

Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul: leur unique but, leur désir unique, est qu'il soit glorifié en lui-même et dans tous les Saints, par-dessus toutes choses.

5. Soyez donc reconnaissant des moindres grâces, et vous mériterez d'en recevoir de plus grandes.

Que le plus léger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.

Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il donne ne vous paraîtra petit ni méprisable: car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?

Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet tout ce qui nous arrive.

Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.

RÉFLEXION.

L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon désir, qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par une lumière surnaturelle… Si la divine miséricorde ne le prévenait, il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son propre fonds. Créature insensée, qui t'enorgueillis des dons de Dieu, qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu131? Il faut que l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier s'anéantisse en présence de celui qui seul le retire de l'abîme où le péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant; ce qui faisait dire à saint Paul: Quand je me sens faible, c'est alors que suis fort132. Je vous comprends, ô grand Apôtre! ce sentiment qui vous humilie appelle la grâce promise aux humbles133, et par elle vous êtes revêtu de la force de Dieu même. Que ne devons-nous point à ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits? Hélas! dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre cœur, et c'est aussi tout ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que ce cœur au moins lui appartienne sans réserve; que rien ne le partage; qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son amour; et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui sera plus tard notre éternelle félicité!

[131] I. Cor., IV, 7.

[132] II. Cor., XII, 10.

[133] Jacob, IV, 6.

CHAPITRE XI.
Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ.

1. Il y en a beaucoup gui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu consentent à porter sa Croix.

Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.

Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son abstinence.

Tous veulent partager sa joie, mais peu veulent souffrir quelque chose pour lui.

Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à boire le Calice de sa Passion.

Plusieurs admirent ses miracles, mais peu goûtent l'ignominie de sa Croix.

Plusieurs aiment Jésus, pendant qu'il ne leur arrive aucune adversité.

Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu'ils reçoivent ses consolations.

Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le murmure, ou dans un excessif abattement.

2. Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus, et non pour eux-mêmes, le bénissent dans toutes les tribulations et dans l'angoisse du cœur, comme dans les consolations les plus douces.

Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le loueraient, toujours ils lui rendraient grâces.

3. Oh! que ne peut l'amour de Jésus, quand il est pur et sans aucun mélange d'amour ni d'intérêt propre!

Ne sont-ce pas des mercenaires, ceux qui cherchent toujours des consolations?

Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ, ceux qui pensent toujours à leur gain et à leurs avantages?

Où trouvera-t-on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul?

4. Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies spirituelles pour être dépouillé de tout.

Car le véritable pauvre d'esprit, détaché de toute créature, qui le trouvera? Il faut le chercher bien loin, et jusqu'aux extrémités de la terre134.

[134] Prov., XXXI, 10.

Si l'homme donne tout ce qu'il possède, ce n'est encore rien135.

[135] Cant., VIII, 7

S'il fait une grande pénitence, c'est peu encore.

Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.

Et s'il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore beaucoup, il lui manque une chose souverainement nécessaire.

Qu'est-ce donc? C'est qu'après avoir tout quitté, il se quitte aussi lui-même, et se dépouille entièrement de l'amour de soi.

C'est, enfin, qu'après avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il pense encore n'avoir rien fait.

5. Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de grand, et qu'en toute sincérité il confesse qu'il est un serviteur inutile, selon la parole de la Vérité: Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteur inutiles136.

[136] Luc., XVII, 10.

Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra dire avec le Prophète: Oui, je suis pauvre et seul dans le monde137.

[137] Ps. XXIV, 17.

Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui sait quitter tout, et soi-même, et se mettre au dernier rang.

RÉFLEXION.

Il faut aimer Dieu pour Dieu même, et non pas à cause de la joie que l'on goûte à le servir: car, s'il nous retirait ses consolations, que deviendrait cet amour mercenaire? Celui qui se cherche encore en quelque chose, ne sait point aimer. Regardez votre modèle, contemplez Jésus, il ne s'est recherché en rien: Christus non sibi placuit138. Il a tout sacrifié pour vous, son repos, sa vie, sa volonté même: Non pas ce que je veux, disait-il, mais ce que vous voulez139. Il a tout souffert jusqu'à la croix, jusqu'au délaissement de son Père: Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné140? Entrons, à son exemple, dans cet esprit de sacrifice; et détachés désormais de tout intérêt propre, acceptons, avec une égale sérénité, les biens et les maux, les peines et les joies, en sorte que, n'ayant de pensées, de désirs que ceux de Jésus, nous soyons consommés avec lui dans cette unité parfaite141, que, près de quitter ce monde, il demandait pour nous à son Père, comme le dernier et le plus grand de ses dons.

[138] Rom., XV, 3.

[139] Matth., XXVI, 19.

[140] Ibid., XXVII, 46.

[141] Joann., XVII, 23.

CHAPITRE XII.
De la sainte voie de la Croix.

1. Cette parole semble dure à plusieurs: Renoncez à vous-même, prenez votre croix, et suivez142 Jésus.

[142] Luc., IX, 23.

Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole: Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel143!

[143] Matth., XXV, 41.

Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre l'arrêt d'une éternelle condamnation.

Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra pour juger144.

[144] Ibid., XXIV, 30.

Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de Jésus-Christ juge.

2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive au royaume du Ciel?

Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la protection contre nos ennemis.

C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.

Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de l'esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.

Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que dans la Croix.

Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à l'éternelle vie.

Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix.

Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui145; et si vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.

[145] Rom., VI, 8.

3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du cœur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.

Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus sûre que la voie de la sainte Croix.

Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.

Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de l'amertume dans l'âme.

4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.

Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et que vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus humble par la tribulation.

Nul n'a si avant dans son cœur la Passion de Jésus-Christ, que celui qui a souffert quelque chose de semblable.

La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout où vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.

Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y: toujours vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne immortelle.

5. Si vous portez de bon cœur la Croix, elle-même vous portera, et vous conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera pas en ce monde.

Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.

Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et peut-être plus pesante.

6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel Saint a été en ce monde sans Croix et sans tribulation?

Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure, dans toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: Il fallait, dit-il, que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire146.

[146] Luc., XXIV, 26, 46.

Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la sainte Croix?

7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long martyre: et vous cherchez le repos et la joie!

Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.

Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil plus douloureux.

8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est pas sans consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les fruits de sa patience à porter sa Croix.

Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le console.

Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié intérieurement par la grâce.

Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à Jésus crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.

Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ, qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur de l'esprit.

9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.

Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.

Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.

Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.

10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié par amour pour vous.

Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.

Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.

Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si vous désirez avoir part à sa gloire.

Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande comme il lui plaira.

Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des consolations d'un grand prix: car toutes les souffrances du temps n'ont aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la mériter147, quand seul vous les supporteriez toutes.

[147] Rom., VIII, 18.

11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et à l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous avez trouvé le Paradis sur la terre.

Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la fuirez, vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous suivra partout.

12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.

Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel, vous ne seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. Je lui montrerai, dit Jésus, combien il faut qu'il souffre pour mon nom148.

[148] Act., IX, 16.

Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le servir constamment!

13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous les Saints! Quelle édification pour le prochain!

Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent souffrir.

Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!

14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu.

Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet à supporter les adversités pour Jésus-Christ.

Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.

Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.

15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles et par son exemple.

Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui le suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive149.

[149] Matth., XVI, 24.

Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'il nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu150.

[150] Act., XIV, 21.

RÉFLEXION.

La doctrine de la Croix, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils151, est ce que les hommes comprennent le moins. Qu'un Dieu soit mort pour les sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystère; mais qu'ils doivent s'associer à cet étonnant sacrifice, en mourant à eux-mêmes, à leurs passions, à leurs volontés, à leurs désirs, voilà ce qui les révolte, et leur fait dire comme les Capharnaïtes: Cette parole est dure, et qui peut l'entendre152? Il faut bien pourtant que nous l'entendions, car notre salut dépend de là. Le ciel était séparé de la terre, la Croix les a réunis; et c'est du pied de la Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc contre la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre force. Lorsque, dans sa bonté, Dieu nous envoie quelque épreuve, disons avec saint André: Ô douce Croix! si longtemps désirée, et préparée maintenant pour cette âme qui la souhaitait ardemment! Tout les Saints ont senti ce désir, tous ont tenu ce langage. Souffrir ou mourir, répétait souvent sainte Thérèse; et, dans la souffrance, elle trouvait plus de paix et de bonheur que n'en goûteront jamais ceux que le monde appelle heureux. Une seule larme versée aux pieds de Jésus est plus délicieuse mille fois que tous les plaisirs du siècle.

[151] I. Cor., I, 23.

[152] Joann., VI, 61.

FIN DU DEUXIÈME LIVRE.