CHAPITRE IV.

Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.—De la tmèse54.

[54] On m'excusera d'employer ces termes d'école; ils ont l'avantage, une fois expliqués, d'épargner de grandes circonlocutions.

§ 1er.
SYNCOPE DANS LES NOMS.

Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.

Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer l'art. Ennius et ses contemporains disaient induperator, avispicium, dedecoramentum, indupetrare, extera, supera, qui, sous Auguste, étaient resserrés en imperator, auspicium, dedecus, impetrare, extra, supra. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron, seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus civilisés.

Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs, essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.

Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous avons resserrées à mesure que nous avancions.

C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. Vierge, image, multitude, ordre, etc., dérivent de virginem, imaginem, mutitudinem, ordinem; la forme primitive était virgine, imagine, multitudine, ordene.

—«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat… li virgine croit; de foit conzoit virgine; virgine enfantet, e virgine parmaint!»

(Saint Bernard, p. 531.)

Le livre de Job traduit ces parole: imago coram oculis meis, «une ymagene devant mes oez.» (P. 486.)

—«Li fils si est la imagene del pere.» (Ibid.)

L'amiral Baligant fait un vœu à ses divinités Apollon et Mahomet, de leur élever des statues d'or fin:

Mi damne Deu, je vuz ai mult servit!
Tes ymagenes ferai tutes d'or fin.
(Roland, st. 255.)
Li amirals mult par est riches hom.
De devant sei fait porter sun dragon,
E l'estandart Tarvagan e Mahum,
E un ymagene Apolin le felun.
(Ibid., st. 237.)

«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon, l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.»

APOLIN est abrégé d'Apollinem, comme fontaine, de fontem. Origine ne représente pas origo, mais originem. On disait par syncope orine:

Cil pautonier ki sont de pute orine.
(Rom. de Guillaume d'Orange.)

«Cette canaille de sale origine.»

MULTITUDE est par syncope de multitudine, qui est dans les Rois et dans saint Bernard:

—«E avez grant multitudine de gens e veels de or.»

(Rois, III, 398.)

GUASTINE ou wastine était formé pareillement de vastitudinem.

—«Uns huem mest en la guastine de maon.» (Rois, I, 96.)—«Ki est encontre la wastine al chemin55

(Ibid., 103.)

[55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot désert employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al desert de Ciph.»

ORDENE (ordinem), ordre.

Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier, Hugues s'y refuse net:

Biau sire, fait il, non ferai.
Porquoi? et je le vous dirai:
Sainte ordene de chevalrie
Seroit en vous mal emploiiee,
Car vous estes de male loi
Se n'avez batesme ne foi.
(L'Ordene de chevalerie, v. 81.)

—«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent proprement a trois ordenes de sainte Eglise: une chacune fontaine a un chascun ordene

(Saint Bernard, p. 539.)

ORGENES (d'organa), aujourd'hui orgues:

—«E David sunout une manière de orgenes ki esteient si aturné ke l'om les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (Rois, p. 141.)—«Et David jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en jouait.»


La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le livre des Rois dit partout aneme (animam); la chanson de Roland écrit déjà anme. Roland à l'agonie se recommande à Dieu:

Guaris de mei l'anme de tuz perils…
Mors est Rollans, Deu en a l'anme es cels.
(St. 173.).

ENGELE, dans les Rois et dans saint Bernard:

—«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li engele(P. 543.)—«Jacob vit les engeles montanz et «descendanz.»

(Job, p. 480.)

Dans le Roland, c'est déjà angle:

Ço sent Rollans que la mort li est pres,
Par les oreilles fors se ist la cervel:
De ses pers priet Deu que 's apelt
E poi de lui al angle Gabriel.
(Roland, st. 155.)

«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel.»

Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les débris:

Karles se dort cume hume traveilliet.
Seint Gabriel li ad Deus enveiet,
L'empereur li cumande a guarder:
Li Angles est tute noit a sun chef.
(Ibid., st. 280.)

«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la nuit à son chevet.»

CHAIR ne dérive pas de caro, mais de carnem; d'où vient que dans les plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que carn, karn, charn. L'n reparaît encore aujourd'hui dans charnel, décharner, carnassier.

RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou engarde, pour arrière-garde, avant-garde, se trouvent à chaque page de la chanson de Roland:

(St. 46.)

—«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.»

Qu'en rere guarde trover le poüsum.
(St. 47.)

—«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.»

E ki sera devant mei en l'ansgarde?
(St. 57.)

«—Et qui sera devant moi à l'avant-garde?»

MAIN, par syncope de matin.

On se tromperait de croire que main vient directement de mane, et a précédé matin. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve irrécusable: le livre des Rois, celui de Job, saint Bernard, emploient toujours matin, et non pas main:—«Le matin a vus vendrum, e en vostre merci nus metrum.»

(Rois, I, p. 37.)

La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils avaient pour voisin un prêtre:

Et li prestres en icele eure
Estoit levez par un matin.
Il erent si tres pres voisin…
Dame, fait il, bon jour aiez.
Por qu'estes si matin levee?
—Sire, dist elle, la rousee
Est bone et saine en icest tans…
—Dame, dist il, ce cuit je bien,
Car par matin fait bon lever.
(Le Fabel d'Aloul; Barb., II, 256.)
La dame a son seignor a dit:
Foi que vous devez saint Martin,
Venez vous delez moi gesir.
(Du Chevalier à la robe vermeille, Barb., II, 175.)

Matin est par syncope de matutinè, qu'on trouve dans Pline, Diomède et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment:

En petit d'eure Diex labeure,
Tel rit au main qui le soir pleure;
Et tels est au soir couroucies
Qui au main est joians et lies.
(Estula, Barb., III, p. 67.)
Oiez, seigneur, un bon fabel;
Uns clers le fist por un anel
Que trois dames un main troverent.
(Des trois Dames, Barb., III, p. 66.)

Main subsiste encore dans demain, qui signifie de matin, et dans l'endemain, dont nous avons fait avec deux articles, le lendemain. Le lendemain est aussi ridicule que pourrait être le lapropos. Les anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que l'endemain:

—«De ce pristrent li message jour de respondre à l'endemainà l'endemain manda li dus son grant conseil…»

(Villehardouin, § 15.)
A l'endemain quant il li plout.
(Du Chevalier qui fist sa femme confesse.)
Tant que ce vint a l'endemain
Qui li borjois leva bien main.
(La Bourse pleine de sens.)
L'endemain si compaignon vindrent,
Et lor parlement a li tindrent.
(Une femme pour cent hommes.)
Chascun jor la puet contrister,
Et l'endemain r'est tote saine
Por resuffrir autre tel paine.
(Rutebeuf, De la Dame qui fist trois tours.)

Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot lierre présente le même cas que l'endemain. Du latin hedera, on avait fait hiere, l'hierre, ou, sans h, l'ierre:

Jehans li Galois d'Aubepierre
Nous dist si com la fuelle d'yerre
Se tient fresche, novelle et vert…
(La Bourse pleine de sens, v. 418.)

Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en rendit un autre; et nous disons aujourd'hui le lierre.

De medecina, MEDECINE, et par syncope MECINE:

Apres apris tote mecine
Quanqu'est en erbe et en racine.
(Partonopeus, v. 4585.)
—Suer ce li respont la roïne:
Mes duels ne puet avoir mecine.
(Ibid., v. 4933.)

«Mon deuil ne peut avoir de remède.»

—«Ensi fait maintes foiz la mecine dele soveraine pieteit.»

(Job, p. 489.)

La femme du vilain mire (le Médecin malgré lui) vante les connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien:

Certes il sait plus de mecine
Que ne sot onques Ypocras.
(Barbaz., I, p. 9, v. 155.)

Saint Bernard dit toujours saint ESTEVENE (S. Stephanus).—«Nos avons en saint Estevene l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.»

(P. 542.)

Estevene a fait par syncope Estene, ainsi qu'il est toujours écrit dans la Court de Paradis; d'où la forme Estève.

On aura remarqué, dans la citation qui précède, martre pour martyre. Cette syncope se maintient dans Montmartre (mons Martyrum).

De prosperitas on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope prospreté:

—«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist se il a prosperitez ireit Ramoth de Galaad assegier.»

(Rois, p. 335.)

—«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute prospreté

(Ibid., p. 336.)

Et même prosprement, adverbe, pour prosperement:

—«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad; prosprement i iras, e la cited prendras.»

(Ibid.)

De même VERTÉ (vreté), pour vérité;—FERTÉ (freté) pour fermeté.—MESTIER, de ministerium; comme MOUSTIER, de monasterium.

De l'italien medesino on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui même.

Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme:

En son cuer pense en soi meisme
Miex me venist estre en abisme.
(R. du chast. de Coucy, v. 605.)

—«E il meismes vers Ramatha alad.»

(Rois, p. 76.)

De pessimus, PESME, contraction de pessime:

—«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres pesmes chaigemenz et cis tres horribles enduremenz de cuer!»

(Saint Bernard, p. 562.)

«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et très-horrible endurcissement de cœur!»

Bataille auerum e aduree e pesme.
(Ch. de Roland, st. 239.)

«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.»

Dist Blancandrins: Mult est pesmes Rollans!
(Ibid., st. 29.)

—«Mais si maris fud dur e pesmes e malicius.»

(Rois, p. 96.)

Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage.

Je n'ai rencontré qu'une fois mauvaise contracté en maise. C'est dans le Dit de la borjoise de Narbone:

Or serai je pendus, nen eschaperai ja
Pour maise compaignie que j'ai menee pieça.
(Jubinal, Nouv. rec. de Fabliaux, I, 37.)

Il est bien probable qu'il y avait ici abus.

YDLES. Le livre des Rois n'emploie jamais d'autre mot pour traduire idolum.

—«Si que il aourad neis les ydles as Amorriens.»

(Rois, p. 333.)

«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.»

Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment pour les adjectifs numéraux que nous terminons en ième. Le livre des Rois et la chanson de Roland sont d'accord sur ce point: voici les termes qu'ils emploient: prime ou premer, l'altre, tierce, quarte, quinte, siste, sedme, ou setme, uitme, noesme, disme.

L'amiral Baligant a formé dix bataillons:

La premere est des Jaians de Malperse,
L'altre est de Huns, e la terce de Hungres,
E la quarte est de Baldise la lunge,
E la quinte est de cels de val Penuse,
E la siste est de la gent de Maruse,
E la sedme est de cieus d'Astri monies (sic),
L'oidme est d'Argoilles, et la noef57 de Clarbone,
E la disme est des barbez de fronde.
(Roland, st. 236.)

[56] Remarquez l'élision de l'a sur lui-même, a ajustées.

[57] La neuf, pour la neuvième.

Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces adverbes grandement, loyalement, fortement, qui n'en avaient jadis que deux:

Uns chevaliers avoit, il n'y a mie gramment,
Avecques li sa femme, qu'il amoit loyalment.
Qu'ele acorda du tout a faire son talent.
(Le Dit des Anelets, Jubinal, Nouv. rec. de Fabliaux, I.)

A faire son talent, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le sens primitif de talento.

§ II.
SYNCOPE DANS LES VERBES.

INFINITIFS.—L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble et d'en comprendre la suite d'un coup d'œil.

Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas venue et n'en viendra jamais à bout.

Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers le brouillard des âges, un œil attentif en saisit encore les principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.

Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage, un droit d'admission. Audire fit ouïr; separare, sevrer; movere, mouvoir; amare, aimer; plangere, dolere, plaindre et se douloir; parolare, parler; rotolare, rouler58; ingenerare, engendrer, etc. Mourir n'a que deux syllabes, comme en latin; mais d'abord mori, à titre de verbe déponent, peut être mis dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement moriri, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.

[58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il roula jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, sœur de Charlemagne, lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il rotolava, e in franzoso è a dire rotolare, roorlare… Io voglio per rimemoranza che l' habbia nome Roorlando.» (I Reali di Franza, liv. VI, c. 55.)

«La première fois que je le vis, je le vis qui rotolait, et le mot italien rotolar, c'est en français rouler… Je veux qu'en commémoration il s'appelle Roulant

C'est donc Roulant, et non Roland, qu'il faudrait dire. Tout le moyen, âge a prononcé Rouland, conformément à la valeur de l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la moderne, Roulant:

De Roulant u de Oliver
Orrium mult plus volenters
Ke ne frium, si cum jo quit,
La passiun de Jesus Christ.
(Chans. de Roland, p. 208.)

«Nous sommes, dit le bon trouvère, si feinz (si feignants), que nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de Rouland, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de Jésus-Christ.»

C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a qu'une: re59. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage, et tous nos infinitifs auraient été faits comme lire, mettre, courre, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la syncope, mais non moins exigeante.

[59] L'allemand n'en a qu'une non plus, en.

Enlevez la syllabe du milieu d'amare, inflare, probare: ce qui reste ne peut s'articuler amre, enflre, prouvre. On a retourné la position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'e final, et, par la métamorphose habituelle de l'a en e, on a eu aimer, enfler, prouver.

Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en re: boire, clore, lire, faire, croire, feindre, etc.

Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple, ardere avait fait ardre ou arder. Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait indifféremment l'un et l'autre:

—«E li reis tut fist ardre defors Jerusalem el val de Cedron, e en Betel la puldre porter.» (Rois, 426.)

—«… E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist ardeir

(P. 427.)

Il n'est peut-être pas inutile d'observer que ardre se trouve ici dans le corps d'une phrase, et ardeir à la fin. Le premier fait mieux couler le discours, le second l'arrête plus net.


Quant aux terminaisons en ir et en oir, quel principe en décidait l'emploi plutôt que celui de er? Il y en avait un certainement. On se réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares, c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.

A se traduisait généralement par e:—Amare, aimer;—laudare, louer.

E, par i:—Implere, emplir;—fallere, faillir;—jacere, gésir;—quærere, querir;—legere, lire;—dire, fleurir, etc.

Ou bien par oi:—sapere, savoir;—cadere, chaoir;—sedere, seoir;—vedere, veoir;—recevoir, mouvoir.

L'i long de l'infinitif latin demeurait i en français. Salire, mentiri, sentire, audire, ferire, etc.; saillir, mentir, sentir, ouir, férir, venir.

Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi précisément contraire, hors des verbes, l'i latin se change en e français: mihi, sibi, tibi, me, te, se;—si dubitatif, se;—nisi, nes;—ubi, ove (première forme de );—illic, illec;—in, en;—inter, entre, etc.; d'où l'on peut tirer une indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots formés à une bonne époque, in, inter, sont toujours traduits en, entre: engager, enhardir, emmancher, engendrer, entretenir, entreprendre, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du moins en conservaient la tradition; mais inventer, introduire, inspirer, instruire, imprimer, interdire, intervenir, intéresser, etc., portent le cachet moderne.

Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.


IMPARFAITS.—La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive, calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison bam, bas, bat: j'ameveis, tu ameveis, il ameveit. Saint Bernard, le Commentaire sur Job, n'en connaissent pas d'autre.

—«En ceste terre habondaveit et si sorhabondeveit.» (Saint Bernard, p. 553.) Abundabat et superabundabat.

—«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le peires k'il a nule creature n'en espargneveit?» (Ibid., 523.)—«Et que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait nulle créature?»

—«Et s'il donkes ne veskivet jai mie selonc la char.»—Et s'il ne vivait (véquivait, vivebat) déjà plus selon la chair.» (Ibid., p. 554.)

—«… Et la chambriere ki portiere eret et le frument purgievet, dormit.» (Job, p. 444.) Et purgabat frumentum.

Remarquez eret, erat; preuve que la forme ert était dès lors une forme syncopée.

—«Dunkes li sainz hom proievet ke li jors perisset.» Priait que le jour pérît. (Ibid., 445.)

—«Et por offrir les sacrefices soi levevet main.» (Ibid. 492.)

Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme complète, qui ne se rencontre pas dans le livre des Rois. Celui-ci écrit partout se giseit, se dormeit, dans la forme moderne; est-ce à dire que le livre des Rois soit d'une rédaction postérieure à celle des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le v euphonique, l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la forme contracte. Effectivement, levevait, avevait, poursuivevait, choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les contracta promptement en avait, levait, poursuivait. Mais il est précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.


PRÉTÉRITS.—Nos pères écrivaient avec une s la troisième personne du singulier du parfait de l'indicatif: il dist, il fist. Cette s témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: il disit, il fesit.

Au XVIe siècle, cette s fut réservée comme caractéristique à l'imparfait du subjonctif: je voudrais qu'il aimast, fist, dist. Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait du subjonctif présent par l'accent circonflexe.


FUTURS.—Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du futur latin ero. On ajustait cette terminaison française erai, sans s'inquiéter si l'infinitif était en er, comme aimer, ou en re, comme mettre; tous deux faisaient j'aimerai, je metterai.

ESTRE, j'esserai; AVOIR, j'averai, puis, par syncope, j'aurai ou j'arai; RECEVOIR, je receverai, par syncope recevrai; APPERCEVOIR, j'apperceverai, j'appercevrai; VALOIR, je vauderai, vaudrai; AIMER, j'aimerai; LOUER, je louerai, ou je lourai, pour la facilité de la versification.

Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir déjà noyé tout à l'heure:

Tant t'averai hui apporté!…
(Des trois Bossus.)

[60] Au diable vivant.

Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il, brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent témoignage au roi de la science du faux médecin:

Moult a grand chose a vous garir,
Je n'en poroie a chief venir.
Le plus malade en eslirai
Et en cel feu le meterai;
Si l'arderai en icel feu,
Et tuit li autre en aront preu61,
Car cil qui la poudre bevront
Tout maintenant gari seront.
(Du Vilain Mire.)

[61] Profit.

Le poëte aurait pu dire beveront, comme il a dit metterai.—Ailleurs, je la garrai, pour je la garirai.

Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille littérature, le fabliau d'Aubérée. On jugera si ma prédilection est mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.

Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux, brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit de calmer les soupçons du borgois. Aubérée se place sur le chemin de cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente sous:

Elle s'escrie a haute voix!
«—Trente sols! la veraie croix!
Trente sols! dolente chaitive;
Trente sols! lasse! que ferai?
Trente sols! et où les prendrai?
Diex! je suis trop malhéureuse!
Trente sols! lasse! dolereuse!
Or m'est il trop mésavenu!
Estes-vous62 le borgois venu;
Dame Aubérée veu l'a,
Si crie encor et ça et la:
Trente sols! lasse! trente sols!
Or viendra Çaiens le prevoz,
Si prendera ce pou que j'ai.
C'est le songe que je songeai!

[62] Voici.

Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière?

Il gerra, il parra, je lairai, nous emmenrons, pour il gésira, il paraîtra, je laisserai, nous emmenerons, etc.

Ja ne gerra mais delez moi
Li vilains qui tel hernois porte.
(Du Vilain à la C. N., Barb., II, 129.)

«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.»

Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan:

Dist saint Pierre: Qui li dira?
Ja pour vingt ames n'y parra.
(De S. Pierre et du Jongleor.)
Que donras tu a mon seignor,
Se je te faz estre deslivres?
—Sire, je li donrai vingt livres.
(De Constant Duhamel.)

Dans le Chevalier qui fist sa femme confesse (le Mari confesseur, de la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:

Se vos dras noirs me presterez,
Ains mienuit toz les raurez,
Et vos grans bottes chaucerai,
Et je ma robe vous lerrai.
Ceens avez mon palefroi,
Le moine tout li otria.

[63] Avec moi. Prononcez l'i comme j: meneraije o moi.

§ III
CONTRACTIONS MALGRÉ UNE CONSONNE INTERMÉDIAIRE.

Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulière, par laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que séparées par une consonne. Je trouve cette fusion pratiquée principalement sur des monosyllabes: Jes, tes, nes, des, pour je les, te les, ne les, de les.

Dans Gombers et les deux clercs, dont la Fontaine, après Boccace, a fait le Berceau, dame Guile dit à celui qu'elle croit son mari:

Levez tost sus, car il me semble
Que nos clers sont meslé ensemble.
Je ne sai qu'il ont a partir.
—Dame, jes irai despartir.

«Je les irai séparer.»

Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudières: