CHAPITRE V.    (ORIGINAL LIV. III, CH. V.)
A propos de quelques vers de Virgile.

La vieillesse est si naturellement portée vers les idées tristes et sérieuses que, pour se distraire, elle a besoin de se livrer quelquefois à des accès de gaîté.—A mesure que nos réflexions ayant un caractère d’utilité, sont plus sérieuses et plus approfondies, elles deviennent plus embarrassantes et plus pénibles; le vice, la mort, la pauvreté, les maladies sont des sujets graves, sur lesquels nous ne pouvons méditer longtemps sans fatigue. Il faut avoir l’âme bien instruite des moyens de résister au mal et de le combattre, des règles qui font que notre vie et notre foi sont dans la voie droite, et souvent lui rappeler cette belle étude et l’y exercer; mais, si cette âme appartient à un milieu rentrant dans la catégorie générale, il faut procéder par intermittences et avec modération; elle s’affolerait, si on lui imposait une application trop continue.—J’avais besoin, quand j’étais jeune, de m’avertir et de me raisonner pour demeurer dans le devoir; car l’allégresse et la santé ne se prêtent guère, dit-on, aux raisonnements sérieux et sages; aujourd’hui que ma situation est autre, les misères de la vieillesse ne m’avertissent que trop, elles m’assagissent et me sermonnent. De l’excès de gaîté, je suis tombé dans celui de la sévérité, qui est un état plus fâcheux; c’est pourquoi, maintenant, de parti pris, je me livre un peu à la débauche, laissant parfois mon esprit s’abandonner à des pensées folâtres et d’un autre âge qui le reposent. Je ne suis, à cette heure, que trop rassis, trop lourd, trop mûr; les ans me sont chaque jour une leçon qui m’invite au calme et à la tempérance. Mon corps fuit tout écart et les redoute; c’est lui qui, à son tour, porte mon esprit à se ranger; à son tour il le régente et plus rudement et d’une façon plus impérieuse qu’il ne l’a été lui-même par lui; que je dorme ou que je veille, il ne me laisse pas chômer une heure sans m’entretenir de la mort, de la patience et de la pénitence. Je me défends aujourd’hui contre la tempérance, comme autrefois contre la volupté; elle me tire tellement en arrière, que j’en deviens stupide. Or, je veux demeurer maître de moi à tous égards; la sagesse, elle aussi, a ses excès et n’a pas moins besoin d’être modérée que la folie. Aussi, de peur que par excès de prudence je me dessèche, me tarisse et compromette mon état, dans les intervalles où mes souffrances me laissent du répit, «de peur que mon âme ne soit trop attentive à ses maux (Ovide)», je dévie tout doucement, je détourne les yeux de ce ciel orageux et nébuleux que j’ai devant moi et que, Dieu merci, je considère bien sans effroi mais non sans effort, ni sans que ma pensée s’y reporte; et me voilà m’amusant du souvenir des folies de ma jeunesse passée; «mon esprit, soupirant après ce qu’il a perdu, se rejette tout entier dans le passé (Pétrone)». Que l’enfant porte ses regards en avant de lui et le vieillard en arrière; n’est-ce pas là ce que signifiait le double visage de Janus! A ces moments, les ans peuvent m’entraîner s’ils le veulent, mais ce sera à reculons; tant que mes yeux pourront reconnaître cette belle saison qui pour moi n’est plus, j’y reporterai mes regards de temps à autre; si elle s’échappe de mon sang et de mes veines, du moins je ne veux pas en déraciner l’image de ma mémoire: «C’est vivre deux fois, que de vivre de sa vie passée (Martial).»

Aussi Montaigne saisit-il toutes les occasions de goûter quelque plaisir et pense qu’il vaut mieux être moins longtemps vieux, que vieux avant de l’être.—Platon recommande aux vieillards d’assister aux exercices, aux danses et à tous les jeux de la jeunesse, pour se réjouir par les autres de la souplesse et de la beauté physique qu’ils n’ont plus et se ressouvenir des grâces et des avantages de cet âge si verdoyant. Il veut que dans ces ébats dont ils seront les témoins, ils attribuent l’honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus distrait et causé de sensations agréables au plus grand nombre d’entre eux.—Autrefois, je notais comme journées extraordinaires les jours lourds et sombres; actuellement, ils sont passés chez moi à l’état d’habitude, ce sont les jours beaux et sereins qui sont devenus rares; je suis en passe de me féliciter, comme d’une faveur nouvelle, quand je ne souffre de nulle part. Je puis me chatouiller, je n’arrive plus à arracher un pauvre rire à ce méchant corps; je ne m’égaie qu’en idée et en songe, détournant par cette ruse les chagrins de la vieillesse; mais il me * faudrait certes bien quelque autre remède qu’un rêve! c’est un assaut où l’art lutte vainement contre la nature.—Quelle grande simplicité d’esprit que de prolonger, comme nous le faisons tous, les incommodités humaines, d’anticiper sur leur venue en nous sevrant des jouissances qui nous restent encore! Je préfère être vieux moins longtemps, que vieux avant de l’être; aussi les moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les saisis. Je sais bien par ouï dire qu’il existe quelques genres de volupté, telles que les satisfactions d’amour-propre, qui ne portent pas atteinte à la sobriété qu’il nous faut observer et qui sont fortes et glorieuses; mais elles relèvent de l’opinion, et l’opinion n’a pas sur moi un pouvoir suffisant pour me les faire désirer, car je ne les recherche pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, que je ne les désire doucereuses, faciles et immédiates: «S’éloigner de la nature pour suivre le peuple, c’est prendre un guide peu sûr (Sénéque).» Ma philosophie est dans les actes, toute d’actualité et conforme à la nature; l’imagination y a peu de part. Que ne puis-je, par exemple, prendre encore plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie! «Aux approbations de la foule je préfère le témoignage de ma conscience (Ennius).» La volupté est peu ambitieuse, elle s’estime assez riche par elle-même pour ne pas vouloir faire la dépense de ce que coûtent les réputations; elle aime mieux demeurer dans l’ombre. Il faudrait donner le fouet à un jeune homme qui ferait consister son plaisir à déguster les vins et les sauces; il n’est rien que je n’aie moins su faire et moins apprécier; c’est à cette heure que je l’apprends. J’en ai grand’honte, mais qu’y faire? j’ai encore plus de confusion des motifs qui m’y poussent.—A nous de rêver et de baguenauder; à la jeunesse le bon bout, à elle de soutenir sa réputation. Elle marche à la conquête du monde, à sa domination; nous, nous en venons: «A elle, les armes, les chevaux, les javelots, la massue, la paume, la nage, la course; à nous, vieillards, les dés et les osselets (Cicéron).» Les lois elles-mêmes nous renvoient au logis. Je ne puis moins faire, en dédommagement des piteuses conditions que je dois aux années, que de recourir aux jouets et aux amusettes comme fait l’enfance en laquelle nous retombons; la sagesse et la folie auront bien à faire pour, à elles deux et en s’y reprenant à tour de rôle, me soutenir et me venir en aide en cet état calamiteux qu’amène l’âge: «Mêle à ta sagesse un grain de folie (Horace).»—Je fuis de même les plus légères piqûres; celles qui, autrefois, ne m’eussent même pas éraflé, me transpercent aujourd’hui; souffrir commence à tant rentrer dans mes habitudes! «Pour un corps débile, la moindre atteinte est insupportable (Cicéron);—un esprit malade ne peut rien supporter de pénible (Ovide).» J’ai toujours été fort impressionnable et très susceptible à l’effet de la douleur; j’y suis plus sensible encore et de toutes parts accessible, «le moindre choc brise ce qui est déjà fêlé (Ovide)». Ma raison s’oppose bien à ce que je récrimine et me révolte contre les incommodités que la nature m’inflige, mais elle ne peut m’empêcher de les sentir; je courrais d’un bout du monde à l’autre, pour avoir une bonne année de tranquillité gaie et agréable, moi qui n’ai d’autre but que de vivre et d’être de bonne humeur. Je jouis assez souvent d’une tranquillité morose et stupide, mais elle m’endort et me fait mal à la tête; cela ne me suffit pas. Si, soit à la ville soit à la campagne, en France ou ailleurs, il y a quelqu’un ou quelque bonne compagnie, aimant son chez soi ou préférant voyager, qui s’accommoderaient des conditions dans lesquelles je suis, et moi des leurs, ils n’ont qu’à me faire signe, je leur amènerai aussitôt l’auteur des Essais en personne.

Ce qu’il y a de pire dans la vieillesse, c’est que l’esprit se ressent des souffrances et de l’affaiblissement du corps.—Puisque c’est le privilège de l’esprit de pouvoir échapper à la vieillesse, autant que je le puis je lui conseille de le faire; que même pendant cet âge, il verdisse, il fleurisse s’il est possible, comme le gui sur un arbre mort. Mais je crains bien d’avoir affaire à un traître; il est si étroitement lié au corps, qu’il m’abandonne continuellement pour le suivre et participer à sa déchéance. Alors je le prends à part, je le flatte, mais en vain; j’ai beau le détourner de cette liaison par trop intime, lui présenter et Sénèque et Catulle, les dames et les danses de la cour, si son compagnon a la colique, il semble qu’il l’ait aussi; les opérations mêmes qui lui sont propres, qui sont siennes, ne peuvent s’accomplir; elles font tout l’effet d’être figées; il n’y a aucune animation dans ce qui vient de lui si en même temps le corps n’en présente pas.

La santé, la vigueur physique font éclore les grandes conceptions de l’esprit; la sagesse n’a que faire d’une trop grande austérité de mœurs.—Nos maîtres ont eu tort, lorsque recherchant les causes des élans parfois extraordinaires de notre esprit, après les avoir attribués à une inspiration divine, à l’amour, à une exaltation guerrière, à la poésie, au vin, ils n’ont pas fait la part de la santé; de cette santé bouillante, vigoureuse, entière, sans souci, telle qu’autrefois la force de l’âge et la quiétude l’entretenaient en moi d’une façon continue. Ce feu de joie fait saillir en l’esprit, en plus de son pétillement naturel, des éclairs vifs et étincelants qui soulèvent les enthousiasmes les plus gaillards, pour ne pas dire les plus extravagants. Aussi n’est-ce pas merveille si un état contraire affaiblit mon esprit, l’immobilise et lui fait produire un effet opposé: «L’esprit perd sa vigueur dans un corps languissant (Pseudo-Gallus)»; et encore il voudrait que je lui sache gré de ce qu’à ces sollicitations il résiste beaucoup plus que cela n’arrive d’ordinaire chez la plupart des hommes! Au moins pendant que nous avons trêve, chassons les maux et les difficultés avec lesquels nous sommes aux prises: «Que la vieillesse se déride, lorsqu’elle le peut encore (Horace);—il est bon d’adoucir par l’enjouement les noirs chagrins de la vie (Sidoine Apollinaire).»—J’affectionne une sagesse gaie et sociable, et fuis une rudesse de mœurs par trop austères; toute mine rébarbative m’est suspecte «comme aussi la tristesse arrogante d’un visage renfrogné,—car dans cette foule de gens au maintien sévère se cache plus d’un débauché (Martial)». Je crois Platon de bon cœur, quand il dit que les humeurs, suivant qu’elles sont faciles ou difficiles, sont de grande influence sur la bonté ou la perversité de l’âme. Socrate avait une physionomie qui jamais ne variait, toujours sereine et riante; ce n’était pas comme le vieux Crassus qui avait sans cesse l’air mécontent et qu’on ne vit jamais rire. La vertu est foncièrement gaie et enjouée.

Ceux qui se blesseront de la licence de cet ouvrage devront bien plutôt blâmer la licence de leurs propres pensées; quant à lui Montaigne, il ose dire tout ce qu’il ose faire; il croit du reste que la confession de ses fautes aura peu d’imitateurs.—Je sais que parmi les gens qui se scandaliseront de la licence de mes écrits, s’en trouveront fort peu qui n’auraient à se scandaliser davantage de la licence de leurs pensées; j’écris bien suivant leur goût, mais j’offense leurs regards. Il est de bon ton de critiquer les écrits de Platon et de passer légèrement sur les relations qu’on lui prête avec Phédon, Dion, Stella, Archéanassa. «N’ayez pas honte de dire ce que vous n’avez pas honte d’approuver tout bas.» Je hais un esprit hargneux et triste qui glisse par-dessus les plaisirs de sa vie et ne songe qu’à ses peines, ne considère qu’elles, comme les mouches qui ne peuvent se tenir sur une surface bien polie et bien lisse et qui s’attachent et reposent sur ce qui est rugueux et raboteux, ou encore comme les ventouses qui ne recherchent et ne soutirent que le mauvais sang.

Du reste, je me suis fait une loi d’oser dire tout ce que j’ose faire, et vais jusqu’à regretter que toute pensée ne puisse être publiée; le pire de tous mes actes, la pire de toutes les situations en lesquelles je puis être, ne me semblent pas si laids, que je ne trouve de laideur et de lâcheté à ne pas oser les avouer. Chacun est discret quand il se confesse, on devrait bien l’être aussi quand on agit; la hardiesse dans la faute est quelque peu atténuée et maîtrisée par la hardiesse à la confesser; qui s’obligerait à tout dire s’obligerait à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire. Dieu veuille que cette licence excessive de ma part décide les autres à plus d’expansion, en tenant moins compte de ces vertus timorées et minaudières nées de nos imperfections, et que le sacrifice de ma modestie les amène à ce qui est raisonnable. Il faut, quand on veut les conter, reconnaître ses vices et les étudier; ceux qui les cachent aux autres, se les cachent d’ordinaire à eux-mêmes; ils ne les considèrent pas comme suffisamment dissimulés, s’ils les aperçoivent; ils les soustraient et les déguisent à leur propre conscience: «Pourquoi personne n’avoue-t-il ses vices? Parce que nous en sommes encore esclaves; il faut être éveillé pour raconter un songe (Sénèque).»—Les maux du corps se dessinent davantage quand ils acquièrent plus de gravité; nous constatons que ce que nous nommions rhume ou foulure est bel et bien la goutte. Les maux de l’âme, au contraire, deviennent moins saisissables à mesure qu’ils s’aggravent; celui qui en est le plus malade est celui qui le sent le moins; voilà pourquoi il faut souvent les examiner au grand jour, d’une main impitoyable qui les met à découvert et les arrache du fond de nos poitrines. Il en est des mauvaises actions comme des bonnes, leur confession est parfois à elle seule une satisfaction, et il n’est pas de faute dont la laideur puisse nous dispenser de la confesser.—Je souffre quand il me faut dissimuler, aussi j’évite de devenir le confident des secrets d’autrui, n’ayant guère le cœur à nier que je les connais; je puis les taire, mais les nier, je ne le puis sans faire effort et sans en éprouver du déplaisir. Pour bien garder un secret, il faut que ce soit dans notre nature et non par l’obligation que nous en avons. Quand on est au service des princes, c’est peu d’être discret si en même temps on n’est pas menteur. Si celui qui demandait à Thalès de Milet s’il devait nier par serment solennel avoir commis un adultère dont il était coupable, se fût adressé à moi, je lui eusse répondu qu’il ne devait pas se parjurer, un mensonge me paraissant pire encore que l’adultère. Thalès, au contraire, le lui conseilla pour parer à un plus grand mal par un moindre, solution qui n’aboutissait pas tant à faire choix entre deux maux, qu’à ajouter l’un à l’autre. A ce propos, disons en passant qu’un homme qui a de la conscience, est mis à son aise quand, en compensation d’une faute, on le met en présence de quelque entreprise périlleuse à laquelle il aura à satisfaire; mais que c’est le soumettre à une rude épreuve que de ne lui laisser le choix qu’entre deux fautes, ainsi qu’il arriva à Origène. Placé dans l’alternative de sacrifier aux idoles, ou de souffrir de servir à assouvir les appétits charnels d’un grand vilain Éthiopien qu’on lui présentait, Origène se résigna à la première de ces conditions, ce qui fut un gros péché, dit-on. Il faut convenir cependant que les femmes qui, de notre temps, conséquentes avec leurs idées fausses sur la religion, nous protestent qu’elles aimeraient mieux charger leur conscience de dix hommes que d’une messe, n’eussent pas éprouvé le même dégoût.

Si c’est une indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a pas grand danger qu’elle soit prise pour exemple et passe dans les usages; Ariston ne disait-il pas que les vents que les hommes redoutent le plus, sont ceux qui les découvrent. Il faut retrousser ce sot haillon qui cache nos mœurs. On envoie sa conscience dans les lieux de débauche et on se donne une contenance irréprochable; jusqu’aux traîtres et aux assassins qui s’attachent à l’observation des lois de l’étiquette, bornant là leur devoir. Ce n’est ni à l’injustice de se plaindre de l’impolitesse; ni à la malice, de l’indiscrétion. Il est dommage que le méchant ne soit pas en outre un imbécile et que la décence pallie ses méchancetés; ces enduits ne conviennent qu’à des cloisons intérieures bien bâties et en bon état, valant la peine qu’on les badigeonne pour en assurer la conservation.

Ce que les hommes craignent le plus, c’est qu’une occasion ne mette leurs mœurs à découvert. Montaigne va maintenant entrer dans le vif de son sujet; il appréhende que ce chapitre ne fasse confiner son livre du salon de ces dames dans leur boudoir.—Pour plaire aux Huguenots qui blâment notre confession en aparté et à l’oreille d’un tiers, je me confesse publiquement, en toute conviction et sincérité. Saint Augustin, Origène et Hippocrate ont publié leurs erreurs d’opinions; j’y ajoute, moi, mes erreurs de mœurs. J’ai le plus ardent désir de me faire connaître, et peu m’importe à quel prix, pourvu que ce soit sous mon vrai jour; car, pour mieux dire, je ne désire rien, mais j’éprouverais un mortel déplaisir à être pris pour autre que je ne suis par ceux auxquels il arrive de connaître mon nom. Celui qui n’a en vue que l’honneur et la gloire, qu’espère-t-il gagner en se produisant au monde sous un masque qui dérobe à la connaissance des foules ce qu’il est réellement? Louez un bossu de sa belle taille, il ne saurait faire autrement que de considérer cet éloge comme une injure; si vous êtes un lâche et qu’on vous honore comme un vaillant, est-ce de vous dont on parle? on vous prend pour un autre; le croire, c’est faire comme celui qui se montrait fier des saluts qu’on lui adressait, le prenant pour le maître de la troupe, lui qui n’était qu’un des moindres personnages de sa suite.—Le roi de Macédoine Archélaus passant dans une rue, quelqu’un lui versa de l’eau sur la tête; les assistants l’excitaient à le punir: «Oui, leur dit-il, seulement ce n’est pas sur moi qu’il a versé de l’eau, mais sur celui pour lequel il me prenait.»—Socrate répondait à un autre qui lui disait qu’on médisait de lui: «Non, il n’y a rien en moi de ce que disent ces gens.»—Quant à moi, je ne saurais aucun gré à qui me louerait d’être un bon pilote, d’avoir beaucoup de modestie ou de chasteté; et pareillement, je ne me considérerais non plus comme offensé par qui dirait de moi que je suis un traître, un voleur ou un ivrogne. Ceux qui ne se connaissent pas, peuvent se repaître d’approbations qu’ils ne méritent pas; moi, je ne le puis, parce que je me vois, me scrute jusqu’au fond des entrailles et sais bien ce qui m’appartient; il me plaît qu’on me loue moins, pourvu qu’on me connaisse mieux; on pourrait me tenir pour un sage dans des conditions de sagesse que je tiens être de la sottise. Alors que mes Essais sont lus communément par les dames et traînent sur les meubles de leur salon, ce chapitre va les faire passer dans leur boudoir où elles les liront en cachette; j’avoue que c’est surtout en tête-à-tête que j’aime leur société, en public elle manque de saveur et ne constitue plus une faveur.—Dans nos adieux, nous exagérons, au delà de ce qui est d’ordinaire, l’affection que nous portons à ce que nous abandonnons; en train de quitter les jeux de ce monde, ce sont ici les dernières accolades que nous nous donnions, eux et moi.

Comment se fait-il que l’acte par lequel se perpétue le genre humain, paraisse si honteux qu’on n’ose le nommer?—Revenons-en à notre thème. Qu’a donc fait aux hommes l’acte génital, pourtant si naturel, si nécessaire, si juste, pour que nous n’osions pas en parler sans en avoir honte, et pour l’exclure des conversations sérieuses et de bon ton? Nous disons hardiment: tuer, dérober, trahir; et cet autre mot, nous n’osons le prononcer qu’entre les dents. Serait-ce parce que moins nous en parlons, plus nous y pensons? Il y a lieu de remarquer en effet que les mots les moins en usage, qu’on n’écrit guère et sur lesquels on se tait le plus, sont ceux qu’on sait le mieux et qui sont le plus généralement connus; celui-ci, quel que soit l’âge, quelles que soient les mœurs, nul ne l’ignore non plus que le pain; il est imprimé en chacun de nous, sans qu’il ait été prononcé, sans qu’il se soit fait entendre ou ait été vu; et le sexe qui en use le plus, est celui auquel il est imposé de s’en taire davantage. Ce qu’il y a de remarquable *, c’est que nous avons mis cet acte sous la sauvegarde du silence, d’où c’est un crime de l’arracher, même pour l’accuser et le juger; nous n’osons le critiquer qu’en usant de périphrases et en ayant recours à des formes imagées. Quelle insigne faveur pour un criminel d’être si exécrable que la justice estime qu’il ne doit être ni touché, ni vu et qui, grâce à la dureté de la condamnation qui le frappe, demeure libre et sauf. N’en est-il pas de lui comme des livres qui se répandent et se vendent d’autant plus qu’ils sont interdits? Quant à moi, je me rallie à ce qu’en dit Aristote: «Acte pudique, qui pare la jeunesse et attire des reproches à la vieillesse.»—Les vers suivants avaient cours dans l’école ancienne, qui est plus dans mes idées que l’école moderne parce que j’estime que les vertus y étaient plus grandes et les défauts moindres: «Ceux qui fuyant par trop Vénus l’esquivent, sont en faute autant que ceux qui par trop la suivent (Plutarque).» «O déesse, seule tu gouvernes la nature; sans toi, rien ne voit la lumière du jour, rien n’est gai, rien n’est aimable (Lucrèce).»

Pourquoi avoir voulu brouiller les Muses avec Vénus? leur accord leur sied si bien, ainsi qu’en témoignent les vers de Virgile où le poète décrit une entrevue amoureuse de cette déesse avec Vulcain.—Je ne sais qui a pu brouiller Pallas et les Muses avec Vénus, et les mettre en froid avec l’Amour; je ne vois aucunes divinités qui se conviennent mieux et qui ne doivent davantage les unes aux autres. Qui enlèverait aux Muses leurs productions inspirées par l’amour, leur déroberait le plus beau sujet sur lequel elles ont à s’exercer et ce qu’il y a de plus noble dans leurs œuvres; qui ferait perdre à l’Amour le concours que lui prêtent la poésie et les services qu’elle lui rend, l’affaiblirait en le privant ainsi des meilleures de ses armes; ce serait entacher d’ingratitude et d’inintelligence ce dieu essentiellement sociable et bienveillant et ces déesses protectrices de l’humanité et de la justice.—Il n’y a pas si longtemps que j’ai dû renoncer à son culte et cessé de faire partie de ses adorateurs, pour que je ne conserve pas le souvenir précis de sa force et de sa valeur: «Je sens encore les brûlures d’une ancienne flamme (Virgile)». La fièvre laisse après elle un reste d’agitation et de chaleur: «Heureux si, dans mes années d’hiver, ce reste de chaleur ne m’abandonne pas (Jean Second)»; et, si épuisé et alourdi que je suis, j’éprouve quelque peu encore les effets affaiblis de cette ardeur passée: «Telle la mer Égée, battue par l’Aquilon ou le Notus, ne s’apaise pas subitement après la tempête; longtemps tourmentée, elle s’agite et gronde encore (Le Tasse).» Mais autant que je puis m’y connaître, la force et la valeur de ce dieu sont présentées plus vives et plus animées dans les descriptions qu’en donne la poésie, qu’elles ne le sont dans la réalité: «Le vers du poète a des doigts et chatouille (Juvénal)»; elle sait donner à l’Amour je ne sais quel air plus langoureux que celui qu’il revêt; et Vénus, dans la plus complète nudité, n’est ni si belle, si vive, si haletante que la peint Virgile dans ce passage: «Elle dit, et, comme il hésite, la déesse l’entoure mollement de ses beaux bras plus blancs que la neige et l’échauffe dans un embrassement. A ce contact, Vulcain sent renaître son ardeur accoutumée, une chaleur qu’il connaît bien l’envahit de toutes parts, et jusque dans la moelle des os. Ainsi brille l’éclair dans la nuée pourfendue par le tonnerre et qui, de ses rubans de feu, sillonne les nuages épars dans les airs..... Enfin, Vulcain satisfait aux sollicitations amoureuses de son épouse et, incarné en elle, s’abandonne tout entier aux charmes d’un sommeil réparateur.»

Le mariage diffère de l’amour; contracté en vue de la postérité, les extravagances amoureuses doivent en être bannies; du reste ceux auxquels l’amour seul a présidé, plus que tous autres ont tendance à mal tourner.—Ce que j’observe dans cette description, c’est que Virgile nous dépeint une Vénus bien passionnée pour une épouse; dans ce marché, dicté par la sagesse, qu’est le mariage, les appétits sont moins folâtres, les ébats moins tumultueux et plus tempérés. L’amour hait toute union contractée en dehors de son intervention exclusive, et ne participe que faiblement aux rapprochements sexuels qui ont été préparés et s’accomplissent à tout autre titre, comme c’est le cas dans le mariage où des considérations d’alliances, de situations de fortune y ont, avec raison, autant et plus de part que les grâces et la beauté. On ne se marie pas pour soi; quoi qu’on dise, on se marie au moins autant, sinon plus, pour sa famille et sa postérité; les conditions dans lesquelles s’effectue un mariage et les résultats qu’il doit produire, intéressent notre race, bien au delà de nous-mêmes; c’est pourquoi il me plaît de les voir négocier par des intermédiaires plutôt que par les intéressés, nous en rapportant plus au sentiment d’autrui qu’au nôtre, principe qui va bien à l’encontre des idées de ceux qui sont pour les mariages d’inclination. Aussi est-ce commettre une sorte d’inceste que de se livrer, dans ces rapports vénérables et sacrés entre mari et femme qui se proposent d’engendrer, à toutes les violences et extravagances de l’amour en folie, ce que je crois avoir déjà exprimé précédemment; il faut, dit Aristote, approcher sa femme avec réserve et avec calme, de peur que des caresses trop lascives n’éveillent en elle le plaisir à un degré qui la mette hors d’elle plus que de raison. Ce qu’il prône en faisant appel à la conscience, les médecins le répètent au nom de la santé: «Un plaisir trop chaleureux, trop voluptueux, trop souvent renouvelé, altère la semence et empêche la conception»; ils disent encore que «ces attouchements empreints de langueur, comme le veut ici la nature, pour que le résultat réponde à l’attente et soit fécond, doivent n’avoir lieu que rarement et à de notables intervalles», «afin que la femme saisisse plus avidement les dons de Vénus et les recèle profondément dans son sein (Virgile)». Je ne connais pas de mariages qui soient plus rapidement troublés et arrivent plus tôt à tourner mal, que ceux auxquels ont conduit la beauté et les désirs amoureux. Il faut à cette union des bases plus solides et de plus longue durée; on ne doit s’y engager qu’avec circonspection, un entraînement irréfléchi n’y vaut rien.

L’amour ne fait pas partie intégrante du mariage, pas plus que la vertu n’est liée d’une manière absolue à la noblesse. Digression sur le rang en lequel sont tenus les nobles dans le royaume de Calicut.—Ceux qui pensent honorer le mariage en y joignant l’amour, me font le même effet que ceux qui, pour rehausser la vertu, tiennent que la noblesse et elle sont même chose. Elles sont quelque peu parentes, mais que de différences entre elles! c’est erreur de mêler leurs noms et leurs titres; les confondre, c’est faire tort soit à l’une, soit à l’autre. La noblesse est une belle qualité, qui a été introduite avec raison; mais c’est une qualité qui est octroyée par autrui et peut échoir à un homme de rien et vicieux; aussi est-elle beaucoup moins estimée que la vertu. Si c’en est une, c’est une vertu artificielle et apparente qui dépend des temps et de la fortune; qui, suivant les pays, revêt des formes différentes: vivante et mortelle, elle n’a pas de naissance non plus que le Nil dont la source est inconnue; elle a une généalogie et est un bien de communauté; elle se transmet comme elle a été acquise; elle crée des obligations bien faiblement observées. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse et toutes les autres qualités se communiquent et on peut en trafiquer; la noblesse ne sert qu’à celui qui la possède, elle est de nul emploi pour autrui.—On soumettait à l’un de nos rois de se prononcer entre deux candidats présentés pour une même charge, dont l’un était gentilhomme et l’autre ne l’était pas; il prescrivit que sans tenir compte de cette qualité, on choisit celui qui avait le plus de mérite; mais qu’à mérite égal, on eût égard à la noblesse; c’était assigner bien exactement à celle-ci le rang qu’elle doit occuper.—A un jeune homme qui ne s’était pas encore révélé et qui demandait à succéder, dans la charge qu’il occupait, à son père qui était un homme de valeur et qui venait de mourir, Antigone répondait: «Mon ami, pour l’attribution de ces bénéfices, je ne tiens pas tant compte de la noblesse de mes soldats, que des preuves de courage qu’ils ont données.» Il ne saurait en effet en être de cela comme à Sparte, où dans les divers offices à remplir auprès des rois: trompettes, ménétriers, cuisiniers, les enfants étaient admis à succéder à leurs pères, quelle que fût leur ignorance en la matière et avant tous autres, si expérimentés que fussent ceux-ci dans la partie.—Dans le royaume de Calicut, les nobles constituent une espèce au-dessus du commun des mortels; le mariage leur est interdit, ainsi que toute profession autre que celle des armes; les hommes peuvent avoir autant de concubines qu’ils veulent, et pareillement les femmes autant de galants qu’il leur plaît, sans que jamais il s’élève de jalousie dans tout ce monde; mais c’est un crime capital et irrémissible de prendre ces concubines et ces galants en dehors de leur propre caste. Ils se tiennent pour souillés par le simple contact de quiconque n’est pas des leurs et vient à les frôler en passant; c’est une atteinte tellement grave et injurieuse, qu’ils tuent tous ceux qui les approchent seulement d’un peu trop près; de telle sorte que les gens des classes notées d’infamie, qui circulent par la ville, sont tenus de crier au tournant des rues, comme font les gondoliers de Venise, pour éviter de se heurter; et les nobles leur commandent de se jeter du côté qui leur convient: de la sorte ceux-ci évitent une tache qu’ils estiment ne jamais pouvoir être effacée et ceux-là une mort certaine. Nulle période de temps si longue soit-elle, nulle faveur du prince, nul service rendu, pas plus que la vertu ou la richesse ne peuvent faire que, dans ce pays, un roturier devienne noble; coutume à l’appui de laquelle vient encore la défense de se marier entre gens de métiers différents; une fille de famille de cordonniers ne peut épouser un charpentier; les parents sont dans l’obligation de préparer leurs enfants à exercer la profession de leurs pères à l’exclusion de toute autre, ce qui maintient les distinctions sociales et fait que les situations de chacun vont se poursuivant sans jamais se modifier.

Un bon mariage, s’il en est, est une union faite d’amitié et de confiance; il n’est pas d’état plus heureux dans la société humaine.—Un bon mariage, s’il en existe, refuse de se nouer sous les auspices de l’amour et de l’admettre en tiers; il doit plutôt viser à être un pacte d’amitié. C’est une douce association de deux existences, pleine de constance, de confiance, d’un nombre infini d’utiles et solides services et d’obligations réciproques. Aucune femme, qui en a savouré les délices, «unie par l’hymen à l’homme de son choix (Catulle)», ne voudrait tenir lieu de maîtresse à son mari; si elle a part à son affection comme épouse, elle y est en position bien plus honorable et plus sûre. Si ailleurs il soupire et fait l’empressé, qu’on lui demande, à ce moment, à qui, de sa femme ou de sa maîtresse, il préfère voir arriver une mésaventure honteuse? quelle est celle des deux dont l’infortune l’affligerait le plus? à laquelle il désire le plus de grandeur? il n’y a pas de doute que ce ne soit à celle qui lui est unie par un mariage en bonnes conditions.

Par cela même qu’on en voit si peu de bons, on peut en apprécier le prix et la valeur. Tout bien considéré, il n’est rien dans notre société qui soit plus beau qu’un tel mariage. C’est là une institution dont nous ne pouvons nous passer et nous l’avilissons à qui mieux mieux; il en advient comme de ce qui se voit aux cages d’oiseaux: ceux qui sont dehors, se désespèrent de n’y pouvoir entrer; ceux qui sont dedans, ont le même désir d’en sortir. Socrate auquel on demandait ce qui valait le mieux de prendre femme ou de n’en pas prendre, répondit: «Que vous fassiez l’un ou l’autre, vous vous en repentirez.» C’est une association de laquelle on peut justement dire: «L’homme est à l’homme, ou un dieu (Cécilius), ou un loup (Plaute)»; il faut que de nombreuses qualités se rencontrent pour la créer. En ce temps-ci, les âmes simples chez le peuple s’y prêtent volontiers, parce que les plaisirs, la curiosité et l’oisiveté n’occupent pas en eux une place prépondérante; par contre, les caractères portés à la débauche, comme est le mien, qui sont rebelles à toutes liaisons et obligations de quelque nature que ce soit, y sont moins propres: «Il m’est plus doux de vivre exempt de cette chaîne (Pseudo-Gallus).»

Montaigne a cédé à l’exemple et aux usages, mais il répugnait au mariage; il en a, nonobstant, observé les lois à un degré dont il ne se croyait pas capable; ceux qui se marient avec la résolution contraire ont grand tort.—A suivre mon inclination naturelle, je me serais enfui plutôt que d’épouser la sagesse en personne, si elle m’eût voulu; mais nous avons beau dire, les coutumes et les usages admis de tous nous entraînent. La plupart de mes actes sont une conséquence des exemples que j’ai eus sous les yeux, bien plus qu’ils ne découlent de mes préférences; à celui-ci notamment je ne suis pas venu de moi-même, on m’y a amené; j’y ai été porté par des circonstances qui y étaient étrangères, car même les choses qui présentent des inconvénients peuvent, par le fait de quelques particularités et accidents, devenir acceptables, et il n’en est aucune si laide, si vicieuse, si évitable soit-elle, qui ne puisse en arriver là, tant les dispositions de l’homme sont versatiles. J’y ai été porté, certainement plus mal préparé alors et plus à contre-cœur que je ne le suis aujourd’hui après en avoir essayé; et, pour si licencieux qu’on me tienne, j’ai, en vérité, plus sévèrement observé les lois du mariage que je ne l’avais promis et espéré. Il n’est plus temps de se montrer récalcitrant, quand on s’est laissé entraver; il faut se garder d’engager imprudemment sa liberté, mais après qu’on en a accepté les obligations, il faut observer les lois d’un devoir qui est réciproque, ou au moins faire effort à cet effet.—Ceux qui se prêtent à ce marché avec des sentiments de haine et de mépris, en agissent d’une façon fort injuste, qui deviendra pour eux une source de difficulté; et les femmes qui acceptent comme un oracle sacré, cette belle règle que je les vois se passer de mains en mains: «Sers ton mari comme ton maître, et t’en garde comme d’un traître», ce qui veut dire: «Conserve vis-à-vis de lui une déférence contrainte, hostile et méfiante», se rallient à un cri de guerre et de défi qui, lui aussi, est injurieux et sera la source de relations difficiles. Je n’ai pas assez d’énergie pour me jeter dans une voie aussi épineuse; et à vrai dire, je n’en suis pas encore arrivé à cette perfection d’habileté et de galanterie d’esprit qui fait confondre raison avec injustice, et tourner en ridicule tout ordre, toute règle qui ne s’accordent pas avec mes désirs; de ce que je hais la superstition, je ne me jette pas, tête baissée, dans l’irréligion. Si on ne satisfait pas toujours au devoir, encore faut-il toujours le reconnaître et l’aimer; et c’est une trahison que de se marier, sans remplir ses obligations conjugales. Assez sur ce point, continuons.

Différence entre le mariage et l’amour; une femme peut céder à un homme dont elle ne voudrait pas pour mari.—Virgile nous dépeint un mariage où règne l’accord, qui satisfait aux convenances et dans lequel cependant il n’y a pas beaucoup de loyauté. A-t-il voulu dire qu’il n’est pas impossible de céder aux instigations de l’amour, tout en se réservant de satisfaire dans une certaine mesure aux devoirs matrimoniaux; qu’on peut manquer à ces devoirs, sans s’y dérober tout à fait? il y a des valets qui volent leurs maîtres, sans pour cela les haïr!—La beauté, l’opportunité, la destinée, car la destinée y met aussi la main: «Il y a une fatalité qui pèse sur ces organes que cachent nos vêtements, car si les astres ne te protègent, il ne te servira de rien d’avoir les plus belles apparences de virilité (Juvénal)», toutes ces causes font que l’épouse s’attache à un étranger, sans se livrer pourtant si complètement à lui qu’il ne subsiste encore quelque lien par lequel elle tient à son mari. Ce sont là deux idées distinctes, qui procèdent différemment et ne sauraient être confondues: Une femme peut se donner à tel individu qu’elle ne voudrait absolument pas pour époux, je ne dis pas en raison seulement de sa situation dans le monde, mais pour lui-même. Peu de gens ont épousé des amies, qui ne s’en soient repentis; cela se voit jusque dans l’autre monde; quel mauvais ménage a fait, dit-on, Jupiter avec sa femme qu’il avait connue avant le mariage et avec laquelle il avait déjà fait l’amour! C’est ce qui se traduit par: «Se soulager dans un panier et le mettre ensuite sur sa tête.» J’ai vu de mon temps dans des milieux fort honorables le mariage mettre fin à l’amour entre personnes qui le pratiquaient d’une façon immorale et scandaleuse; c’est qu’aussi ce sont là deux états qui relèvent de considérations qui sont bien loin d’être les mêmes. Nous sommes portés, de nous-mêmes, à deux choses différentes et qui se contrarient. Isocrate disait qu’Athènes était une ville qui plaisait, à la mode de ces femmes qu’on fréquente parce qu’elles se prêtent à l’amour; chacun aimait à s’y promener et à y passer un moment, mais nul ne l’aimait en vue de l’épouser, c’est-à-dire pour y élire domicile et y passer sa vie.—J’ai vu avec dépit des maris haïr leurs femmes, pour cette seule raison qu’ils avaient des torts envers elles. Au moins ne faudrait-il pas les aimer moins parce qu’on s’est mis en faute; le repentir et la compassion devraient au contraire nous les rendre plus chères.

Nos lois sont trop sévères envers les femmes; nous voulons qu’elles maîtrisent leurs désirs plus ardents que les nôtres que nous n’essayons pas même pas de modérer.—Les buts poursuivis sont autres, ajoutait Isocrate, sans toutefois être incompatibles. Le mariage a pour lui son utilité, sa légitimité, son honorabilité, sa permanence; il procure un plaisir modéré, mais qui s’étend à tout. L’amour, lui, ne vise que le plaisir, mais il est vrai qu’il est plus excitant, plus vif, plus pénétrant; c’est un plaisir qu’attise la difficulté et où il faut du piquant, du mordant; ce n’est plus l’amour, s’il n’a ni ses flèches, ni son feu. Dans le mariage, les dames se donnent à nous avec trop de prodigalité, ce qui émousse l’acuité de notre affection et de nos désirs. Voyez combien, pour éviter cet inconvénient, Lycurgue et Platon se donnent de peine dans leurs lois.

Les femmes ne sont pas du tout dans leur tort, quand elles refusent de reconnaître les règles de conduite qu’a posées la société, d’autant que ces règles faites par les hommes, l’ont été sans leur participation. Par la force même des choses, ce sont constamment entre elles et nous des finasseries et de petites querelles; et dans les moments mêmes où, d’un consentement réciproque, nous sommes le plus étroitement unis à elles, il y a désordre et dispute. De l’avis de ce même Isocrate, nous ne tenons pas suffisamment compte de ce que nous savons cependant bien, que la femme est, sans comparaison, plus ardente que l’homme aux effets de l’amour. Ce prêtre de l’antiquité, qui fut tantôt homme, tantôt femme et «connaissait les plaisirs des deux sexes (Ovide)», en a témoigné.—Nous avons aussi à cet égard les déclarations que nous tenons de leur propre bouche, faites autrefois en des siècles différents, par un empereur et une impératrice de Rome, passés maîtres et des plus fameux en la matière: lui, en une nuit, dépucela il est vrai jusqu’à dix vierges sarmates ses captives; mais elle, dans le même laps de temps, se livra bel et bien vingt-cinq fois, changeant de compagnie suivant qu’il en était besoin, ou que la fantaisie l’en prenait: «jusqu’à ce que, épuisée mais non rassasiée, elle dût s’arrêter brûlante encore de volupté (Juvénal)».—Relevons également le différend soulevé en Catalogne par une femme qui se plaignait des assauts par trop répétés qu’elle avait à subir de la part de son mari; plainte motivée, suivant moi, moins par l’incommodité qu’elle en éprouvait (c’eût été là un miracle et je ne crois aux miracles qu’en matière de foi), que pour, en se soustrayant partiellement sous ce prétexte à cet acte base fondamentale du mariage, contester l’autorité du mari sur la femme et montrer que l’humeur querelleuse et la malice de ce sexe vont plus loin que la couche nuptiale et foulent aux pieds jusqu’aux dons et aux douceurs dont nous sommes redevables à Vénus. A cette plainte, le mari, doué, à la vérité, d’un tempérament exceptionnellement brutal, répondait que, même les jours de jeûne, il ne savait se passer de l’approcher moins de dix fois. L’affaire donna lieu à cet arrêt singulier de la reine d’Aragon, rendu après mûre délibération du conseil, par lequel cette bonne souveraine, afin d’établir une règle et fixer les idées sur la modération et la réserve à apporter en tous temps, dans les rapports entre époux légalement unis, ordonnait comme limite légitime et nécessaire de ces rapprochements le nombre de six par jour; le dit arrêt, disait la reine, restreignant et sacrifiant de beaucoup les besoins et les désirs de son sexe «pour établir une règle d’application facile et par conséquent permanente et immuable». Sur quoi, les docteurs comparant ces besoins avoués à ceux de l’homme, de s’écrier: «Quels doivent donc être l’appétit et l’ardeur amoureuse de la femme, puisqu’il faut en arriver à ce degré, pour y satisfaire dans des conditions raisonnables, prévenir tout écart et sauvegarder leur vertu», alors que Solon, le modèle de ceux qui veulent que toute chose soit réglée par la loi, ne taxe cette fréquentation de la femme par le mari qu’à trois fois par mois, afin que celui-ci soit toujours en mesure de remplir ce devoir!—Et c’est, dis-je, nonobstant cette donnée, et tout en admettant que chez la femme les besoins de cette nature sont plus grands que chez l’homme, que nous avons été leur imposer la continence, à elles exclusivement, allant jusqu’à édicter à cet égard les châtiments les plus sévères et même la peine de mort.

Il n’y a pas de passion plus impérieuse, et nous nous opposons à ce qu’elles en tempèrent les effets ou reçoivent entière satisfaction.—Il n’y a pas de passion plus impérieuse que celle-ci à laquelle nous voulons qu’elles seules résistent, non simplement dans la mesure que cela comporte, mais comme à un vice abominable, exécrable, pire que l’irréligion et le parricide; tandis que nous autres hommes, nous nous y abandonnons sans que ce soit pour nous une faute, sans que cela nous vaille un reproche. Ceux d’entre nous qui ont essayé d’en triompher, ont assez avoué quelle difficulté ils ont éprouvée, ou plutôt en quelle impossibilité ils ont été d’y parvenir, bien qu’ayant eu recours à un régime spécial pour mater, affaiblir et refroidir les révoltes de la chair; et elles, nous les voulons, au contraire, bien portantes, vigoureuses, bien à point, en bonnes dispositions et chastes tout à la fois; c’est-à-dire chaudes et froides en même temps!—Le mariage qui, à ce que nous prétendons, doit les empêcher de se consumer, leur procure en l’état de nos mœurs bien peu d’apaisement: si le mari qu’elles prennent est encore à un âge où le sang bouillonne, il se fera gloire de se dépenser ailleurs: «Aie enfin de la pudeur, Bassus, ou allons en justice; tu m’as vendu cet organe, je l’ai payé très cher, il n’est donc plus à toi (Martial).» C’est à bon droit que Polémon le philosophe fut cité en justice par sa femme, parce qu’il allait semant en terrain stérile la semence qu’il eût dû répandre en terrain propice à la fécondation. Quant aux femmes qui épousent des hommes usés, elles sont, bien que mariées, dans une condition pire que les vierges et les veuves. Nous les tenons pour suffisamment loties, dès qu’elles ont un homme auprès d’elles, comme firent les Romains quand ils tinrent pour violée Clodia Læta que Caligula avait approchée, quoiqu’il fût avéré qu’il ne l’avait pas possédée, tandis qu’au contraire, par là, on avive en elles ce besoin de la nature, l’attouchement et la compagnie d’un mâle quel qu’il soit, réveillant la chaleur de leurs sens, qui demeureraient plus calmes si on les laissait seules. Aussi, est-ce vraisemblablement dans le but de rendre, par ce moyen et ses effets, leur chasteté plus méritoire, que Boleslas roi de Pologne et Kinge sa femme, selon un vœu formé de commun accord le jour même de leurs noces, se privèrent, bien que couchant ensemble, ce jour-là et à tout jamais, des satisfactions que leur permettait le mariage.

L’éducation qu’on donne aux jeunes filles, tout opposée à ce qu’on exige d’elles, éveille constamment en elles ce sentiment; elles n’entendent parler que d’amour et ce qu’on leur en cache, souvent maladroitement, elles le devinent.—Nous les formons dès l’enfance en vue de les préparer à l’amour; leurs grâces, leur parure, leur savoir, leur langage, toute leur éducation sont dirigés en conséquence; leurs gouvernantes ne cessent d’en entretenir leur imagination, ne serait-ce qu’en s’appliquant continuellement à les en dégoûter. Ma fille (le seul enfant que j’aie) est à l’âge où les lois tolèrent que se marient celles chez lesquelles les sens parlent de bonne heure; son développement est tardif, elle est fluette et d’un tempérament lymphatique, contre lequel ne réagit pas sa mère qui l’élève près d’elle, la produisant peu, si bien qu’elle ne fait que commencer à se défaire des naïvetés de l’enfance. Elle lisait ces jours-ci, devant moi, un livre français où se rencontrait le mot «fouteau», qui sert parfois à désigner un arbre assez connu; la femme chargée de s’occuper d’elle, l’arrêta court et assez rudement sur ce mot à double sens, lui faisant sauter le passage scabreux où il figurait. Je la laissai faire pour ne pas troubler sa manière ordinaire de procéder dans laquelle je n’interviens pas; mais il faut convenir que la direction imprimée à la femme est bien singulière et qu’elle est à changer. Ou je me trompe bien, ou la fréquentation de vingt laquais pendant six mois n’aurait pas fait travailler l’imagination de ma fille pour trouver l’usage et la signification de l’autre sens de ces syllabes incriminées, comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et son interdiction de les prononcer: «La vierge nubile se plaît à apprendre des danses lascives, jusqu’à s’en courbaturer les membres; elle rêve dès l’enfance à des amours impudiques (Horace).»—Lorsque les femmes viennent à se relâcher un peu de leur attitude cérémonieuse, qu’elles se laissent aller à parler en toute liberté, nous ne sommes que des enfants, comparés à elles, sous le rapport de ce qu’elles savent sur ce sujet. Écoutez-les causer de nos poursuites et des propos que nous leur tenons, vous arriverez bientôt à vous convaincre que nous ne leur apprenons rien qu’elles ne sachent et sur quoi elles ne soient éclairées autrement que par nous. Serait-ce, comme le dit Platon, parce que, dans une vie antérieure, elles ont été garçons et adonnées à la débauche? Je me trouvais une fois dans un endroit, d’où j’entendais, sans que ma présence pût être soupçonnée, une conversation qu’elles tenaient; que ne puis-je la reproduire? Sainte Vierge, me dis-je, nous pouvons bien, à cette heure, pour acquérir de l’habileté, étudier les phrases d’Amadis et les vocabulaires de Boccace et de l’Arétin, c’est vraiment bien employer notre temps! Il n’est pas un mot, pas un acte, pas une rouerie qu’elles ne connaissent mieux que nos livres ne les relatent; elles ont cela dans le sang, «Vénus elle-même le leur a inspiré (Virgile)»; ces bons maîtres d’école que sont la nature, la jeunesse, la santé le leur soufflent continuellement dans l’âme, elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent: «Jamais colombe, ou tel autre oiseau plus lascif encore que vous pourrez nommer, n’a, par de douces morsures, sollicité plus amoureusement les baisers, qu’une femme qui s’abandonne à sa passion (Catulle).»

Du reste, c’est l’amour, c’est l’union des sexes qui est la grande affaire de ce monde; aussi ne faut-il pas s’étonner si les plus grands philosophes ont écrit sur ce sujet.—Si la fougue naturelle de leurs désirs n’eût été un peu tenue en bride par la crainte et les idées d’honneur qu’on leur a inculquées, nous prêterions tous au ridicule. Tout le mouvement du monde a cette conjonction des sexes pour objectif et aboutit à elle; elle se retrouve partout; elle est le centre vers lequel tendent toutes choses. Il subsiste encore des ordonnances de Rome antique et sage, traitant de questions afférentes à l’amour; Socrate donne des préceptes pour l’instruction des courtisanes; «souvent ces petits livres qui tiennent sur les coussins de soie de nos belles, sont l’ouvrage de Stoïciens (Horace)». Zénon, dans ses lois, va jusqu’à parler des écarquillements et des secousses qui se produisent dans le dépucelage. Sur quoi portaient le livre du philosophe Straton, intitulé «l’Œuvre de chair»; ceux de Théophraste ayant pour titre, l’un «l’Amoureux», l’autre «de l’Amour»; celui d’Aristippe, «Délices des temps passés»? A quoi tendaient les descriptions si étendues, si imagées de Platon, des pratiques amoureuses * autrement éhontées, auxquelles on se livrait de son temps; l’ouvrage «de l’Amoureux», de Démétrius de Phalère; «Clinias, ou l’amoureux malgré lui», d’Héraclide du Pont; celui d’Antisthène, «des Noces ou l’art de faire les enfants»; et cet autre du même auteur, «du Maître et de l’amant»; celui d’Ariston, «des Ébats amoureux»; ceux de Cléanthe, «de l’Amour» et «de l’Art d’aimer»; les dialogues amoureux de Sphéreus; la fable, effrontée au dernier point, de Jupiter et de Junon, par Chrysippe, et les cinquante lettres si lascives qu’il a écrites? Je laisse de côté les ouvrages des philosophes de l’école d’Épicure, qui était favorable à la volupté et la prônait.—Aux temps anciens, cinquante divinités étaient préposées à cet acte, et il a existé une nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient faire leurs dévotions, on avait dans les temples des filles * et des garçons dont on pouvait se procurer la jouissance; il entrait dans le cérémonial du culte, d’en user avant d’approcher des autels: «Parce que l’incontinence est nécessaire pour observer la continence, et que l’incendie s’éteint par le feu.»

Dans l’antiquité, les organes de la génération étaient déifiés; aujourd’hui comme alors, tout, du fait de l’homme comme de celui de la nature, rappelle constamment l’amour aux yeux de chacun.—Dans la majeure partie du monde, cette pièce de notre corps était déifiée; dans une contrée, il y en avait qui se l’écorchaient pour en offrir et en consacrer quelque parcelle à la divinité, tandis que c’était leur semence que d’autres offraient et consacraient. Dans une autre région, les jeunes gens se la perçaient en public et, dans les ouvertures ainsi pratiquées, introduisaient, entre la peau et la chair, des broches en bois, les plus longues et les plus grosses qu’ils pouvaient endurer, qu’ils brûlaient ensuite en holocauste à leurs dieux; ceux qui tressaillaient sous l’intensité de cette cruelle douleur, étaient jugés n’être ni vigoureux, ni chastes. Ailleurs, la désignation du grand pontife et la considération dont il jouissait, étaient basées sur la dimension de cet organe, dont l’effigie, dans les cérémonies en l’honneur de certaines divinités, était promenée en grande pompe.—En Égypte, à la fête des Bacchanales, les dames en portaient au cou une image en bois d’une grande richesse d’ornementation, de fortes proportions et lourde suivant la force de chacune; en outre, la statue du dieu en présentait un qui excédait presque en dimension le reste du corps.—Près de nous, les femmes mariées en font prendre, sur leur front, la forme à leur voilette, pour se glorifier de la jouissance qu’elles en ont; et si elles deviennent veuves, elles le rejettent en arrière sous leur coiffure où il se perd.—A Rome, les matrones les plus sages tenaient à honneur d’offrir des fleurs et des couronnes au dieu Priape; et, le jour de leurs noces, on faisait asseoir celles qui étaient vierges sur les parties les moins honnêtes de sa statue.—Je ne sais trop si, de nos jours, on ne peut relever certaines pratiques se rattachant à cette même dévotion? Quelle signification avait cette pièce ridicule des hauts de chausses ou culotte de nos pères, qui se voit encore dans ceux que portent nos Suisses? Dans quel but, à l’heure actuelle, faisons-nous que, sous ce vêtement, nos parties génitales se dessinent d’une façon si apparente et, ce qui est pire, accroissant souvent par artifice et imposture leur dimension naturelle? Je suis porté à croire que cette disposition a été inventée dans des siècles meilleurs où régnait plus de bonne foi qu’aujourd’hui, pour ne tromper personne et que chacun apparût en public tel qu’il était, comme il arrive encore chez les peuples de mœurs plus simples, qui portent des vêtements accusant dans leur réalité les formes des parties qu’elles recouvrent, ce qui permettait d’apprécier l’ouvrier par ce dont il semblait capable, comme sous d’autres rapports nous le jugeons d’après les proportions de son bras ou de son pied.—Ce bonhomme qui, au temps de ma jeunesse, fit, dans sa capitale, châtrer tant de belles et antiques statues, pour qu’elles ne blessent pas la vue, appliquant cette maxime de cet autre non moins pudibond de l’antiquité: «C’est une cause de déréglements, que d’étaler en public des nudités (Ennius)», eût dû s’aviser aussi que, comme dans la célébration des mystères de la bonne déesse d’où tout ce qui rappelait le sexe masculin était banni, cela ne l’avançait en rien, s’il ne faisait encore châtrer les chevaux, les ânes, toute la nature enfin: «Sur la terre, les hommes, les bêtes fauves, les animaux domestiques; dans l’eau, les poissons; dans l’air, les oiseaux aux mille couleurs, tout brûle, tout éprouve les fureurs de l’amour (Virgile).» Les dieux, dit Platon, nous ont pourvus d’un membre qui ne connaît pas l’obéissance et qui nous tyrannise; qui, comme un animal furieux, prétend, dans la violence de ses appétits, tout soumettre à lui; les femmes ont pareillement le leur qui, à la façon d’un animal glouton et avide, délire quand on lui refuse des aliments alors que le moment de lui en donner est venu, et ne souffre pas qu’on le fasse attendre; il fait passer en leur corps la rage qui l’anime, il en trouble le fonctionnement, arrête la respiration, est cause de mille maux de toutes sortes, jusqu’à ce qu’ayant aspiré le fruit de la soif commune qui dévore et l’homme et la femme, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de la matrice.

Mieux vaudrait renseigner de bonne heure la femme sur les choses de l’amour que de laisser son imagination travailler; en somme, dans toutes les règles qu’il a édictées à ce sujet, l’homme n’a que lui-même en vue.—Ce même législateur, qui ordonna cet acte de vandalisme, eût bien dû s’aviser aussi que ce serait peut-être une mesure plus chaste et d’un résultat plus certain, de renseigner de bonne heure les femmes sur ce qui en est, plutôt que de laisser leur esprit livré à lui-même et, plus ou moins échauffé, chercher à deviner; le désir, l’espérance leur font substituer à la réalité des conceptions trois fois plus extravagantes; j’ai connu quelqu’un qui s’est perdu, pour avoir fait en lui la découverte de ce don de la nature en un lieu où il ne convenait pas d’en user dans toute la mesure où, en vue du rôle auquel il est destiné, nous en avons la possibilité.—Que de mal font ces images monstrueuses que les enfants en tracent sur les murs et les portes des édifices publics! cela induit la femme à un cruel mépris à notre égard quand elle constate la disproportion avec ce dont la nature nous a gratifiés. Sait-on si Platon n’a pas été guidé par cette considération quand, à l’instar d’autres républiques dont les institutions sont des modèles, il ordonnait que, dans les gymnases où se pratiquaient les exercices physiques, hommes et femmes, quel que fût l’âge, se présentassent nus aux yeux les uns des autres.—Les Indiennes qui, continuellement, voient les hommes ainsi, se trouvent, de ce fait, avoir au moins un de leurs sens, celui de la vue, qui échappe à toute exagération. Dans ce grand royaume de Pégu, elles n’ont elles-mêmes, pour se couvrir, à partir de la ceinture, qu’une bande d’étoffe fendue sur le devant et tellement étroite que, quels que soient les efforts qu’elles peuvent faire pour sauvegarder la décence, à chaque pas elles sont complètement à découvert. Bien qu’on dise que c’est là un usage ayant pour but d’attirer les hommes à elles et de distinguer les sexes chez ce peuple, où chacun est libre de s’abandonner à ses instincts, il se pourrait que cette coutume aboutît à un effet contraire à ce que l’on en attend; la faim demeurée entière est plus pénible à supporter que si elle a déjà été en partie satisfaite, comme cela arrive dans le cas actuel, au moins par les yeux; c’est ce qui faisait dire à Livie que, pour une honnête femme, un homme nu n’est pas plus qu’une image.—Les Lacédémoniennes, qui, femmes, étaient plus vierges d’imagination que ne sont nos filles, voyaient tous les jours les jeunes gens de leur ville dépourvus de tout vêtement, quand ils se livraient à leurs exercices; elles-mêmes ne prenaient guère soin, quand elles marchaient, que leurs cuisses demeurassent couvertes, estimant, comme fait Platon, que leur vertu les protégeait assez, sans qu’il fût encore besoin de jupes bouffantes. Par contre ceux-là, dont parle saint Augustin, ont attribué un pouvoir prodigieux à la tentation que fait naître la nudité, qui mettent en doute si, au jugement universel, les femmes conserveront leur sexe à la résurrection ou prendront le nôtre, pour ne pas nous induire encore en tentation quand nous jouirons de la béatitude éternelle.—En résumé, on les provoque et on les surexcite par tous les moyens; sans cesse nous échauffons et nous excitons leur imagination, puis nous en faisons reproche à leur ventre. Confessons donc la vérité: il n’en est guère parmi nous qui ne redoute plus la honte qui peut lui advenir par les fautes de sa femme que par les siennes; qui ne se préoccupe plus (ô merveilleuse charité!) de la conscience de son épouse qu’il veut irréprochable, que de la sienne; qui ne préférerait être lui-même un voleur et un sacrilège et que sa femme fût meurtrière et hérétique, que de ne pas la voir plus chaste que son mari; quelle inique appréciation du vice! Nous et elles sommes capables de mille corruptions, qui causent plus de dommages et sont plus contraires aux lois naturelles que n’est la luxure, mais nous estimons qu’une chose constitue un vice, et un vice plus ou moins grave, non d’après sa nature, mais selon notre intérêt; et c’est là la raison pour laquelle il y a tant d’inégalité dans nos appréciations sur son degré de gravité.

Il est bien difficile, dans l’état actuel de nos mœurs, qu’une femme soit toujours chaste et fidèle.—La rigueur que nous avons édictée contre la femme qui succombe à ces tentations, leur en fait un crime beaucoup plus grand que cela ne vaut et a pour elles des conséquences hors de proportion avec la chose elle-même; mieux leur vaudrait aller au palais plaider pour faire fortune, ou à la guerre conquérir un grand nom, plutôt que d’avoir charge, au milieu de l’oisiveté et des satisfactions de tous genres, de faire une défense si difficile. Ne voient-elles pas qu’il n’y a ni marchand, ni procureur, ni soldat qui ne quittent leurs occupations professionnelles pour se livrer à cette autre guerre dirigée contre elles, et qu’il en est de même du moindre crocheteur, du plus misérable savetier, si harcelés et épuisés qu’ils soient par le travail et la faim? «Tous les trésors d’Achéménès, toutes les richesses de l’Arabie et de la Phrygie, pourraient-ils payer un seul des cheveux de Licymnie dans ces doux moments où, tournant la tête, elle apporte sa bouche à tes baisers, ou que, par un doux caprice, elle refuse ce qu’elle veut se laisser ravir, sauf à te prévenir bientôt elle-même (Horace)?» Je ne sais si les exploits de César et d’Alexandre surpassent en difficulté la résolution d’une femme jeune et belle, élevée à notre façon, dans la fréquentation d’un monde où elle brille, ayant contre elle tant d’exemples contraires et se maintenant dans toute sa pureté, au milieu de mille poursuites continues et pressantes. Rien de ce qu’elle pourrait faire n’est aussi épineux et n’exige qu’elle se démène davantage que ce qu’elle ne fait pas. Je trouve plus aisé de porter toute la vie une cuirasse qu’un pucelage; et c’est parce qu’il est le plus pénible de tous, que le vœu de virginité est le plus noble: «La puissance de Satan a son siège dans les rognons,» dit S. Jérôme.

Elles n’en ont que plus de mérite lorsqu’elles parviennent à demeurer sages, mais ce n’est pas en se montrant prudes et revêches qu’elles feront croire davantage à leur vertu; l’indiscrétion des hommes est un grand tourment pour elles.—Certes le plus ardu des devoirs imposés à l’humanité, celui qui nécessite le plus d’efforts, nous l’avons abdiqué entre les mains des dames et leur en abandonnons la gloire. C’est là un stimulant suffisamment puissant pour qu’elles s’opiniâtrent à l’observer, et un terrain éminemment favorable pour nous défier et fouler aux pieds cette illusoire supériorité de valeur et de vertu que nous prétendons avoir sur elles; pour peu qu’elles veillent à ne pas s’en départir, elles y gagnent non seulement une plus grande estime, mais encore qu’on les aime davantage. Un galant homme ne discontinue pas ses poursuites parce qu’il a éprouvé un refus, si ce refus est motivé par la chasteté et non parce qu’il ne plaît pas; nous avons beau jurer, menacer et nous plaindre, nous ne les en aimons que mieux, et mentons quand nous affirmons le contraire; il n’est rien qui nous attire davantage qu’une femme qui se maintient sage sans cesser d’être douce et bienveillante. Il est lâche et stupide de persister à poursuivre de ses assiduités une femme qui vous témoigne de la haine et du mépris; mais vis-à-vis de celle qui ne vous objecte qu’une résolution dictée de parti pris par la vertu et à laquelle se mêle de sa part de la gratitude, ne pas rompre toute relation est le fait d’une âme noble et généreuse. Il est possible à la femme de nous être, dans une certaine mesure, reconnaissante de nos attentions et de nous marquer, sans manquer aux règles de l’honnêteté, qu’elle ne nous dédaigne pas; cette loi qu’on leur fait de nous avoir en horreur parce que nous les adorons, de nous haïr parce que nous les aimons, est cruelle, ne serait-ce que par sa difficulté d’application. Pourquoi n’écouteraient-elles pas nos offres et nos demandes, si elles ne transgressent pas ce dont la modestie leur fait un devoir? est-ce parce qu’on suppose qu’en elles résonne quelque sens que ces propos peuvent émoustiller? Une reine, de nos jours, disait avec beaucoup d’esprit que «refuser de prêter l’oreille à ces avances, est un témoignage de faiblesse, c’est dénoncer sa propension à céder, et qu’une dame qui n’a pas été exposée à la tentation, ne peut se vanter de la chasteté qu’elle a gardée».—L’honneur n’est pas renfermé dans de si étroites limites; il peut se détendre, se donner quelque liberté sans se rendre coupable; au delà de son domaine, il est une zone neutre où l’on est libre, où ce qui se passe est sans conséquence; qui a pu le chasser et l’acculer aux confins extrêmes pour arriver à vaincre sa résistance finale, est bien difficile, s’il n’est satisfait d’une semblable fortune; l’importance du succès se mesure à la difficulté surmontée. Voulez-vous savoir l’impression que vous faites sur le cœur d’une femme par vos hommages et vos mérites? jugez-en d’après son caractère. Telle donne plus, qui ne donne pas autant; une faveur vaut uniquement par le prix qu’y attache celle qui l’octroie; les autres circonstances qui l’accompagnent ne sont que des accidents fortuits qui n’y ajoutent rien, et sont comme si elles n’existaient pas; le peu que celle-là concède, peut lui coûter plus à donner, qu’à sa compagne de se livrer tout entière. Si en quelque chose la rareté ajoute au prix d’un objet, c’est bien ici; ne regardez pas combien peu vous obtenez, mais combien peu l’ont obtenu; la valeur d’une pièce de monnaie dépend du lieu où elle a été frappée et de la marque qu’elle porte.—Quelque chose que le dépit et l’indiscrétion de quelques-uns les amènent à dire dans l’excès de leur mécontentement, toujours la vertu et la vérité finissent par reprendre le dessus. J’ai vu des femmes dont la réputation était demeurée longtemps injustement compromise, regagner l’approbation de tous en persévérant tout simplement dans leur ligne de conduite, sans qu’elles se soient préoccupées de ce qui pouvait se dire, ni recourir à aucun artifice; chacun en vint à se repentir et à confesser son erreur. Alors qu’elles n’étaient pas mariées, on les avait un peu en suspicion; devenues dames, elles tiennent aujourd’hui le premier rang parmi celles que l’on estime.—Quelqu’un disait à Platon: «Tout le monde parle mal de vous.—Laissez dire, répondit-il, je vivrai de façon qu’il faudra bien que l’on change de langage.»—Outre que la crainte de Dieu et la valeur d’une gloire qui s’acquiert si rarement doivent les inciter à ne pas succomber, la corruption de ce siècle leur en fait une obligation; et si j’étais à leur place, il n’y a rien que je ne fisse plutôt que de livrer ma réputation à la merci de gens si dangereux. De mon temps, le plaisir de conter ses bonnes fortunes (plaisir qui ne doit guère le céder en douceur à la chose elle-même) n’était permis qu’à ceux qui avaient un ami unique et fidèle, qu’ils prenaient pour confident; à présent, dans les réunions et à table, on passe le temps à se vanter des faveurs obtenues et l’on révèle les plus intimes secrets de l’alcôve. C’est vraiment trop d’abjection et de bassesse de cœur, que de révéler ainsi ouvertement et donner en pâture aux commentaires et à la malignité de tous, ces épanchements intimes si tendres, si délicats; c’est le fait de personnes ingrates, indiscrètes et volages.

La jalousie est une passion inique; le préjugé qui nous fait regarder comme une honte l’infidélité de la femme, n’est pas plus raisonnable.—Notre exaspération inique et immodérée contre les faiblesses de la femme, vient de cette maladie qu’est la jalousie, la plus malsaine d’entre celles qui affligent l’âme humaine en laquelle elle soulève les plus violents orages. «Qu’est-ce qui empêche de prendre de la lumière à la lumière? celle-ci s’en trouve-t-elle diminuée (Ovide)?» La jalousie et l’envie sa sœur me paraissent les plus ineptes de toutes nos infirmités morales. De cette dernière, qui passe pour être une passion si tenace et si puissante, je ne puis guère parler ne l’ayant, Dieu merci, jamais ressentie; quant à la jalousie, je la connais au moins de vue. Les bêtes l’éprouvent: Une de ses chèvres étant tombée amoureuse du berger Cratis, son bouc, par jalousie, vint, pendant qu’il dormait, choquer sa tête contre la sienne et la lui écrasa.—Nous avons, à l’exemple de certaines nations barbares, exagéré cette fièvre; comme de juste, les âmes les mieux disciplinées n’y échappent naturellement pas, mais sans en perdre la raison: «Jamais un homme adultère, percé de l’épée d’un mari, n’a rougi de son sang les eaux du Styx (Jean Second).» Lucullus, César, Pompée, Antoine, Caton et autres de bravoure incontestable, furent des maris trompés et le surent, sans en faire autrement de tapage; il n’y eut, à cette époque, qu’un Lépide qui fut assez sot pour s’en tourmenter au point d’en mourir: «Malheureux! si ton mauvais destin veut que tu sois pris sur le fait, tu seras traîné par les pieds hors du logis, et par les voies qui leur seront ménagées, raves et surmulets s’introduiront en toi (Catulle)!»—Quand Vulcain, au dire du poète, surprit sa femme avec un autre dieu, il se contenta de les livrer tous deux à la risée de tous les autres dieux, «ce qui fit dire à l’un d’eux des moins austères, qu’il consentirait bien, lui aussi, à subir une telle honte (Ovide)». Vulcain ne se dérobe pas, pour cela, aux * douces caresses que lui offre l’infidèle et, tout en se réchauffant sur son sein, lui reproche la défiance dont, en raison de cette vengeance maritale, semble empreinte son affection: «A quoi bon tant de détours? pourquoi, déesse, ne pas vous fier à votre époux (Virgile)?» Quant à elle, elle lui adresse une requête pour Enée, un de ses bâtards: «C’est une mère qui vous demande des armes pour son fils (Virgile)»; ce qu’il lui accorde généreusement, s’exprimant en outre de la façon la plus honorable sur ce rejeton: «Il s’agit de faire des armes pour un héros (Virgile).» C’est là, à la vérité, une abnégation qui dépasse ce dont l’homme est capable, et je conviens qu’un tel excès de mansuétude demeure l’apanage des dieux; «on ne saurait, en effet, établir de comparaison entre les hommes et eux (Catulle)».

Chez la femme, la jalousie est encore plus terrible que chez l’homme; elle pervertit tout ce qu’il y a en elle de beau et la rend susceptible des plus grands méfaits.—Pour ce qui est de la confusion qui en résulte entre les enfants, fruits de ces unions tant légitimes qu’illégitimes, outre que les plus graves législateurs ordonnent de n’en pas tenir compte et ont fait prévaloir cette manière de faire dans toutes les constitutions qu’ils ont données, cela ne touche pas les femmes qui, elles, n’ont pas d’hésitation sur ceux qui leur appartiennent; plus que nous cependant, et je ne sais comment cela se fait, elles sont en proie à cette passion: «Souvent la jalousie de Junon ne trouva que trop à s’exercer dans les infidélités quotidiennes de son époux (Catulle).»—Lorsque la jalousie s’empare de ces pauvres âmes faibles et incapables de résistance, c’est pitié avec quelle cruauté elle les tiraille et les tyrannise; elle s’introduit en elles sous couleur d’amitié; mais, une fois dans la place, les mêmes causes qui, auparavant, faisaient éclore leur bienveillance, deviennent des sujets de haine mortelle. Elle est, d’entre les maladies de l’esprit, celle à laquelle tout fournit le plus d’aliments et qui comporte le moins de remède: la santé, la vertu, le mérite, la réputation du mari sont autant de prétextes qui surexcitent leur dépit et leur rage: «Il n’y a pas de haines plus implacables que celles de l’amour (Properce).» Cette fièvre enlaidit et corrompt tout ce que, sous d’autres rapports, il y a de beau et de bon en elles. Tout ce que fait une femme jalouse, si chaste, si bonne ménagère soit-elle, a quelque chose d’aigre et d’importun; elle est possédée d’une agitation enragée qui indispose contre elle, produisant un effet tout contraire à ce qu’elle en attend. Ce fut bien le cas, à Rome, d’un certain Octavius: il avait couché avec Pontia Posthumia; son affection pour elle s’accrut par la jouissance qu’il en avait eue. Il lui adressa instances sur instances pour qu’elle consentit à l’épouser; ne pouvant l’y décider, l’amour extrême qu’elle lui inspirait, le porta à agir comme s’il eût été son plus cruel et mortel ennemi, il la tua.—Les symptômes ordinaires de cette maladie inhérente à l’amour, sont de même ordre; ce sont des haines intestines, de sourdes menées, des complots incessants: «on sait jusqu’où peut aller la fureur d’une femme (Virgile)»; c’est une rage qui se ronge elle-même, d’autant plus que, pour excuser ses méfaits, elle est obligée de se couvrir d’intentions bienveillantes à l’égard de celui qu’elle poursuit.

La chasteté est-elle chez la femme une question de volonté? Pour réussir auprès d’elles tout dépend des occasions, et il faut savoir oser; du reste, ce que nous entendons leur interdire est assez mal défini.—La chasteté est un devoir susceptible d’une grande extension. Est-ce par exemple la volonté de la femme que, par elle, nous cherchons à maîtriser? Si c’est sa volonté: sa souplesse, sa soudaineté font qu’elle est beaucoup trop prompte à exécuter ce qu’elle conçoit, pour que la chasteté ait possibilité de l’arrêter. Un songe suffit pour l’engager au point qu’elle ne peut se dédire. Il n’est pas en son pouvoir de se défendre par elle-même contre les concupiscences et les désirs, même avec l’aide de la chasteté qui, elle aussi du sexe féminin, est de ce fait en butte aux mêmes assauts. Si, seule, sa volonté nous importe, où cela nous conduit-il? Supposez quelqu’un de nous, sans yeux ni langue, ayant le don de se trouver à point nommé, ne voyant pas, ne parlant pas, dans la couche de toute femme disposée à lui faire bon accueil; avec quel empressement elles le rechercheraient! Les femmes scythes ne crevaient-elles pas les yeux à leurs esclaves et à leurs prisonniers de guerre, pour pouvoir en user plus librement et sans être reconnues.—Oh! quel immense avantage que de savoir profiter de l’occasion. A qui me demanderait ce qui importe le plus en amour, je répondrais que c’est tout d’abord de savoir saisir le moment opportun; en second lieu cela encore, et, en troisième lieu toujours cela. C’est de là que tout dépend.—Il m’est arrivé souvent de manquer une bonne fortune; parfois, pour n’avoir pas été assez entreprenant; que Dieu garde de tout mal quiconque, à cet égard, en est encore à se moquer de moi! En ce siècle, il faut plus de témérité que je n’en ai, témérité dont les jeunes gens s’excusent en la mettant sur le compte de la chaleur qui les transporte, mais que, si elles y regardaient de près, les femmes reconnaîtraient provenir plutôt du mépris qu’on a pour leur vertu. C’était une superstition chez moi que de craindre de les offenser, car je suis porté à respecter ce que j’aime; de plus, indépendamment de ce qu’en pareille circonstance un manque de respect déprécie la faveur qui nous est faite, j’aime qu’on s’y comporte un peu comme un enfant, qu’on se montre timide et qu’on soit aux petits soins.—J’ai d’ailleurs, sinon toute, du moins quelque peu de cette honte qui est sottise dont parle Plutarque, et j’ai eu à en pâtir et à le regretter sous maints rapports dans le cours de ma vie; c’est là un défaut qui s’accorde assez mal avec ma nature en général, mais ne sommes-nous pas un composé de sentiments et d’idées en perpétuelle contradiction? J’ai de la peine quand j’éprouve un refus, comme aussi lorsque c’est moi qui refuse; il m’en coûte tant de causer de la contrariété à autrui, que dans les occasions où c’est un devoir pour moi d’essayer de décider quelqu’un à une chose qui lui est pénible et où l’hésitation est permise, je n’insiste que faiblement et à contre-cœur. Dans les affaires de ce genre où je suis directement intéressé, bien qu’Homère dise avec raison «que chez un indigent la honte est une sotte vertu», je charge d’ordinaire un tiers de subir ce désagrément à ma place, de même que je décline toute mission de ce genre quand on veut m’y employer; car ma timidité est telle sur ce point qu’il m’est arrivé parfois d’avoir la volonté de refuser et de n’en avoir pas la force.