Descendoit l’esve claire et roide.
(Roman de la Rose.)

L’auteur du Manuel de la pureté du langage autorise l’emploi de lévier. Où a-t-il été prendre ce mot?


LÈZE.

Locut. vic. Cette étoffe est à grande lèze.
Locut. corr. Cette étoffe est à grand .

L’Académie donne et lèze. Nous croyons ce dernier mot inutile, puisque l’usage a fait choix du mot , qui est d’ailleurs fort ancien.

Quel a-il? de Brucelle.
(La Farce de Pathelin.)

LICÉ, LISSÉ.

Locut. vic. Son front est licé, lissé.
Locut. corr. Son front est lisse.

Ce qui est lisse l’est naturellement; ce qui est lissé l’est artificiellement. Lisse est un adjectif qui signifie uni, poli; lissé est le participe passé du verbe lisser, et signifie rendu lisse. Quant à licé, c’est une orthographe surannée que nous trouvons dans l’épigramme suivante du grammairien Furetière:

A UN JUGE.
Conseiller, qui vantez vos mains
D’être blanches et fort licées,
Vos discours ne sont pas trop vains:
On vous les a souvent graissées.

Lisses était ici le mot propre.


LICHEFRITE.

Locut. vic. Nettoyez cette lichefrite.
Locut. corr. Nettoyez cette lèchefrite.

LICHER.

Locut. vic. Le chien a liché le plat.
Locut. corr. Le chien a léché le plat.

LIERRE.

Locut. vic. C’est une pierre de lierre.
Locut. corr. C’est une pierre de liais.

La pierre de liais est une pierre dure et d’un grain très-fin.


LINCEUIL.

Orth. vic. Le funèbre linceuil.
Orth. corr. Le funèbre linceul.

On écrivait autrefois linceuil.

Un linceuil tout saigneux à son dos s’estendoit,
Qui jusques aux talons déchiré lui pendoit.
(Garnier, Cornélie, trag.)

Nos poètes modernes suivent souvent cette orthographe, mais les meilleurs dictionnaires ne l’admettent pas.


LINTEAU.

Locut. vic. Vos serviettes sont à linteaux.
Locut. corr. Vos serviettes sont à liteaux.

Des linteaux sont des pièces de bois qu’on met en travers au-dessus d’une porte ou d’une fenêtre, pour soutenir la maçonnerie; des liteaux sont des raies colorées qui sont à quelque distance des extrémités de certaines serviettes.


LIQUEUREUX.

Locut. vic. Ce vin est liqueureux.
Locut. corr. Ce vin est liquoreux.

L’étymologie l’a emporté sur l’analogie dans la formation des mots liquoreux, liquoriste. Le contraire aurait dû avoir lieu. Si vous laissez violer le principe de l’étymologie, c’est très-fâcheux; mais vous n’en devez pas moins agir ensuite dans le même sens. Ne serait-il pas plus rationnel de dire liqueureux, liqueuriste que liquoreux, liquoriste?


LOIN A LOIN (DE).

Locut. vic. Je le vois de loin à loin.
Locut. corr. Je le vois de loin en loin.

«L’Académie dit loin à loin, de loin à loin, et donne pour exemples de ces phrases adverbiales, planter des arbres loin à loin. Les hameaux, les maisons y sont semés loin à loin. On est surpris de trouver dans le Dictionnaire de l’Académie cette ancienne locution que l’on n’emploie plus aujourd’hui, et de n’y pas trouver de loin en loin, qui est celle dont les bons auteurs se servent généralement.» (Laveaux, Dict. des Diff.) M. Girault-Duvivier préfère aussi de loin en loin.


L’ORIENT.

Orth. vic. L’escadre arriva à L’Orient.
Orth. corr. L’escadre arriva à Lorient.

Lorient est le nom d’un port de France sur l’Océan, qui n’a rien de commun, par rapport à la France du moins, avec l’orient, l’un des quatre points cardinaux, et que l’on a tort d’écrire en deux mots avec une apostrophe.


LORS.

Locut. vic. Depuis lors on n’en a plus eu de nouvelles.—Je le vis lors de mon départ.
Locut. corr. Depuis cette époque on n’en a plus eu de nouvelles.—Je le vis à l’époque de mon départ.

«Depuis lors, dit Domergue (solut. gramm.), est une expression proscrite du beau langage; on n’en a pas besoin, et elle ne communique aucune grâce. Jean-Baptiste Rousseau est tombé dans cette faute.» Dites toujours: depuis, depuis cette époque, au lieu de: depuis lors.

«Lors, avec un génitif, par exemple, lors de son élection, pour dire quand il fut élu, n’est guère bon ou du moins guère élégant.» (Vaugelas, Rem. 121.)

Il ne faut pas dire non plus pour lors. Cette locution, quoique admise par l’Académie, est très-incorrecte, et nos bons écrivains modernes ne s’en servent presque jamais.


LOSANGE.

Locut. vic. Son champ a la forme d’un losange.
Locut. corr. Son champ a la forme d’une losange.

Ce mot est féminin, selon tous les dictionnaires.


LOUIS D’OR, NAPOLÉON EN OR.

Locut. vic. Prenez vingt louis d’or, vingt napoléons en or.
Locut. corr. Prenez vingt louis, vingt napoléons.

Les complémens d’or, en or, donnés aux mots louis et napoléon, sont tout-à-fait inutiles, car on ne connaît pas en France de monnaie à laquelle on donne le nom de louis d’argent, ni de napoléon d’argent. Quand on comprend parfaitement une idée, pourquoi ajouter des mots qui ne modifient absolument en rien cette idée, pour nous Français, du moins, et qui pourraient induire en erreur des étrangers tant soit peu logiciens, en leur donnant à entendre que nous avons une monnaie qui n’existe pas.


LUI.

Locut. vic.   Gardez ce bâton, je n’ai pas besoin de lui.
Cet ouvrage est important, ajoutez-lui des notes.
Chacun doit prendre garde à lui.
 
Locut. corr.   Gardez ce bâton; je n’en ai pas besoin.
Cet ouvrage est important, ajoutez-y des notes.
Chacun doit prendre garde à soi.

«Lui ne se dit ordinairement que des personnes. Quoiqu’un homme dise fort bien d’un autre qu’il se repose sur lui, qu’il s’appuie sur lui, on ne dira pas pour cela d’un lit ou d’un bâton, reposez-vous sur lui, appuyez-vous sur lui; mais on se servira de la préposition elliptique dessus; reposez-vous dessus, appuyez-vous dessus.

«En parlant des choses, on emploie le pronom en au lieu de de lui, et le pronom y au lieu de à lui. On ne dit pas d’un mur n’approchez pas de lui, on dit, n’en approchez pas; ni d’un village, allez à lui, il faut dire, allez-y.

«Lorsque le pronom lui est précédé des prépositions avec ou après, il peut se dire des choses même inanimées. Ce torrent entraîne avec lui tout ce qu’il rencontre, il ne laisse après lui que du sable et des cailloux.

«On ne doit pas se servir indifféremment de lui et de soi. Quand on parle en général, et sans indiquer une personne qui est le sujet de la phrase, il faut se servir de soi. Il faut que chacun prenne garde à soi. Mais lorsqu’une personne en particulier est désignée dans la phrase, il faut mettre lui. Cet homme ne prend pas garde à lui.» (Laveaux, Dict. des Diff.) Ce qu’on vient de dire de lui s’applique également à elle.


LUNÉTIER.

Prononc. vic. Vous êtes lunétier.
Prononc. corr. Vous êtes lunetier.

Féraud veut que le premier e de ce mot soit fermé; c’est contre l’usage. Lunetier vient bien de lunette, mais buvetier, charretier, gazetier, tabletier, etc., viennent aussi de buvette, charrette, etc., et le premier e de ces mots n’est pas fermé.


LUTHÉRIANISME.

Locut. vic. Le luthérianisme a pénétré dans ce pays.
Locut. corr. Le luthéranisme a pénétré dans ce pays.

MACHIN.

Ce mot ne figure dans aucun dictionnaire, et n’est jamais employé par les personnes qui parlent bien.


MAIRERIE.

Prononc. vic. Voici la mairerie.
Prononc. corr. Voici la mairie.

On a écrit et prononcé autrefois mairerie, comme on le voit dans Nicod; l’usage actuel veut qu’on écrive et qu’on prononce mairie.


MAJOR.

Locut. vic. J’ai une tierce major, un quinte major, etc.
Locut. corr. J’ai une tierce majeure, une quinte majeure, etc.

L’Académie regarde la première de ces expressions comme surannée; M. Blondin (Manuel de la pureté du langage) regarde la seconde comme vicieuse. Nous croyons que la raison est ici du côté de l’Académie. Il est bien certain, du moins, que cet adjectif latin major accolé à un substantif français est d’un effet assez ridicule, ailleurs que dans les mots composés tambour-major, chirurgien-major, adjudant-major, etc., qui sont trop répandus et d’une formation trop ancienne pour qu’on puisse songer à y rien changer; et il n’est pas moins certain que l’usage général est en faveur de tierce majeure. Tierce major n’est plus guère employé aujourd’hui que par les joueurs de piquet des corps-de-garde et des guinguettes.


MAL.

Locut. vic. Vous aurez du mal à l’entendre.
Locut. corr. Vous aurez de la peine à l’entendre.

«Beaucoup de personnes disent: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien du mal à le trouver; il a eu bien du mal à se procurer votre adresse; ces façons de parler sont de véritables solécismes. On doit employer le mot peine dans ces phrases: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien de la peine à le trouver; il a eu bien de la peine à se procurer votre adresse.

«Mal éveille une idée de souffrance physique, et par conséquent ne saurait convenir à des phrases où l’on ne veut exprimer qu’une idée d’embarras, de difficulté.» (Chapsal. Nouv. dict. grammatical.)

On trouve les exemples suivans dans le Dict. de l’Académie: Il a eu bien du mal à l’armée. On a trop de mal chez ce maître-là. Il a bien du mal à gagner sa vie. Nous ne croyons pas que ces exemples détruisent ce qu’établit M. Chapsal, car il est facile de voir que le mot de mal y réveille toujours jusqu’à un certain point l’idée de souffrance physique.


MALADIE (FAIRE UNE). Voyez FAIRE.


MALGRÉ.

Locut. vic. Je fus forcé de sortir malgré moi.
Locut. corr. Je fus forcé de sortir.

Le pléonasme que produit l’expression malgré moi dans notre phrase d’exemple, est trop évident pour que nous fassions là-dessus la moindre réflexion.


MALGRÉ QUE.

Locut. vic. Il le fera malgré qu’on le défende.
Locut. corr. Il le fera quoiqu’on le défende.

«Malgré que n’est plus d’usage qu’avec le verbe avoir, précédé de la préposition en; en effet malgré que veut dire mauvais gré que; quelque mauvais gré que; ainsi malgré que j’en aie, malgré que j’en eusse, veut dire mauvais gré que j’en aie, quelque mauvais gré que j’en eusse; construction qui ne peut avoir lieu avec tout autre verbe.

«Malgré que je fasse, malgré que je sois ne doivent donc pas se dire. Il faut remplacer malgré par quoique, bien que et dire: quoique je fasse, bien que je sois.» (Grammaire des gramm. t. 2.)


MALHEUREUX (Voyez GUEUX, MISÉRABLE.)


MALINE.

Locut. vic. Fièvre maline.
Locut. corr. Fièvre maligne.

On lit dans Ronsard:

Telle fièvre maline
Ne se pourroit garir par nulle médecine.
(Remonstrance au peuple de Fr.)

On trouve encore cette orthographe dans La Fontaine:

Elle sent son ongle maline.
(Liv. VI, fab. 15.)

L’usage et la raison ont lutté ensemble pour ce féminin d’adjectif: l’usage l’a emporté. Et cela ne devait pas être.


MANES.

Locut. vic. Ils croyaient entendre les mânes plaintives de leurs aïeux.
Locut. corr. Ils croyaient entendre les mânes plaintifs de leurs aïeux.
Et mes mânes contens, aux bords de l’onde noire,
Se feront de ta peur une agréable histoire.
(Boileau.)

MANGER.

Locut. vic. J’ai tous les jours six personnes à manger chez moi.
Locut. corr. J’ai tous les jours six personnes à nourrir chez moi.

La première de ces phrases ne pourrait être évidemment correcte que dans un pays d’ogres. Dans le nôtre elle n’est pas tolérable.


MANGER.

Locut. vic. Cette fourrure a été mangée aux vers.
Locut. corr. Cette fourrure a été mangée par les vers.

Une chose n’est pas mangée aux vers, aux souris,mais par les vers, par les souris. Comment se fait-il qu’une faute dont une minute de réflexion suffit pour démontrer toute l’absurdité, se reproduise si fréquemment?


MANIÈRE (DE).

Locut. vic. Arrangez l’affaire de manière à ce qu’il soit content.
Locut. corr. Arrangez l’affaire de manière qu’il soit content, ou de manière à le contenter.

De manière à ce que ne se trouve pas dans nos bons écrivains, par la raison que nos bons écrivains repoussent toujours avec soin les mots oiseux, comme à ce dans la locution précitée.


MANQUER.

Locut. vic. Il a manqué de tomber.
Locut. corr. Il a manqué tomber.

L’usage veut aujourd’hui que l’on emploie le verbe manquer sans le joindre par la préposition de au verbe qui le suit. Des grammairiens ont attaqué cet usage, d’autres l’ont défendu: nous sommes du côté de ces derniers. Manquer ayant la signification de faillir, penser, être sur le point de doit être immédiatement suivi du verbe qu’il régit. Dit-on vous avez failli de tomber, il a pensé de mourir, elle a été sur le point de de partir? Ces manières de parler seraient ridicules; les deux dernières surtout.


MANQUER A TOUCHER.

Locut. vic. Vous avez manqué à toucher; c’est un manque à toucher.
Locut. corr. Vous avez manqué de touche; c’est un manque de touche.

Expressions du jeu de billard.


MARCHE.

Locut. vic. Soyez sans inquiétude, nous avons de la marche.
Locut. corr. Soyez sans inquiétude, nous avons de la marge.

La marge, au figuré, est ce qui est au-delà du nécessaire. Au propre, le sens est à peu près le même.

Le mot marche dans notre phrase d’exemple fait un véritable non-sens. Ce n’est certainement pas le cas d’être sans inquiétude lorsqu’on a beaucoup de marche à faire.


MARCHE.

Locut. vic. Vous le reconnaîtrez à sa marche.
Locut. corr. Vous le reconnaîtrez à son marcher.

La marche est le mouvement de celui qui marche; le marcher est la manière dont il marche. On a la marche lente, rapide, assurée, chancelante, etc. On a le marcher gracieux, élégant, ignoble, etc.


MARCHÉ (BON).

Locut. vic. J’ai acheté ce livre bon marché.
Locut. corr. J’ai acheté ce livre à bon marché.

M. Blondin (Manuel de la pureté du langage) prétend que cette locution acheter à bon marché est vicieuse, et qu’il faut dire acheter bon marché. Nous croyons, nous, le contraire. L’usage et l’Académie, autorités qui, malgré leurs erreurs, sont encore les premières en fait de langage, veulent également qu’on dise acheter à bon marché. On dit et l’on doit dire: acheter à bon compte, acheter à vil prix, et l’on ne pourrait pas dire acheter à bon marché? Ce serait là un pur caprice; ne cherchons pas à en entacher notre langue.


MARDELLE.

Locut. vic. Changez la mardelle de ce puits.
Locut. corr. Changez la margelle de ce puits.

On a dit autrefois margeole, marelle, mardelle et margelle. On ne dit plus aujourd’hui que mardelle et margelle, et nous ajouterons que l’on ne devrait dire que margelle, parce que ce mot est le seul conforme à l’étymologie (margella, diminutif de margo, marginis) donnée par Ménage, Furetière, Ducange, et le Dict. de Trévoux.

L’Académie et presque tous les autres dictionnaristes paraissent préférer margelle à mardelle, en renvoyant de ce dernier mot au premier.

Margelle appartient à la famille du mot marge. L’idée de bord se trouve dans l’un comme dans l’autre.


MARÉE EN CARÊME, MARS EN CARÊME.

Locut. vic.   Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est comme marée en carême.
Vous arrivez à propos, comme mars en carême.
 
Locut. corr.   Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est comme mars en carême.
Vous arrivez à propos, comme marée en carême.

Il est aisé de voir que, dans la première phrase, marée ne signifie rien, car la marée peut ne pas toujours arriver en carême, tandis que mars ne manque jamais à cette époque. Aussi faut-il mars dans cette phrase. Dans la seconde, mars n’est pas mieux placé, car il importe certainement fort peu au carême que mars se trouve compris dans la quarantaine; c’est la marée qui seule est d’une grande importance pour ce temps de nourriture maigre. Mettez donc marée dans le second cas.

Comment se fait-il que presque tous nos grammairiens confondent ces deux expressions, et regardent la seconde comme une corruption de la première? N’y a-t-il pas deux idées bien distinctes exprimées par ces deux locutions proverbiales, l’une de périodicité, l’autre d’à-propos, et n’a-t-on pas lieu de s’étonner de la distraction des modernes lexicographes, qui, en cette qualité, devaient compulser avec la plus grande attention les ouvrages de leurs devanciers, et qui n’ont pas su voir, nous ne dirons pas apprécier, la judicieuse distinction établie déjà entre ces deux expressions par l’Académie, Féraud, etc.?

«On dit proverbialement d’une chose qui arrive à propos, qu’elle arrive comme marée en carême

«On dit proverbialement d’une chose qui ne manque jamais d’arriver en certain temps, cela vient comme mars en carême.» (Académie, Féraud, etc.)

Rien est-il en effet plus agréable, plus à propos enfin pour des gens qui observent rigoureusement le carême qu’un envoi de marée bien fraîche? Rien est-il encore plus susceptible d’un retour certain que le mois de mars dans le carême, puisque ce temps de pénitence le comprend toujours en totalité ou en partie?

M. Raymond, qui a fait l’article Carême comme l’a fait l’Académie, passe sous silence, au mot marée, l’expression marée en carême, et traite plus loin mars en carême de corruption de marée en carême. Voilà deux fautes graves. A quoi sert-il de venir après le Dict. de l’Académie si, au lieu de profiter de ses erreurs, on fait plus mal que lui?

«Il y a une considération qui me refroidirait, dit M. Jacquemont (Correspondance, t. I) c’est le sort incertain de mes lettres, et la crainte de voir celles-là se perdre comme les autres, ou n’arriver que comme mars en carême.» M. Jacquemont s’est étrangement mépris sur la valeur de cette expression proverbiale. Il en a retourné le sens, et au lieu de lui attribuer une signification d’à-propos, c’est une signification toute contraire qu’il lui donne.


MARGOTTE.

Locut. vic. Avez-vous planté vos margottes?
Locut. corr. Avez-vous planté vos marcottes?

Une marcotte est une branche de plante qu’on met en terre pour qu’elle y prenne racine.

Dites aussi marcotter des vignes, des chèvrefeuilles, des œillets, et non margotter.


MARIAGE, NOCE.

Locut. vic. On a fait hier six noces à la mairie, à l’église.
Locut. corr. On a fait hier six mariages à la mairie, à l’église.

Il existe entre ces deux mots une différence très grande, et dont assez généralement on tient fort peu de compte. Le mariage est la cérémonie civile ou religieuse qui unit les époux, la noce est la petite fête qui suit ordinairement cette cérémonie. Un maire fait un mariage, un traiteur fait une noce; témoin cette vieille inscription: Un tel, traiteur, fait nopces et festins. On ne fait pas de noce sans mariage, mais on peut faire un mariage sans noce. Il s’ensuit donc que l’on pourrait dire: j’ai assisté au mariage de M. un tel, mais je n’étais pas à sa noce; ou bien: j’étais à sa noce, mais non à son mariage.

Noce ne peut être employé pour mariage qu’au pluriel. Il a épousé en secondes noces une sœur de sa première femme.


MARIER AVEC.

Locut. vic. Il a marié sa nièce avec un vieillard.
Locut. corr. Il a marié sa nièce à un vieillard.

MM. Laveaux et Girault-Duvivier pensent qu’on peut dire marier à et marier avec. Marier à quand il est question de deux choses qui se confondent ensemble, et dont l’union forme un tout: marier le luth à la voix; marier avec quand il est question de choses qui ne sont que jointes ensemble, et restent distinctes après leur jonction: marier la vigne avec l’ormeau.

On lit cependant dans Delille:

La vigne, si je veux, s’y marie aux ormeaux.

L’Académie n’adopte que l’expression marier avec. Notre opinion à nous est que le verbe marier renfermant une idée d’union, c’est faire un pléonasme que de joindre le régime direct de ce verbe à son régime indirect par la préposition avec qui présente encore la même idée, et qu’on a pour cette raison nommée conjonctive. A, qui exprime plus particulièrement un rapport de tendance, nous paraît convenir beaucoup mieux après le verbe marier.


MARIN, MARITIME.

Locut. vic.   Le goëmon est une plante maritime.
Ils s'emparèrent d’une forteresse marine.
 
Locut. corr.   Le goëmon est une plante marine.
Ils s’emparèrent d’une forteresse maritime.

Marin signifie, d’après tous les dictionnaires: qui est de la mer, qui vient de la mer, qui appartient à la mer.

Maritime signifie: qui est proche de la mer, qui concerne la mer, qui a du rapport à la mer.

Aussi distingue-t-on en histoire naturelle des plantes marines et des plantes maritimes. Les plantes marines sont toujours recouvertes par l’eau salée dans laquelle elles nagent. Les plantes maritimes viennent sur les bords ou dans le voisinage de la mer.


MAROLLES.

Prononc. vic. Du fromage de Marolles.
Prononc. corr. Du fromage de Maroilles.

Le fromage connu sous ce nom vient de Maroilles, dans le département du Nord. C’est donc fromage de Maroilles que l’on doit dire.


MARRONNER.

Locut. vic. Que marronnez-vous là?
Locut. corr. Que marmonnez-vous là?

«Marmonner. Murmurer sourdement.

«Marronner. Friser des cheveux en grosses boucles.—Imprimer clandestinement.» (Dict. de l’Acad.)

Cette citation nous fait voir que, dans la phrase suivante: Il marronne des patenôtres sur le même air, (Corresp. de M. Jacquemont, t. I) c’était marmonne qu’il fallait écrire. Il marmotte eût encore mieux valu. Comme le dit fort bien Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), «marmonner est un mot du patois de Paris; marmotter est un terme du bon langage.»


MASSACRANTE.

Locut. vic. Vous êtes d’une humeur massacrante.
Locut. corr. Vous êtes d’une humeur insupportable.

Cette expression est approuvée par quelques bons auteurs, et proscrite par d’autres qui prétendent qu’elle n’est pas française. Le reproche le mieux fondé qu’on puisse, selon nous, lui adresser, est d’être une hyperbole, et comme l’a dit Laveaux «quand on a du génie et de l’usage du monde, on ne se sent guère de goût pour les pensées fausses et outrées.»


MATÉREAUX.

Locut. vic. Assemblez vos matéreaux.
Locut. corr. Assemblez vos matériaux.

«Il faut dire matériaux, et non pas matéreaux, comme dit le peuple de Paris....» (Ménage. Observ. sur la langue française) et d’ailleurs.

Des mâtereaux sont des petits mâts ou bouts de mâts.


MATIN.

Locut. vic.   Allez le voir demain au matin.
Il l’a rencontré hier au matin.
Sortez-vous du matin?
 
Locut. corr.   Allez le voir demain matin.
Il l’a rencontré hier matin.
Sortez-vous dès le matin?

Matin s’emploie le plus généralement sans l’article contracté au, après les adverbes demain et hier.

Du matin pour dès le matin est un barbarisme.


MATINAL.

Locut. vic. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme matinal.—Vous êtes bien matineux aujourd’hui.—L’étoile matinale.
Locut. corr. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme matineux.—Vous êtes bien matinal aujourd’hui.—L’étoile matinière.

Matinal signifie: qui se lève de bonne heure par hasard, sans habitude. Matineux au contraire signifie: qui a l’habitude de se lever matin.

Quant à l’adjectif matinier, son usage est à peu près restreint aujourd’hui à la qualification de l’étoile connue sous le nom d’étoile matinière.


MÉCHANT.

Locut. vic. Il m’a donné un méchant habit.
Locut. corr. Il m’a donné un mauvais habit.

Au risque d’encourir le reproche de purisme, nous ne pouvons nous empêcher de blâmer ici l’extension de signification donnée à l’adjectif méchant. Ce qui est méchant a de la méchanceté, or, un habit peut-il en avoir? L’usage se déclare en vain pour l’emploi de méchant comme qualificatif de noms de choses; nos bons écrivains nous fournissent en vain de nombreux exemples de cet emploi abusif, notre répugnance reste toujours la même. Nous ne voyons dans méchant qu’un adjectif dont la signification est: qui a de la méchanceté, et non qui n’a pas les qualités requises. Il faut, pour rendre ce dernier sens, se servir de l’adjectif mauvais. Nous pensons donc que méchant ne peut jamais s’appliquer qu’à un nom d’être animé, mais que mauvais peut également convenir aux êtres animés et aux choses. Ces deux adjectifs ont entre eux une différence assez grande. Un écrivain est mauvais quand il écrit mal, il est méchant quand il écrit avec méchanceté.


MÉFIER (SE), DÉFIER (SE).

Locut. vic.   Cet homme est singulier: je m’en défie.
Cet homme est faux: je m’en méfie.
 
Locut. corr.   Cet homme est singulier: je m’en méfie.
Cet homme est faux: je m’en défie.

«Se méfier exprime un sentiment plus faible que se défier. Cet homme ne me paraît pas franc, je m’en méfie; cet autre est un fourbe avéré, je m’en défie. Se méfier marque une disposition passagère et qui pourra cesser; se défier est une disposition habituelle et constante. Il faut se méfier de ceux qu’on ne connaît pas encore, et se défier de ceux par lesquels on a déjà été trompé. Se méfier appartient plus au sentiment dont on est affecté actuellement; se défier tient plus au caractère, etc.» (Dict. de l’Acad. 1802.)


MÉGARD.

Locut. vic. Il a fait cela par mégard.
Locut. corr. Il a fait cela par mégarde.

Mégarde est composé de la particule péjorative et du substantif garde. Ainsi mégarde équivaut à mauvaise garde, c’est-à-dire manque d’attention, comme mécontent équivaut à mal-content, mépriser à priser (estimer) mal, etc.


MEMBRÉ.

Locut. vic. Cet homme est bien membré.
Locut. corr. Cet homme est bien membru.

Selon l’Académie et les meilleurs lexicographes, membru est le seul mot dont on doive se servir pour signifier qui a les membres gros et puissans. Membré est aussi un mot français, mais ce mot appartient exclusivement au jargon frivole, comme dit La Fontaine, connu sous le nom de blason. On dit que les jambes et les cuisses des aigles et d’autres animaux sont membrées quand elles sont d’un émail différent de celui de l’animal.


MÊME.

Locut. vic.   Les passions assiègent tous les hommes, les plus sages mêmes.
Vous faites des fautes, dites-vous, les savans même en font.
 
Locut. corr.   Les passions assiègent tous les hommes, les plus sages même.
Vous faites des fautes, dites-vous, les savans mêmes en font.

Même est adverbe dans le premier exemple; il est adjectif dans le second.

«Même, dit Laveaux (Dict. des diff.), est adverbe quand il est employé dans la signification d’aussi, plus, encore, et qu’il peut, sans que le sens de la phrase soit altéré, se transposer, c’est-à-dire être mis indifféremment avant ou après le substantif ou le pronom, en y joignant la conjonction et. On dira donc: