«Ces sortes d’expressions sont peu usitées. On dit ordinairement servir comme soldat, servir en qualité de soldat.» (Laveaux, Dict. des diff.)
| Locut. vic. | Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture, un cheval ne me servirait à rien. | |
| Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous serviraient de rien. | ||
| Locut. corr. | Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture; un cheval ne me servirait de rien. | |
| Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous serviraient à rien. | ||
«Une chose ne sert de rien lorsque, pouvant être ordinairement employée de diverses manières, on ne peut en tirer ou l’on n’en tire aucune espèce de service, soit parce qu’elle est hors d’état d’être mise en usage, soit parce qu’on néglige de l’y mettre. Ce domestique est infirme, il ne me sert plus de rien.
«Une chose ne sert à rien lorsqu’elle n’est pas employée selon sa destination, lorsqu’elle ne concourt pas à un effet auquel elle devrait concourir. On dira donc: Vous ne montez jamais votre montre; elle ne vous sert à rien; quatre roues servent à faire rouler un carrosse; mais une cinquième ne sert à rien.» (Laveaux, Dict. des diff.)
| Orth. vic. | Voici un beau shall ou schall. |
| Orth. corr. | Voici un beau châle. |
La dernière orthographe doit être préférée par la double raison que ce mot acquiert par là une physionomie toute française, et qu’il devient beaucoup plus facile à écrire et à prononcer. Plus l’orthographe d’un mot se rapproche du génie de notre langue, plus nous devons être portés à la préférer. Que la raison de l’étymologie, excellente sans doute, cède donc ici à la raison plus puissante d’une orthographe facile. Ne faisons pas comme les Anglais qui, par l’admission dans leur langue d’une foule de mots étrangers, avec leur orthographe étrangère, tels que issue, rendez-vous, seraglio, vista, tornado, privado, etc., en ont fait un véritable habit d’arlequin, composé de pièces de toutes couleurs. Presque tous nos dictionnaires ont adopté l’orthographe châle; mais tous n’ont pas repoussé l’orthographe schall.
| Locut. vic. | Il n’est pas si savant que vous. | |
| Il a aussi soif que vous. | ||
| Il a aussi marché que vous. | ||
| En voilà autant comme il en faut. | ||
| Locut. corr. | Il n’est pas aussi savant que vous. | |
| Il a autant de soif que vous. | ||
| Il a autant marché que vous. | ||
| En voilà autant qu’il en faut. | ||
Quelques grammairiens prétendent qu’on ne doit employer aussi et autant que dans les phrases affirmatives, et que, dans les phrases négatives et interrogatives, on ne doit faire usage que des adverbes si et tant.
Le P. Bouhours blâme cette phrase: Il n’est pas si faible que vous. «Il faut, dit-il, aussi faible, etc., ce parce qu’il y a comparaison. On met si quand on ne compare pas.
«Je crois, comme le P. Bouhours, ajoute Féraud, qu’aussi vaudrait mieux dans cette phrase, comme autant vaut mieux que tant, lorsqu’il y a comparaison.» (Dict. crit.)
M. Chapsal (Dict. gramm.) pense qu’on peut tout aussi bien dire: La violette n’est pas aussi belle que la rose, il n’est pas autant aimé que vous l’êtes, ou la violette n’est pas si belle que la rose, il n’est pas tant aimé que vous l’êtes. Nous n’approuvons pas cette tolérance, parce qu’il nous paraît nécessaire de déterminer d’une manière claire et précise la différence qui existe nécessairement entre deux synonymes, et nous adoptons entièrement le sentiment de Bouhours et de Féraud.
—Aussi se joint aux adjectifs et aux adverbes, autant aux substantifs et aux participes.
—Autant comme s’est dit autrefois:
Cela ne se dit plus.
| Locut. vic. | Donnez-m’en un, si petit qu’il soit. |
| Locut. corr. | Donnez-m’en un, quelque petit qu’il soit. |
«Quelques auteurs se sont servis de si, suivi de que, dans le sens de quelque... que. Aucune âme, si parfaite qu’elle soit, n’a jamais ici-bas une contemplation perpétuelle (Fénelon). Si divisée qu’elle pût être, etc. (Pluche). Il me semble que ce tour vieillit, que du moins il n’est que du style familier, et que quelque... que est plus sûr et plus autorisé. Anciennement on mettait si à la place de quelque, mais sans que, et l’on plaçait le pronom nominatif après le verbe. En toute chose, si difficile fût-elle, pour quelque difficile qu’elle fût.» (Féraud, Dict. crit.)
| Locut. vic. | Cette liqueur est trop siroteuse. |
| Locut. corr. | Cette liqueur est trop sirupeuse. |
Siroteux est un barbarisme; on doit dire sirupeux. Le p étymologique (syrupus) se trouve, comme on le voit, conservé dans cet adjectif.
| Prononc. vic. | Un sicsain. |
| Prononc. corr. | Un sizain. |
«X, au milieu du mot sixain, représente le signe Z.» (M. Ch. Nodier, Notions de linguistique.)
| Locut. vic. | Cet homme a fait cela de soi-même. |
| Locut. corr. | Cet homme a fait cela de lui-même. |
«Lui marque une personne particulière et déterminée, celle qu’on a nommée, celle dont il s’agit dans le discours, qui est à côté ou plus haut. Soi n’indique qu’une personne indéterminée, quelqu’un, les gens d’une certaine classe, ceux qui existent ou qui peuvent exister de telle manière.
«Lui se place donc dans la proposition particulière, lorsqu’il s’agit d’une telle personne: soi se met dans la proposition générale, lorsqu’il est question d’un certain genre de personnes. Lui-même et soi-même n’ajoutent à lui et à soi qu’une force nouvelle de désignation, d’augmentation, d’affirmation.
«Un homme fait mille fautes, parce qu’il ne fait point de réflexions sur lui; on fait mille fautes, quand on ne fait aucune réflexion sur soi. Quelqu’un, en particulier, aime mieux dire du mal de lui que de n’en point parler: en général, l’égoïste aimera mieux dire du mal de soi que de n’en point parler. Un tel a la faiblesse d’être trop mécontent de lui, tel autre a la sottise d’être trop content de lui; être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de soi est une sottise. On a souvent besoin d’un plus petit que soi; un prince a besoin de beaucoup de gens beaucoup plus petits que lui.» (Roubaud, Synonymes.)
| Locut. vic. | On lui a fait, soi-disant, du tort. |
| Locut. corr. | On lui a fait, dit-il, du tort. |
Cette expression ne peut être régulièrement employée que pour signifier se disant, disant lui, elle, eux, elles, comme dans ces phrases: On m’adressa à un soi-disant savant, qui n’était qu’un charlatan; je vis quelques hommes soi-disant malades, c’est-à-dire un homme se disant, disant lui, savant, quelques hommes se disant, disant eux, malades. Mais dans cet autre exemple, l’emploi de soi-disant est tout-à-fait intolérable: Il m’emprunta des livres, soi-disant pour les lire, et les perdit. Voyez quelle construction vous avez! Il m’emprunta des livres, se disant pour les lire, etc. Soi-disant demande toujours à être suivi d’un complément qui sert de qualificatif au pronom personnel qu’il renferme. Autrement on fait une phrase dont l’analyse ne peut rendre compte logiquement, et dont, pour cette raison, le vice est évident.
| Locut. vic. | Il n’a pas bu sa soif. |
| Locut. corr. | Il n’a pas bu à sa soif. |
Si l’on pouvait boire sa soif et manger sa faim, il est fort probable qu’on n’aurait plus ni faim ni soif. Le ridicule de ces expressions se démontre de soi-même.
«On dit dans le style soutenu: hier au soir, demain au soir, hier au matin, demain au matin. Mais dans la conversation on peut dire: hier soir, demain soir, hier matin, demain matin.» (L’Académie, sur la 406e rem. de Vaugelas.)
Le style de la conversation nous paraît devoir être ici préféré. L’article contracté au est parfaitement inutile. Les Anglais disent aussi, sans article, to morrow morning, to morrow night, yesterday morning, yesterday night.
| Locut. vic. | Il partira soit avec moi, ou avec un autre. |
| Locut. corr. | Il partira soit avec moi, soit avec un autre. |
C’est une faute d’employer ou dans le second membre d’une proposition que l’on a commencée par soit, comme dans ces phrases: soit que vous mangiez ou que vous buviez, faites-le modérément; soit de jour ou de nuit, on le trouve toujours à étudier. Il faut dire: soit que vous mangiez, soit que vous buviez, etc., soit de jour, soit de nuit, etc. Si l’on voulait employer ou, il faudrait supprimer soit, et dire: que vous mangiez ou que vous buviez, etc., de jour ou de nuit, etc. Laveaux (Dict. des diff.) cite certains cas où l’on peut, selon lui, employer les deux conjonctions soit et ou successivement. Laveaux nous paraît avoir ici un petit tort, c’est d’autoriser des exceptions inutiles.
| Locut. vic. | Il fait soleil. |
| Locut. corr. | Il fait du soleil. |
«Faire soleil m’avait toujours paru un gasconisme. Il fait soleil. J’ai vu ensuite que Vaugelas le condamne, et que La Touche trouve qu’il a raison.» (Féraud, Dict. crit.)
| Orth. et pron. vic. | C’est un jour solemnel. |
| Orth. et pron. corr. | C’est un jour solennel (solanel). |
MM. de Port-Royal se sont opposés à l’orthographe inventée par Richelet, parce qu’elle blesse l’étymologie; mais cette orthographe a fait fortune, malgré cette respectable opposition, et tous nos dictionnaires la consacrent aujourd’hui.
| Locut. vic. | Il étudia sa maladie, et rechercha son origine. |
| Locut. corr. | Il étudia sa maladie, et en rechercha l’origine. |
C’est une règle reconnue par tous les grammairiens anciens et modernes, et par tous nos bons auteurs, que l’adjectif possessif son, sa, ses, leur, leurs, ne doit pas être employé comme qualificatif d’un nom de choses ou d’animaux, lorsqu’il est possible de le remplacer par le relatif en, qui a plus d’élégance et donne souvent plus de clarté à la phrase. Dans les exemples suivans, il faut donc substituer le pronom relatif en à l’adjectif son, sa, ses. Quand on parle du loup, on voit sa queue.—Ce drap est beau, mais sa couleur est vilaine.—J’aime la couleur de cette pierre, mais son grain me paraît un peu gros.—Le Rhin est large, ses eaux sont rapides. Dites: On en voit la queue; la couleur en est vilaine; le grain m’en paraît un peu gros; les eaux en sont rapides.
«Si l’on disait: le soin qu’on apporte au travail empêche de sentir sa fatigue; ceux qui introduisirent ces cérémonies connaissent bien leur fort et leur faible; sa et leur seraient équivoques: veut-on parler de sa propre fatigue ou de celle du travail, de celle que cause le travail? Est-ce le faible et le fort de ceux qui introduisent ces cérémonies, ou bien de ces cérémonies mêmes?
«Comme ou veut mettre la fatigue en rapport de possession avec le travail, et le fort et le faible avec les cérémonies, pour éviter l’équivoque, on prend un autre tour et l’on dit: Le soin qu’on apporte au travail empêche d’en sentir la fatigue. Ceux qui introduisirent ces cérémonies en connaissaient bien le fort et le faible.» (Manuel des amateurs de la langue française.)
| Locut. vic. | Il est arrivé à quatre heures sonnant. |
| Locut. corr. | Il est arrivé à quatre heures sonnantes. |
Sonnantes exprime une manière d’être, et non une action. Les heures sont sonnées, et ne sonnent pas, activement parlant. C’est donc un adjectif verbal et non un participe présent. La variabilité est de toute rigueur.
Le P. Ducerceau a dit correctement:
et Voltaire:
Cependant dans cette phrase: J’ai une pendule sonnant les quarts, sonnant est invariable, parce qu’il a un régime direct. C’est un participe présent.
| Pron. vic. | Il a fait des sorcilèges. |
| Pron. corr. | Il a fait des sortilèges. |
Il est assez étonnant que nos dictionnaires ne se soient pas avisés de nous indiquer la prononciation du t dans le mot sortilège. Nous voyons cependant que cette prononciation est généralement douteuse.
Il ne faut pas se montrer si sobre d’explications à l’égard d’une langue où l’on prononce, par exemple, le mot portions, tantôt avec le son normal du t, nous portions le bois, tantôt avec le son de l’s, les portions sont faites.
| Locut. vic. | Nous voulons que ce jugement sorte son plein et entier effet. |
| Locut. corr. | Nous voulons que ce jugement sortisse (et beaucoup mieux ait) son plein et entier effet. |
«Sortir, obtenir, avoir. Je sortis, tu sortis, il sortit, nous sortissons, vous sortissez, ils sortissent.—Je sortissais, etc. Ce verbe se conjugue comme sortir. Il n’est d’usage qu’en termes de Palais, et seulement en quelques-uns de ses temps. Cette sentence sortira son plein et entier effet. J’entends que cette clause sortisse son plein et entier effet.
«En termes de pratique et de notaire, on dit qu’une somme de deniers, un effet mobilier sortira nature de propre, pour dire qu’il sera réputé propre, qu’il sera réputé et partagé comme propre.» (Dict. de l’Acad., 1802.)
«Sortir son plein et entier effet est un barbarisme de droit.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)
| Locut. vic. | Votre maître est-il sorti hier? |
| Locut. corr. | Votre maître a-t-il sorti hier? |
«On dit qu’une personne a sorti, pour dire qu’elle a fait l’action de sortir, et qu’elle est rentrée: il a sorti ce matin; et l’on dit qu’elle est sortie, pour dire qu’elle est dehors et qu’elle n’est pas rentrée: mon frère est sorti, et ne rentrera que ce soir.
«Il ne faut pas confondre il ne fait que de sortir avec il ne fait que sortir. Le premier veut dire: il n’y a pas long-temps qu’il est sorti, et le second: il sort sans cesse.» (Laveaux, Dict. des diff.)
| Locut. vic. | Je sors d’avec lui, je sors de le voir, je sors d’être malade. |
| Locut. corr. | Je viens de le quitter, je viens de le voir, je viens d’être malade. |
L’emploi de sortir pour venir est assez fréquent chez les personnes qui n’ont qu’une connaissance imparfaite de la langue française; les gens instruits se gardent bien de construire des phrases comme celles que nous avons données pour exemples.
| Locut. vic. | Il m’a, dans sa colère, accablé de sottises. |
| Locut. corr. | Il m’a, dans sa colère, accablé d’injures. |
Les injures, toutes vilaines qu’elles sont, peuvent être spirituelles, et, dans ce cas, les traiter de sottises ce serait parler d’une manière inexacte. Une épigramme bien acérée est une injure pour celui qu’elle atteint, et ce n’est cependant pas une sottise. Un fade madrigal est une sottise; mais qui l’a jamais regardé comme une injure?
| Prononc. vic. | Ils lui ont souhaté le bon jour. |
| Prononc. corr. | Ils lui ont souhaité le bon jour. |
Il ne faut pas non plus prononcer souhat mais souhait.
| Locut. vic. | Cet homme n’a pas de souliers dans les pieds. |
| Locut. corr. | Cet homme n’a pas de souliers aux pieds. |
Comme les pieds sont dans les souliers, et non les souliers dans les pieds, il faut dire: Cet homme n’a pas de souliers aux pieds, ou mieux encore: Cet homme n’a pas de souliers, comme le dit l’Académie. Tout le monde sait fort bien que les souliers ne conviennent qu’aux pieds.
L’Académie dit aussi que cette manière de parler: n’avoir pas de souliers dans les pieds est une hypallage. C’est fort possible, mais c’est de plus une sottise.
| Locut. vic. | Nous fîmes un dîner soupatoire. |
| Locut. corr. | Nous fîmes un dîner-souper. |
M. Boiste traite ce mot de burlesque, et il a parfaitement raison; mais il y a des personnes qui l’emploient sérieusement, et nous sommes bien aises de leur faire savoir que ce mot n’a pour lui aucune autorité qui le protège contre le rire moqueur.
Soupatoire vaut bien dînatoire, et dînatoire vaut bien soupatoire; mais chacun d’eux ne vaut rien.
| Locut. vic. | Soupoudrez ce poisson de farine. |
| Locut. corr. | Saupoudrez ce poisson de farine. |
A la rigueur, saupoudrer ne devrait jamais être employé que pour signifier poudrer de sel, d’après la composition étymologique de ce verbe, dont la première syllabe sau a la valeur du mot sel, comme dans saumure, saumâtre, saunerie, saupiquet, etc. Maintenant saupoudrer se dit par extension de tout ce qu’on poudre de sucre, de poivre, etc., et c’est ainsi que la méprise de quelque ignorant en crédit aura probablement doté notre langue d’une logomachie absurde.
| Locut. vic. | Votre souguenille est déchirée. |
| Locut. corr. | Votre souquenille est déchirée. |
La souquenille est un surtout de grosse toile, à l’usage des cochers et palefreniers qui pansent leurs chevaux.
| Prononc. vic. | Elle a de beaux soucils. |
| Prononc. corr. | Elle a de beaux sourcis. |
Il faut faire sentir le r dans sourcil, comme on le fait sentir dans sourciller. Si cette lettre était muette, l’l l’étant déjà, ce mot deviendrait homonyme de souci, inquiétude; ce qui n’est pas, comme on peut le voir dans les dictionnaires d’homonymes.
| Locut. vic. | Son fils est à l’Institution des sourds et muets. |
| Locut. corr. | Son fils est à l’Institution des sourds-muets. |
«La dénomination de sourd et muet désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme est indépendant de la surdité. La désignation de sourd-muet désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme n’est qu’une conséquence de la surdité. Le sourd et muet est affligé de deux infirmités distinctes; le sourd-muet a bien les deux mêmes infirmités; mais la seconde n’est qu’une suite de la première. On pourrait rendre l’ouïe au sourd et muet sans qu’on eût lieu d’espérer qu’on pût lui rendre l’usage de la parole: si l’on faisait entendre un sourd-muet, il est plus que probable que bientôt il exprimerait ses idées à l’aide de signes articulés. Supposons même que le sourd et muet et le sourd-muet restent constamment sourds: dans cet état, le premier restera pareillement muet: et le second, sans être habile à percevoir des sons, peut acquérir l’usage de la parole par des moyens mécaniques, étrangers aux sensations acoustiques. Telle est la différence du sourd et muet au sourd-muet; ainsi, ces deux dénominations diffèrent en ce que l’une est un terme composé, et l’autre un terme complexe d’une proposition, pour parler le langage du logicien. Il se pourrait faire que ce que l’on doit appeler ordinairement un sourd-muet fût un sourd et muet; c’est-à-dire, qu’étant sourd de naissance, il fut en même temps, et indépendamment de cette infirmité, muet par vice d’organisation; mais cette rencontre fortuite et indépendante de ces deux infirmités existe peut-être une fois sur mille, quand l’inverse a lieu dans le cas contraire: voilà pourquoi on doit dire: L’Institution des sourds-muets, et non l’Institution des sourds et muets. Si cette dernière expression est plus usitée, c’est qu’il existe une erreur dans l’esprit de la plupart de ceux qui s’en servent; c’est qu’ils croient que le mutisme de ceux qu’ils appellent sourds et muets est, chez eux, indépendant, et seulement concomitant de la surdité. Sur ce point, l’expression est exacte, le jugement seul qu’elle énonce est faux. Qu’on rectifie les idées, et le langage prendra la forme convenable à la rectitude des conceptions.» (M. Butet, Journal de la langue française.)
Nous ne pensons pas, comme quelques grammairiens, que sourd-muet doive faire au féminin sourd-muette, parce que sourde-muette est un peu dissonant. Une règle fondamentale ne doit pas être sacrifiée à une vaine susceptibilité de l’oreille.
| Locut. vic. | J’ai perdu mes sous de pieds, mes dessous de pieds. |
| Locut. corr. | J’ai perdu mes sous-pieds. |
Le sous-pied est une petite lanière de cuir ou d’étoffe, qui passe sous le pied et se rattache au pantalon ou à la guêtre.
M. Raymond a écrit soupied dans son dictionnaire. La dernière édition du Dictionnaire de Boiste n’a pas suivi cette singulière orthographe, mais celle que nous adoptons dans cet article.
| Locut. vic. | Vous souvenez-vous l’avoir vu? |
| Locut. corr. | Vous souvenez-vous de l’avoir vu? |
Le verbe se souvenir doit toujours être suivi de la préposition de, quand on le joint à un autre verbe.
Ne dites pas: Faites-leur souvenir qu’ils m’ont promis de m’écrire, mais faites-les souvenir, etc.
On fait souvenir quelqu’un et non à quelqu’un.
| Locut. vic. | Il faut qu’il soye enlevé. |
| Locut. corr. | Il faut qu’il soit enlevé. |
Le subjonctif du verbe être est: que je sois, que tu sois, qu’il soit, que nous soyons, que vous soyez, qu’ils soient, et non que je soye, que tu soyes, qu’il soye, etc. Avoir et être sont les deux seuls verbes dont la troisième personne singulière du subjonctif ne se termine pas par un e muet. De là vient que tant de personnes disent toujours: Il faut qu’il aie, il faut qu’il soye. Ce n’est vraiment pas la logique qui manque à ces personnes-là; c’est la connaissance de quelques conventions grammaticales, assez ridicules au fond, mais que l’usage, en les couvrant de sa sanction, a malheureusement rendues sacrées et irrévocables.
Il ne faut pas écrire, que nous soyions, que vous soyiez, pour distinguer le subjonctif de l’impératif. Ces deux temps s’écrivent de même dans le verbe être.
| Locut. vic. | La spirale de ma montre est cassée. |
| Locut. corr. | Le spiral de ma montre est cassé. |
Spiral, terme d’horlogerie, signifiant un petit ressort en spirale, est masculin; dans ses autres acceptions il est féminin. C’est probablement l’idée du mot ressort qui aura ici déterminé ce genre.
| Pron. vic. | Un marais stagnant. |
| Pron. corr. | Un marais stag-nant. |
| Locut. vic. | Gardez-moi un stalle près de vous. |
| Locut. corr. | Gardez-moi une stalle près de vous. |
D’après l’Académie, ce mot est masculin, quand il est seul, et féminin, quand il est suivi d’un adjectif. Il vaut mieux ici s’en rapporter à M. Boiste, qui dit que le féminin est maintenant seul adopté.
L’étymologie est, il est vrai, contraire à l’usage, puisqu’on dit en latin stallus; mais qu’y faire? L’usage ne renverse-t-il pas tout ce qu’il y a de plus respectable en grammaire, la raison, l’étymologie, l’analogie, etc. C’est un anarchiste de premier ordre.
| Pron. vic. | Avez-vous vu st’homme; ste femme. |
| Pron. corr. | Avez-vous vu cet homme, cette femme. |
M. de Wailly dit, dans sa grammaire (p. 314, 6e éd.), que, dans la conversation, cet et cette se prononcent comme st, ste: st’ homme, ste femme, et ne blâme nullement cette prononciation tronquée. Nous pensons qu’un grammairien ne devrait pas donner, en invoquant l’usage, une espèce de consécration à des fautes avérées de langage.
On prononce, il est vrai, ste à Paris, dans la plus haute société comme dans la plus basse: les extrêmes se touchent. Mais les gens instruits, de quelque société qu’ils soient, et ce sont ceux-là qui doivent faire loi, se donnent la peine d’ouvrir la bouche pour prononcer ce mot régulièrement.
Comment ferait-on pour persuader à un étranger que le mot que l’on prononce ste s’écrit cette. N’y a-t-il pas là de quoi le dégoûter d’apprendre notre langue?
| Locut. vic. | Ce vin est un bon stomacal. |
| Locut. corr. | Ce vin est un bon stomachique. |
Stomacal ne s’emploie jamais comme substantif.
Comme adjectif il signifie: qui est bon à l’estomac et le fortifie; stomachique signifie qui appartient à l’estomac.
«Stomacal se dit plutôt des choses naturelles, bonnes à l’estomac, et stomachique des compositions artificielles.» (Féraud, Dict. crit.)
| Orth. vic. | Les révolutions qui se sont succédées en France. |
| Orth. corr. | Les révolutions qui se sont succédé en France. |
Succéder étant un verbe neutre, son participe ne peut être soumis à l’accord. On ne dit pas succéder quelqu’un, mais succéder à quelqu’un. Cette phrase: Les deux hommes qui se sont succédé au pouvoir, signifie: Les deux hommes qui ont succédé l’un à l’autre et non l’un l’autre, comme dans cette autre phrase: Les deux hommes qui se sont remplacés au pouvoir. L’analyse grammaticale donne ici l’un l’autre, c’est-à-dire un régime direct, donc il doit y avoir accord. Dans le premier exemple, elle donne un régime indirect, pas d’accord.
Comme il n’entre pas dans le plan de notre ouvrage de relever les nombreuses fautes que l’on peut faire dans l’emploi des participes, nous ne nous serions pas occupé du participe succédé, sans les fréquentes erreurs auxquelles nous voyons qu’il donne lieu, dans les journaux surtout.
| Locut. vic. | Sucrez-vous, messieurs. |
| Locut. corr. | Sucrez votre café, etc., messieurs. |
Sucrez-vous s’emploie par ellipse; mais il y a une limite à tout, et l’on conviendra que l’ellipse est ici un peu trop forte, d’autant plus qu’elle offre un double sens.
| Locut. vic. | Je connais une Suissesse. |
| Locut. corr. | Je connais une Suisse. |
«Boiste indique suissesse comme féminin de suisse; Regnard, dans sa comédie des Souhaits, met au nombre de ses personnages une Suissesse; et Voltaire appelle la Julie de Saint-Preux, une grosse Suissesse.» (Glossaire génevois.)
Suissesse nous paraît être plutôt une expression comique qu’une expression sérieuse. Du moins nous souvenons-nous de l’avoir presque toujours vue employée comme telle. Regnard et Voltaire viennent ici à l’appui de notre remarque.
Trévoux donne suisse comme substantif masculin et féminin.
Si l’on disait une Suissesse, pourquoi ne dirait-on pas aussi une Russesse pour une Russe?
| Locut. vic. | L’affaire est pressée, partez de suite. |
| Locut. corr. | L’affaire est pressée, partez tout de suite. |
De suite signifie l’un après l’autre, sans interruption. «Il a marché deux jours de suite. De suite, précédé de l’adverbe tout, signifie incontinent, sur l’heure. Il faut que les enfans obéissent tout de suite.» (Laveaux, Dict. des diff.)
M. Ch. Nodier, qui regarde, avec raison, de suite, employé dans le sens de tout de suite, comme un solécisme insupportable (Examen crit. des Dict.), nous a raconté, à ce sujet, l’anecdote suivante. (Le Temps, feuilleton, nov. 1831.)
«Il y avait une fois cinq ou six académiciens qui avaient de l’esprit. Ces messieurs n’étaient pas d’accord sur la signification des quasi-adverbes de suite et tout de suite, contre lesquels la chambre élective avait failli la veille trébucher si lourdement, et ils étaient convenus de vider la question entre eux au Rocher de Cancale. J’y déjeûnais tout seul dans un coin.
«—Servez-nous tout de suite vingt-cinq douzaines d’huîtres, dit le classique.
«—Et ouvrez-les de suite, dit le néologue, enchanté de sa variante.
«—Expliquez-vous, messieurs, répondit l’écaillère, bonne et grosse réjouie, à la figure rubiconde, qui ne s’était jamais informée des finesses du bon français qu’autant que l’on s’en informe à Étretat ou à Granville. Si je les ouvre de suite, nous y mettrons un peu de temps. Si vous les voulez tout de suite, je ferai monter quelqu’un pour m’aider.
«Les académiciens la regardèrent bouche béante et les bras pendans. Elle ouvrit les huîtres comme il lui plut. Je payai ma carte, et un instant après je retrouvai l’écaillère à la porte. Digne et respectable femme, m’écriai-je, en lui serrant la main avec cet élan d’affection que produisent quelquefois les sympathies de l’esprit, je vous passe procuration pour soutenir les intérêts de notre belle langue française par-devant la commission du Dictionnaire. N’y manquez pas, je vous prie, car ils sont bien capables de faire quelque sottise!»
| Locut. vic. | Les qualités du cœur peuvent suppléer celles de l’esprit. |
| Locut. corr. | Les qualités du cœur peuvent suppléer à celles de l’esprit. |
«Suppléer une chose, c’est ajouter en objets de la même nature ce qui manque; c’est fournir ce qu’il faut de surplus, pour que cette chose soit complète: ce sac doit être de mille francs, et ce qu’il y a de moins, je le suppléerai; je suppléerai le reste. (L’Académie.) Suppléer à une chose, c’est remplacer une chose par une autre chose qui en tient lieu, quoique d’une nature différente; et alors suppléer signifie tenir lieu de:
«Souvent, dans les disputes, les injures suppléent aux raisons. (L’Académie.)
«Le titre de brave et franc chevalier annonçait l’honneur, et ne le suppléait jamais. (Thomas.) Il fallait: et n’y suppléait jamais.
«Remarquez qu’avec un nom, ou un pronom de personne qui lui sert de régime, suppléer ne prend jamais la préposition à: on dit suppléer quelqu’un.—S’il ne vient pas, je le suppléerai; et ce verbe signifie, dans ce cas, représenter une personne absente, en faire les fonctions.» (Grammaire des gramm.)
| Locut. vic. | J’irai chez vous sur les deux heures. | |
| J’ai lu cela sur le journal. | ||
| Elle demeure sur le 10e arrondissement. | ||
| Ma fille va sur dix ans. | ||
| Locut. corr. | J’irai chez vous vers deux heures. | |
| J’ai lu cela dans le journal. | ||
| Elle demeure dans le 10e arrondissement. | ||
| Ma fille aura bientôt dix ans. | ||
On fait un usage très fréquent et très abusif de la préposition sur pour la préposition dans surtout. Un peu de raisonnement suffit pour éviter cette faute.
| Locut. vic. | Achetez une sibylle de bois. |
| Locut. corr. | Achetez une sébile de bois. |
Une sébile est une écuelle ordinairement en bois, dans laquelle on met de la poudre pour sécher l’écriture, des monnaies, etc. Une sibylle est une devineresse; la sibylle de Cumes. C’est de ce dernier mot que vient l’adjectif sibyllin; les oracles sibyllins.
«Sylphe, génie de l’air, est fait du grec σύρφος, une créature aérienne, un moucheron; et par conséquent il doit s’écrire comme il est écrit en tête de cet article.
«Silphe, insecte, est un substantif féminin, et on doit l’écrire silphe, parce qu’il vient du latin, silpha, qui vient du grec σίλφη.» (M. Ch. Nodier, Exam. crit. des Dict.)
Sylphide se rapportant à sylphe, dont il est le féminin, doit être évidemment écrit par un y.
| Pron. vic. | Tabak. |
| Pron. corr. | Taba. |
Le c ne doit pas se faire sentir dans ce mot, à moins qu’il ne soit suivi d’un mot commençant par une voyelle. Nous croyons qu’il est mieux de dire du tabak étranger que du taba étranger. De cette manière, on évite un hiatus.
«Les Génevois, dit J.-J. Rousseau, articulent le marc du raisin comme Marc, nom d’homme; ils disent exactement du tabak, et non pas du taba.»
Quelques personnes disent tabakière. C’est une faute aujourd’hui. Du temps de Ménage, c’était tout le contraire; tabatière était la mauvaise locution, et tabakière était la bonne. (Observations sur la langue française, ch. CLIV.)
| Locut. vic. | Je tâcherai qu’il soit content. |
| Locut. corr. | Je tâcherai de le contenter. |
Tâcher étant un verbe neutre, ne peut être suivi du conjonctif que, qui constitue un régime direct.
«Tâcher de se dit quand il s’agit d’une action qui n’a pas un but marqué hors du sujet. Je tâcherai d’oublier cette injure, l’action s’opère dans le sujet même; je tâche de me débarrasser de mes dettes, l’action s’opère sur le sujet même; je tâcherai de vous satisfaire, c’est-à-dire de faire tout ce qui dépendra de moi pour que vous soyez satisfait. Il y a bien là un but hors du sujet, mais ce but n’est pas marqué distinctement, le sens de je tâcherai tombe particulièrement sur les efforts faits par le sujet. On emploie tâcher à quand il s’agit d’une action qui a un but marqué hors du sujet. Il tâche au but, il tâche à m’embarrasser, ici les esprits tendent directement à un but qui est hors du sujet, il tâche à me nuire.» (Laveaux, Dict. des diff.)
| Pron. vic. | Elle a du tac. |
| Pron. corr. | Elle a du tacte. |
| Locut. vic. | Taisez donc votre langue. |
| Locut. corr. | Faites donc taire votre langue. |
Taire ne peut être employé activement que comme synonyme de cacher, céler. Il faut taire cette chose-là, c’est-à-dire, il faut cacher, céler cette chose-là. Dans notre phrase d’exemple, taisez est un barbarisme.
| Locut. vic. | Nous dirons, pour rendre ces messieurs taisans, etc. |
| Locut. corr. | Nous dirons, pour réduire ces messieurs au silence, etc. |
Nous n’avons jamais vu qu’en style de palais le participe taisant employé de cette burlesque manière. Pourquoi le sanctuaire de la justice est-il si souvent le sanctuaire du barbarisme? Pourquoi messieurs les légistes savent-ils si peu leur langue maternelle? Ont-ils oublié qu’il y a nécessité de connaître parfaitement la grammaire quand on veut écrire clairement, et qui, plus qu’eux, a besoin de le faire? Nous ne leur dirons pas: Étudiez un peu moins la législation et un peu plus la grammaire; chaque étude a son importance, et nous sommes si disposés à reconnaître celle de leur étude spéciale, que voici ce que nous leur dirons: Étudiez un peu plus la législation et beaucoup plus la grammaire. Est-ce là un conseil qui puisse nuire aux intérêts de ces messieurs ou à ceux du public? «La grammaire», a dit M. Ch. Nodier, «est le premier, le plus essentiel de nos enseignemens.» (Le Temps, feuilleton du 13 septembre 1833.)
| Locut. vic. | C’est un homme à talent pour l’écriture. | |
| Il sait mille choses; c’est un homme de talent. | ||
| Locut. corr. | C’est un homme de talent pour l’écriture. | |
| Il sait mille choses; c’est un homme à talens. | ||
Ces deux locutions, que l’on confond assez généralement, ont entre elles une grande différence. La première signifie un homme qui a du talent, et demande le singulier; la seconde, un homme doué de talens, et veut le pluriel. Si l’on a des talens différens, on est un homme à talens; si on n’en a qu’un seul, on est un homme de talent.
| Locut. vic. | Que vous êtes tannant! |
| Locut. corr. | Que vous êtes ennuyeux! |
Ce mot, que M. Boiste, dans son Dictionnaire (8e édit.), traite, avec raison, de barbarisme, est un des plus bas du patois parisien. Nous avons été fort surpris de le trouver dans le Dictionnaire de M. Raymond, qui, à la vérité, l’a noté comme familier, mais qui n’aurait même pas dû lui accorder cet honneur. Représenter un homme qui vous ennuie comme un homme qui vous tanne, est réellement, quoi qu’en dise Mercier, une idée dégoûtante. «Ce mot est très-expressif», dit-il, «un homme fâcheux ressemble à un misérable tanneur.» (Néologie, t. II.) Comment se fait-il que beaucoup de gens du monde, d’une délicatesse excessive sur tous les genres de convenances, ne se fassent aucun scrupule d’employer une semblable expression? C’est qu’ils ne l’ont probablement jamais examinée, et nous croyons leur rendre un véritable service en la signalant à leur dédain.
Ménage dit que cette locution est normande; c’est possible, mais nous l’avons trouvée aussi dans un vieux poète franc-comtois.