Garde ces ames, sor tes iex,
Car je tes creveroie andex.
(De S. Pierre et du Jongleor.)

«Je te les crèverais tous deux.»

Les chefs de l'armée païenne crient à leurs soldats: Gardez que les Français ne se retirent vivants! Félon soit qui ne les va envahir!

Tut par seit fel ki n'es vat envaïr.
(Roland, st. 151.)

Les païens font retraite du côté de l'Espagne. Roland ayant perdu Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, n'es ad dunc encalcez. Il demande à l'archevêque Turpin la permission d'aller, avant tout, reconnaître et chercher les cadavres des Français. Il faut savoir que Turpin est lui-même grièvement blessé, étendu à terre devant Roland, qui, pour le panser, lui a déchiré sa blaude ou son bliaut. Le passage est noble et touchant; on me saura gré de ne point l'abréger:

Si li tolist le blanc obert leger,
Et sun bliaut li a tut detrenchet,
En ses granz plaies les pans li ad butet,
Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit,
Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet.
Mult dulcement li at Rollans preiet:
«E, gentilz hom, car me dunez cunget.
Nos cumpaignuns que evumes tant chers
Or sunt il morz; n'es i devums laiser.
Jo es voell aler e querre e entercer
De devant vos juster e enrenger.
—Dist l'arcevesque: Alez, e repairez.
(Roland, st. 159.)

«Si lui ôta le blanc haubert léger, et lui détrancha toute sa blaude, et lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrassé contre sa poitrine, et puis l'a couché tout doux sur l'herbe verte. Roland lui a fait bien doucement cette prière: Hé, gentilhomme, car me donnez congé. Nos compagnons que nous eûmes si chers, or sont-ils morts. Nous ne devons pas les laisser là. Je les veux aller chercher et reconnaître, avant de vous ajuster et arranger.—Allez, dit l'archevêque, et revenez.»

Cela est plein d'émotion, de grandeur et de simplicité. Le beau antique ne va pas plus loin, ce me semble.

On dist que c'est aumosne des povres hosteler.
(Le Dit du Buef, Jubinal, Nouv. recueil.)

«On dit que c'est faire l'aumône que de loger les pauvres.» De les pauvres hosteler.

S'es attendons, tuit somes morz ou pris.
(Garin, II, p. 124.)

«Si nous les attendons.»

Dans tous ces exemples, on voit la même voyelle, deux e, se resserrer en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction opérée sur deux voyelles différentes, l'i et l'e. Ki 's, si 's, qui les, si les:

Cent mile humes i plurent ki 's esgardent.
(Roland, st. 283.)

«Qui les regardent.»

Charlemagne ordonne à son voyer Basbrun de pendre toute la famille du traître Ganelon:

Va, si 's pent tuz al arbre de mal fust.
(Roland, st. 290.)

«Va, et si les pends tous à l'arbre de bois maudit.»

Se, le, même suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une espèce d'élision ou plutôt de contraction, et ne sont plus représentés que par s', l'.

Roland à l'agonie, couché sous un pin, se souvient de ses victoires, de douce France (et dulces moriens reminiscitur Argos), des hommes de sa famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit:

De plusurs choses a remembrer li prist:
De tantes terres cume li bers cunquist,
De dulce France, des humes de son lign,
De Carlemagne sun seignor, ki l' nurrit.
(Roland, st. 173.)

Ganelon condamné à mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manière de champ clos, sur la place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, où vont s'asseoir ceux qui se doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne:

Puis fait porter quatre bancs en la place.
La vunt sedeir cil ki s' deivent cumbatre.
(Ibid., st. 281.)

Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences réservées à la poésie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles à reconnaître, parce que la mesure n'est plus là pour les constater quand l'orthographe omet de les peindre. Quand je lis dans le livre des Rois (P. 411):—«Pur ço fais ta ureisun a Deu;»—je ne doute pas qu'il ne faille prononcer fais t' ureisun. Au surplus, les copistes ont figuré ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppléer aux incertitudes de l'écriture.

—«Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne l' volt pas oir.»

(Rois, p. 363.)

«Naaman voulait forcer Élysée à recevoir ses présents, mais le saint homme ne le voulut ouïr.»

—«E nostre sires s'en curechad (courrouça) vers Ozam, si l' ferid e il chait morz en la place.»

(Rois, p. 140.)

—«… Ço est encuntre lur ydles e lur fals deus, ki 's metterunt a plur e a plainte.»

(Rois, p. 139.)

«C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront à pleur et à plainte.»

—«E jo 's destruirai e tut depecerai… jo 's osterai si cume la puldre de la tere…»

(Rois, p. 209.)

«Et je les destruirai et tout dépécerai… je les ôterai comme la poudre du sol…»

Saint Bernard compare les hommes attachés aux biens d'ici-bas à des hommes qui se noient, et s'accrochent à ceux qui les voudraient sauver:

—«Tu varoyes k'il ceos tiennent k 'es tienent…»

(P. 523.)

«Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.»

§ IV.
DE L'APOCOPE.

Outre la syncope, on a beaucoup usé de ce que les grammairiens appellent apocope: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot entier.

Exemples: Mi pour milieu: parmi; emmi (en mi.)

VIS, pour visage; d'où il nous reste vis-à-vis, c'est visage à visage. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon respect vis-à-vis de lui; il a de grandes bontés vis-à-vis de moi. Vis-à-vis ne peut être synonyme de par rapport à ou à l'égard de.

FONT, pour fontaine, comme mont, pour montagne: font Evrault (fons Ebraldi), les Fonts baptismaux; la Font, la Chaude font, noms propres. Fontaine a existé dans notre langue avant font. La forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le livre des Rois et dans saint Bernard:

—«El chief est li fontaine de la divine pitiet ke ne puet estre espuisie.»

(Saint Bernard, p. 562.)

—«Jonathas e Achimas esturent deled la fontaine Roell.»

(Rois, II, p. 183.)

—«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied sur une fontaine ki lores esteit en Jesrael.»

(Rois, I, p. 112.)

—«Eve de funtaine i aparut… ei la levad de funz e de baptisterie.»

(Rois, II, p. 207.)

Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue.

PROU, PREU, abréviation de profit ou proufit.

Oïl voir, sire, pour vostre preu i viens.
(Garin, t. I, p. 153.)

Plus tard, prou est devenu adverbe signifiant beaucoup; l'idée d'abondance se lie naturellement à celle de profit.

Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure.
J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture.
(Molière, l'Etourdi.)

Ni peu ni prou.

Qu'ils ne se mangeroient leurs petits peu ni prou.
(La Fontaine.)

NOS, VOS, au singulier, pour nostre, vostre.

Or repairons a no maison.
(Coucy, v. 3113.)

«Retournons chez nous.»

Et chascuns soir en vos bosquet,
Assez pres du petit huisset,
Le gaiterez songneusement.
(Ibid., v. 4228.)

«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le guetterez soigneusement.»—C'est le conseil donné à Fayel par son espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.

On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, vostre ou vos.

Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:

Car vo grant sens et vo biautez,
Vostre maniere, vo nobletez,
Font que je suis vos vrais amis.
(Coucy, v. 200.)

Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours. Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, vos, nos, pour vostre, nostre; et réciproquement, nostre, vostre, pour nos, vos. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un vers estropié sur le papier, par exemple:

Vos estes proz et vostre saveir est grant.
(Roland, st. 256.)

Il faut lire et vos saveir.

RU pour ruisseau.

Et le sang a grant ru couler.
(De Flourence de Rome.)

D'où les noms Grand-ru, Duru, ou Val-ru, Vauru.

L'un est monsieur du Ru, l'autre, monsieur de l'Orme.
(Boursault, les Mots à la mode.)

LIN, pour linage (lignage); CIT, pour cité. Rien de plus fréquent:

France dame seit enoree,
Qui si bel maine son engin,
Que son fils ne seit de put lin.
(Partonopeus, v. 310.)

«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit pas de vilain lignage.»

Femme li donnent de haut lin;
Lor sires fu dusqu'en la fin.
(Ibid., st. 390.)
Li cuens Fromons les troi contes a pris:
S'es fait porter a Bordelle la cit.
(Garin, II, p. 175.)

«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.»

Il s'en est fui d'Orliens, la noble cit.
(Garin, t. II, p. 129.)

Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, emploie cité:

Ne tornerai s'aurai la cité pris…
En la cité furent li ostel prins…
(Garin, II, p. 128 et 136.)

SUM, SOM, SON.—Le sommet, le haut:

En sum la tur est montée Bramidone.
(Roland.)

«Au sommet de la tour est montée Bramidone.»

Porquant si l'a il tant hasté
Qu'en som le tertre l'a mené.
(Partonopeus, v. 691.)

«Au sommet du tertre.»

Le nom propre Granson signifie grand sommet.

Il ne faut pas croire que sommet soit d'une formation postérieure, car il est dans le livre des Rois:

«La guaite ki esteit al sumet de la porte vid venir Achimas.»

(Rois, p. 188.)

Et dans la chanson de Roland:

Desu lui met s'espee, e l'olifan en sumet64.
(Roland, st. 171.)

[64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: l'olif' en sumet.

«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.»


Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression de la finale en e muet dans les temps des verbes, mais seulement au singulier.

Je cuis, j'aim, je demant, je commant, je lais, je cons, je main; pour je cuide, aime, demande, commande, laisse, conte, mène:

D'un vilain vous cons qui prist fame.
(Barbazan, III, p. 128.)

Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:

Mais pour Dieu, prenge vous pitie
De moi qui vous aim loiaument
Et sui tout vos entierement.
(Coucy, v. 532.)
Il m'a mandé que je lui main
Lui et sa femme hui ou demain…
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Si li dist debonairement:
Dame, à dame Dieu vous commant.
(De Constant Duhamel.)

Que je lui mène.—Je vous recommande au Seigneur Dieu, Domino Deo.

On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière. L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi je ne crains pas de le citer au long:

Faux, desleaus, deu65 anemis,
Ou avez vous vostre asne mis,
Dist l'evesque? Mout avez fait
A sainte Eglise grant meffait;
Onques mais nuns66 si grant n'oi,
Qui avez vostre asne enfoi
La ou on met gent crestienne!
Par Marie l'Egyptienne!
S'il puet estre chose provee
Ne par la bone gent trovée,
Je vos ferai mettre en prison,
Qu'onques n'oi teil mesprison:
Dist li prestres: Biax tres dolz sire,
Toute parole se lait dire;
Mais je demant jor de conseil,
Qu'il est droit que je me conseil67.

[65] Dev, pour desvé, insensé.

[66] Nullum.

[67] Se conseiller, se conseiller à quelqu'un, était encore d'usage vers la fin du XVIe siècle.—«Comment Panurge se conseille à Her Trippa.»—«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour savoir s'il doit se marier.»

«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel outrage!»

Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.»

Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit:

Mes asnes at lonc tans vescu,
Mout avoie en li boen escu;
Il m'at servi et volentiers
Moult loiaument XX ans entiers.
Se je ne soie de Dieu assous,
Chascun an gaaignait XX sols,
Tant qu'il ot espargnie XX livres;
Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres
Les vos baille en son testament.
—Et dist l'evesques: Diex l'ament68,
Et si li pardoint ses meffais
Et tous les peschies qu'il a fais!…

[68] Que Dieu l'amende.

Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante. Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, li asnes remest crestiens, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que, moyennant un supplément, il eût été canonisé.

Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?


Deux syllabes consécutives commençant par un v produisent l'effet désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie conduisit à retrancher la seconde syllabe d'avez, savez, dans ces formes avez vous, savez vous, qui devenaient ainsi plus rapides et plus coulantes: a'vous, sa'vous.

Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans l'écriture, cela n'importe.

Dans la Bourse plein de sens, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et ne peut se tenir de lui en faire des reproches:

Biau sire, a moult grant deshonor!
Usez vostre vie lez moi.
N'avez vous honte?—Dame, de quoi?
(Barbaz., I, p. 62.)

Le dernier vers se doit lire: n'a'vous honte.

Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées, en offrent cent exemples:

Pourquoy av' ous espousé l'estrangere?
(Le Miroir de l'ame pecheresse, p. 35.)
Mais qu'av' ous fait, voyant ma repentance?
(Ibid., p. 37.)

Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans scrupule:

Av' ous souffert que je fusse huée,
Montrée au doigt, ou battue ou tuée?
M'avez vous mise en prison tres obscure,
Ou bannie sans avoir de moy cure?
M'av' ous osté vos dons et vos joyaux,
Pour me punir de mes tours desloyaux?
(Ibid., p. 42.)

Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de toute nature, Théodore de Bèze dit expressément:

—«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions, a'vous, pour avez vous; sa'vous, pour savez vous. Mais aga pour regarde, agardez pour regardez, sont des formes abandonnées à la populace de Paris.»

(De Ling. fr. recta pron., p. 84.)

A'vous et sa'vous sont aujourd'hui descendus au niveau d'aga et agardez. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple, après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III.

§ V.
ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE.

C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin ressemble au masculin. Grand est aujourd'hui le plus connu ou même le seul connu, à cause des locutions conservées grand messe, grand route, j'ai grand faim, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'e muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet e ne leur a jamais appartenu.

M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité.

Les adjectifs latins en is, comme grandis, fortis, viridis, n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs dérivés français observent la même condition.

TALIS, QUALIS; tel, quel:

Ne sai quel chose traïnoient.
(Dolopathos, p. 257.)

VIRIDIS, vert:

Son escuier lui apareille
Une robe vert qu'il avoit.
(Du Chevalier à la robe vermeille.)

VIRGINALIS, virginal:

Sainte Marie, roïne virginal,
Garissez moi mon cors et mon cheval.
(Agolant, v. 337, Bekker.)

REGALIS, royal:

Une vierge royaulx digne et purifiie.
(Les quatre fils Aymon, v. 749, Bekker.)

De là, cette expression lettres royaux, conservée au palais:

J'obtiens lettres royaux et je m'inscris en faux.
(Les Plaideurs.)

FORTIS, fort:

A tant li a on aportees
Armes molt beles et molt chieres,
Qui fors estoient et legieres.
(La Violette, p. 88.)
Les cauces maintenant li lacent;
A fors corroies li attachent.
(Ibidem.)

—«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus fors qui soient el pais.»

(Villehardouin, p. 99.)

GRANDIS, grand:

Moult y ot grant noise et grant presse.
(De Constant Duhamel.)

Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux conditions: 1o que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son droit et rentrait dans la classe commune:

Or fu au lit grande la noise
De la dame et de son mari.
(Le Fabel d'Aloul.)

2o Que l'adjectif précédât le substantif:

—«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (ad caulas ovium) ki sur son chemin esteint: truvad i une cave grande, u il entrad pur sei aiser.»

(Rois, p. 93.)

La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en ens, veniens, moriens, vivens, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour les trois genres:

Ma peine veuil mettre et ma cure
En raconter une aventure
De sire Constant Duhamel.
Or en escoutez le fabel
Et de dame Ysabiaus sa fame,
Qui moult estoit courtoise dame,
Et preus et sage et avenant;
El pais n'avoit si vaillant
Por esgarder et por veoir.
(De Constant Duhamel.)

Preus, avenant, vaillant, invariables à cause de prudens, adveniens, valens.

L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:—«Biele fille, or soiiez sage et courtoise. Vous avez un home pris, avoec lequel vous vous en alez, qui est auques (aliquantum) sauvages… Por Diu, gardez que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne changeans de vostre talent… Si soiiez simple, douche, débonnaire et souffrans, tant come vostre mari voudra.»

(Villehard., p. 189.)

Courtois varie, mais changeant et souffrant sont invariables.

Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni par apocope ni par élision, quoique nous écrivions grand'messe avec une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.—«L'e muet de grande s'élide quelquefois: on dit et on écrit grand'mère, grand'tante, etc.»—Qui parle ainsi? L'oracle de la science, l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, ouvrage mis par l'Université au nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française comme indispensable à ses travaux.» Cela ressemble à une épigramme contre l'Académie.

L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été de l'y laisser.

Voici le texte de Bèze:—«Observandum est autem particulariter fœminium adjectivum grande, in quo e consuevit etiam ante confortantes elidi, ut une grand' besogne, une grand' chose, une grand' femme.

(De ling. fr. rect. pron., p. 83.)

A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit.