La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits précédents (The Folk-lore of China, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876, p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis par un énorme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par l'intermédiaire de personnes versées dans la divination, qu'il avait envie de dévorer une jeune fille de douze à treize ans. On lui en livra jusqu'à neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des esclaves, une chaque année. Alors, comme on ne pouvait trouver de nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé d'enfants se présenta, demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée et un chien. Elle avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouilli mêlé de miel, qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci mangeait le riz, Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par derrière. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce haut fait, l'épousa.
Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara et qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson, offre plusieurs traits de notre conte les Fils du Pêcheur (Asiatic Journal. New Series, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati, pour forcer celui-ci à accorder à l'un d'eux la main de sa fille Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse, mais à la condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme trophée. Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion, lui coupe la tête et va la présenter au roi en réclamant pour prix de son prétendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment d'être célébré quand les princes se font connaître, et le blanchisseur est mis à mort. La princesse épouse le prince cadet, Chitrasekhara. Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour aller délivrer une princesse prisonnière d'un géant. En partant, il donne à son frère une fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.—Les aventures qui suivent n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette première partie du conte indien, dont les héros sont, là aussi, des frères, ne nous en a pas moins offert, réunis d'une manière qui évidemment n'est pas fortuite, deux des principaux traits de notre thème: l'épisode du monstre tué et de l'imposteur démasqué, et la particularité de l'objet qui annonce le malheur de celui qui l'a donné.
Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un élément important qui manquait dans le conte «hala canara»: la jeune fille, ou même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4): Un brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une râkshasi (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune de ses femmes lui donne un fils: celui de la râkshasi se nomme Sahasra Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une râkshasi et s'attendant à être dévorée, elle, son mari et son fils, donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et lui dit: «Si tu vois ce lait devenir rougeâtre, c'est que ton père aura été tué; s'il devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée moi-même. Alors monte à cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas être dévoré toi aussi.» Le jeune garçon ayant vu le lait devenir d'abord un peu rouge, puis tout à fait rouge, saute sur son cheval. Son frère Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé et s'enfuit avec lui[143]. Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tête d'un coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. Ils apprennent qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est convenu, pour empêcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir, dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette famille d'en fournir une. Les deux frères déclarent qu'ils iront se livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs chevaux et s'y enferment. Après divers incidents, Sahasra Dal coupe la tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le temple et s'endort. Des bûcherons, venant à passer par là, voient le corps de la râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une partie de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi, ils prennent chacun un membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais celui-ci fait une enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes gens ainsi que la tête de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la moitié de son royaume à Sahasra Dal.—Suivent les aventures de Champa Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre no 15, les Dons des trois Animaux.
L'épisode de la princesse exposée à la «bête à sept têtes» peut être rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède (Apollodori Bibliotheca, II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de l'antiquité classique qui offrent des ressemblances avec nos contes populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre rapprochement intéressant avec les contes du genre de nos Fils du Pêcheur, et surtout avec le conte suédois de Wattuman et Wattusin mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de Persée: Acrisius, roi d'Argos, à qui il a été prédit qu'il serait tué par le fils de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une chambre toute en airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mère. (Dans le conte suédois, la princesse et sa suivante, enfermées dans une tour, deviennent mères après avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout à coup dans la tour.) Quand elle a donné le jour à Persée, Acrisius la fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette à la mer. Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, κυνῆ, qui le rend invisible), Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée. Il trouve la fille de celui-ci, Andromède, exposée en pâture à un monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la délivre et l'épouse.
Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les Saints Lieux (t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et Andromède s'est infiltré dans la légende de saint Georges, légende dans laquelle, du reste, aucun catholique ne prend à la lettre cet épisode de la princesse et du dragon, qui, d'après un critique allemand[144], apparaît seulement dans des versions assez récentes[145].
A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept têtes, détail qui existe dans la plupart des contes du genre de nos Fils du Pêcheur, mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41, 4), le roi de Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops, tua le monstre; après quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi, des gens qui avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué son exploit, Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre d'imposture.
***
Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon, l'individu qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite des trois charbonniers.—Dans le conte grec moderne de la collection E. Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un charbonnier, qui a trouvé les têtes du monstre.
L'épisode du chien, que le «fils du pêcheur» envoie prendre des plats dans la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes étrangers, par exemple, dans le conte allemand no 60 de la collection Grimm, et dans le conte suédois de Wattuman et Wattusin. Dans ces deux contes, le héros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la princesse, parie contre son hôtelier que les animaux qui le suivent lui rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait donner ce qu'ils demandent.
***
Au sujet de la dernière partie de notre conte, nous ferons remarquer que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre conte.—Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand no 85 de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est à la chasse qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres, comme dans le conte lorrain, ils ont été attirés sur son domaine par un feu mystérieux, brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande lumière sur une montagne dans le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; château en feu, dans le conte flamand).
Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière partie, a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les Mille et une Nuits (Hist. d'Aladdin) et aussi dans le vieux poème allemand des Nibelungen, ainsi que dans son prototype scandinave, où Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et Brunehilde, qui doit devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.
***
En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines des parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment (les aventures des frères et de la sorcière) ne s'est pas présentée à nous. Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte européen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde évidemment, chez les Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 193), deux frères, Ali et Mohammed, nés du même père et de deux mères différentes, se ressemblent à s'y méprendre. Mohammed, au moment de quitter le pays, plante un figuier et dit à Ali que l'arbre perdra ses feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se dessèchera s'il est mort. Il prend son faucon, son lévrier et son cheval et se met en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui empêchait une fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en mendiant; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et, en la lui faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent. Mohammed épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la chasse, il s'aventure, malgré les avertissements que lui avait donnés son beau-père, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient à sa rencontre. Elle lui dit d'empêcher son cheval, son lévrier et son faucon de lui faire du mal. «Ne crains rien,» dit le jeune homme. L'ogresse s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que leur maître[146]. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met à la recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te salue,» dit-elle, «ô sidi; nous croyions que tu étais mort.—Comment serais-je mort?—Mon père t'avait dit: Chasse à tel et tel endroit, mais ne va pas là: c'est le domaine de l'ogresse.» Ali se dirige sans retard vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernière s'avance pour manger le cheval, celui-ci, qui a reçu ses instructions d'Ali, la frappe d'un coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crève les yeux, le lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: «Je lui rendrai la vie,» dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle ressuscite sa sœur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend la vie à Mohammed et aux animaux[147].
On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui présente également la dernière partie des contes de cette famille (Lal Behari Day, no 13): Un religieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir deux fils, si celui-ci consent à lui en donner un. Le roi s'y engage, et le mendiant fait manger à la reine d'une certaine substance: au bout d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné se dévoue, et, avant de partir, il plante un arbre, en disant à ses parents et à son frère: «Cet arbre est ma vie: si vous le voyez dépérir, c'est que je serai en danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi.» Sur son chemin, il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint au prince; de même, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arrivé chez lui avec le jeune homme, défend à celui-ci d'aller du côté du nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit un cerf, il s'égare du côté du nord. Le cerf entre dans une maison; le prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une merveilleuse beauté, qui lui propose de jouer une partie de dés; il perd successivement son faucon, son chien et sa propre liberté. La femme, qui est une râkshasi, l'enferme dans une cave, pour le manger plus tard[149]. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince se met en route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien, lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frère a dû tomber entre les mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui l'amène chez la râkshasi, et cette dernière lui propose aussi une partie de dés; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur coup le chien et le faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La râkshasi, pour sauver sa vie, révèle alors aux jeunes gens que le mendiant a de mauvais desseins contre l'aîné, et leur donne le moyen de le faire périr lui-même.
Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie (le combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons rencontrés dans les contes étudiés ci-dessus: naissance merveilleuse des deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur séparation et le signe donné par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les animaux qui accompagnent le héros et qui le suivent chez l'être malfaisant où il risque de perdre la vie; enfin, la dernière partie, fort ressemblante, malgré son individualité.
***
On remarquera que, dans notre variante la Bête à sept têtes, deux personnages de la forme première se sont fondus en un seul: le dragon à sept têtes auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en pierres ceux qui s'approchent d'elle.
La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance, ailleurs que dans cette variante lorraine.
Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de blé en grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu, et des gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment expliquer la chose.
Un soir, s'étant caché dans un coin de la grange, il vit entrer un petit homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en lui-même: «Il faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine.» Car le petit homme était tout nu. Il alla dire à sa femme: «C'est un petit homme qui vient battre notre blé; il faudra lui faire un petit habit.» Le lendemain, la femme prit toutes sortes de pièces d'étoffe, et en fit un petit habit, que le laboureur posa sur le tas de blé.
Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant: «Qui bon maître sert, bon loyer en tire.» Ensuite il endossa l'habit, et se trouva bien beau. «Puisque me voilà payé de ma peine, battra maintenant le blé qui voudra!» Cela dit, il partit et ne revint plus.
Dans un conte hessois de la collection Grimm (no 39), un pauvre cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la veille. Il s'aperçoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage. Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les revêtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour faire le métier de cordonnier; puis ils disparaissent pour toujours.—Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, le Tailleur d'Isenfluh (Karlsruher Zeitung, no du 8 août 1873).
En Suède, histoire du même genre (Magasin pittoresque, 1865, p. 235), où le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il pétrit du pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son vieux froc tout usé, il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus pétrir ni être boulanger.
En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un pooka (sorte de follet) vient toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un âne, laver la vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'étant hasardé à lui demander d'où il vient, le pooka répond qu'il a, pendant sa vie, servi dans cette même maison. Après sa mort, il a été condamné, en punition de sa paresse, à faire la besogne qu'il fait toutes les nuits. Quelque temps après, les domestiques, voulant lui témoigner leur reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort aise d'avoir un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en est revêtu, il s'enfuit en disant: «Maintenant ma pénitence est terminée. Elle devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un salaire.» Et on ne le revit plus jamais.
Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets secourables (brownies, pixies), qui disparaissent dès qu'ils ont mis les habits à eux destinés. Parfois même, quand on veut se débarrasser d'eux, on n'a qu'à leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p. 190;—W. Henderson, Notes on the Folklore of the northern counties of England and the Borders. Nouvelle éd. Londres, 1879, p. 248;—Loys Brueyre, p. 241 seq.).
Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligés de quitter le service, ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant, ils se disaient: «Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie? Nous sommes trop vieux pour apprendre un métier; si nous demandons notre pain, on nous dira que nous sommes encore en état de travailler, et on ne nous donnera rien.—Tirons au sort,» dit l'un d'eux, «à qui se laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble.» L'autre trouva l'idée bonne.
Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition; son camarade lui creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte demander leur pain. On leur donnait beaucoup, mais l'aveugle n'en profitait guère: son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y avait de bon et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur. «Hélas!» disait le malheureux, «n'est-ce pas assez d'être aveugle? Faut-il encore être si maltraité?—Si tu te plains encore,» répondait l'autre, «je te laisserai là.» Mais le pauvre aveugle ne pouvait s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un bois.
Après avoir erré de côté et d'autre, l'aveugle s'arrêta au pied d'un arbre. «Que vais-je devenir?» se dit-il. «La nuit approche, les bêtes sauvages vont me dévorer!» Il monta sur l'arbre pour se mettre en sûreté.
Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet endroit: le renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. «Je sais quelque chose,» dit le renard, «mais je ne le dis à personne.—Moi aussi, je sais quelque chose,» dit le loup.—«Et moi aussi,» dit le chevreuil.—«Bah!» dit le sanglier, «toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux savoir?—Eh!» repartit le chevreuil, «dans ma petite cervelle et dans mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.—Eh bien!» dit le sanglier, «que chacun dise ce qu'il sait.»
Le renard commença: «Il y a près d'ici une petite rivière dont l'eau rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà, dans ma vie, j'ai eu un œil crevé; je me suis lavé avec cette eau, et j'ai été guéri.—Cette rivière, je la connais,» dit le loup; «j'en sais même plus long que toi. La fille du roi est bien malade; elle est promise en mariage à celui qui pourra la guérir. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivière pour lui rendre la santé.» Le chevreuil dit à son tour: «La ville de Lyon manque d'eau, et l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait une source et l'on aurait de l'eau en abondance.—Moi,» dit le sanglier, «je ne sais rien.» Là-dessus, les animaux se séparèrent.
«Ah!» se dit l'aveugle, «si je pouvais seulement trouver cette rivière!» Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux, et il commença à entrevoir; il se les lava encore, et la vue lui revint tout à fait.
Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait avoir de l'eau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une source, et la ville eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reçut les quinze mille francs promis et alla trouver le roi. «Sire,» lui dit-il, «j'ai appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la guérir.» Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire à la princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie.
Le roi dit au soldat: «Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.» Le soldat aima mieux épouser la princesse: il savait bien qu'avec la fille il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans tarder.
Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout déguenillé qui demandait l'aumône; il reconnut aussitôt son ancien camarade. «N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois?» lui dit-il en l'abordant. «Où est votre compagnon?—Il est mort,» répondit le mendiant.—«Dites la vérité, vous n'aurez pas à vous en repentir. Qu'est-il devenu?—Je l'ai abandonné.—Pourquoi?—Il était toujours à se plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux: quand nous avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je gardais les os pour moi.—C'est un mensonge; vous faisiez tout le contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon?—Je ne sais.—Eh bien! ce compagnon, c'est moi.—Mais n'êtes-vous pas le roi?—Sans doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai tout.»
Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui dit: «Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi donc à cet arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore.—Volontiers,» dit l'autre, «je veux te rendre le bien pour le mal.» Il conduisit le mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant y monta.
Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis. Le renard dit aux autres: «On a entendu ce que nous disions l'autre nuit: la fille du roi est guérie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui donc a révélé nos secrets?—Ce n'est pas moi,» dit le loup.—«Ni moi,» dit le chevreuil.—«Je suis sûr que c'est le sanglier,» reprit le renard; «il n'avait eu rien à dire, et il est allé rapporter ce que nous autres avions dit.—Ce n'est pas vrai,» répliqua le sanglier.—«Prends garde,» dit le renard, «nous allons nous mettre tous les trois contre toi.—Je n'ai pas peur de vous,» dit le sanglier en montrant les dents, «frottez-vous à moi.»
Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre. «Oh! oh!» dirent-ils, «voilà un homme qui nous espionne.» Aussitôt ils se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le dévorèrent.
On a remarqué la bizarrerie de ce titre: les deux Soldats de 1689. 1689 est mis probablement pour 1789: le souvenir de l'«arbre de la liberté» se rapporte tout naturellement à l'époque de la Révolution.
La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris à Joinville, petite ville de Champagne, à quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le raconte aussi à Montiers, mais d'une manière moins complète.
Dans cette variante, intitulée Jacques et Pierre, les animaux sont au nombre de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque chose à dire. Il raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de naissance: si on lui lavait les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine, elle verrait. L'aveugle apprend aussi que les animaux se réunissent une fois tous les ans, à pareil jour, à la même heure et au même endroit. Jacques, le méchant camarade, instruit par Pierre de cette particularité, se rend à l'endroit indiqué, pour entendre la conversation des animaux. Le lion dit: «Je sais quelque chose. La princesse d'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot.» Jacques se baisse pour mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lèvent la tête; l'ours grimpe sur l'arbre, tire Jacques par le bras et le fait tomber par terre, où les animaux le dévorent.
Voir les remarques de M. Reinhold Kœhler sur un conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, no 1), de même famille que nos deux contes français.
Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des contes recueillis dans la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, p. III, et Veillées bretonnes, p. 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51; J. Vinson, p. 17); en Allemagne (Prœhle, II, no 1; Ey, p. 188); en Flandre (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 4); en Suisse (Sutermeister, nos 43 et 47); dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, no 20); dans le Tyrol italien (Schneller, nos 9, 10 et 11); en Toscane (Nerucci, no 23); en Danemark (d'après M. Kœhler); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 166); en Finlande (E. Beauvois, p. 139); en Russie (Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 181); chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 271); chez les Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit dans la Semaine des Familles, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue l'Ausland, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 12); en Serbie (Vouk, no 16, et Jagitch, no 55); chez les Grecs de l'Epire (Hahn, no 30), en Catalogne (Rondallayre, I, p. 68); en Portugal (Coelho, no 20); en Irlande (d'après M. Kœhler).
***
Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est très caractéristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frères se disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à plusieurs reprises le diable, qui a pris diverses formes et qui décide toujours en faveur de l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd, comme conséquence, tout ce qu'il possède, et finalement ses yeux: son frère les lui crève et l'abandonne.
Le conte italien de Vénétie, le conte grec, le second conte serbe, le conte russe, les contes wende, allemand de la collection Prœhle, finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une introduction analogue, parfois plus ou moins altérée. La question débattue est tantôt: «Celui qui fait le bien fait-il bien?» (conte italien); tantôt: «Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui l'emporte dans le monde?» ou bien: «Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le monde?» (conte finnois, conte grec), etc.—Dans les contes italien, portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux, mais simplement sa fortune.
Dans le conte norwégien, Déloyal crève les yeux à son frère Loyal, parce que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un souvenir de l'introduction du premier groupe.)
Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane, roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci[150].
Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos Soldats de 1689; ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un est bon et un peu simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce dernier dit a l'autre que décidément le métier ne va pas; il vaudrait mieux que l'un des deux se rendît aveugle: l'autre le conduirait, et ils recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le simple et naïf compagnon se laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altérée d'un conte italien des Abruzzes, no 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas la dernière partie du nôtre.)
Dans le conte tchèque, un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux compagnons.
Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parlé de bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frères ou de deux compagnons à l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les aventures du héros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.
***
Dans nos deux contes français, ce sont des animaux qui, sans le savoir, révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il en est de même dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de la collection Prœhle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours, renard, loup); dans le conte norwégien (ours, loup, renard, lièvre). Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.—Ailleurs, le héros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand, contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton), ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vénétie et de la Toscane, contes tchèque, catalan, suisse no 43), ou de vilas, sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou d'esprits (conte wende), ou enfin de géants (conte suisse no 47).
Quant aux secrets eux-mêmes, dans le plus grand nombre des contes cités plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos Soldats de 1689: moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de donner de l'eau à une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol italien no 11, wende, tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi les contes allemands des collections Ey et Prœhle (dans ces deux derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guéri et non une princesse).—Dans le conte norwégien, il y a, en plus, le moyen de faire produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus stériles; dans le conte finnois, le moyen de ramener des élans dans le parc d'un roi. (Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la cour du château royal, il faut, comme dans nos Soldats de 1689, arracher un certain arbre.)—Dans les autres contes, il manque un ou deux des trois secrets; mais dans tous figure la guérison de la princesse.
***
Au XVIe siècle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil d'anecdotes publié en 1519 par le moine franciscain allemand Jean Pauli, sous le titre de Schimpf und Ernst (Plaisanteries et choses sérieuses), et qui a eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes indiqué ci-dessus: Un maître soutient contre son serviteur que ce n'est pas la vérité et la justice, mais bien la fausseté et la déloyauté qui gouvernent ce bas monde. Trois personnages à qui la question est soumise décident en faveur du maître. Il a été convenu d'avance que, si le serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le maître les lui crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une princesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le découvrent et lui crèvent les yeux.
L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un récit analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et paraboles, écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du XIVe siècle, le Libro de los Gatos[151]. Nous ferons remarquer que là ce sont, comme dans nos Soldats de 1689, des animaux sauvages qui conversent ensemble.
***
En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un conte arabe existant dans certains manuscrits des Mille et une Nuits (éd. du Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant), pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend deux mauvais génies qui s'entretiennent du moyen de guérir certaine princesse et de découvrir certain trésor. Tiré du puits le matin par des voyageurs qui passent, Abou-Nyout met à profit ce qu'il vient d'apprendre et devient l'époux de la princesse. Quelque temps après, il rencontre son ancien compagnon, réduit à mendier. Il lui pardonne et lui raconte tout. Mais, la nuit, les génies reviennent au puits, se plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts, et, de colère, comblent le puits, écrasant sous d'énormes pierres le méchant Abou-Nyoutine, qui y était descendu pour épier leur conversation.
Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 343), la ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains points. Le Bon et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont épuisées, le Méchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache l'un après l'autre les deux yeux, qu'il lui donne à manger. Finalement, il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard et un loup. Le loup dit aux autres que dans la forêt il y a deux trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a plus. Le tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tête. Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles, achète le chien avec le morceau d'or qu'il a déterré, et, au moyen des os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune, lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le conduire dans la forêt. Quand il y est, les trois animaux le dévorent.
Voici maintenant un conte sarikoli, recueilli dans l'Asie centrale, chez des peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du Pamir (Journal of the Asiatic Society of Bengal, vol. 45, part. I, no 2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage ensemble. Le bon ayant épuisé ses provisions, le méchant ne consent à lui donner du pain que s'il se crève d'abord un œil, puis l'autre; alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié dans une caverne, entend pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un d'eux parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne, par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit lui-même et guérit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour femme.—Dans la seconde partie de ce conte, qui est altérée, le méchant se rend à la caverne, sur les indications du bon; les animaux l'entendent faire du bruit, et le loup le déchire.
Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (Indian Antiquary, 1874, p. 9). Voici le résumé de ce conte: Le fils d'un roi et le fils d'un kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se mettent à voyager ensemble en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal dit au fils du roi: «Vous faites toujours du bien aux autres; quant à moi, je leur fais toujours du mal.» Le prince ne répond rien, et ils poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils parviennent à un puits, où le prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprès du puits deux bhuts (sortes de génies), qui se mettent à causer ensemble. L'un d'eux a pris possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais personne ne connaît ce secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt à tel ou tel moyen[152].—Du fond de son puits, le prince a tout entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe. Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince, profitant des secrets qu'il a surpris, délivre la princesse, puis s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperçoivent alors que leur conversation a dû être entendue et ils se promettent de bien surveiller le puits à l'avenir. Quelques jours après, le fils du kotwal, ayant appris du prince ce qui s'est passé, va se cacher dans le puits; les bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.
On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de ce conte indien.
Deux des contes indiens qu'il nous reste à faire connaître ont été recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier (Minaef, no 42) peut se résumer ainsi: Il était une fois un pauvre brahmane qui vivait d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces villages, il frappa chez l'ancien, qui n'était pas à la maison; mais sa femme lui permit d'entrer. L'ancien, étant de retour, battit le brahmane à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha, et que vit-il? un certain démon piçac qui entretenait le feu. Le brahmane s'assit auprès pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à rire d'abord, puis à pleurer, et le brahmane fit de même. Le démon ayant demandé au brahmane pourquoi il se réjouissait d'abord et pleurait ensuite, le brahmane lui adressa la même question. «Je me suis réjoui d'abord,» dit le démon piçac, «parce que j'étais seul et qu'il m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il viendra aujourd'hui quatre râkshasas (sorte de mauvais génies, d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou moi.—Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie?» demanda le brahmane.—«Monte sur cet arbre-ci,» dit le démon. Et le brahmane monta sur l'arbre. Les quatre râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon piçac et se mirent à causer. «Amis, racontez quelque chose.» Et le premier dit: «Frères, sous cet arbre il y a deux coupes pleines d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi manger toute sa vie.» Le second râkshasa dit: «Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant de dix ans.» Le troisième dit: «Il y a ici un trou, et dans ce trou une souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins, de bonne heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera une poignée d'argile aura le collier.» Le quatrième dit: «Si quelqu'un bâtit une maison sur telle montagne, celui-là trouvera dans sa maison des pierres d'or.» Après ces discours, les râkshasas s'en allèrent chacun de son côté. Le brahmane descendit de l'arbre; il déterra d'abord l'argent et le mit en sûreté; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et, au lever du soleil, il ôta du cou de la souris le collier.—Or, il y avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de médecins le traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se présenta au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques, il parvint enfin à être introduit auprès du roi. «Moi seul,» dit-il, «et le roi, nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri.» Il le guérit en effet. Alors le roi lui dit: «Je te donnerai tout ce que tu demanderas.—Mahârâdjâ (grand roi),» dit le brahmane, «fais-moi cadeau de telle montagne.—Tu es fou!» reprit le roi, «pourquoi demander une montagne? demande autre chose.—Mahârâdjâ, si tu me donnes cette montagne, j'y bâtirai une petite cabane pour y vivre.» Le roi lui donna la montagne et, de plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna chez lui, puis il bâtit une maison sur la montagne et devint très riche.—Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane à coups de souliers, vint frapper à la porte de celui-ci et lui dit: «Donne-moi quelque chose à manger.» Le brahmane dit à sa femme: «Remplis de perles une assiette et donne-la-lui.» C'est ce que fit la femme; mais l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison, dit au brahmane: «Il ne prend pas l'assiette.—Tu y a mis trop peu de perles,» dit le brahmane. «Remplis-la jusqu'aux bords.» Il porta lui-même l'assiette à l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. «Que veux-tu?» lui demanda le brahmane.—«Fais-moi aussi riche que toi,» dit l'autre. A quoi le brahmane répondit: «Frère, l'autre jour, quand tu m'as battu à coups de souliers, j'ai aperçu un petit feu dans le cimetière, je suis allé de ce côté, et il m'est arrivé telle et telle chose.» Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane. «Il n'y a donc pas moyen de rester en vie?» demanda-t-il au démon piçac. Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre râkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent à causer entre eux. «Amis, racontez quelque chose.—Que raconter?» dit le premier râkshasa. «Je vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportées.» Le second dit: «Que raconter, frères? J'ai déjà dit qu'il y avait ici une souris ayant au cou un précieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la souris pleure.—Que raconter?» dit le troisième râkshasa, «j'ai déjà dit que sur cet arbre il y a un oiseau.» Ils regardèrent en l'air et aperçurent l'ancien. «Ah!» crièrent-ils, «c'est toi qui nous as volés.» Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent.
Le second conte kamaonien (Minaef, no 16), bien qu'altéré en certains endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme indienne très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe de contes européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il était une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit: «Le péché est puissant.—Non,» répondit le fils du brahmane, «la loi est puissante.—Bon,» dit le premier, «consultons quatre hommes; s'ils disent: Le péché est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas.» Ils se mirent donc en chemin et rencontrèrent une vache. Ils lui demandèrent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le péché?—C'est le péché qui est puissant,» répondit la vache; «il n'y a point de loi. La maison de mon maître est pleine de ma postérité, et voilà que mon maître m'a chassée dans la forêt malgré ma vieillesse.» Ils rencontrèrent un brahmane, et lui dirent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, le péché ou la loi?—C'est le péché qui est puissant,» répondit le brahmane; «autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chassé, moi pauvre vieillard?» Ensuite ils rencontrèrent un ours et lui firent la même question. «C'est le péché qui est puissant,» répondit le roi des forêts; «je vis dans la forêt, et néanmoins les hommes me tourmentent.» Plus loin, un lion leur fit la même réponse: «Je vis dans la forêt, et les hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense.» Alors le fils du riche dit: «Voilà quatre hommes[153] qui ont été interrogés.» Et il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la forêt et s'en retourna chez lui[154].—Douze ans après, c'était un jour de fête; le fils du brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui peu à peu se mirent à causer entre eux. «On sent ici une odeur d'homme,» dirent-ils. «Oui, il y a ici, dans le trou, un homme.» Alors l'ours descendit dans le trou et dit: «Homme, pourquoi est-tu venu ici?» Et ils se mirent à dire tous: «Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les pieds de sa fiente sera guéri.» Et l'un d'eux ajouta: «Sous cet arbre il y a deux pots remplis de pièces de monnaie.» Le fils du brahmane se frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des pieds. Quelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit le trésor qui était sous l'arbre.—Ayant entendu raconter ces choses, le fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: «Coupe-moi les pieds et les mains.—Non, je ne le ferai pas,» répondit le fils du brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et les mains et le jeta dans la forêt. Au même endroit se réunirent encore une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un à l'autre: «On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.» Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils le retirèrent du trou et le mangèrent.
Si, de l'Inde septentrionale, nous passons à l'Inde du Sud, nous y trouvons un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé, tout en le motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière primitive, un trait commun à presque tous les contes européens ci-dessus indiqués, ainsi qu'au conte sibérien et au conte des peuplades de la région du Pamir, le trait des yeux crevés. Voici ce conte indien (Indian Antiquary, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nommé Subuddhi; son ministre en a un, nommé Durbuddhi. La devise favorite du prince est: «Charité seule triomphe;» celle du fils du ministre est tout le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse et que le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos, l'autre saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne à tâtons jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il s'enferme. C'est le temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits; trouvant, à son retour, les portes fermées, elle menace l'intrus de le faire périr. Le prince répond: «Je suis déjà aveugle et à moitié mort; si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as pitié de moi et me rends mes yeux, j'ouvrirai les portes.» Kâlî, bien qu'affamée, promet au prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue.—Plus tard, la déesse, qui a pris le prince en amitié, lui dit que, dans un pays voisin, la fille du roi est devenue aveugle à la suite d'une maladie; le roi a promis son royaume et sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et la déesse ajoute: «Applique trois jours de suite sur les yeux de la jeune fille un peu des cendres sacrées de mon temple, et, le quatrième jour, elle verra.» Le prince suit ce conseil; la princesse est guérie, et il l'épouse.—Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils du ministre, réduit à demander l'aumône. Il le comble de bienfaits. Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais, après divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore, la devise du prince est justifiée.
Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une forme de notre thème où se trouve le trait des yeux crevés, et cette forme se rattache étroitement, par la façon dont ce trait est motivé, au conte sibérien, au conte des peuplades du Pamir et à tout un groupe de contes européens: Un homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles sont épuisées, le méchant ne veut lui en donner des siennes que si l'homme de bien se laisse arracher d'abord un œil, puis l'autre; après quoi il l'abandonne. Un oiseau vient à passer et dit à l'homme de bien de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses yeux. Il le fait et recouvre la vue; il guérit ensuite un roi qui était aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.—Le conte kabyle se continue en passant dans un autre thème, et le méchant est puni, mais d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.
Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc. Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus et en tua douze. Aussitôt il courut chez un peintre et lui dit d'écrire sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.
Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit tout d'abord: «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» Mais quand il vit ce qui était écrit sur le chapeau du tailleur: J'en tue douze d'un coup: «Oh! oh!» se dit-il, «il ne faut pas se frotter à ce gaillard-là.» Et il lui demanda s'il voulait venir avec lui dans son château, où ils vivraient bien tranquilles ensemble.
Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant régala le tailleur. Après le repas, il lui dit: «Veux-tu jouer aux quilles avec moi? nous nous amuserons bien.—Volontiers,» répondit le tailleur. Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. «Le jeu est-il trop loin ou trop près?» demanda le géant.—«Mets-le comme tu voudras.» Le géant qui maniait la boule comme si elle n'eût rien pesé, joua le premier. Après avoir abattu quatre quilles, il dit au petit tailleur de jouer à son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la boule, voyant qu'il ne pouvait même la soulever, se jeta par terre en se tordant, comme s'il avait la colique. «Si tu as mal,» lui dit le géant, «viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.—C'est bon,» répondit le tailleur, «je marcherai bien.» Quant ils furent revenus au château, le géant lui fit boire un coup pour le remettre.
Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui désolaient tout le pays; le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui les tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour aller combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguisé et se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfonça le tranchet dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas être écrasé par l'animal dans sa chute. «Porte cette bête au roi,» dit-il au géant, «tu es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien.» Le géant chargea le sanglier sur ses épaules et le porta au roi. «C'est bien,» dit le roi, «je suis content, mais il y a encore une licorne à combattre.»
Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt ils virent la licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre; elle se mit à tourner tout autour, et le tailleur faisait de même; enfin, comme elle s'élançait sur lui, sa corne s'enfonça dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au géant: «Toi qui n'as rien fait, porte cette bête au roi.»
Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrassé, car le géant voulait aussi épouser la princesse. «J'avais promis ma fille à un seul,» dit le roi, «mais vous êtes deux. Je vais faire venir ma fille: celui qui lui plaira le plus l'épousera.» Ils entrèrent ensemble dans la chambre de la princesse, qui préféra le petit tailleur: elle trouvait le géant trop grand et trop laid. Le géant, furieux contre le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand coup de masse la porte du géant. «Je vais t'en faire autant,» lui dit-il, «si tu ne me laisses pas épouser la princesse.» Le géant, effrayé, céda la place et s'enfuit.
Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne revit plus le géant.
Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, no 37; Kuhn, Mærkische Sagen, p. 289; Prœhle, I, no 47; Grimm, no 20); deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du Vorarlberg (d'après M. Kœhler, remarques sur le no 41 de la collection Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien (Gonzenbach, no 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las tradiciones populares españolas, t. I, p. 121); un conte portugais (Braga, no 79); deux contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, I, pp. 203 et 335; Naakè, p. 22); un conte hongrois (Gaal-Stier, no 11); un conte de la Bukovine (d'après M. Kœhler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 23); enfin, un conte irlandais, qui a été inséré par le romancier irlandais Lover dans sa nouvelle le Cheval blanc des Peppers (Semaine des Familles, 1861-1862, p. 553).
***
Tous ces contes, excepté le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller, ont une introduction analogue à celle du conte lorrain.
Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand, p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui s'étaient posées sur son assiette de lait caillé. Il les compte: il y en a cent. Aussitôt il met en grosses lettres sur un écriteau: «Je suis celui qui en a tué cent d'un coup,» et il s'attache l'écriteau derrière le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de le délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout à son aise. Le roi l'envoie ensuite combattre trois géants, lui promettant, s'il l'en débarrasse, la moitié de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur se rend chez les géants; il leur donne, par diverses ruses, une haute idée de sa force, et les géants lui demandent de rester avec eux et de devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les trois géants, dans leur joie, se mettent à boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre, et le tailleur n'a pas de peine à les tuer[155]. Le tailleur accomplit encore un exploit: grâce à une heureuse chance, il met en fuite une armée ennemie, contre laquelle son futur beau-père l'avait envoyé à la tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans un conte russe sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)—Les mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.
Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel est envoyé le héros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de même dans le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier, puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois géants.—Dans le second conte du Tyrol allemand, le héros est envoyé contre un ours, puis contre un ogre.—Dans le premier conte du Tyrol italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants; dans le conte allemand de la collection Prœhle, une bande de voleurs.
Le conte grec se rapproche beaucoup, pour sa première partie, du conte lorrain. Le savetier Lazare, qui a tué d'un coup de poing quarante mouches sur son miel, fait graver sur une épée: «J'en ai tué quarante d'un coup», et il part en guerre. Pendant qu'il dort auprès d'une fontaine, un drakos (sorte d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit l'inscription. Il réveille Lazare et le prie de contracter avec lui et les siens amitié de frère. Ici, de même que dans notre conte, le héros n'est pas envoyé contre le drakos, qui tient la place du géant, mais le rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos correspondent à notre no 25, le Cordonnier et les Voleurs.
Dans le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons le seul exemple à nous connu, en dehors de notre conte, d'un récit dans lequel le géant est associé avec le tailleur pour une entreprise (ici tuer un autre géant) où la main d'une princesse est en jeu.
Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout à l'heure des rapprochements avec des contes orientaux; voilà pourquoi nous les donnons en détail.
En Irlande, le «petit tisserand de la porte de Duleek» tue un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Après cet exploit, il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription: Je suis l'homme qui en a tué cent d'un coup; puis se rend à Dublin. Le roi, ayant lu l'inscription, prend le héros à son service pour se débarrasser de certain dragon. Le petit tisserand se met en campagne. A la vue du dragon, il grimpe au plus vite sur un arbre. Le dragon s'établit au pied de cet arbre et ne tarde pas à s'endormir. Ce que voyant, le tisserand veut descendre de son arbre pour s'enfuir; mais, on ne sait comment, il tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles. Le dragon, furieux, prend son vol et arrive à toute vitesse jusque dans la cour du palais du roi, où il se brise la tête contre le mur.
En Russie (Gubernatis, loc. cit.), le petit Thomas Berennikoff tue une armée de mouches et se vante ensuite d'avoir anéanti, à lui seul, toute une armée de cavalerie légère. Il fait la rencontre de deux vrais braves, Elie de Murom et Alexis Papowitch, qui, l'entendant raconter ses exploits, le reconnaissent immédiatement pour leur «frère aîné». La valeur des trois compagnons ne tarde pas à être mise à l'épreuve. Elie et Alexis se comportent en véritables héros. Vient ensuite le tour du petit Thomas. Par une chance heureuse, il tue l'ennemi contre lequel il est envoyé, pendant que celui-ci a les yeux fermés. Il essaie ensuite de monter le cheval du «héros». Ne pouvant en venir à bout, il attache le cheval à un chêne et grimpe sur l'arbre pour sauter de là en selle. Le cheval, sentant un homme sur son dos, fait un tel bond qu'il déracine l'arbre et le traîne après lui dans sa course, emportant Thomas jusqu'au cœur de l'armée chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de Chinois sont renversés par l'arbre ou foulés aux pieds par le cheval; le reste s'enfuit. L'empereur de la Chine déclare qu'il ne veut plus faire la guerre contre un héros de la force de Thomas, et le roi de Prusse, ennemi des Chinois, donne à Thomas, en récompense de ses services, sa fille en mariage.
Un conte de ce genre se retrouve, d'après Guillaume Grimm (III, p. 31), dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le héros du premier, qui a tué quinze mouches d'un coup, est successivement vainqueur d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le héros du second, qui «en a tué sept d'un coup», devient gendre du roi après avoir été envoyé contre un sanglier, puis contre trois géants, et avoir repoussé une invasion ennemie.
***
Le conte no 20 de la collection Grimm a été emprunté en partie à un vieux livre allemand, publié en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg (Grimm, III, p. 29).
Aux allusions faites à l'introduction de ce conte, d'après G. Grimm, par Fischart (1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage d'un sermon de Bosecker, publié à Munich en 1614, et où il est parlé du tailleur «qui tuait sept mouches,—sept Turcs, je me trompe,—d'un coup.» (Voir la revue Germania, 1872, 1re livraison, p. 92.)
***
En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron, que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre à la porte. Le voilà donc parti, armé d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un endroit où étaient amassées des mouches, il jette dessus une pierre plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: «Le héros Nasnaï Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup.» Il continue son chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi, informé de l'arrivée d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprès de lui. Peu de temps après, le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un dragon qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasnaï est pris de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en sûreté. Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir. Le lendemain, en se réveillant, il aperçoit le dragon au pied de l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si épouvanté qu'il en meurt[156]. Nasnaï lui coupe la tête et va la porter au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois narts (sorte de géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le «héros du Daghestan», les trois narts, qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est réfugié comme la première fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les autres[157]. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs dépouilles. Enfin le roi lui dit que le «roi infidèle» lui a déclaré la guerre et qu'il s'avance avec une armée innombrable pour cerner la ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la tête des troupes du roi. A la vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. Il ôte ses bottes, ses armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui a reçu du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï, fait comme lui. Justement il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de Nasnaï et s'enfuit dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court après lui, toute l'armée le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers, les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite. Nasnaï ramasse un grand butin et revient en triomphateur.
La collection mongole du Siddhi-Kür, qui dérive de récits indiens, contient un conte de ce genre (no 19): Un pauvre tisserand d'une ville du nord de l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit à la princesse de l'épouser. Naturellement la princesse se récrie, et comme le roi lui demande quel homme elle veut donc épouser, elle répond: «Un homme qui sache faire des bottes avec de la soie.» On examine les bottes du tisserand, et, à la grande surprise de tout le monde, on en tire de la soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et elle voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle façon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par sa bravoure. L'autre répond: «Par ma bravoure.» Comme justement un prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand. Celui-ci monte à cheval, mais, étant fort mauvais cavalier, il est emporté dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre est déraciné, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'armée ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient épouvantés[158]. Le tisserand est ensuite envoyé contre un grand et terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à côté: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la flèche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les «sept démons des Mongols» avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le tisserand commence par le pain noir. Comme il est à manger, arrivent les démons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain blanc. Aussitôt ils tombent tous morts, car le pain blanc était empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux, et il épouse la princesse.
Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà cité, un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p. 19). Voici le résumé qu'en donne M. Aymonier: «Jadis un homme du nom de Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de tigres. Attaqué par l'un de ces animaux féroces, il se blottit dans le creux d'un arbre, à demi mort de peur, tandis que ses deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, parviennent à tuer le tigre. Kong alors sort de sa cachette, et, armé d'un bâton, frappe le cadavre. Aux reproches de ses femmes, il répond avec hauteur que jamais tigre n'a été tué par une femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient sur cet exploit, dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une représentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés, au grand ébahissement de la foule, qui, à partir de ce jour, ne l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renommée se répand jusqu'au roi, qui le nomme général et l'envoie à la guerre. Kong est saisi d'effroi, mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il part enfin, monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises sur le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon les règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi, il commence à trembler de tous ses membres. L'éléphant croit que son conducteur l'excite (les cornacs font marcher les éléphants en les frappant à petits coups plus ou moins précipités derrière l'oreille) et il se lance en avant. A la vue de ce général qui fond droit sur elle, l'armée ennemie est prise de panique et se disperse de tous côtés. Kong le Brave se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes de la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs, puis il lui ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend, suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve où l'attend une foule immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau. Le crocodile surpris fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong, revenu sur l'eau, voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il crie, il appelle; les gens accourent, et bientôt le pays est délivré du monstre. Ce haut fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave, et sa faveur auprès du roi augmente d'autant.»
Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La première vient du Deccan (miss M. Frère, no 16): Un potier, un peu gris, prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus, le bat et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend pour un être terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose faire de résistance. Voilà le potier, preneur de tigres, en grand renom dans toute la contrée. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son armée à conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoyé. Le cheval, agacé de se sentir lié, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une lettre pour demander la paix.