Le crépuscule jetait ses dernières lueurs lorsque Kitty entra dans la chambre de Mme Ellison, et se laissa choir en silence sur la première chaise venue.
—Le colonel a rencontré un ami à l’hôtel, ce qui lui a fait oublier l’expédition, dit Fanny; il n’y a qu’une demi-heure qu’il est rentré. Mais c’est tout aussi bien. Je suis sûre que vous vous êtes parfaitement amusés. Où est M. Arbuton?
Kitty éclata en sanglots.
—Quoi? est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose? s’écria Mme Ellison en se précipitant vers elle.
—A lui? non! Qu’est-ce qui aurait pu lui arriver? demanda Kitty d’un ton piqué.
—Eh bien, alors, vous serait-il arrivé quelque chose, à vous?
—Je ne sais si cela peut s’appeler ainsi, mais je suppose que vous serez satisfaite maintenant, Fanny. Il m’a demandée en mariage.
Kitty prononça ces derniers mots avec une certaine violence, comme si, puisque la chose devait se dire, elle eût désiré s’en débarrasser au plus vite.
—Oh! ma chère! s’écria Mme Ellison, sans y mettre rien de ce sentiment de satisfaction qu’on devait attendre chez une entremetteuse de mariages qui voit ses plans réussir.
Tant qu’il s’était agi d’un mariage dans la portée abstraite du mot, elle n’avait pas cessé d’y travailler.
Mais, du moment qu’il s’agissait particulièrement de l’union de Kitty avec ce M. Arbuton qui, en réalité, leur était presque inconnu, et pour qui, au fond de son cœur, sa sympathie ne dépassait pas ce qu’elle savait de lui, c’était une autre affaire.
Mme Ellison était effrayée de son triomphe, et elle se prit à songer qu’un échec aurait été plus facile à subir.
Est-ce que les deux jeunes gens se convenaient aucunement?
Aurait-elle consenti à voir sa pauvre Kitty enchaînée pour la vie à cet égoïste impassible, dont le mérite même inspirait de l’éloignement, dont la modestie même semblait vous rabaisser et vous humilier?
Mme Ellison ne pouvait se poser la question avec modération ni dans un sens ni dans l’autre; elle était maintenant injuste envers Arbuton sans aucun doute.
—Avez-vous accepté? murmura-t-elle tout doucement.
—Accepté? répéta Kitty; non!
—Oh! ma chère! soupira de nouveau Mme Ellison, en se disant que ceci n’était guère préférable, et n’osant pas s’aventurer plus loin dans ses interrogations.
—Je suis dans une perplexité extrême, dit Kitty, après avoir attendu une question qui ne venait pas. J’ai besoin que vous m’aidiez à réfléchir.
—Avec plaisir, ma chérie. Mais je ne sais pas de quelle utilité je puis être pour vous. Je commence à m’apercevoir que je ne suis pas très forte sur la réflexion.
Kitty, qui désirait principalement voir la situation se dessiner plus distinctement devant elle, ne fit aucune attention à cet aveu, et se mit à raconter tout ce qui s’était passé.
Le crépuscule lui prêtait sa pénombre; et dans cette obscurité favorable, elle eut le courage de bien représenter tous les faits, même avec leur côté plaisant.
—C’était bien solennel, comme vous devez vous l’imaginer; et j’étais effrayée, dit-elle; mais je me suis efforcée de ne pas me laisser surprendre, en disant oui, simplement parce que c’était ce qu’il y avait de plus facile à faire. Je lui ai dit que je ne savais pas,—et c’était vrai; que j’avais à y songer,—et c’était encore vrai. Il n’a pas été bien généreux, et m’a dit qu’il s’était figuré que j’avais déjà eu le temps d’y réfléchir. Il ne paraissait pas bien comprendre—ou bien je n’ai pas su m’expliquer—quelles avaient été mes impressions jusque-là.
—Il pourrait certainement dire que vous l’avez encouragé, remarqua Mme Ellison toute pensive.
—Encouragé, Fanny! Comment pouvez-vous m’accuser d’une pareille indélicatesse?
—Il n’y a pas d’indélicatesse en cela. Les hommes ont besoin d’être encouragés; sinon, ils n’auraient jamais la hardiesse nécessaire. Ils sont naturellement si timides.
—Je ne pense pas que M. Arbuton soit si timide. Il paraissait croire qu’il n’avait qu’à demander pour la forme, et que de mon côté je n’avais rien à objecter. Qu’a-t-il jamais fait pour moi? Ne m’a-t-il pas, au contraire, été souvent fort désagréable? Il n’aurait pas dû parler immédiatement après ce qu’il venait d’entendre. C’était si mal à lui. Et puis, comment peut-il ignorer que les jeunes filles ne peuvent pas être là-dessus aussi certaines d’elles-mêmes que les hommes, ou, si elles le sont, ne peuvent pas le savoir juste au moment où on le leur demande.
—En effet, interrompit Mme Ellison, les jeunes filles sont comme cela. Je pense sincèrement que la plupart d’entre elles—quand elles sont jeunes comme vous, Kitty—ne pensent jamais au mariage comme la conséquence finale de leurs petites trames amoureuses. Tout ce qu’elles ambitionnent, c’est que les attentions galantes et le roman se continuent indéfiniment, et n’amènent rien de plus sérieux. Et l’on ne devrait pas les en blâmer, quoiqu’on le fasse souvent.
—Certainement, dit vivement Kitty, c’est cela; c’est ce que j’étais à me dire. Voilà la raison pour laquelle une jeune fille doit avoir du temps pour se décider. Je suppose qu’on vous en a donné, à vous.
—Oui, deux minutes. Le pauvre Dick retournait à son régiment, et se tenait là, debout, sa montre à la main. Je dis non d’abord, et puis je le rappelai, pour me reprendre. Mais, Kitty, si le roman s’était terminé sans qu’il vous eût rien déclaré, vous n’auriez pas aimé cela non plus, dites.
—Non, avoua Kitty en tremblant; je crois que non.
—Eh bien, alors, voyez-vous, c’est un grand point en sa faveur. Quel délai avez-vous demandé, ou vous a-t-il accordé?
—J’ai promis de lui donner une réponse avant notre départ de Québec, répondit Kitty avec un profond soupir.
—Est-ce que vous n’êtes pas déjà décidée?
—Je ne sais. Voilà ce que vous devez m’aider à trouver.
Mme Ellison fut quelque temps sans parler.
—Eh bien, dit-elle enfin, je suppose qu’il va falloir remonter jusqu’au commencement.
—En effet, soupira Kitty.
—Vous avez senti d’abord un certain attrait pour lui, la première fois que vous l’avez vu, n’est-ce pas? demanda Mme Ellison avec insinuation, tout en s’efforçant d’être systématique et suivie, par un effort mental dont nous ne pouvons donner une idée.
—Oui, répondit Kitty.
Puis elle ajouta plus bas:
—Mais je ne puis m’expliquer quelle sorte d’attrait. Je l’admirais, je suppose, pour sa beauté, son élégance, et pour l’exquise distinction de ses manières.
—Continuez, fit Mme Ellison. Et quand vous l’avez mieux connu?
—Mais nous avons déjà parlé de cela, Fanny.
—C’est vrai, mais nous ne devons rien omettre, reprit Mme Ellison sur un ton d’exactitude judiciaire qui fit sourire Kitty.
Mais celle-ci reprit son sérieux bien vite.
—Plus tard, reprit-elle, je ne puis dire s’il me plaisait ou non, ni même s’il cherchait à me plaire. M’est avis qu’il agissait d’une façon assez étrange pour un homme... épris. Je me sentais troublée et mal à l’aise avec lui. Il paraissait toujours se rendre aimable par pure condescendance.
—C’était peut-être un simple effet de votre imagination, Kitty.
—Peut-être; mais je n’en étais pas moins troublée.
—Et depuis?
—Depuis—c’est-à-dire après notre excursion à l’endroit où Montgomery fut tué—il m’a paru complètement changé. Il s’efforçait d’être agréable, et semblait faire tout en son pouvoir pour se faire aimer. Je ne puis m’expliquer cela. Il était rempli d’attentions pour moi, et se conduisait à mon égard—sans s’en douter probablement—comme s’il eût eu des droits sur ma personne. Cependant c’est peut-être là encore un effet de mon imagination. Il est bien difficile d’analyser ce qui s’est passé entre nous pendant ces deux dernières semaines.
Kitty se tut, et Mme Ellison resta quelque temps silencieuse, puis tout à coup:
—Quand il agissait comme s’il avait eu des droits sur vous, demanda-t-elle, est-ce que cela vous était désagréable?
—Je ne saurais dire. Il y avait là un peu de prétention de sa part. Je ne sais pas pourquoi il agissait ainsi.
—Avez-vous du respect pour lui?
—Mais, Fanny, je vous ai toujours dit que je respectais en lui bien des choses.
Mme Ellison avait les faits devant elle; il s’agissait d’en faire l’addition, et d’en tirer une conclusion. Elle se redressa sur son siège, et se mit à examiner sa tâche.
—Eh bien, Kitty, dit-elle, je vais vous dire: je ne sais vraiment que penser, mais je puis vous affirmer ceci: s’il vous a plu d’abord, et déplu ensuite, et qu’il soit devenu plus agréable subséquemment, et que sa manie d’agir comme s’il eût eu des droits sur vous ne vous a point choquée, et si vous le respectez, sans cependant le trouver charmant....
—Mais il l’est, charmant, à sa façon. Il l’a été dès le commencement. Dans un roman, ses manières froides, dédaigneuses, protectrices auraient été tout ce qu’il y a de plus attrayant.
—Alors pourquoi ne l’avez-vous pas accepté?
—Pourquoi? répondit Kitty entre le rire et les pleurs: c’est que nous ne faisons pas un roman, et je ne sais pas si je l’aime ou non.
—Mais pensez-vous que vous pourriez l’aimer?
—Je n’en sais rien. Sa demande a réveillé en moi tous les doutes que j’avais à son sujet, et m’a fait oublier les deux dernières semaines. Je ne sais pas si je l’aime. Si je l’aimais, est-ce que je n’aurais pas plus de confiance en lui?
—Eh bien, que vous ayez de l’amour ou non, je vais vous dire ce que vous êtes, Kitty, s’écria Mme Ellison, agacée par cette indécision, et soulagée de ce que l’alternative, quelle qu’elle fût, était remise d’un jour ou deux.
—Quoi?
—Vous êtes....
Mais à ce moment psychologique le colonel entra dans la chambre en flânant, et Kitty s’esquiva.
—Richard, dit gravement Mme Ellison et sur ce ton de reproche accusateur qui lui était ordinaire, vous savez ce qui est arrivé, je suppose.
—Non, ma chère, pas du tout; mais ça ne fait rien, je le saurai bientôt sans doute.
—Mon Dieu, je voudrais bien que vous fussiez un peu plus sérieux pour une fois. M. Arbuton a demandé Kitty en mariage.
Dans sa surprise, le colonel laissa échapper un coup de sifflet sec et rapide. Mais il ne hasarda aucune réflexion plus nettement formulée.
—Oui, reprit la jeune femme en réponse au coup de sifflet de son mari, et cela me contrarie horriblement.
—Tiens, mais je pensais que vous aviez de l’affection pour lui.
—Non, je n’avais pas d’affection pour lui; mais je croyais qu’il aurait pu être un bon parti pour Kitty.
—Et ne l’est-il pas?
—Elle n’en sait rien.
—Elle n’en sait rien?
—Non.
Le colonel écouta silencieusement le récit que Mme Ellison lui fit de toute l’affaire, et de l’indécision dans laquelle Kitty se trouvait. Alors il s’écria avec véhémence, et comme dans un accès de surprise envahissante:
—Voilà la chose la plus étonnante du monde. Qui se serait jamais imaginé que ce morceau de glace pût être amoureux?
—Est-ce que je ne vous l’ai pas toujours dit?
—Oui, certainement; mais cela pouvait s’interpréter de deux manières. Vous pourriez découvrir de la passion dans les yeux d’une pomme de terre, vous.
—Colonel Ellison, dit Fanny d’un ton sévère, dans quel but supposez-vous qu’il soit resté ici autour de nous depuis un mois? Pourquoi serait-il encore à Québec? Pensez-vous que c’est par compassion pour moi, ou parce qu’il trouvait votre compagnie si agréable?
—Ma foi, je supposais qu’il nous trouvait tolérables, et prenait quelque intérêt à Québec.
Mme Ellison ne fit aucune réponse, mais regarda son mari avec un air de dédain qui—heureusement pour le colonel—se perdit dans l’obscurité.
Enfin elle prétendit qu’en fait d’aveuglement les chauves-souris ne sont rien comparées aux hommes, car n’importe quelle chauve-souris aurait vu clair dans ce qui se passait.
—Il est vrai, remarqua le colonel, que j’ai eu une ombre de soupçon, le jour de cette affaire de Montgomery. Ils paraissaient confus tous les deux, lorsque je les rencontrai au bout de la rue, et ni l’un ni l’autre ne savaient que dire. Cependant, plus tard, cela m’avait semblé suffisamment expliqué par cette aventure que vous m’avez racontée. Dans le temps, je n’ai pas fait grande attention à la chose. L’idée qu’il fût amoureux me paraissait trop ridicule.
—Etait-ce si ridicule lorsque vous étiez amoureux de moi?
—Non; et cependant ma présente condition n’est pas une preuve que c’était fort sage, Fanny.
—Oui, voilà bien les hommes! Aussitôt que l’un d’eux est heureusement marié, il s’imagine qu’il ne doit plus y avoir d’amour en ce bas monde, et il ne peut concevoir que deux jeunes gens puissent s’éprendre l’un de l’autre.
—C’est à peu près cela, Fanny. Mais admettant, simplement pour les besoins de la discussion, que maître Boston ait demandé Kitty en mariage, et qu’elle ne sache pas si elle doit l’accepter ou non, qu’avons-nous à voir là-dedans? Je ne l’aime pas assez pour plaider sa cause; et vous? Quand Kitty sera-t-elle prête à répondre?
—Elle doit répondre avant notre départ d’ici.
—De sorte qu’il est condamné à rester ici dans l’incertitude durant deux jours! C’est un peu dur, cela, Fanny; qu’est-ce qui vous a engagée à vous mêler si activement de cette affaire?
—Activement? je ne m’en suis pas mêlée activement.
—Disons que vous y avez acquiescé avec répugnance; mais pourquoi cela?
—Ma foi, elle a des goûts littéraires si prononcés, et puis elle est...
—Et puis elle est... quoi?
—Vous êtes insultant!—Et puis elle est si intelligente... et le reste. Je croyais qu’elle était destinée à vivre dans un endroit où tout le monde est instruit et porté vers les choses intellectuelles. C’est-à-dire que je m’imaginais cela, si toutefois je m’imaginais quelque chose.
—En somme, dit le colonel, vous pouvez avoir été dans le vrai, mais je ne pense pas que Kitty montre en ce moment une force d’esprit qui la rende particulièrement propre à la vie de Boston. Je suis d’avis qu’il est ridicule de laisser ainsi ce jeune homme en suspens. Elle pourrait tout aussi bien répondre maintenant que plus tard. Ce délai lui impose comme une espèce d’obligation envers lui. Je vais lui parler.
—Vous allez la tuer, si vous lui parlez. Vous ne savez pas jusqu’à quel point cela l’affecte.
—Ne craignez rien, je ménagerai sa sensibilité. C’est mon devoir de lui parler. Et puis, est-ce que je ne connais pas Kitty? Je l’ai presque élevée.
—Vous avez peut-être raison. Vous êtes tous si étranges dans cette famille, que vous pourriez avoir raison. Seulement, soyez prudent, Richard. Vous devrez aborder le sujet avec délicatesse... indirectement, vous savez. Les jeunes filles sont bien différentes des jeunes gens; n’y allez pas brusquement. Sachez manœuvrer au moins une fois dans votre vie.
—Très-bien, Fanny; soyez tranquille, je ne serai ni maladroit, ni brusque. J’irai à sa chambre dans quelques instants, lorsqu’elle sera plus tranquille, et j’aurai avec elle une bonne conversation calme et paternelle.
Le colonel n’eut pas la peine de se déranger, car Kitty avait laissé quelque chose sur la table de Fanny, et elle revint avec une lampe à la main.
Sur sa figure, qu’elle tenait détournée, on pouvait découvrir des traces de pleurs.
Le coin de ses lèvres fermement dessinées était baissé comme si elle eût pris une résolution des plus pénibles.
Fanny, qui était anxieuse, le remarqua; elle fit au colonel un signe qu’une femme aurait certainement pris pour une prière de se taire, ou tout au moins de parler avec la plus grande prudence et toute la tendresse possible.
Le colonel fit appel à sa stratégie, et s’écria joyeusement:
—Eh bien, Kitty, que vous a donc dit maître Boston?
Mme Ellison retomba sur son canapé comme frappée par une balle, et cacha sa tête dans ses mains.
Kitty ne parut pas avoir entendu.
Elle ramassa ce qu’elle était venue chercher, pencha une figure impassible sur son cousin qu’elle regarda sans le voir, et sortit de la chambre sans prononcer une parole.
—Eh bien, sur mon âme! s’écria le colonel, en voilà d’agréables manières de spectre, de somnambule ou de lady Macbeth. Sapristi! Fanny, voilà ce que vous gagnez à vouloir me faire manœuvrer. Si vous m’aviez laissé aller droit à la question... comme un homme...
—Je vous en prie, Richard, ne dites rien de plus, supplia Mme Ellison d’une voix brisée. Ce n’est pas votre faute, je le sais; et dans les circonstances je dois faire de mon mieux. Voyons, mon cher, sortez pour quelques instants, je vous en conjure.
Quant à Kitty, après avoir quitté la chambre de cette fantastique manière, elle se rappela vaguement, à travers les brouillards de sa propre anxiété, l’espèce d’effroi manifesté par le colonel lorsqu’elle l’avait regardé d’une façon si hagarde, et se demanda si elle n’avait pas traité ce pauvre Dick un peu plus tragiquement qu’il ne fallait; et elle se mit à rire silencieusement en elle-même.
Mais, au moment où elle s’arrêtait doucement devant la fenêtre du passage en riant au clair de la lune, qui, amoindrissant l’éclat de la lampe lui jetait sa pâle lueur à la figure, Arbuton descendit l’escalier des mansardes.
Le pauvre amoureux n’était pas un homme d’imagination; mais même à quelqu’un d’un esprit moins poétique et plus positif, la jeune fille aurait bien pu sembler à ce moment quelque créature immatérielle, quelque chose de fantastique, d’impalpable, d’insensible, un rêve, une vision céleste, avec un reflet de malice cependant. Il gémit sur sa beauté, comme s’il eût dû la perdre pour toujours dans cette transfiguration féerique.
—Miss Ellison! murmura-t-il à peine.
—Vous ne devriez pas me parler en ce moment, monsieur, répondit-elle avec gravité.
—Je le sais, mais c’est plus fort que moi. Pour l’amour du ciel, que cela ne me fasse point tort dans votre esprit. Je voulais vous demander si je ne pourrais vous voir demain, vous prier de laisser les choses avoir leur cours suivant les projets qui ont été faits, et comme si je ne vous avais rien dit aujourd’hui.
—Ce sera bien étrange, dit Kitty. Mes cousins savent tout maintenant. Comment pouvons-nous nous rencontrer en leur présence?
—Je ne veux pas partir sans avoir une réponse, et nous ne pouvons rester ici sans nous rencontrer. Il sera moins étrange de laisser les choses se passer comme si de rien n’était.
—Soit.
—Merci!
Il paraissait extraordinairement humble, et encore plus affecté.
Elle l’écouta descendre l’escalier, tirer le verrou de la porte extérieure et la fermer derrière lui.
Puis elle quitta l’espace éclairé par la lune et rentra dans sa chambre, que la lumière de la lampe protégée par d’épais rideaux emplissait tout entière de sa lueur vermeille, laissant voir la jeune fille non plus comme un esprit malicieux, mais comme une pauvre petite bien indécise, bien perplexe et bien anxieuse.
Sur un point au moins, elle était fixée.
Tout cela était l’effet d’un malentendu; il l’avait prise pour ce qu’elle n’était pas; car Arbuton était certainement d’un caractère trop mondain pour choisir comme femme—s’il l’eût connue—une jeune fille de l’origine et dans les conditions de Kitty, bien qu’elle-même en fût fière.
Il avait dû être trompé tout d’abord par les toilettes; et elle décida que son premier pas vers la vérité et la sincérité serait de remettre généreusement tout ce qui appartenait à Fanny, et de s’en tenir strictement à sa propre garde-robe.
—Et puis—ne put-elle s’empêcher de se dire—ma robe de voyage est justement ce qu’il faut pour un pique-nique.
Maintenant, si le sceptique lecteur d’un autre sexe était porté à railler cette méthode de se sacrifier, nul doute que les femmes, au moins, admettront qu’il était très naturel et éminemment convenable que, dans cette circonstance solennelle, elle pensât d’abord à la question de toilette, laquelle a toujours eu une si grande influence sur les affaires du cœur.
Qui peut prétendre,—soyez honnêtes pour une fois, ô hommes vains et remplis de vous-mêmes,—que la coupe, la couleur, l’ensemble élégant de la parure, n’ont pas joué le rôle le plus important dans son premier rêve d’amour?
Est-ce que certains petits bouts de dentelle, certains nœuds de ruban, n’y ont pas pris autant de part que n’importe quel sourire ou quel regard tendre?
Est-ce que la longue expérience des femmes ne leur a pas enseigné qu’une jolie toilette constitue la moitié de leur art de plaire?
Elles le savent évidemment; et quand Kitty prit le parti de renoncer aux avantages qu’elle tirait des robes de Fanny, elle gagnait la plus rude bataille qu’elle eût à livrer pour être franche envers Arbuton.
Elle ne s’arrêta pas là, sans doute.
Elle ne dormit pas, méditant les moyens de le désabuser entièrement, en le persuadant qu’elle n’était pas la femme qui pût lui convenir.
—Eh bien, dit Mme Ellison—qui s’était glissée dans la chambre de Kitty, le lendemain matin, afin d’avoir une meilleure lumière pour disposer les boucles de son chignon—ce ne sera pas plus insensé que le reste. Si vous pouvez vous y soumettre, nous n’y trouverons pas à redire, quant à nous.
—Je ne vois pas comment nous pourrions éviter cela, Fanny. Il l’a demandé; et à dire le vrai, je n’en suis pas fâchée, car je n’aimerais pas à avoir la migraine de convention qu’ont toutes les jeunes filles qui ne veulent pas se montrer. Au surplus je ne vois pas comment nous pourrions passer la journée d’une façon plus rationnelle qu’en ne dérangeant rien au programme. Mais au fond, peut-il y avoir une situation plus risible? Maintenant que le côté mélodramatique de l’affaire s’efface, et que celle-ci prend une couleur plus sérieuse, cela me fait rire. Ce pauvre M. Arbuton va s’imaginer toute la journée que je l’examinai d’un œil sans pitié, qu’il ne doit pas faire ceci, qu’il ne doit pas dire cela, de peur de me déplaire. Il ne saurait s’échapper, car il a promis d’attendre ma décision. C’est une position absurde pour lui, mais ce n’est pas ma faute. Je pourrais bien lui dire non tout de suite, mais je préfère attendre.
—Pourquoi donc avez-vous mis cette robe? interrompit soudainement Mme Ellison.
—Parce que je ne veux plus porter vos toilettes, Fanny. C’est un cas de conscience. Je me sens coupable d’inspirer de l’amour sous une parure qui ne m’appartient pas. Et c’est peut-être en punition de ma duplicité, que je me trouve si embarrassée de toute cette affaire et du rôle que j’y joue. Il me semble toujours qu’il s’agit d’une autre; et, si absurde que cela soit, je crois parfois m’intéresser à une tierce personne.
Mme Ellison essaya de répondre, mais elle rencontra la résolution inébranlable de Kitty; elle ne put réussir à lui faire ajouter même un bout de ruban à ses cheveux.
Ce ne fut que plus tard dans l’avant-midi que les préparatifs du pique-nique furent terminés. Nos amis montèrent tous quatre dans la même voiture, et l’on se mit en route.
Dans la nécessité où chacun se trouvait de tirer le meilleur parti possible des circonstances, l’ignorance affectée du colonel était peut-être exagérée, mais les petits stratagèmes de Mme Ellison eurent un succès merveilleux.
Sa tournure d’esprit s’adaptait parfaitement à la situation, et personne n’eût pu découvrir chez elle la moindre chose qui ne tendît au but qu’elle se proposait, la moindre parole qui, dans le ton ou l’expression, fût trop vivement accentuée.
Arbuton, dont elle s’était emparée, et qui la savait au courant de tout, s’avoua qu’il ne lui avait jamais rendu justice, et seconda les efforts de la jeune femme avec une espèce d’admiration sympathique.
De son côté, Kitty, par certains regards reconnaissants jetés à sa cousine en détournant la tête, rendait un ardent hommage aux efforts de tact déployés par elle, et après quelques instants de trouble durant lesquels l’angoisse de toute sa nuit la mordit au cœur, elle finit, en dépit de tout, par trouver la situation passable.
Le chemin qui conduit au Château-Bigot est charmant.
Vous traversez d’abord les vieux faubourgs de la ville basse, puis vous prenez la grande route unie et dure, bordée de jolies maisons de campagne, qui conduit au village de Charlesbourg.
Si par hasard vous vous retournez, vous apercevez derrière vous, comme une merveilleuse toile, Québec avec les clochers et les toits aigus de la haute ville, et sa longue et irrégulière ceinture de murailles qui suit l’arête du promontoire.
Plus bas s’entassent les toits et les cheminées de Saint-Roch; puis encore des clochers et des murs de couvents; et enfin les vaisseaux de la rivière Saint-Charles, dont le cours, d’un côté, remonte la vallée en rétrécissant sa surface lumineuse, et de l’autre va se perdre en s’élargissant dans les vastes lueurs du Saint-Laurent.
De paisibles prairies parsemées d’arbres s’étendent depuis les villas suburbaines jusqu’au village de Charlesbourg, où le cocher s’informa de la route à suivre, auprès d’un groupe d’oisifs flânant sur la place de l’église.
Il prit ensuite un chemin de traverse, qu’il quitta peu après pour entrer dans une espèce d’allée de plus en plus rocailleuse, qui bientôt se transforma elle-même en simple chemin de charrette coupé dans les bois, où la forte et riche odeur des pins et des herbes sauvages écrasées sous les roues embaumait l’atmosphère.
Au bord de la route, un paysan accompagné de son petit garçon, les yeux noirs et la bouche ouverte, coupait des harts pour lier le foin.
Le petit garçon consentit à se faire le guide des touristes jusqu’au château, à partir de l’endroit où il leur fallait mettre pied à terre et laisser la voiture.
Le petit habitant et le cocher prirent les paniers de pique-nique, et marchèrent en avant à travers d’épaisses broussailles, jusqu’à un petit cours d’eau si rapide que l’eau n’y gèle jamais, paraît-il, et assez profond pour que les chaleurs de l’été ne le tarissent point.
Un rideau de joncs le protège.
Le ruisseau traversé, une vaste clairière se présente, au centre de laquelle s’élèvent les ruines du château.
La tristesse d’un long abandon plane sur la scène.
Des vestiges de jardins et de dépendances pittoresques se voyaient encore de nos jours; mais, depuis quelques années, la désolation et le désert ont graduellement tout envahi.
La montagne qui se dresse derrière la terrasse du château se drapait dans la rougeur pâlissante des feuilles d’automne tranchant sur le vert sombre des pins qui l’enveloppent jusqu’à la cime.
Un concert d’innombrables grillons remplissait l’air calme du midi.
Les ruines en elles-mêmes ne sont point imposantes par leurs proportions. C’est un château plutôt par l’imagination populaire que par aucun droit réel à cette appellation.
A la vérité, cela n’a jamais été qu’un rendez-vous de chasse de l’intendant royal, Bigot, un individu qui, par ses méfaits a mérité un renom particulier dans l’histoire de Québec.
Il fut le dernier intendant avant la conquête du pays par les Anglais; et, malgré la détresse générale dans la colonie, il s’enrichit en opprimant le peuple et en spéculant honteusement aux dépens de l’armée.
Il avait construit cette maison de plaisance dans les bois; et il s’y rendait pour ses parties de chasse et les orgies qui s’ensuivaient.
Là aussi, paraît-il, vivait secrètement la jeune Huronne qui l’aimait, et qui survit dans la mémoire des paysans sous le nom de la Sauvagesse assassinée.
Or, il faut le dire, les preuves du meurtre sont tout aussi douteuses que celles de l’existence de la personne elle-même.
Lorsque le pervers Bigot fut arrêté et envoyé en France, où on lui fit un procès remarquable surtout par l’épaisseur des dossiers, le château passa en d’autres mains.
Un détachement des soldats d’Arnold hiverna là en 1775; et c’est à nos compatriotes que nous devons l’incendie et la destruction du Château-Bigot.
Il s’élève, comme nous l’avons dit, au centre d’une clairière, avec ses deux murs de pignon et un mur de refend encore presque entiers, et qui, ce jour-là, se détachaient avec beaucoup d’effet sur le ciel tendrement azuré du nord.
Sur le pignon le plus exposé aux intempéries, le fer enclavé dans la pierre avait, sous l’assaut de bien des tempêtes d’hiver laissé couler des suintements d’un brun rougeâtre; et des touffes de lichen tenace plaquaient çà et là la surface de la muraille.
Mais le reste de la maçonnerie s’élevait, vierge de toute végétation parasite, dans la nudité particulière aux ruines, sous nos climats où nulles plantes grimpantes n’adoucissent le morne aspect de l’abandon et de la décrépitude.
Parmi les broussailles, au pied des murs, croissaient des bouquets sauvages de seringats et de lilas.
L’intérieur était encombré d’herbes folles, de ronces et de framboisiers, où pendaient encore quelques baies.
Les lourdes poutres abandonnées où elles tombèrent il y a cent ans, font preuve de la consciencieuse solidité qui présida à la construction de l’édifice; et l’on peut voir par les pierres des foyers et les chambranles des cheminées, que l’endroit a eu ses prétentions au luxe.
Pendant que les visiteurs étaient debout au milieu des ruines, une inoffensive couleuvre de jardin se glissa d’une crevasse à une autre; un oiseau s’échappa silencieusement de son nid caché dans quelque recoin élevé de la muraille.
A cet instant—si impressionnables sont les dispositions de l’esprit, et si profonde l’influence de l’imagination sur le cœur—le palais des Césars n’aurait pas produit une plus forte impression de solitude et de désolation.
Nos amis recherchèrent avidement les moindres détails pouvant répondre à ce qu’ils avaient lu dans les descriptions de ces ruines, et furent aussi satisfaits d’un débris d’escalier de cave qu’ils découvrirent à l’extérieur, que s’ils avaient trouvé le passage secret de la chambre souterraine du château, ou le trésor que le petit habitant leur assura être enfoui sous les décombres.
Ils se dispersèrent ensuite à la recherche des limites du jardin; et Arbuton s’attira des félicitations générales par la découverte qu’il fit des fondations de l’écurie du château.
Il ne restait plus qu’à procéder aux préparatifs du pique-nique.
Ils choisirent une jolie pelouse à l’ombre d’une hutte d’écorce toute délabrée, laissée là par les Indiens qui viennent camper à cet endroit pour l’été.
Dans les cendres de cet agreste foyer, ils allumèrent du feu,—Arbuton fournissant les branchages, et le colonel déployant une habileté toute particulière à réconcilier cette flamme sauvage avec la cafetière civilisée empruntée à Mme Gray.
Mme Ellison tendit la nappe, combinant l’arrangement des mets, changeant plusieurs fois de place les tranches de langue et les sardines qui flanquaient le poulet rôti, et se demandant avec anxiété si elle devait mettre les gâteaux et les pêches confites immédiatement, ou si elle ne devait pas plutôt les réserver pour un second service.
Les olives au vinaigre la réduisirent au désespoir; elles étaient en bouteille, et pour ne pas rompre la symétrie, il fallait les placer de façon à ce qu’elles servissent de pendant à quelque chose d’aussi important par sa forme.
Des marguerites sauvages, des feuilles vertes et rouges, des ramilles de fougère jaunissante que Kitty avait disposées dans un verre furent saluées avec enthousiasme, mais rejetées bientôt avec répulsion, à cause de quelques fourmis qu’y découvrit Mme Ellison.
Kitty tint tête à l’explosion avec sa patience ordinaire et se mit à cuisiner le café.
Avec ce douloureux et charmant émoi que seuls les amoureux connaissent, Arbuton la regarda casser l’œuf sur le bord de la cafetière, l’y laisser tomber, et puis remuer avec un empressement délicieux.
Cela lui représentait la vie domestique, lui donnait un avant-goût du foyer: c’était l’invitation inconsciente de l’épouse à l’intimité de la vie de famille.
Au fracas de la coquille, il trembla; le clapotement de l’œuf et du café à l’intérieur de la cafetière lui donna des étourdissements.
—Puis-je remuer pour vous, miss Ellison? dit-il d’un ton embarrassé.
—Ah! mais non, répondit-elle, surprise qu’un homme voulût se mêler de brasser le café; mais si vous alliez me cherchez de l’eau au ruisseau, vous m’obligeriez.
Elle lui donna une cruche, et il se dirigea vers le ruisseau, qui n’était qu’à une minute de distance.
Cette minute pourtant laissa la jeune fille seule, pour la première fois ce jour-là, avec Dick et Fanny, et le silence se fit.
Ils ne pouvaient s’empêcher cependant de s’entre-regarder; et le colonel, pour faire croire qu’il ne songeait à rien, se mit à siffler, ce qui lui valut une réprimande de la part de sa femme.
—Pourquoi pas? demanda-t-il, nous ne sommes pas à un enterrement, je suppose.
—Certainement non! dit Mme Ellison.
Et Kitty, qui avait rougi au point d’avoir envie de pleurer, éclata de rire au contraire, et puis se fâcha contre elle-même, en voyant arriver Arbuton, dans la crainte qu’il ne s’imaginât être l’objet de cette gaîté intempestive.
—Le champagne devrait probablement être rafraîchi, observa Mme Ellison, lorsque le café, suffisamment remué, se mit à bouillir sur la braise.
—Je connais le ruisseau mieux que personne, dit Arbuton, et je sais un remous où il se rafraîchira plus rapidement que partout ailleurs.
—Alors vous allez l’y transporter, reprit l’organisatrice de la fête.
Et Arbuton s’éloigna docilement, la bouteille de champagne à la main.
La cruche qu’il avait remplie était dans l’herbe; un brusque mouvement de la jupe de Kitty la renversa.
Le colonel se précipita à la rescousse; mais Mme Ellison l’arrêta de la main, pendant qu’elle jetait un regard d’ineffable admiration sur la jeune fille.
—Ma foi, dit celle-ci, pour m’apprendre qu’on n’est pas aussi maladroit impunément je vais aller remplir la cruche moi-même.
Et elle se hâta de rejoindre Arbuton.
Ils se parlèrent à peine en allant et revenant; mais la contrainte qu’éprouva Kitty n’était rien comparée à ce qu’elle redoutait en cherchant à échapper à la raillerie tacite du colonel et à l’officieuse protection de Fanny.
Et cependant elle trembla à la pensée que sa vie était déjà tellement identifiée avec celle de cet étranger, qu’elle croyait devoir chercher auprès de lui un refuge contre ses propres parents.
Dans la circonstance présente, ces derniers ne pouvaient rien pour elle. Tout dépendait exclusivement d’elle et de lui; ils devaient se tirer d’affaires du mieux possible par eux-mêmes.
Le cas admettait à peine un intérêt sympathique; et si la chose ne lui eût pas été personnelle, Kitty en aurait été plutôt amusée que troublée.
En dépit de tout, elle se surprenait parfois à sourire en songeant à cette position d’une jeune fille qui, après avoir passé un mois avec un jeune homme dans une intimité ayant toutes les apparences de l’amour, tient, lorsqu’on la demande en mariage, son amoureux en suspens, pendant qu’elle consulte son cœur, et, dans l’intervalle, s’en va pique-niquer avec lui, comme s’il ne s’agissait que d’une simple amourette d’aventure.
De toutes les héroïnes de ses romans, elle n’en connaissait aucune qui se fût trouvée dans une semblable position.
Cependant ses perplexités n’influèrent pas sur l’appétit qu’elle apporta au banquet champêtre.
De sa vie toujours simple et frugale, elle n’avait jamais goûté au champagne, et après avoir trempé ses lèvres dans le pétillant liquide, elle s’écria naïvement:
—Tiens, je pensais qu’il fallait apprendre à aimer le champagne.
—Non, dit le colonel; c’est comme la lecture et l’écriture, la nature nous enseigne cela. Les animaux les moins doués aimeraient le champagne. Les instincts délicats des jeunes filles leur en font apprécier tout de suite la valeur. Il y avait d’excellent champagne dans certaines caves de la confédération du Sud, ajouta le colonel. Le cachet vert était la marque favorite de nos frères égarés. Ce n’était pas là-dessus qu’ils se trompaient. Quant à moi, je le préfère à notre cidre, qu’il vienne de la pomme ou du raisin. Oui, c’est même meilleur que l’eau du vieux puits à tollenon dans l’arrière-cour d’Eriécreek, bien que cela n’ait pas la même fine saveur d’huile lubrifiante.
Le léger refroidissement qu’éprouva Arbuton à la mention d’Eriécreek et de ses rapports avec le pétrole fut passager.
Il était léger de cœur, depuis que Kitty semblait lui avoir fait des avances; et dans son laisser-aller du moment, il causa bien, et fournit sans restriction sa quote-part à l’amusement général.
Quand le colonel, avec la répugnance qu’ont d’ordinaire les soldats à raconter leurs histoires de guerre devant les bourgeois, eut consenti, aux instances de sa femme, à relater quelque trait de sa dernière bataille, Arbuton écouta avec une déférence qui flatta cette pauvre Mme Ellison, si bien qu’elle ne comprenait plus rien aux hésitations de Kitty.
A son tour, le jeune homme raconta d’une façon intéressante quelques-unes de ses aventures de voyages, s’excusant avec politesse de leur peu d’intérêt comparés aux récits du colonel.
Il s’en excusa un peu trop même, car celui-ci se demanda avec un léger embarras s’il n’avait pas fait quelque gasconnade.
Mais personne n’eut cette idée, et le repas fut assez joyeux.
Lorsqu’il fut terminé, Mme Ellison, toujours un peu boiteuse, resta à l’ombre de la hutte d’écorce, et le colonel, après avoir allumé un cigare, en féal mari s’étendit sur le gazon devant elle.
Kitty et Arbuton n’avaient rien de mieux à faire que de s’éloigner, et ce fut le parti pour lequel la jeune fille opta.
Ils se dirigèrent en silence du côté du château, et se mirent à examiner les ruines d’une façon distraite.
Sur un petit espace de surface unie, dans un endroit abrité, d’autres voyageurs avaient gravé leurs noms, et Arbuton proposa qu’on y inscrivit aussi les touristes du jour.
—Oh oui! dit Kitty avec une espèce de soupir, en s’asseyant sur une pierre détachée de son alvéole, et laissant, suivant son habitude, retomber ses mains jointes sur ses genoux, écrivez vous-même.
Ils devinrent étrangement rêveurs l’un et l’autre.
—Miss Ellison, dit-il tout à coup, j’ai fait une bévue an écrivant votre nom; j’ai négligé d’y joindre le mot miss, et maintenant il n’y a plus de place sur le ciment.
—Oh! cela ne fait rien, répondit Kitty, je suis bien sûre qu’il n’y manquera pour personne.[B]
Arbuton ne releva pas le mot; il ne l’avait pas même remarqué. Il regardait avec émotion le nom que sa main venait de tracer pour la première fois; il se sentait un désir d’y porter ses lèvres.
—Si j’avais le droit, dit-il, de le prononcer comme je l’ai écrit!...
—Je n’y verrais pas d’inconvénient, répondit la jeune fille.... ni de motif, ajouta-t-elle prudemment.
—Je croirais avoir fait un grand pas.
—Je ne vous ai jamais dit, répondit Kitty pour donner le change, combien j’admire votre prénom, monsieur Arbuton.
—Comment le connaissez-vous?
—Il était sur la carte de visite que vous avez donnée à mon cousin, dit Kitty avec franchise, mais sans avouer qu’elle avait conservé cette carte.
—C’est un ancien nom de famille; c’est-une espèce d’héritage que nous tenons du premier des nôtres qui vint s’établir en Amérique. D’une génération à l’autre, quelqu’un de chez nous doit porter ce nom.
—Il est magnifique, s’écria Kitty. Miles, Miles Standish, le capitaine puritain! Miles Standish, le capitaine de Plymouth! Je serais bien fière d’un tel nom.
—Vous n’avez qu’à l’accepter, fit-il avec gravité.
—Oh! ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle en rougissant.
—Vous appartenez à une famille bien ancienne, alors, n’est-ce pas?
—Oui, assez ancienne, répondit Arbuton; mais cela n’est pas très rare dans l’Est, vous savez.
—Je suppose que non. Mais les Ellison ne sont pas une ancienne famille, eux. Si nous remontons plus loin qu’à mon oncle, nous n’arrivons qu’à des trappeurs et à des aventuriers de l’Ouest. C’est probablement à cause de cela que nous ne faisons pas grand cas des vieilles familles. Mais c’est quelque chose de fort important à Boston, n’est-ce pas?
—Oui et non. Ce serait long à expliquer; et je ne sais si je me ferais bien comprendre, à moins que vous n’eussiez vu par vous-même quelque chose de la société de Boston.
—Monsieur Arbuton, dit Kitty, allant droit au cœur du sujet qu’ils n’avaient fait qu’effleurer jusque-là, j’ai terriblement peur que ce que vous m’avez dit—ce que vous m’avez demandé hier—ne soit entièrement l’effet d’un malentendu. Je crains que vous ne vous soyez un peu mépris et sur moi et sur ma condition, et que, jusqu’à un certain point, j’aie sans le vouloir contribué à votre erreur.
—Je ne me trompe certainement pas, répondit-il sérieusement, en disant que je vous aime!
Kitty ne leva pas les yeux, ni ne répondit à cette explosion, qui la flattait tout en lui faisant peine.
—Je me suis méprise moi-même pendant si longtemps, dit-elle, et je m’en suis aperçue si tard, que je crois devoir vous faire connaître l’espèce de personne dont vous avez demandé la main, avant que....
—Quoi?
—Rien. Mais je veux que vous sachiez ceci: sous bien des rapports, ma vie a été différente de la vôtre. Vous allez me croire aussi forte en autobiographie que notre cocher de la baie des Ha-Ha, mais il faut que vous soyez au courant de tout. La première chose dont je me souvienne, c’est notre vie au Kansas, où nous avons immigré de l’Illinois. Nous possédions à peine ce qu’il fallait pour vivre et nous vêtir, et je me rappelle encore ma mère gémissant sur nos privations. A la fin, lorsque mon père fut tué, dit-elle en baissant la voix, presque sur le seuil de notre porte....
Arbuton fit un soubresaut:
—Tué?
—Oui, ne le saviez-vous pas? Mais non; comment l’auriez-vous su? Il est tombé sous les balles des Missouriens.
Etait-ce parce qu’il n’était pas radicalement contraire au bon ton d’avoir un beau-père fusillé par les Missouriens?
Etait-ce parce qu’il s’imaginait pouvoir aisément engager Kitty à supprimer cette partie de son histoire?
Mais la jeune fille lui paraissait bien jolie, assise ainsi, son regard honnête levé sur lui; et tout cela passa sur l’esprit d’Arbuton sans y laisser de traces.
—Mon père appartenait au parti des Etats-Libres, continua Kitty avec fierté, bien qu’il eût d’autres opinions lorsqu’il était parti pour le Kansas, ajouta-t-elle simplement, pendant qu’Arbuton continuait à associer dans son esprit ces différents noms avec les vagues souvenirs qui lui restaient d’une lutte maintenant oubliée. Il était vivement agacé par le caractère désagréable de tout cela, et il se disait pourtant que Kitty était bien jolie.
—Mon père s’était rendu là dans l’intention de publier un journal en faveur de l’esclavage. Mais, lorsqu’il se fut aperçu, plus tard, de ce qu’étaient réellement les aventuriers exclavagistes de la frontière, il se tourna contre eux. Il en avait longtemps voulu à mon oncle de s’être fait abolitionniste, et s’était même querellé avec lui à ce sujet. Nous lui écrivîmes du Kansas; la réconciliation se fit, et, avant de mourir, mon père put dire à ma mère qu’elle trouverait un refuge chez mon oncle. Mais elle était déjà malade, et ne lui survécut que d’un mois. Lorsque mon cousin arriva pour nous chercher, quelques instants seulement avant la mort de ma mère, c’est à peine s’il restait un morceau de pain dans notre humble demeure. Eriécreek fut un paradis pour moi. Et pourtant, même à ce dernier endroit, nous avons un genre de vie qui, je le crains, ne vous conviendrait en aucune façon. Mon oncle ne possède que juste de quoi vivre, et nous sommes des gens ordinaires. Je suppose, continua doucement la jeune fille, que je n’ai jamais eu ce que vous appelez de l’éducation. Mon oncle m’a indiqué d’abord ce qu’il me fallait lire, et puis je me suis guidée seule. Cela me semblait venir naturellement; mais ce n’est pas une éducation, cela, qu’en dites-vous?
—Je vous demande pardon, dit Arbuton, en rougissant.
Il avait complètement perdu le fil du récit, en écoutant la voix musicale de la jeune fille hésitant sur les détails de cette humble histoire.
—Je veux dire, reprit Kitty, que je crains d’être incomplète. Je suis terriblement ignorante sur certaines choses. Je n’ai aucuns talents de société; je ne connais que les quelques notes de chant et de piano que vous avez entendues. Je ne saurais distinguer une belle peinture d’une mauvaise. Je n’ai jamais entendu d’opéra. Je ne sais pas ce que c’est que le beau monde. Et maintenant, ajouta-t-elle avec un mouvement de sublime désintéressement, imaginez une jeune fille comme celle-là dans Boston!
Arbuton ne-put s’empêcher de sourire à ce ton de conviction profonde. Elle continua:
—Chez nous, mes cousines et moi, nous faisons une foule de travaux que les dames de votre connaissance confient à d’autres. D’abord nous vaquons à l’ouvrage de la maison, ajouta-t-elle, en croyant s’apercevoir tout à coup que ce qu’elle disait là était beaucoup plus ridicule qu’héroïque, mais imposant bravement silence à cette impression. Ma cousine Virginia est gouvernante, Rachel fait la couture, et quant à moi je suis une espèce de factotum.
Arbuton écoutait respectueusement, cherchant vainement à retrouver chez Mlle Ellison quelque ressemblance avec les nombreuses femmes de chambre qui, durant sa vie, avaient reçu sa carte sur un plateau, ou l’avaient introduit dans un salon.
Echouant dans ceci, il essaya de se la peindre sous les dehors d’une jeune fille de fermier prenant des pensionnaires pour l’été, et qui fait son propre ouvrage.
Mais évidemment la famille Ellison n’appartenait pas à cette catégorie.
Il n’y songea plus, et demeura silencieux ne sachant que dire, pendant que Kitty, un peu piquée, poursuivait:
—Nous ne rougissons pas de notre manière de vivre, vous comprenez; on peut être fier de ne l’être pas; et c’est là ce que nous sommes, ou plutôt ce que je suis; car les autres sont trop dignes pour jamais penser à ces détails: moi-même je n’y songeais pas autrefois. Enfin, voilà le genre de vie auquel je suis habituée; et, bien que mes lectures m’aient fait entrevoir autre chose, j’ai été élevée de cette façon, comprenez-vous? Je n’en sais rien, mais il est très possible que je ne puisse jamais aimer ni respecter votre monde, plus qu’il ne m’aimerait ou me respecterait lui-même. Mon oncle nous a inculqué des idées bien différentes des vôtres; et si je n’étais point capable de m’en défaire....
—Il n’y a qu’une chose que je sache et que je sente, c’est que je vous aime, dit Arbuton avec enthousiasme.
Il fit un pas vers la jeune fille, mais elle étendit la main et le repoussa du geste.
—Il pourrait vous arriver d’avoir à rougir de moi en présence de gens que vous sauriez m’être inférieurs—des gens à l’esprit vulgaire et étroit, mais ayant de l’éducation sociale, accoutumés à la fortune et aux belles manières. Cela m’humilierait devant eux, et, jamais je ne vous le pardonnerais.
—J’ai une réponse à tout cela, c’est que je vous aime!
Kitty se sentit prise d’admiration pour cette magnanimité; et, avec plus de tendresse qu’elle n’en avait encore ressenti pour lui:
—Je regrette, dit-elle, de ne pas pouvoir vous répondre immédiatement comme vous le désirez, monsieur Arbuton.
—Mais vous répondrez demain?
Elle secoua la tête.
—Je ne sais pas. Oh! je ne sais pas. J’ai pensé à quelque chose. Mme March m’a invitée à visiter Boston; mais nous y avons renoncé à cause de notre séjour ici. Si j’en faisais la demande à mes cousins, ils consentiraient sans doute à retourner chez eux par cette voie. C’est cruel de vous faire attendre encore; mais il faut que vous me voyiez à Boston, ne serait-ce que pour un jour ou deux, après votre retour au milieu de vos connaissances, avant que je puisse vous donner une réponse définitive. Je suis dans une grande perplexité. Il faut que vous attendiez, ou je serais forcée de dire non.
—J’attendrai, dit Arbuton.
—Oh merci! soupira Kitty, toute reconnaissante pour cette condescendance, et non parce qu’elle espérait triompher de l’épreuve. Vous êtes bien généreux.
Elle avança la main de nouveau, mais cette fois ce n’était pas pour le repousser.
Il saisit cette main, la garda un instant dans les siennes, et puis instinctivement la pressa contre ses lèvres.
Le colonel et Mme Ellison, qu’on avait oubliés, avaient suivi tout ce petit manège.
—Eh bien, dit le colonel, voilà, je suppose, le dénouement de la pièce. Je n’aime pas ce mariage-là, Fanny; je n’aime pas cela.
Ils furent intrigués lorsque Kitty et son compagnon revinrent près d’eux, l’anxiété peinte sur la figure.
Kitty repassait péniblement dans son esprit toute cette conversation, se figurant qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’elle voulait dire, et pourtant qu’elle en avait dit plus, se reprochant d’avoir été à la fois trop exigeante et trop confiante dans sa demande pour un plus long délai.
Est-ce que cela ne donnait pas à Arbuton encore plus de titres sur elle?
Est-ce que cela n’avait pas paru trop hardi?
De quel droit avait-elle fait cette demande? Et maintenant pouvait-elle en conscience le refuser?
Et, pour revenir à ses explications, était-ce bien là ce qu’elle s’était proposé de dire?
Est-ce que cela n’était pas de nature à faire croire au jeune homme qu’elle avait jusqu’ici vécu dans une pauvreté intellectuelle qui n’avait pas réellement existé?
Ne lui avait-elle pas donné à croire—en dépit de ses petites vantardises—qu’elle se sentait humiliée devant lui par un sentiment d’infériorité réelle.
Et d’abord, s’était elle vantée?
Elle n’avait voulu que se faire connaître telle qu’elle était; mais y avait-elle réussi?
Pouvait-il bien comprendre tout cela, avec sa manière de voir si exclusive pour tout ce qui n’appartenait pas à sa propre expérience?
D’ailleurs cela valait-il la peine d’être essayé?
L’aimait-elle assez pour faire les efforts nécessaires pour y arriver?
Avait-elle agi dans son intérêt, à lui? ou par amour pour la vérité? ou bien n’avait-elle eu en vue que sa propre protection?
Ces diverses pensées, avec mille autres, la préoccupèrent tout le long de la route jusqu’à Québec, à chaque pause de la conversation, et même lorsque son tour arrivait de donner la réplique.
Le plus souvent elle répondait à tort et à travers, oui ou non, à tout ce que Dick, ou Fanny, ou Arbuton lui demandaient.
Elle était horriblement agacée par leurs persistances; et cela la tracassait comme de méchantes abeilles qui, à tour de rôle, se seraient relevées pour la piquer et la piquer encore.
Durant toute la nuit, ils la poursuivirent aussi dans ses rêves, alternant fantastiquement, et revenant à la charge sans pitié. Au point du jour elle fut comme éveillée par des voix qui l’appelaient du jardin des Ursulines;—la religieuse fluette et pâle s’écriant avec un accent lamentable que tous les hommes sont faux, et qu’il n’y a d’autre refuge contre eux que le couvent ou la tombe, pendant que la petite sœur grassouillette plaignait Mme de la Peltrie de n’avoir eu à manger pour ses jours d’abstinence que les cerises à grappes du Château-Bigot.
Kitty se leva, fit sa toilette, s’assit à la fenêtre, et regarda le matin descendre dans le jardin au-dessous d’elle.
D’abord, une lueur vacillante au firmament, puis une teinte rose sur les toits et les combles argentés, puis de légers reflets dorés sur les lilas et les roses trémières.
Le petit parterre sous sa fenêtre, avec ses mufliers et ses pieds d’alouette, restait noyé dans la rosée et l’ombre.
Le petit chien était assis sur le seuil et aboyait convulsivement lorsqu’il entendait tinter la cloche de la chapelle où les religieuses disaient les matines.
C’était un dimanche; une douce tranquillité flottait dans l’air frais du matin, dont le contact semblait ranimer les esprits troublés de la jeune fille.
Celle-ci sentait une espèce de nostalgie anticipée se mêler à l’accablement de sa longue nuit d’anxiété.
Elle souffrait à la pensée que le lendemain il lui faudrait quitter ces sites charmants, qui lui étaient devenus tellement chers qu’elle se figurait malgré elle être née au milieu d’eux.
Il lui fallait retourner à Eriécreek, où elle ne verrait plus de fortifications, à Eriécreek qui n’avait pas dans ses limites une seule maison de pierre, et encore moins de cathédrale ou de couvent.
Quoiqu’elle aimât passionnément ceux qui vivaient sous le toit de son oncle, elle était forcée d’avouer que, en dehors de cet intérieur, il y avait peu de chose dans son village qui pût toucher le cœur ou plaire à l’imagination; qu’il était laid, et que sa population était ignorante, étroite et peu sympathique.
Pourquoi ne serait-elle pas destinée à vivre ailleurs?
Pourquoi ne pas voir un peu plus de ce monde qu’elle avait trouvé si attrayant, et qu’elle se sentait, par ses aspirations, si éminemment propre à apprécier?
Québec avait été pour elle une merveille d’antiquité; mais l’Europe, mais Londres, Venise, Rome, ces villes infiniment plus anciennes et plus historiques, dont elle avait naguère si longuement causé avec Arbuton, pourquoi ne les verrait-elle pas?
A cette réflexion, Kitty eut, rapide comme l’éclair, la mauvaise pensée involontaire d’épouser Arbuton en vue d’un voyage de noces en Europe; et durant une seconde, elle mit de côté l’amour, les convenances et l’incompatibilité des traditions de Boston avec celles d’Eriécreek.
Mais elle rougit aussitôt de ce mauvais sentiment, et s’efforça d’y faire compensation en se disant mille choses à la louange d’Arbuton.
Elle se fit des reproches de l’avoir—comme il le lui avait prouvé la veille—méconnu et déprécié; elle semblait disposée maintenant à lui accorder même plus de magnanimité que n’en avaient montré ses généreuses paroles et sa conduite.
Ce serait odieusement reconnaître sa longanimité que de l’épouser par un sentiment d’ambition mondaine, un homme de sa noblesse de caractère méritant tout ce que peut donner l’amour le plus vrai.
Mais elle le respectait; elle le respectait pleinement et entièrement, et cela, elle pouvait au moins le lui avouer.
Les paroles avec lesquelles il avait, la veille, protesté de son amour revenaient sans cesse se mêler à sa rêverie.
S’il les lui répétait encore après l’avoir vue à Boston, dans le milieu où elle désirait être mise à l’épreuve... elle ne saurait que répondre.