«Cet auteur vient de consommer son ouvrage.
«Consommer s’emploie quelquefois pour consumer; c’est lorsqu’il s’agit de choses qui se détruisent par l’usage, comme des denrées et toutes sortes de provisions. On dit consommer beaucoup de viande, consommer des denrées.» (Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)
Si l’on nous donne du bois, et que nous l’employions à une construction, nous dirons que ce bois a été consommé; si nous le brûlons, nous dirons qu’il a été consumé.
| Locut. vic. | C’est un homme de petite corporance. |
| Locut. corr. | C’est un homme de petite corpulence. |
Ce mot, que nos grammairiens traitent de barbarisme, est tout bonnement un archaïsme. On lit dans Marot:
Corporance, employé plus récemment par Madame Du Noyer (Lettres hist.), ne se trouve pas dans nos dictionnaires; corporé ne s’y trouve pas non plus, et nous en éprouvons quelque regret, car il n’a pas d’équivalent.
| Locut. vic. | Il m’ont appelé à corps et à cri. |
| Locut. corr. | Ils m’ont appelé à cri et à cor. |
L’orthographe employée en tête de cet article, et que l’on trouve quelquefois, est tout-à-fait inintelligible. Celle de l’Académie: à cor et à cri, ne nous paraît pas non plus fort exacte. On trouve, dans nos vieux auteurs, à cri et à cor; et nous pensons que cette leçon doit être préférée, par la raison qu’il est peu probable qu’après avoir commencé à appeler quelqu’un avec le cor, on finisse par l’appeler avec la voix.
Ce serait bien le cas de dire ici comme ce vieux procureur, engoué de Coquillart: Ce terme est bon, on le trouve dans Coquillart.
| Locut. vic. | Allez coucher, mes amis. |
| Locut. corr. | Allez vous coucher, mes amis. |
Lorsque ce verbe exprime l’action de se mettre au lit, de s’étendre sur quelque chose pour dormir, il doit être construit avec le pronom réfléchi: nous nous sommes couchés à minuit.
Coucher ne s’emploie sans pronom, et neutralement, que pour signifier passer la nuit, le temps du sommeil: il a couché en ville. Notre phrase d’exemple allez coucher serait donc correcte, si l’on ajoutait dans la rue.
«Regnard, dit Féraud, a fait cette faute dans le Joueur:
«Il faut dire: et va se coucher.
«Racine donne au neutre le verbe être pour auxiliaire:
«Il y serait couché n’est pas français, dit d’Olivet, pour signifier il y aurait passé la nuit.» (Dict. crit.)
| Locut. vic. | J’ai une douleur au coude-pied. |
| Locut. corr. | J’ai une douleur au cou-de-pied. |
Quoique l’Académie, et d’après elle, plusieurs dictionnaires écrivent ainsi le nom de la partie supérieure du pied humain, nous pensons, comme M. Feydel (Rem. sur le dict. de l'Acad.), que cette partie a le nom de col de pied, qu’on prononce et même qu’on écrit, depuis un siècle, cou-de-pied. Coude-pied, dit le même critique, est un barbarisme. Le pied n’a point de coude; et, s’il en avait un, ce coude serait le talon.
Le pluriel de cou-de-pied est cous-de-pied.
| Locut. vic. | Ces pommes sont belles; donnez-m’en un couple. |
| Locut. corr. | Ces pommes sont belles; donnez-m’en une couple. |
Couple est féminin toutes les fois qu’il exprime la réunion de deux choses, ou bien celle de deux êtres de même sexe. Quand il y a union de sexes, couple est masculin.
Une couple de noix, de statues, d’hommes, etc.
Un couple de lapins, de perdrix, un beau couple d’amans.
| Locut. vic. | Le quinze courant. |
| Locut. corr. | Le quinze du courant. |
Le commerce se sert assez généralement de la première locution; mais le commerce n’aurait-il pas tort? Que peut signifier le 15 courant, si ce n’est le 15 qui court, ou, en d’autres termes, aujourd’hui 15? Or ce n’est pas là ce qu’on veut dire. Il n’est pas question ici du jour courant, mais du mois courant. C’est donc le 15 du courant que l’on doit préférer, par la raison que le substantif mois est évidemment sous-entendu dans cette locution, comme l’est le substantif lettre dans cette autre locution commerciale: au reçu de la présente. Nous ferons remarquer que, toutes les fois qu’on ne sera pas dominé par le besoin de brièveté dans le discours, on fera beaucoup mieux de dire le 15 du mois courant ou de ce mois, et au reçu de la présente lettre ou de cette lettre.
D’après l’Académie, on doit dire le 15 du courant.
| Locut. vic. | Le voilà qui s’encourt! Le voilà qui s’en court! |
| Locut. corr. | Le voilà qui se sauve! |
Cette faute se trouve plusieurs fois dans La Fontaine:
S’en courir, analysé, donne se courir d’un lieu; or que signifie: une personne qui se court d’un lieu? N’est-il pas évident que c’est un vrai galimathias?
| Locut. vic. | Nous l’aurons, coûte qui coûte. |
| Locut. corr. | Nous l’aurons, coûte que coûte. |
C’est une locution elliptique qui équivaut à ceci (que cela) coûte (ce) que (cela) coûte, c’est-à-dire ce que cela peut coûter. Coûte qui coûte n’offrirait aucun sens.
| Locut. vic. | Marchez doucement, crainte de tomber. | |
| Tenez-le, crainte qu’il ne tombe. | ||
| Je ne sors pas, de crainte d’accident. | ||
| Locut. corr. | Marchez doucement, de crainte de tomber. | |
| Tenez-le de crainte qu’il ne tombe. | ||
| Je ne sors pas, crainte d’accident. | ||
—On emploie la conjonction de crainte de, devant un verbe à l’infinitif, et la conjonction de crainte que, avec la particule ne, devant un verbe au subjonctif.
—On emploie la proposition crainte de devant un substantif.
| Prononc. vic. | Manger du creusson. |
| Prononc. corr. | Manger du crés-çon. |
Nous ferons une autre remarque sur ce mot; c’est qu’on ne doit pas dire du cresson à la noix, mais du cresson alénois. Le cresson ainsi nommé a les feuilles découpées en forme d’alène.
| Locut. vic. | C’est une poire de creusane. |
| Locut. corr. | C’est une poire de crassane. |
«Une infinité de personnes, ou plutôt presque tout le monde dit creusane; mais ce mot ne se trouve dans aucun des dictionnaires de l’Académie, de Trévoux, de Richelet, de Wailly, etc.» (Gramm. des Gramm.)
La Quintinie dit crasane.
| Locut. vic. | Nous mangeâmes d’excellentes crevettes. |
| Locut. corr. | Nous mangeâmes d’excellentes chevrettes. |
On lit dans les Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie: «chevrette, au lieu de cravette, est du phébus de Basse-Normandie. Un érudit de Caen et d’Avranches, évêque d’ailleurs très-docte, a voulu excuser autrefois cette locution, en alléguant les cornes de la cravette: mais l’écrevisse a des cornes aussi; le haumard, la langouste, etc., ont des cornes, et ne sont pourtant nommés ni chèvres ni chevrettes. Le mot français cravette a son origine dans le substantif crabe.»
Nous pensons, malgré cette remarque, que l’Académie a fort bien fait d’accueillir le mot chevrette, qui est le seul usité dans les ports de mer, ceux de l’Océan du moins. Crevette ne se dit guère qu’à Paris et dans l’intérieur de la France; quant à cravette, nous ne l’avons jamais ni entendu ni vu ailleurs que dans l’ouvrage de M. Feydel.
| Locut. vic. | Cette histoire est un peu croustillante. | |
| Cette pâtisserie est croustilleuse. | ||
| Locut. corr. | Cette histoire est un peu croustilleuse. | |
| Cette pâtisserie est croustillante. | ||
D’après les dictionnaires les plus modernes, la différence qui existe entre ces deux mots consiste en ce que le premier signifie croquant, et le second gaillard, grivois.
Croustillant ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l’Académie.
| Locut. vic. | Ce n’est pas une rue, c’est un cul-de-sac. |
| Locut. corr. | Ce n’est pas une rue, c’est une impasse. |
Le mot impasse l’a enfin emporté sur cul-de-sac pour exprimer une rue sans issue; mais nous croyons qu’il est certains cas où l’on ne peut guère, à moins de faire une périphrase, se dispenser d’employer le vilain mot proscrit par Voltaire. Dans cet exemple: ce jeune homme a un mauvais emploi, c’est un cul de sac; mettez impasse, et vous détruisez toute l’énergie de l’idée.
| Locut. vic. | Donnes-moi mes culottes bleues. |
| Locut. corr. | Donnez-moi mon pantalon bleu. |
On emploie souvent culotte pour pantalon; il y a cependant quelque différence entre ces deux parties de l’habillement.
La culotte s’arrête au genou; le pantalon descend jusques sur le cou-de-pied.
Il ne faut jamais dire des culottes pour une seule culotte, ni des pantalons pour un seul pantalon, comme le font particulièrement les méridionaux. Des culottes et des pantalons sont nécessairement plusieurs culottes et plusieurs pantalons.
| Locut. vic. | Avez-vous curé cette vaisselle d’argent? |
| Locut. corr. | Avez-vous écuré cette vaisselle d’argent? |
Si vous nettoyez quelque chose en le frottant avec du grès, du sable, etc., pour le rendre clair, vous écurez; mais, si vous ôtez d’une concavité quelconque ce qu’elle peut renfermer de sale, vous curez. On doit donc dire et l’on dit: écurer des couteaux, des chandeliers, etc., et curer des puits, des fossés, des rivières, etc.
Cette différence de signification entre curer et écurer une fois bien connue d’une personne, qu’on dise devant elle: j’ai fait curer mes bassins, elle saura tout de suite qu’on veut dire: j’ai fait nettoyer, vider mes pièces d’eau nommées bassins. Mais si l’on disait: j’ai fait écurer mes bassins; elle verrait que cela signifie: j’ai fait nettoyer, décrasser mes ustensiles de cuisine nommés bassins.
| Locut. vic. | Un volume relié en cuir de Roussi. |
| Locut. corr. | Un volume relié en cuir de Russie. |
Selon nos dictionnaires modernes (celui de M. Raymond entr’autres), on dit également cuir de Russie ou cuir de Roussi. Nous trouvons dans cette liberté de choix quelque chose de ridicule. Tout le monde voit bien, à peu près, ce que peut être du cuir de Russie, mais que peut signifier cette expression de cuir de Roussi? Nous partageons sur ce sujet le sentiment du Dictionnaire de Trévoux, qui dit que c’est abusivement qu’on s’est servi de ces locutions: vache de Roussi, cuir de Roussi, pour vache de Russie, cuir de Russie, et nous engageons à ne pas écrire, comme le Dictionnaire bibliographique de Cailleau, un volume relié en cuir de Roussi, mais en cuir de Russie. La langue n’a nullement besoin de deux expressions parfaitement de même valeur; il faut donc opter.
| Locut. vic. | Il en a davantage que vous ne croyez. | |
| Il a davantage de bonheur que de mérite. | ||
| Voilà l’objet qui me plaît davantage. | ||
| Locut. corr. | Il en a plus que vous ne croyez. | |
| Il a plus de bonheur que de mérite. | ||
| Voilà l’objet qui me plaît le plus. | ||
Davantage s’emploie pour plus, dans certaines phrases où il convient beaucoup mieux. Ainsi dites plutôt: Il parle davantage que il parle plus. Mais si davantage devait être suivi des mots que, ou de, il faudrait mettre plus à sa place.
Davantage ne peut jamais être employé pour le plus.
| Locut. vic. | Ces bijoux ne sont pas d’or. | |
| Il y eut cent hommes de tués. | ||
| Je lui ai écrit le sept de mars. | ||
| Locut. corr. | Ces bijoux ne sont pas en or. | |
| Il y eut cent hommes tués. | ||
| Je lui ai écrit le sept mars. | ||
«On dit bien: Je traverse un pont de fer, quand on veut faire distinguer l’objet dont on parle, des autres objets du même genre. De a ici une signification vague.
«Mais quand on veut arrêter particulièrement l’attention sur la nature de l’objet, sur la matière dont il est composé, c’est en qu’il faut, et non de; en détermine mieux que de, et a plus de précision que ce dernier. Vous ne direz pas: de quoi est cette table, ce bouton, cette statue, etc.? Mais en quoi est cette table? et l’on vous répondra en bois.» (Journal de la lang. franç.)
—«Quand le substantif auquel se rapporte l’adjectif de nombre cardinal est représenté par le pronom en, placé avant le verbe précédent, ou bien encore quand le substantif est sous-entendu, l’adjectif ou le participe qui suit le nombre cardinal doit être précédé de la préposition de: Sur mille habitans, il n’y en a pas un de riche.—Sur cent mille combattans, il y en eut mille de tués, et cinq cents de blessés.—Sur mille, il y en eut cent de tués.
«Mais l’emploi de la préposition de ne doit pas avoir lieu avant l’adjectif ou le participe, lorsque l’adjectif numéral cardinal est suivi du substantif avec lequel il est en rapport. Sur mille combattans, il y eut cent hommes tués. Cent hommes de tués serait une faute.»
«—Voltaire disait le deux de mars, le quatre de mai, et Racine le deux mars, le quatre mai. Sous le rapport de la correction grammaticale la première construction est certainement préférable, puisque deux et quatre sont là pour deuxième, quatrième, et que l’on dit toujours avec la préposition de, le deuxième jour de mai, le quatrième jour de juin. Ensuite les latins disaient avec le génitif primus februarii, secundus aprilis.
«Ainsi la grammaire et l’analogie sont pour le 2 de mars, le 4 de mai; mais si l’on consulte l’usage, qui, en fait de langage, est la règle de l’opinion, on dira le deux mars, le quatre mai. C’est ainsi que s’expriment presque toujours nos bons auteurs, et les personnes qui se piquent de parler purement, et qui évitent toute espèce d’affectation.» (Grammaire des grammaires.)
| Locut. vic. | Cet homme est dans la débine. |
| Locut. corr. | Cet homme est dans l’indigence. |
Débine appartient au patois de Paris, qui l’aura conquis probablement sur l’argot. Il est de si mauvais goût que toute personne qui a un peu d’usage ne s’en sert jamais, et que les dictionnaires les moins difficiles sur le choix des mots qu’ils recueillent, en ont instinctivement fait dédain.
Le principal tort du mot débine est de ne rien signifier de plus que d’autres mots que nous avons déjà, et ce tort-là est infiniment sérieux en grammaire.
| Locut. vic. | Il ne décesse de parler. |
| Locut. corr. | Il ne cesse de parler. |
On remarquera que si ce mot était français, il y aurait un pléonasme dans l’emploi qu’on en fait ordinairement; car décesser, signifiant ne pas cesser, il s’ensuivrait que, dans la phrase d’exemple que nous avons citée, il se trouverait réellement deux négations. La syllabe prépositive dé qui en vaut une est donc tout-à-fait inutile. Il faut la supprimer et dire tout simplement: il ne cesse de parler. Cette dernière locution a certainement autant de force que la première.
Ce verbe est généralement regardé comme un barbarisme. Peut-être y a-t-il un peu trop de sévérité dans cette opinion. Décommander, contraire de commander, nous semble régulièrement formé, et nous ne pensons pas qu’il puisse être remplacé par contremander.
Décommander se trouve déjà dans quelques dictionnaires; ceux de M. Raymond et des quatre professeurs entr’autres. C’est toujours une recommandation.
| Locut. vic. | Je l’ai trouvé dedans, dehors, dessus, dessous mon lit. |
| Locut. corr. | Je l’ai trouvé dans, hors de, sous, sur mon lit. |
Ces quatre mots sont des adverbes qui ne peuvent régir des substantifs, à moins qu’ils ne soient précédés d’une préposition: au dedans de la ville, en dehors de Paris, par dessous la table, de dessus le toit.
Cependant la grammaire autorise l’emploi de ces mots comme prépositions, quand on met ensemble les deux opposés, et que le substantif est placé après le dernier: Il y a des animaux dedans et dessus la terre. (Port-Royal.)
| Locut. vic. | A défaut de parens, j’aurai des amis. |
| Locut. corr. | Au défaut de parens, j’aurai des amis. |
Au défaut est préféré par l’Académie, Laveaux et presque tous les grammairiens. C’est aussi le sentiment de nos meilleurs écrivains.
| Locut. vic. | Je leur en défie. |
| Locut. corr. | Je les en défie. |
On doit dire: Je les en défie, parce que défier est un verbe actif et réclame un régime direct, et qu’ensuite un verbe ne peut jamais avoir deux régimes de même espèce.
| Locut. vic. | En définitif le voilà ruiné. |
| Locut. corr. | En définitive le voilà ruiné. |
La première locution appartient au Palais; la seconde se trouve dans nos bons auteurs, dans le dictionnaire de l’Académie, et dans celui de Féraud, qui, selon la judicieuse remarque de M. Girault-Duvivier (Gramm. des gramm.) est une bonne autorité.
| Locut. vic. | Ce vase est plein de dégobillage. |
| Locut. corr. | Ce vase est plein de dégobillis. |
L’Académie ne reconnaît pas le mot dégobillage, et nous ne croyons pas qu’on le trouve dans aucun autre dictionnaire.
| Prononc. et Orth. vic. | Il y a trois degrés. |
| Prononc. et Orth. corr. | Il y a trois dégrés. |
La prononciation de ce mot est encore incertaine. L’usage général nous paraît vouloir que l’on dise dégré; les grammairiens soutiennent qu’on doit prononcer degré. Mais l’usage général est une loi, et si nous ajoutons à cette considération, que la prononciation de ce mot par deux é fermés, est beaucoup plus agréable à l’oreille, ce qui aura probablement déterminé l’usage en cette circonstance, nous croirons avoir la raison pour nous en disant de prononcer dégré et non degré. Nous ferons aussi remarquer que de tous les mots compris dans le dictionnaire de l’Académie sous la lettrine DEG, et qui sont à peu près au nombre de 60, le mot dégré est le seul auquel on refuse l’accent aigu sur l’é. Pourquoi cette bizarre exception? «Il semble, dit M. Morel, que l’on prenne à tâche de vouloir justifier le reproche que nous font les étrangers, de rendre notre langue sourde, monotone et efféminée par la multiplication de l’e muet.» (Essai sur les voix de la lang fr. chap. 2.)
Plusieurs grammairiens préférant éhonté à déhonté, et probablement un peu embarrassés pour donner la raison de leur préférence, n’ont rien trouvé de mieux pour proscrire déhonté que de dire qu’il n’est pas français. Ces grammairiens nous semblent dans l’erreur. Déhonté est bien français, si du moins pour l’être il suffit qu’il ait l’autorité de bons auteurs. On trouve déhonté dans Amyot (Trad. de Plutarque. Marcus Crassus.): «Je dis que les Parthes estoient eulx-mesmes bien deshontez, etc.» Marmontel a écrit: «Déhonté ne devait-il pas se dire aussi long-temps que honte?» Et le savant et judicieux M. Ch. Pougens (Archéologie française) le met au nombre des mots à restituer au langage moderne.
| Locut. vic. | J’ai déjeûné, dîné, soupé avec un poulet. |
| Locut. corr. | J’ai déjeûné, dîné, soupé d’un poulet. |
On ne peut employer la préposition avec, après l’un de ces verbes, qu’en la faisant suivre d’un nom de personne; déjeûner, dîner, souper avec un ami. Lorsqu’on veut désigner le mets qu’on a mangé, ce nom de mets doit être précédé de la préposition de:
Laveaux aime mieux qu’on dise: J’ai mangé un poulet à déjeûner, à dîner, à souper. Cette opinion mériterait d’être suivie.
| Locut. vic. | Je vous demande excuse, des excuses. |
| Locut. corr. | Je vous fais excuse, des excuses. |
Quand vous demandez à quelqu’un des excuses, ne pourrait-il pas vous dire: Parbleu! cherchez-les vous-même, et vous me les offrirez ensuite.
C’est effectivement une plaisante manière de réparer ses torts auprès de quelqu’un, que de lui demander qu’il se donne la peine de vous formuler les excuses que vous devez lui faire. Voilà cependant ce que l’on exige en demandant des excuses.
| Orth. vic. | Vous n’avez pris que des demies-mesures. |
| Orth. corr. | Vous n’avez pris que des demi-mesures. |
Placé devant un substantif, demi est invariable; mis après il s’accorde avec son substantif: Une heure et demie.
Ne dites pas plus d’à demi mort, plus d’à moitié mort, plus de moitié mort, mais plus qu’à demi mort, plus qu’à moitié mort.
| Locut. vic. | Sa petite fille fait des dents. |
| Locut. corr. | Les dents viennent, percent à sa petite fille. |
Faire des dents est un barbarisme fort ridicule et cependant fort commun.
| Locut. vic. | Voici son déplorable frère. |
| Locut. corr. | Voici son malheureux frère. |
Cet adjectif ne peut s’appliquer qu’aux choses. Nous pensons, comme d’Olivet, que Racine a commis une faute dans ce vers:
Et nous sommes étonné que MM. Girault-Duvivier et Boinvilliers aient été d’avis que cet adjectif pouvait aussi qualifier des personnes. Mais comment pourrait-on dire une personne déplorable? On déplore les malheurs d’une personne, mais on ne déplore pas cette personne. Le Dictionnaire des quatre professeurs dit positivement que déplorer ne se dit que des choses, et il a raison.
Ce mot est, selon M. Charles Nodier (Examen critique des dictionnaires) un barbarisme. «Déraisonner est, ajoute-t-il, un mot heureux parce qu’il exprime vivement le défaut de logique d’un homme qui raisonne mal, comme détoner le défaut d’oreille d’un chanteur qui sort du ton; mais on ne dit pas plus déraison que déton.» Ce mot a cependant été employé par Voltaire, Gresset, Chaulieu, Destouches, Mme de Sévigné, etc. Aussi croyons-nous que nous n’hésiterons jamais à en faire usage lorsqu’il se présentera sous notre plume. Il y aurait, selon nous, une espèce de déraison à le repousser.
| Locut. vic. | Donnez-lui le dernier adieu. |
| Locut. corr. | Donnez-lui le denier à Dieu. |
Chez nos dévots aïeux, un marchand ne concluait jamais une affaire, sans recevoir de son acheteur une petite pièce de monnaie, ordinairement de la valeur d’un denier. Cette pièce se nommait le denier à Dieu, parce qu’elle était, par la pensée des contractans, comme mise en dépôt entre les mains de Dieu, qui, dès cet instant, devenait, pour ainsi dire, le garant du marché. Ainsi, dans la farce de Pathelin, ce rusé avocat donne au drapier un denier, en lui disant hypocritement:
Et plus loin quand Guillemette lui demande comment il a eu son drap, il lui répond:
On voit par là que l’usage du denier à Dieu remonte au moins au commencement du quinzième siècle.
| Locut. vic. | Désagrafez mon manteau. |
| Locut. corr. | Dégrafez mon manteau. |
Nos meilleurs dictionnaires ne donnent que dégrafer.
| Prononc. vic. | C’est mon desir le plus cher. |
| Prononc. corr. | C’est mon désir le plus cher. |
Nous ne savons pourquoi tous nos acteurs s’obstinent à prononcer dsir, lorsque l’Académie et nos meilleurs grammairiens disent positivement de prononcer désir. Cette prononciation vicieuse est aujourd’hui fort à la mode; on l’a même appliquée aux dérivés de désir, comme désirable, désirer et désireux. Ainsi dans ces vers: