XVI
LA FILLE DU MEUNIER

Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur fille, restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cousine aperçut deux hommes sous le lit. «Tiens!» pensa-t-elle, «ma cousine vient me chercher pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit.» Puis elle dit tout haut: «Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai oubliée chez nous.—Je peux bien vous en prêter une des miennes.—Merci, ma cousine; je n'aime pas à mettre les chemises des autres.—Revenez donc bientôt.—Oui, ma cousine.»

La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas revenir, elle se décida à se coucher. Tout à coup les deux voleurs sortirent de dessous le lit en criant: «La bourse ou la vie!—Nous n'avons point d'argent,» dit la jeune fille, «mais nous avons du grain: prenez-en autant que vous voudrez.» Ils montèrent au grenier. Comme il n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis, elle ferma la porte.

Les voleurs avaient une main de gloire[198], mais la jeune fille ayant eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. «Ouvrez-nous,» lui crièrent-ils.—Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatière.» L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte, la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitôt les deux compagnons prirent la fuite.

Au point du jour, on entendit le violon: c'était les gens de la noce qui revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au logis, la jeune fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.

Quelque temps après, le voleur dont la main avait été coupée se présenta pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait faire une main de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gantée; il se disait le fils de M. Bertrand, qui était un homme considéré dans le pays: aussi les parents de la jeune fille furent-ils très flattés de sa demande.

Le voleur dit un jour à la jeune fille: «Venez donc voir mon beau château au coin du petit bois.—J'irai ce soir,» répondit-elle, mais elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui dit: «Vous n'êtes pas venue au château; vous m'avez manqué de parole.—Que voulez-vous?» répondit-elle, «je n'ai pu y aller; j'irai demain... Mais pourquoi portez-vous toujours un gant?—C'est que je me suis fait mal à la main,» dit le voleur.

Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence misérable. «Voilà,» dit-elle, «une triste maison. Restez ici, mon cocher, mon laquais; je vais voir ce que c'est.» Elle alla donc seule vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine, que le voleur égorgeait. «Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.—Non, non! qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres!» La fille du meunier, qui était entrée sans être remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.

«Mon cocher, mon laquais,» dit la jeune fille, «fuyons d'ici; c'est un repaire de voleurs.» De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait vu. Comme le prétendu devait venir le soir même, on appela les gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des amis de la maison.

En arrivant, le voleur dit à la jeune fille: «Vous m'avez encore manqué de parole; vous n'êtes pas venue voir mon château.—C'est que j'ai eu autre chose à faire,» répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui dit: «Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.—Je ne sais rien,» dit-elle, «contez vous-même.—Mademoiselle, à vous l'honneur de commencer.—Eh bien! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas.—Non, mademoiselle.»

«Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château. J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon cocher et à mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison. J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, ne vous en fâchez pas.—Non, mademoiselle.—Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.—Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres!» Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.»

Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute sa bande.

REMARQUES

Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une variante, la Fille du Notaire. L'introduction est analogue à celle de la Fille du Meunier, mais la suite, à partir du moment où le voleur se présente comme prétendant, est différente. Le voleur épouse la jeune fille; puis il l'emmène dans un bois, où il se consulte avec ses compagnons sur la manière dont il la fera mourir. La jeune femme est attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs s'étant éloignés pendant quelque temps, elle leur échappe, grâce à un charbonnier, qui la cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incomplètes pour que nous puissions donner les détails de cette partie du conte.)—Dans une autre variante, également de Montiers, le père de la jeune fille passe au moment où elle va être égorgée, et, profitant de l'absence momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son âne.


Il est remarquable que l'introduction commune à la Fille du Meunier et à ses variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type particulier de ces variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement fiancée, mais mariée au brigand). Passons rapidement ces contes en revue.

L'introduction d'un conte allemand (Prœhle, II, no 31) est très voisine de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est restée seule pour garder la maison (sic), pendant que son père et ses sœurs sont en voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant de se coucher, aperçoit sous le lit de la princesse un homme au visage noirci. Elle dit à la princesse qu'elle a oublié quelque chose chez elle et s'enfuit sous prétexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse à lui montrer où sont tous les trésors du château. Il prend un sac d'or qu'il emporte en ordonnant à la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, à mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un coup de sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de la princesse. Il l'emmène et la tue.—Cette fin est complètement altérée. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 62) l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, où nous retrouvons la «cousine» du conte lorrain, le voleur, après avoir épousé la jeune fille, l'emmène dans un bois; il lui rappelle la nuit où elle lui a coupé la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme trouve moyen de lui faire détourner la tête, et le tue.—Dans un conte toscan (Comparetti, no 1, p. 2), le voleur se fait reconnaître de la jeune fille, après le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il la laisse dans une auberge, d'où elle s'échappe, et le conte s'égare ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre thème.

Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus complète; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes précédents: Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une maison par un trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais, comme dans le conte allemand, à mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur coupe la tête. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il retire brusquement la tête, mais non sans que la jeune fille en ait coupé la moitié. Il se présente ensuite comme prétendant à la main de la jeune fille; celle-ci est forcée par ses parents de l'épouser. Emmenée par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand elle voit qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite, et elle grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et, comme la nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des gouttes de pluie. Rentré à la maison, il voit qu'il est couvert de sang. Aussi, le lendemain, la bande recommence à chercher la jeune femme. Celle-ci a rencontré un homme qui conduisait une charrette chargée d'écorces d'arbres, et l'homme l'a cachée sous ces écorces. Arrivent les brigands; ils arrêtent la charrette et se mettent à jeter les écorces par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'étant présenté, on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée d'écorces correspond, comme on voit, dans ce récit, au charbonnier avec ses sacs de notre première variante.)—Un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'héroïne est, comme dans notre conte, une «fille de meunier». Le corps du récit se rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs, grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'étant arrêtés dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte lithuanien, le sang qui coule.) Arrivées dans un village voisin, les deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.

Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan) sont, pour l'introduction, plus ou moins altérés; mais ils ont une dernière partie qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier conte sicilien (Gonzenbach, no 10), les trois filles d'un marchand restent seules pendant l'absence de leur père. Les aînées donnent l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré Maria, la plus jeune. La nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrière, prévenir la police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps après, le chef des voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria. Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne déserte, il l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés; puis il s'éloigne pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans une de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les voleurs les rejoignent bientôt, et, pour s'assurer si Maria ne serait pas dans une des balles, le chef y enfonce son épée à plusieurs reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'épée, qui s'est teinte de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller la jeter dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se réveille. C'est le voleur qui est jeté dans la chaudière.—Les balles de coton, les coups d'épée, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 17).—Le second conte sicilien (Pitrè, no 115) a sa physionomie propre: Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puisé dans leurs trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la faire bouillir dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton, il cache la jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux dans les paniers de l'âne, mais les voyant sortir nets, ils s'éloignent. Le vieillard donne à la jeune fille un palais qui, à son commandement, sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prières, autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt, la jeune fille épouse le roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller du roi, qui ne peut plus se réveiller, et se saisissent de la jeune fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la délivre.

Trois contes, un conte grec moderne de l'île de Chypre et deux contes allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le thème de la Barbe-Bleue. Dans le premier conte souabe (Meier, no 63), un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est déguisé en grand seigneur, épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui défend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un œuf qu'elle doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la porte de la chambre défendue et y voit un cadavre et du sang. L'œuf échappe de sa main, et elle ne peut le présenter à son mari, quand celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre déguisement et épouse la seconde fille du meunier, à laquelle il arrive la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune, que le voleur épouse aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre défendue, de mettre l'œuf en lieu sûr; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à celui-ci une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont au moulin, on arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent à un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudière de poix bouillante. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, une vieille femme la délivre et un charretier la cache sous une auge qui est emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulèvent successivement toutes les auges, excepté la dernière, pensant qu'elle ne peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer le second conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)—Le conte grec moderne (E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un bûcheron a épousé un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa maison, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un jour, et voit par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois yeux et se met à dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance, l'ogre veut la faire rôtir à la broche. Elle s'échappe, et le chamelier du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux. L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu, mais sans rien découvrir. La jeune femme ensuite épouse le fils du roi. Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire pendant la nuit, et il jette de la «poussière de cadavre» sur le prince, afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois chiches, elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, où un lion et un tigre le dévorent.

Un conte portugais (Braga, no 42), qui présente aussi, mais sous une forme altérée, l'épisode de la Barbe-Bleue, a l'introduction qui faisait défaut aux trois contes précédents. Cette introduction débute presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 10), cité plus haut; nous y retrouvons le prétendu mendiant à qui les deux filles aînées d'un marchand donnent l'hospitalité, malgré la plus jeune. Ici, le voleur a une «main de mort», qu'il allume pour maintenir les jeunes filles dans le sommeil. Après que la plus jeune a barricadé la porte pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa «main de mort», qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors de passer la main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'épée.

Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage correspondant du conte lorrain où il est question de la «main de gloire». La «main de gloire», qu'ont les voleurs dans notre conte, et qui, du reste, n'y joue aucun rôle actif, est identique à la «main de mort» du conte portugais. D'après M. F. Liebrecht (Heidelberger Jahrbücher, 1868, p. 86), la «main de gloire» est formée de la main desséchée d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite de graisse humaine et d'autres ingrédients. La vertu de ce talisman, c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.—On peut lire, à ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de Bordeaux dans le Magasin pittoresque, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir aussi divers détails dans W. Henderson: Notes on the Folklore of the Northern Counties of England and the Borders (nouvelle édition, Londres, 1879, pp. 239-240). Le Folklore Record (vol. III, 1881, p. 297) signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte toscan.

Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre, qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote, ont beaucoup d'analogie avec la «main de gloire» ou la «main de mort».

***

Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, no 40, dont Prœhle, II, no 33, et Schambach et Müller, p. 304, sont des variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);—un conte norwégien (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 231);—un conte anglais (Halliwell, p. 47);—un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 6);—un conte des Tsiganes de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne, classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);—un conte lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit, l'introduction de la Fille du Meunier; mais ils offrent, avec le reste de ce conte, la plus frappante ressemblance.

Prenons, comme exemple, le conte hessois no 40 de la collection Grimm. Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de l'aller visiter, la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt, l'autre jeune fille tuée par les brigands, le récit du prétendu rêve, fait pendant le festin, avec le refrain: «Mon ami, ce n'était qu'un rêve.» Une petite différence, c'est que l'héroïne emporte de la maison des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois a aussi un détail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de cette maison, qui est une maison d'assassins.—Ce trait figure dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte tsigane et dans les contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte hongrois, l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte norwégien, il lui crie: «Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie.» (Par suite d'une altération évidente, dans le conte anglais, ces mêmes paroles: «Sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie,» ne sont pas prononcées par un oiseau; elles se trouvent inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien, l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit.—Enfin, le récit du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau. Notons que, dans ce conte allemand, l'héroïne est la fille d'un meunier.

***

Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre Fille du Meunier ne se retrouve guère que dans des contes qui, pour le corps du récit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette classe de contes, dont il offre tous les éléments, avec intercalation de plusieurs des éléments principaux du dernier groupe. Dans ce conte allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 307), l'héroïne est la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est à peu près celle du conte lithuanien cité plus haut, avec les onze brigands décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille épouse ce dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison et veut la tuer; mais elle lui échappe.—Jusqu'ici ce conte se rattache à la première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce retour, et, à partir de là, le récit combine les éléments des deux classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientôt arrivent les brigands, traînant derrière eux une belle jeune fille qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher. Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe au milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent, sortent et l'aperçoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache dans un trou. Un des brigands y enfonce son épée et la blesse au talon; mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'épisode du voiturier qui, ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent à coups d'épée. Quelque temps après, les douze brigands se rendent dans une auberge où la jeune femme s'est engagée comme servante, et le chef se présente comme prétendant à sa main. Elle le reconnaît et feint d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau. Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend tous.

XVII
L'OISEAU DE VÉRITÉ

Il était une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la guerre, laissant sa femme enceinte.

La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait qu'inventer pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la reine mit au monde deux enfants, un garçon et une fille; aussitôt la vieille reine écrivit au roi que sa femme était accouchée d'un chien et d'un chat. Il répondit qu'il fallait mettre le chien et le chat dans une boîte et jeter la boîte à la mer. On enferma les deux enfants dans une boîte, que l'on jeta à la mer.

Peu de temps après, un marchand et sa femme, qui parcouraient le pays pour vendre leurs marchandises, vinrent à passer par là; ils aperçurent la boîte qui flottait sur l'eau. «Oh! la belle boîte!» dit la femme; «je voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans: ce doit être quelque chose de précieux.» Le marchand retira de l'eau la boîte et la donna à sa femme. Celle-ci n'osait presque y toucher; elle finit pourtant par l'ouvrir et y trouva un beau petit garçon et une belle petite fille. Le marchand et sa femme les recueillirent et les élevèrent avec deux enfants qu'ils avaient. Chaque jour le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus, et chaque jour aussi sa sœur avait une étoile d'or sur la poitrine.

Un jour que le petit garçon était à l'école avec le fils du marchand, il lui dit: «Mon frère, j'ai oublié mon pain; donne-m'en un peu du tien.—Tu n'es pas mon frère,» répondit l'autre enfant, «tu n'es qu'un bâtard: on t'a trouvé dans une boîte sur la mer, on ne sait d'où tu viens.» Le pauvre petit fut bien affligé. «Puisque je ne suis pas ton frère,» dit-il, «je veux chercher mon père.» Il fit connaître son intention à ses parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup, peut-être aussi un peu à cause des cinquante écus, firent tous leurs efforts pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garçon prit sa sœur par la main et lui dit: «Ma sœur, allons-nous-en chercher notre père.» Et ils partirent ensemble.

Ils arrivèrent bientôt devant un grand château; ils y entrèrent et demandèrent si l'on n'avait pas besoin d'une relaveuse de vaisselle et d'un valet d'écurie. Ce château était justement celui de leur père. La mère du roi ne les reconnut pas; on eût dit pourtant qu'elle se doutait de quelque chose; elle les regarda de travers en disant: «Voilà de beaux serviteurs! qu'on les mette à la porte.» On ne laissa pas de les prendre; ils faisaient assez bien leur service, mais la vieille reine répétait sans cesse: «Ces enfants ne sont propres à rien; renvoyons-les.»

Elle dit un jour au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher l'eau qui danse.» Le roi fit aussitôt appeler l'enfant. «Ecoute,» lui dit-il, «j'ai à te parler.—Sire, que voulez-vous?—Tu t'es vanté d'aller chercher l'eau qui danse.—Moi, sire! comment ferais-je pour aller chercher l'eau qui danse? je ne sais pas même où se trouve cette eau.—Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlé vif.—A la garde de Dieu!» dit l'enfant, et il partit.

Sur son chemin il rencontra une vieille fée, qui lui dit: «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi; je ne sais qui je suis. La mère du roi invente cent choses pour me perdre: elle veut que j'aille chercher l'eau qui danse; je ne sais pas seulement ce que cela veut dire.—Que me donneras-tu,» dit la fée, «si je te viens en aide?—J'ai cinquante écus, je vous les donnerai bien volontiers.—C'est bien. Tu iras dans un vert bocage; tu trouveras de l'eau qui danse et de l'eau qui ne danse pas; tu prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu partiras bien vite.» Le jeune garçon trouva l'eau demandée et la rapporta au roi. «Danse-t-elle?» dit le roi.—«Je l'ai vue danser, je ne sais si elle dansera.—Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on la mette en place.»

Le lendemain, la vieille reine dit au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher la rose qui chante.» Le roi fit appeler l'enfant et lui dit: «Tu t'es vanté d'aller chercher la rose qui chante.—Moi, sire! comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui chante? jamais je n'en ai entendu parler.—Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlé vif.»

L'enfant se mit en route et rencontra encore la fée. «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Le roi veut que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne sais où la trouver.—Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Ce que je vous ai donné la première fois, cinquante écus.—C'est bien. Tu iras dans un beau jardin; tu y verras des roses qui chantent et des roses qui ne chantent pas; tu cueilleras bien vite une rose qui chante et tu reviendras aussitôt, sans t'amuser en chemin.» Le jeune garçon suivit les conseils de la fée et rapporta la rose au roi. «La rose ne chante pas,» dit la vieille reine.—«Nous verrons plus tard,» répondit le roi.

Quelque temps après, la vieille reine dit au roi: «La petite s'est vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.» Le roi fit appeler l'enfant et lui dit: «Tu t'es vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.—Non, sire, je ne m'en suis pas vantée; où donc l'irais-je chercher, cet oiseau de vérité?—Que tu t'en sois vantée ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlée vive.»

La jeune fille s'en alla donc; elle rencontra aussi la fée sur son chemin. «Où vas-tu, fille de roi?—Je ne suis pas fille de roi; je suis une pauvre relaveuse de vaisselle. La mère du roi veut nous perdre? elle m'envoie chercher l'oiseau de vérité, et je ne sais où le trouver.—Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Je vous donnerai une étoile d'or; si ce n'est pas assez, je vous en donnerai deux.—Eh bien! fais tout ce que je vais te dire. Tu iras à minuit dans un vert bocage; tu y verras beaucoup d'oiseaux; tous diront: C'est moi! un seul dira: Ce n'est pas moi! C'est celui-là que tu prendras, et tu partiras bien vite; sinon, tu seras changée en pierre de sel.»

Quand la jeune fille entra dans le bocage, tous les oiseaux se mirent à crier: «C'est moi! c'est moi!» Un seul disait: «Ce n'est pas moi!» Mais la jeune fille oublia les recommandations de la fée, et elle fut changée en pierre de sel.

Son frère, ne la voyant pas revenir au château, demanda la permission d'aller à sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille fée. «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Ma sœur est partie pour chercher l'oiseau de vérité, et elle n'est pas revenue.—Tu retrouveras ta sœur avec l'oiseau,» dit la fée. «Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Cinquante écus, comme toujours.—Eh bien! à minuit tu iras dans un vert bocage; mais ne fais pas comme ta sœur: elle n'a pas écouté mes avis, et elle a été changée en pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous: C'est moi! tu prendras bien vite celui qui dira: Ce n'est pas moi! tu lui feras becqueter la tête de ta sœur, et elle reviendra à la vie.»

Le jeune garçon fit ce que lui avait dit la fée: il prit l'oiseau, lui fit becqueter la tête de sa sœur, qui revint à la vie, et ils retournèrent ensemble au château. On mit l'oiseau de vérité dans une cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un buffet.

Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le roi dit: «Il faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous nous assurerons si les enfants ont vraiment rapporté ce que je leur ai demandé.» Il vint donc beaucoup de grands seigneurs. La vieille reine grommelait: «Voilà de belles merveilles que cette eau, et cette rose, et cet oiseau de vérité!—Patience,» dit le roi, «on va voir ce qu'ils savent faire.» Pendant le festin, l'eau se mit à danser et la rose à chanter, mais l'oiseau de vérité ne disait mot. «Eh bien!» lui dit le roi, «fais donc ce que tu sais faire.—Si je parle,» répondit l'oiseau, «je rendrai bien honteux certaines gens de la compagnie.—Parle toujours,» dit le roi.—«N'est-il pas vrai,» dit l'oiseau, «qu'un jour où vous étiez à la guerre, votre mère vous écrivit que la reine était accouchée d'un chien et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous avez commandé de les jeter à la mer?» Et comme le roi faisait mine de se fâcher, l'oiseau reprit: «Ce que je dis est la vérité, la pure vérité. Eh bien! ce chien et ce chat, les voici; ce sont vos enfants, votre fils et votre fille.»

Le roi, furieux d'avoir été trompé, fit jeter la vieille reine dans de l'huile bouillante. Depuis lors, il vécut heureux et il réussit toujours dans ses entreprises, grâce à l'oiseau de vérité.

REMARQUES

Notre conte est, sur divers points, altéré ou incomplet. Ainsi, il a perdu l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes similaires. Nous n'étudierons, pas en détail cette introduction, sur laquelle M. R. Kœhler s'est longuement étendu dans ses remarques sur un conte avare (Schiefner, no 12). Nous en indiquerons seulement les principales formes.

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L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 5): Trois sœurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant. L'une dit: «Si j'épousais le fils du roi, avec quatre grani de pain je rassasierais tout un régiment (dans une variante: avec un morceau de drap j'habillerais toute l'armée), et il en resterait encore.—Et moi,» dit la seconde, «avec un verre de vin j'abreuverais tout un régiment, et il en resterait encore.—Moi,» dit la plus jeune, «je donnerais au fils du roi deux enfants, un garçon avec une pomme d'or dans la main, et une fille avec une étoile d'or au front.» Le fils du roi, qui passait, a entendu la conversation, et il épouse la plus jeune des trois sœurs. La jalousie que les deux aînées en conçoivent contre la jeune reine rattache cette introduction au corps du récit, où on les voit jouer le même rôle que la mère du roi dans notre conte.—Dans un conte du Brésil (Roméro, no 2), trois sœurs, étant un jour à leur balcon, voient passer le roi; l'aînée dit que, si elle l'épousait, elle lui ferait une chemise comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleçons comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois enfants avec des couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu, épouse la plus jeune.—L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p. 38) ressemble beaucoup à celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour cette première forme d'introduction, un conte allemand (Prœhle, I, no 3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 39), tous moins bien conservés.

Dans un second conte sicilien (Pitrè, no 36), cette introduction est modifiée, en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi, mais tel ou tel officier du palais: «Si j'épousais l'échanson du roi, dit l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais à boire à toute la cour, et il en resterait.—Et moi,» dit la seconde, «si j'épousais le maître de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les serviteurs.»—Comparer un conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 9).

L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de la première forme: dans ce groupe, les deux sœurs aînées expriment tout simplement le désir d'épouser des officiers du palais, sans se vanter de pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même langage que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un conte de la Basse-Bretagne (Mélusine, 1877, col. 206), l'une des trois filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisième, le fils du roi. «Et je lui donnerai,» ajoute-t-elle, «trois enfants: deux garçons avec une étoile d'or au front, et une fille avec une étoile d'argent.»—Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, Novelline di So Stefano, no 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe (Jagitch, no 25) un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 69). Comparer un conte toscan (Nerucci, no 27), où cette introduction est encore plus altérée.—Dans un conte catalan (Rondallayre, I, p. 107), on rapporte seulement les paroles de la plus jeune sœur.

Dans un autre groupe, la plus jeune sœur elle-même se borne à faire un souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisième dit qu'elle voudrait épouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux qu'elle lui donnerait.—Comparer deux contes italiens, l'un de Pise (Comparetti, no 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, no 55); un conte islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi le conte westphalien no 96 de la collection Grimm.

Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes allemands (Wolf, p. 168;—Meier, no 72), dans un conte autrichien (Vernaleken, no 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 112), dans deux contes siciliens (Pitrè, I, p. 328 et p. 330).

En examinant d'un peu près notre Oiseau de Vérité, on voit qu'il y est demeuré un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus, et, chaque jour aussi, la petite fille avait une étoile d'or sur la poitrine. Ce détail des dons merveilleux, non expliqué, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'épouser le roi, de donner à son mari des enfants ayant telles ou telles qualités extraordinaires.

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Nous avons dit que, dans la forme bien conservée du conte, la jalousie des deux sœurs aînées à l'égard de leur cadette rattache l'introduction au corps du récit. Ce sont, en effet, les deux sœurs qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on ne parle pas des sœurs de la jeune reine, et qu'à leur place figure la mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que deux ou trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux sœurs que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mère du roi, mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île de Syra, les contes italiens no 30 de la collection Comparetti et no 16 de la collection Gubernatis).—La mère du roi est remplacée par les sœurs de celui-ci dans le conte toscan no 6 de la collection Imbriani, et par ses frères dans le conte catalan.

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Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés, les enfants sont recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte italien de la Basilicate (Comparetti, no 6) et dans un conte sicilien (Pitrè, Nuovo Saggio, no 1), par un marchand, comme dans le conte lorrain.—Le conte sicilien no 36 de la collection Pitrè a ici quelque chose de particulier. Les trois enfants ont été déposés devant la porte, pour que les chiens les mangent. Viennent à passer trois fées. La première envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse qui ne se vide jamais; la troisième, un anneau qui doit changer de couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.

Dans plusieurs contes (sicilien no 5 de la collection Gonzenbach; toscan no 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la collection Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents adoptifs à la suite d'une dispute avec les enfants de ceux-ci qui les ont traités de bâtards, comme dans notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est leur père adoptif lui-même qui leur a dit un jour qu'il n'était pas leur vrai père. Dans le second conte catalan et dans le conte islandais, il leur fait cette révélation avant de mourir.—Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, no 30), ou bien ils vont habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donné (Comparetti, no 6; Imbriani, no 6).—Ailleurs (conte du Tyrol italien, conte breton), ils ont été recueillis par le jardinier du château et se trouvent ainsi, tout naturellement, en relations avec le roi leur père.

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Un trait particulier du conte lorrain, c'est que, pour perdre les enfants, la vieille reine les accuse de s'être vantés de mener à bonne fin telle ou telle entreprise périlleuse. C'est là un thème fort connu et qu'on a déjà rencontré dans notre collection (voir notre no 3, le Roi d'Angleterre et son Filleul), mais que nous n'avons jamais vu entrer comme élément dans les contes du type de celui que nous étudions ici. Le plus souvent, dans ces contes, les sœurs de la jeune reine ou sa belle-mère cherchent, elles-mêmes ou par des émissaires, à éveiller chez les enfants (qui, là, ne sont pas au service du roi leur père) le désir de posséder les objets merveilleux, et à les pousser de cette façon à leur perte. Ainsi, dans un des contes siciliens cités plus haut (Pitrè, no 36), la sage-femme qui jadis a exposé les trois enfants s'en va trouver la jeune fille, pendant que celle-ci est seule, et lui dit qu'il lui manque l'eau qui danse. Si ses frères lui veulent du bien, ils iront la lui chercher. La sage-femme parle plus tard à la jeune fille de la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.

Dans ce conte sicilien, les objets merveilleux sont, comme on voit, à peu près identiques à ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui chante, oiseau de vérité). Du reste, il en est de même dans bon nombre des contes indiqués plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), oiseau qui parle, eau qui danse, arbre qui chante; dans un conte russe cité par M. de Gubernatis (Zoological Mythology, II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui chante et eau de la vie; dans le conte basque (Webster, p. 176), arbre qui chante, oiseau qui dit la vérité et eau qui rajeunit; dans le conte de la Basse-Bretagne, eau qui danse, pomme qui chante et oiseau de vérité[199], etc.—Dans un autre conte breton de même titre que notre conte (le Conteur breton, par A. Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vérité, «jusqu'à ce qu'il soit pris, est l'oiseau du mensonge.» On remarquera qu'on en peut dire autant de l'oiseau du conte lorrain.

Notons ici un détail qui figure dans presque tous les contes de cette famille et qui manque dans le nôtre: avant de se mettre en route à la recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent à leur sœur un objet qui lui fera savoir s'il leur est arrivé malheur, par exemple, un anneau qui, dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection Gonzenbach); une chemise qui deviendra noire (conte grec moderne), etc.—Nous avons déjà rencontré ce trait dans notre no 5, les Fils du Pêcheur, et nous ne pouvons que renvoyer à nos remarques sur ce conte (pp. 70-72).

La fée qui donne aux enfants des conseils pour les aider à mener à bonne fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans nos 6 et 7 de la collection Imbriani; mais la vieille des deux contes toscans ne salue pas les jeunes gens et leur sœur du titre de fils de roi, comme dans le conte lorrain.—D'ordinaire le personnage qui dit aux enfants où sont les objets merveilleux et leur indique la manière de s'en emparer, est un vieillard, parfois un ermite (contes siciliens, conte italien de la Basilicate) ou un moine (conte grec moderne, conte basque). Dans les contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes gens à son frère plus âgé, ermite lui aussi, et ce dernier à un troisième frère, également ermite et plus vieux encore.

Notre conte est, à notre connaissance, le seul où la jeune fille ne délivre pas son frère (ou ses frères), mais est délivrée par lui.

Dans presque tous les contes que nous avons énumérés, les frères sont changés en statues de pierre ou de marbre; dans le conte allemand de la collection Wolf, en statues de sel, comme la sœur dans le conte lorrain.

Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de particulier, que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une vieille femme, vont trouver l'oiseau mystérieux pour le questionner sur leur origine[200].

Presque toujours, comme dans notre conte, c'est dans un festin que, tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, l'oiseau révèle au roi qu'il a devant lui ses enfants.

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Au siècle dernier, un conte analogue à tous les contes précédents était inséré dans un livre intitulé le Gage touché, publié à Paris, en 1722. Dans ce conte, qui nous est connu seulement par une courte analyse donnée par M. E. Rolland (Mélusine, 1877, col. 214), il est question de souhaits des trois sœurs. «Si j'étais la femme du roi, dit la troisième, je ne souhaiterais rien tant que d'avoir à la fois deux garçons et une fille qui vinssent au monde chacun avec une étoile d'or au front.» Ici c'est la reine-mère qui écrit au roi que la jeune reine est accouchée de deux chats et d'une chatte. Les objets merveilleux sont la pomme qui chante, l'eau qui danse, et, comme dans notre conte, dans le conte espagnol et dans les contes bretons, l'oiseau de vérité.

Au milieu du XVIe siècle, en Italie, nous retrouvons un conte de ce type parmi les nouvelles de Straparola (no 3 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). L'introduction a beaucoup de rapport avec celle du conte sicilien no 36 de la collection Pitrè, cité plus haut. «Si j'épousais le majordome du roi, dit l'aînée des trois sœurs, je me vante de pouvoir, avec un verre de vin, désaltérer toute la cour.—Et moi, dit la seconde, avec un fuseau que j'ai, je filerais assez de toile pour donner à toute la cour de belles et fines chemises.» La troisième dit que, si elle avait le roi pour mari, elle lui donnerait à la fois trois enfants, deux garçons et une fille, tous avec de longs cheveux d'or, un collier au cou et une étoile au front. Pendant l'absence du roi, la jeune reine met en effet au monde trois enfants tels qu'elle les a promis, mais ses sœurs, qui la haïssent, apportent à la reine-mère, qui elle aussi déteste sa bru, trois petits chiens qu'on substitue aux enfants. Ceux-ci sont mis dans une boîte et exposés sur la rivière: un meunier les recueille. Chaque fois qu'on leur coupe les cheveux, il tombe des perles et des pierres précieuses. Devenus grands et apprenant que le meunier n'est pas leur père, les deux princes et leur sœur quittent le moulin et vont s'établir dans la ville du roi. La reine-mère envoie auprès de la jeune fille la sage-femme qui lui parle de l'eau qui danse, puis de la pomme qui chante, puis enfin de l'oiseau vert. Les deux frères, après avoir réussi à rapporter l'eau et la pomme, sont changés en statues de pierre quand ils veulent prendre l'oiseau. La jeune fille réussit à s'en emparer, rend la vie à ses frères, et l'oiseau révèle dans un festin toute la vérité.

Ce conte de Straparola a été imité, au XVIIe siècle, par Mme d'Aulnoy, sous le titre de La Princesse Belle-Etoile.

En 1575, une forme incomplète du conte qui nous occupe était publiée dans un livre portugais, les Contos do proveito e exemplo (Contes pour le profit et l'exemple), de Gonçalo Fernandes Trancoso. Ce conte, que M. Coelho nous fait connaître dans la préface de sa collection (p. XVIII), appartient, pour son introduction, au premier groupe indiqué ci-dessus. Chacune des trois sœurs dit ce qu'elle ferait si elle épousait le roi: la première ferait de superbes ouvrages d'or et de soie; la seconde, de précieuses chemises; la troisième aurait deux fils «beaux comme l'or» et une fille «belle comme l'argent.» C'est la plus jeune que le roi épouse. Quand la reine accouche, les deux aînées, jalouses, substituent aux enfants un serpent et d'autres monstres. La reine est chassée par le roi et trouve un refuge dans un couvent. Les enfants sont recueillis par un pêcheur.—Dans ce vieux conte portugais, il manque toute la partie relative aux expéditions des jeunes gens à la recherche d'objets merveilleux. Le mystère de la naissance des enfants est révélé au roi, qui les a vus près de la maison du pêcheur, par une ancienne servante de la reine, dont les méchantes sœurs avaient fait leur complice, et que le remords tourmente.

Un roman du moyen-âge qui a été imprimé en 1499 et qui a été analysé dans les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque (t. F, p. 4 seq.), l'Histoire du Chevalier au Cygne, présente, dans son introduction, un grand rapport avec les contes que nous étudions: Une reine met à la fois au monde six fils et une fille, tous d'une beauté parfaite et portant chacun une chaîne d'or au cou. La sage-femme, par ordre de la reine-mère, dit que la reine est accouchée de sept petits chiens. Un écuyer de la vieille reine, chargé par elle de faire périr les enfants, en a pitié et les dépose près d'un ermitage. Ils sont élevés par l'ermite. Quand ils ont environ sept ans, un chasseur les voit dans la forêt et parle d'eux à la vieille reine qui, comprenant ce qu'ils sont, envoie le chasseur pour les tuer. Celui-ci se contente de leur enlever, à cinq garçons et à la petite fille qu'il trouve, leurs colliers d'or, et les enfants sont changés en cygnes, etc.

D'autres romans du moyen-âge reproduisent ce trait d'une reine accusée d'avoir mis au monde des petits chiens (op. cit., t. H, p. 189, t. O, p. 131).

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En Orient, nous trouvons d'abord un conte populaire indien du Deccan (miss M. Frere, no 4) qui, pour l'introduction, a du rapport avec les contes de ce type: Un radjah, qui a douze femmes et point d'enfants, épouse encore la fille d'un jardinier, nommée Guzra-Bai, au sujet de laquelle il lui a été prédit qu'elle lui donnerait cent fils et une fille. Pendant qu'il est en voyage, Guzra-Bai met au monde, en effet, cent petits garçons et une petite fille. Les douze «reines», qui la détestent, disent à une vieille servante de les débarrasser des enfants; celle-ci les porte hors du palais sur un tas de poussière, pensant que les rats et les oiseaux de proie les dévoreront. Puis, de concert avec les reines, elle met une pierre dans chaque petit berceau. Quand le radjah est de retour, les reines accusent Guzra-Bai d'être une sorcière, et la servante affirme que les enfants se sont transformés en pierres. Le radjah condamne Guzra-Bai à être emprisonnée pour le reste de sa vie. Les enfants échappent au sort qui leur était réservé, et, après nombre d'aventures, la vérité triomphe[201].

Un autre conte indien, celui-ci recueilli dans le Bengale, présente cette même introduction sous une forme beaucoup plus voisine de celle des contes européens (miss Stokes, no 20): Il était une fois une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai, j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui disent de faire disparaître le nouveau-né, et elles annoncent à la fille du jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais. La sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un trou, au milieu de la forêt. L'enfant est sauvé par le chien du roi, puis par sa vache, et enfin par son cheval, nommé Katar. Après nombre d'aventures, qui se rapportent au thème de notre no 12, le Prince et son Cheval, et que nous avons résumées dans les remarques de ce no 12 (p. 151), le jeune homme, sur le conseil de son cheval, se met en route avec une nombreuse suite vers le pays du roi son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le jeune homme, ne voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar raconte toute l'histoire.

Un conte arabe, recueilli à Mardin, en Mésopotamie (Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft, 1882, p. 259), ressemble encore davantage aux contes européens de cette famille: Un roi, parcourant une nuit les rues de sa ville, entend la conversation de trois sœurs; l'aînée dit que, si le roi voulait l'épouser, elle lui préparerait une tente, sous laquelle il y aurait place pour lui et pour tous ses soldats et qui ne serait pas encore remplie. La seconde dit à son tour qu'elle préparerait au roi un tapis où il y aurait place et au delà pour lui et pour tous ses soldats; la troisième, qu'elle lui donnerait un fils dont les boucles de cheveux seraient alternativement d'argent et d'or. Le roi épouse l'aînée et lui demande où est la tente. «La tente, c'est le ciel là-haut.» Il épouse ensuite la seconde et lui demande où est le tapis, «Le tapis, c'est la terre de Dieu, que voici.» Enfin, il épouse la troisième, qui, le temps venu, met au monde un petit garçon aux boucles de cheveux d'argent et d'or. Mais ses sœurs soudoient la sage-femme et lui disent de substituer à l'enfant deux (sic) chiens noirs. Le roi, furieux contre la jeune femme, ordonne de la lier dans une peau de chameau et de l'exposer à la porte du palais aux insultes des passants. Les deux sœurs mettent l'enfant dans une boîte, qu'elles jettent à la mer. Il est recueilli par un pêcheur sans enfants, qui l'apporte à sa femme. Celle-ci l'élève: toutes les fois qu'elle le baigne, l'eau dont elle s'est servie se change en or. L'enfant fait ainsi la fortune de ses parents adoptifs[202]. Devenu grand, il entend une fois ses camarades lui dire, dans une querelle, qu'il n'est pas le fils du pêcheur. Il court interroger celui-ci, et, apprenant qu'il a été trouvé sur la mer, il se met en route à la recherche de sa famille.—La dernière partie de ce conte est altérée: le jeune homme rencontre une jeune fille mystérieuse, à qui il promet de l'épouser, et arrive avec elle dans la ville du roi son père. Le roi l'aperçoit et dit, en rentrant dans son palais, qu'il a rencontré un jeune homme aux cheveux de telle ou telle façon. Alors les sœurs de la reine envoient une vieille dans la maison où logent les jeunes étrangers; mais la jeune fille la chasse. Le roi invite le jeune homme à venir le voir, et lui dit de lui demander ce qu'il désire; sur le conseil de la jeune fille, il demande qu'on lui donne la femme qui est exposée à la porte du palais. Cela conduit la jeune fille à faire connaître au roi la vérité[203].

Dans ces divers contes orientaux, il manque une partie importante du récit, tel que nous le présentent les contes européens: les expéditions périlleuses auxquelles les jeunes gens sont poussés par leurs ennemis. Nous allons trouver cet épisode dans trois autres contes, également recueillis en Orient.

Il faut mentionner d'abord le conte arabe bien connu des Mille et une Nuits, l'Histoire de deux Sœurs jalouses de leur cadette. L'introduction se rapporte au troisième type que nous avons constaté dans les contes européens: les deux aînées se contentent d'exprimer le souhait, la première d'épouser le boulanger du sultan, la seconde d'épouser son chef de cuisine; la plus jeune, après avoir dit qu'elle souhaiterait d'être femme du sultan, ajoute: «Je lui donnerais un prince dont les cheveux seraient d'or d'un côté et d'argent de l'autre; quand il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des yeux seraient des perles, et autant de fois qu'il sourirait, ses lèvres vermeilles paraîtraient un bouton de rose quand il éclôt»[204]. Dans ce conte, les sœurs jalouses substituent aux deux petits princes et à la petite princesse un chien, un chat et un morceau de bois[205]. Les enfants, qui ne naissent pas tous en même temps, comme dans d'autres contes de cette famille, sont exposés dans une corbeille sur l'eau et recueillis par l'intendant des jardins du sultan. Après la mort de leur père adoptif, ils vivent ensemble dans une maison de campagne bâtie par celui-ci.—Ici, ce n'est ni une des sœurs jalouses, ni une femme envoyée par celles-ci qui éveille dans l'esprit de la princesse le désir d'avoir l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune couleur d'or; c'est une «dévote musulmane» qui paraît n'avoir eu, en parlant de ces objets merveilleux, aucune mauvaise intention. Comme dans la plupart des contes européens, chacun des princes, avant de se mettre en campagne, remet à la princesse un objet qui l'avertira des malheurs qui pourraient arriver au jeune homme: l'aîné lui donne un couteau, duquel il dégouttera du sang, s'il n'est plus en vie; le cadet, un chapelet dont les grains, s'ils cessent de couler l'un après l'autre, marquera que lui aussi est mort. C'est un vieux derviche à longue barbe qui indique successivement à chacun des princes et à leur sœur où sont les trois objets merveilleux, lesquels ici se trouvent réunis au même endroit, comme dans plusieurs contes européens. Les deux princes sont changés en pierres noires et délivrés par la princesse, qui est parvenue à s'emparer de l'oiseau, de l'arbre et de l'eau. Ici encore, c'est dans un festin que l'oiseau fait ses révélations.

Un autre conte arabe, recueilli récemment en Egypte (Spitta, no 11) a, sur certains points,—introduction et épisode correspondant à celui de la «dévote musulmane» des Mille et une Nuits,—mieux conservé la forme primitive: Un roi, se promenant la nuit dans les rues de sa ville, entend une femme qui dit: «Si le roi m'épouse, je lui ferai une tourte assez grande pour lui et son armée»; une seconde dit à son tour: «Si le roi m'épouse, je lui ferai une tente assez grande pour lui et son armée»[206]; une troisième enfin: «Si le roi m'épouse, je lui donnerai un fils et une fille qui auront alternativement un cheveu d'or et un cheveu d'hyacinthe; s'ils pleurent, il tonnera et la pluie tombera, et, s'ils rient, le soleil et la lune paraîtront.» Le roi les épouse toutes les trois. Les deux premières, sommées de faire ce qu'elles ont promis, disent qu'elles n'ont point parlé sérieusement. Le roi les envoie à la cuisine avec les esclaves. Pour la troisième, il faut bien attendre. Quand elle est au moment d'accoucher, l'autre femme du roi[207] suborne la sage-femme, qui substitue aux deux enfants deux petits chiens. Les enfants sont exposés sur l'eau dans une boîte, et recueillis par un pêcheur et sa femme. Quand ils ont douze ans, le roi voit un jour le jeune garçon, Mohammed l'Avisé, et le prend en affection. La femme du roi s'en aperçoit et elle fait des reproches à la sage-femme. Celle-ci, qui est sorcière, se transporte chez le pêcheur et dit à la jeune fille: «Pourquoi restes-tu seule ainsi? Dis à ton frère de t'aller chercher la rose d'Arab-Zandyq, pour qu'elle t'amuse par son chant»[208]. Le jeune homme part pour aller chercher cette rose. Chemin faisant, il gagne l'amitié d'une vieille ogresse qui lui dit où est la rose et comment il pourra s'en emparer. Mohammed rapporte la rose. La femme du roi, le voyant revenu, se plaint encore à la sage-femme, qui retourne auprès de la jeune fille et lui parle d'un certain miroir, sans lequel la rose ne chante pas. Mohammed, toujours conseillé par l'ogresse, rapporte le miroir; mais la rose ne chante toujours pas. Alors la sage-femme dit à la jeune fille que la rose ne chante qu'avec sa maîtresse, qui s'appelle Arab-Zandyq. Cette fois, l'ogresse dit à Mohammed que tous ceux qui ont voulu emmener Arab-Zandyq ont été changés en pierre. Sur le conseil de l'ogresse, Mohammed va à cheval sous la fenêtre d'Arab-Zandyq et lui crie de descendre. La jeune fille l'injurie et lui dit de s'en aller. Il lève les yeux, et voilà que la moitié de son cheval est changée en pierre. Une seconde fois il l'appelle, et elle lui répond de la même manière. Il lève encore les yeux, et son cheval est tout entier changé en pierre, et la moitié de lui-même aussi. La troisième fois qu'il crie à la jeune fille de descendre, elle se penche hors de la fenêtre, et ses cheveux tombent jusqu'à terre. Mohammed les saisit et la tire hors de la maison. Elle lui dit: «Tu m'es destiné, Mohammed l'Avisé; laisse donc mes cheveux, par la vie de ton père, le roi.—Mon père n'est pas le roi; mon père est un pêcheur.—Non, ton père est le roi; plus tard je te raconterai son histoire.» Mohammed ne lâche les cheveux de la jeune fille que lorsqu'elle a délivré tous les hommes enchantés qui étaient là. Elle montre ensuite au roi que Mohammed et sa sœur sont les enfants aux cheveux d'or et d'hyacinthe que lui avait promis la reine.

Nous citerons enfin un troisième conte oriental, provenant des Avares du Caucase (Schiefner, no 12): Trois sœurs, en cardant de la laine, s'entretiennent un soir ensemble, et chacune d'elles dit aux autres ce qu'elle ferait si le roi la prenait pour femme. L'aînée dit qu'avec un flocon de laine elle tisserait assez d'étoffe pour en habiller toute l'armée du roi; la seconde, qu'avec une seule mesure de farine elle rassasierait toute cette armée; la troisième, qu'elle donnerait au roi un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Le roi entend leur conversation; il épouse l'aînée, puis la seconde, qui ne peuvent tenir leur engagement, enfin la troisième[209]. Pendant qu'il est à la guerre, cette troisième met au monde un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Ses deux sœurs, jalouses, font jeter les enfants dans une gorge de montagnes, et envoient dire au roi que sa femme est accouchée d'un chien et d'un chat. Le roi ordonne de noyer le chien et le chat et d'exposer la mère, à la porte du palais, aux insultes des passants[210]. Les deux enfants sont nourris par une biche[211], qui les conduit, devenus grands, dans un château inhabité, où ils vivent ensemble. Un jour que la jeune fille se baigne dans un ruisseau voisin du château, un de ses cheveux d'or est entraîné par le courant jusque dans la ville du roi. Une veuve le montre aux femmes du roi. Celles-ci comprennent que les enfants sont encore vivants. Elles envoient la veuve pour chercher à les perdre. La veuve remonte le ruisseau, trouve la jeune fille seule et lui vante le pommier qui parle, qui bat des mains (sic) et qui danse. La jeune fille meurt d'envie d'avoir une branche de ce pommier, et son frère va la lui chercher au milieu des plus grands dangers, auxquels il échappe. La veuve vient ensuite parler à la jeune fille de la belle Jesensoulchar: si son frère l'épousait, cela ferait pour elle la plus agréable compagnie. Le jeune homme, apprenant le désir de sa sœur de lui voir épouser la belle Jesensoulchar, se met aussitôt en campagne. Un vieillard à longue barbe qu'il rencontre assis sur le bord du chemin veut le détourner de son entreprise: la belle Jesensoulchar habite un château d'argent tout entouré d'eau; il faut l'appeler trois fois, et, si elle ne se présente pas, on est changé en pierre; le rivage est couvert de cavaliers ainsi pétrifiés. Le jeune homme persiste, et il lui arrive ce qui est arrivé aux autres. Ne le voyant pas revenir, sa sœur s'en va à sa recherche. Elle rencontre le même vieillard, qui lui dit que, si Jesensoulchar ne répond pas la première et la seconde fois, il faut lui crier: «Es-tu vraiment plus belle que moi avec mes cheveux d'or, que tu es si fière?» La jeune fille suit ce conseil, et Jesensoulchar se montre: aussitôt tous les cavaliers changés en pierre reviennent à la vie[212]. Le jeune homme épouse Jesensoulchar et l'emmène dans son château, ainsi que le bon vieillard. C'est ce vieillard qui, à l'occasion d'une visite faite au roi par les jeunes gens, révèle le mystère de leur naissance.

Il a été recueilli en Kabylie un conte qui, bien qu'altéré et mutilé au possible, est au fond le conte que nous étudions (Rivière, p. 71). Nous en dégagerons les principaux traits: Un homme a deux femmes. L'une d'elles, jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-même n'en a pas, les expose tous successivement dans la forêt, sept garçons et une fille. (Il y a là un écho de l'introduction de la plupart des contes précédents; voici maintenant l'envoi en expédition des frères de la jeune fille.) Les enfants habitent ensemble. Un jour une vieille femme dit à la jeune fille: «Si tes frères t'aiment, ils te rapporteront une chauve-souris.» L'un des jeunes garçons se met en campagne. Sur les indications d'un vieillard, il va sur le bord de la mer. Là, il y a une chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune garçon avec son fusil, elle descend de l'arbre, caresse le fusil qui devient un morceau de bois, caresse le jeune garçon qui devient tout petit, tout petit. Même aventure arrive aux six autres frères. La jeune fille vient à son tour; elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en saisit et lui dit: «Jure-moi de me montrer mes frères.—Jure-moi,» répond la chauve-souris, «de m'habiller d'or et d'argent.» La chauve-souris descend de l'arbre et caresse les enfants qui reprennent leur première forme. (La chauve-souris, comme on voit, tient la place de l'«oiseau de vérité»; elle en jouera le rôle dans le reste du conte). Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison qu'habite leur père. La seconde femme de celui-ci cherche à les empoisonner, mais la chauve-souris les met sur leurs gardes[213]. Ensuite elle leur touche les yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas comment ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attachée à la queue d'un cheval fougueux. Quant à la chauve-souris, on la remet sur son arbre et on l'habille d'or et d'argent.