CHAPITRE V.    (TRADUCTION LIV. III, CH. V.)
Sur des vers de Virgile.

A mesure que les pensemens vtiles sont plus pleins, et solides, ils
sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort,
la pauureté, les maladies, sont subiects graues, et qui greuent. Il
faut auoir l’ame instruitte des moyens de soustenir et combatre
les maux, et instruite des regles de bien viure, et de bien croire:
et souuent l’esueiller et exercer en cette belle estude. Mais à vne
ame de commune sorte, il faut que ce soit auec relasche et moderation:
elle s’affolle, d’estre trop continuellement bandee. I’auoy
besoing en ieunesse, de m’aduertir et solliciter pour me tenir en office.3
L’alegresse et la santé ne conuiennent pas tant bien, dit-on,
auec ces discours serieux et sages. Ie suis à present en vn autre
estat. Les conditions de la vieillesse, ne m’aduertissent que trop,
m’assagissent et me preschent. De l’excez de la gayeté, ie suis
tombé en celuy de la seuerité: plus fascheux. Parquoy, ie me
laisse à cette heure aller vn peu à la desbauche, par dessein: et
employe quelque fois l’ame, à des pensemens folastres et ieunes,
où elle se seiourne. Ie ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant,
et trop meur. Les ans me font leçon tous les iours, de froideur, et
de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est
à son tour de guider l’esprit vers la reformation: il regente à son1
tour: et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas vne
heure, ny dormant ny veillant, chaumer d’instruction, de mort, de
patience, et de pœnitence. Ie me deffens de la temperance, comme
i’ay faict autresfois de la volupté: elle me tire trop arriere, et
iusques à la stupidité. Or ie veux estre maistre de moy, à tout
sens. La sagesse a ses excez, et n’a pas moins besoing de moderation
que la folie. Ainsi, de peur que ie ne seche, tarisse, et m’aggraue
de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,

Mens intenta suis ne siet vsque malis,

ie gauchis tout doucement, et desrobe ma veuë de ce ciel orageux2
et nubileux que i’ay deuant moy. Lequel, Dieu mercy, ie considere
bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et
me vay amusant en la recordation des ieunesses passees:

Animus quod perdidit, optat,
Atque in præterita se totus imagine versat.

Que l’enfance regarde deuant elle, la vieillesse derriere: estoit ce
pas ce que signifioit le double visage de Ianus? Les ans m’entrainnent
s’ils veulent, mais à reculons. Autant que mes yeux peuuent
recognoistre cette belle saison expiree, ie les y destourne à secousses.
Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, aumoins n’en3
veux-ie déraciner l’image de la memoire.

Hoc est
Viuere bis, vita posse priore frui.
Platon ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses,
et ieux de la ieunesse, pour se resiouyr en autruy, de la soupplesse
et beauté du corps, qui n’est plus en eux: et rappeller en leur souuenance,
la grace et faueur de cet aage verdissant. Et veut qu’en
ces esbats, ils attribuent l’honneur de la victoire, au ieune homme,
qui aura le plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d’entre
eux. Ie merquois autresfois les iours poisans et tenebreux, comme4
extraordinaires. Ceux-là sont tantost les miens ordinaires: les extraordinaires
sont les beaux et serains. Ie m’en vay au train de
tressaillir, comme d’vne nouuelle faueur, quand aucune chose ne
me deult. Que ie me chatouille, ie ne puis tantost plus arracher vn
pauure rire de ce meschant corps. Ie ne m’esgaye qu’en fantasie et
en songe: pour destourner par ruse, le chagrin de la vieillesse.
Mais certes il faudroit autre remede, qu’en songe. Foible lucte, de
l’art contre la nature. C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper,
comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux
estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre.1
Iusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer,
ie les empoigne. Ie congnois bien par ouyr dire, plusieurs especes
de voluptez prudentes, fortes et glorieuses: mais l’opinion ne
peut pas assez sur moy pour m’en mettre en appetit. Ie ne les veux
pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme ie les veux
doucereuses, faciles et prestes. A natura discedimus: populo nos
damus, nullius rei bono auctori. Ma philosophie est en action, en
vsage naturel et present: peu en fantasie. Prinssé-ie plaisir à
iouer aux noisettes et à la toupie!

Non ponebat enim rumores ante salutem.2

La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de
soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à
l’ombre. Il faudroit donner le foüet à vn ieune homme, qui s’amuseroit
à choisir le goust du vin, et des sauces. Il n’est rien que
i’aye moins sçeu, et moins prisé: à cette heure ie l’apprens. I’en ay
grand honte, mais qu’y feroy-ie? I’ay encor plus de honte et de
despit, des occasions qui m’y poussent. C’est à nous, à resuer et
baguenauder, et à la ieunesse à se tenir sur la reputation et sur le
bon bout. Elle va vers le monde, vers le credit: nous en venons.
Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clauam, sibi pilam, sibi natationes3
et cursus habeant: nobis senibus, ex lusionibus multis, talos
relinquant et tesseras. Les loix mesme nous enuoyent au logis. Ie
ne puis moins en faueur de cette chetiue condition, où mon aage
me pousse, que de luy fournir de ioüets et d’amusoires, comme à
l’enfance: aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie, auront
prou à faire, à m’estayer et secourir par offices alternatifs, en cette
calamité d’aage.

Misce stultitiam consiliis breuem.

Ie fuis de mesme les plus legeres pointures: et celles qui ne
m’eussent pas autresfois esgratigné, me transpercent à cette heure.4
Mon habitude commence de s’appliquer si volontiers au mal: in
fragili corpore odiosa omnis offensio est.

Ménsque pati durum sustinet ægra nihil.

I’ay esté tousiours chatouilleux et delicat aux offences, ie suis plus
tendre à cette heure, et ouuert par tout.

Et minimæ vires frangere quassa valent.

Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les
inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de
les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn
bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin
que viure et me resiouyr. La tranquillité sombre et stupide, se
trouue assez pour moy, mais elle m’endort et enteste: ie ne m’en1
contente pas. S’il y a quelque personne, quelque bonne compagnie,
aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante, ou voyagere,
à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me
soyent bonnes, il n’est que de siffler en paume, ie leur iray fournir
des Essays, en chair et en os.   Puisque c’est le priuilege de l’esprit,
de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie
puis, de le faire: qu’il verdisse, qu’il fleurisse ce pendant, s’il
peut, comme le guy sur vn arbre mort. Ie crains que c’est vn traistre:
il s’est si estroittement affreté au corps, qu’il m’abandonne à
tous coups, pour le suiure en sa necessité. Ie le flatte à part, ie le2
practique pour neant: i’ay beau essayer de le destourner de cette
colligence, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et
les dances royalles: si son compagnon a la cholique, il semble
qu’il l’ayt aussi. Les puissances mesmes qui luy sont particulieres
et propres, ne se peuuent lors sousleuer: elles sentent euidemment
le morfondu: il n’y a poinct d’allegresse en ses productions,
s’il n’en y a quand et quand au corps.   Noz maistres ont tort, dequoy
cherchants les causes des eslancements extraordinaires de
nostre esprit, outre ce qu’ils en attribuent à vn rauissement diuin,
à l’amour, à l’aspreté guerriere, à la poësie, au vin: ils n’en ont3
donné sa part à la santé. Vne santé bouillante, vigoureuse, pleine,
oysiue, telle qu’autrefois la verdeur des ans et la securité, me la
fournissoient par venuës. Ce feu de gayeté suscite en l’esprit des
eloises viues et claires outre nostre clairté naturelle: et entre les
enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien,
ce n’est pas merueille, si vn contraire estat affesse mon esprit, le
clouë, et en tire vn effect contraire.

Ad nullum consurgit opus cum corpore languet.

Et veut encores que ie luy sois tenu, dequoy il preste, comme il
dit, beaucoup moins à ce consentement, que ne porte l’vsage ordinaire4
des hommes. Aumoins pendant que nous auons trefue,
chassons les maux et difficultez de nostre commerce,

Dum licet, obducta soluatur fronte senectus:

tetrica sunt amœnanda iocularibus. I’ayme vne sagesse gaye et
ciuile, et fuis l’aspreté des mœurs, et l’austerité: ayant pour suspecte
toute mine rebarbatiue:

Tristémque vultus tetrici arrogantiam;
Et habet tristis quoque turba cynædos.

Ie croy Platon de bon cœur, qui dit les humeurs faciles ou difficiles,
estre vn grand preiudice à la bonté ou mauuaistié de l’ame.
Socrates eut vn visage constant, mais serein et riant. Non fascheusement1
constant, comme le vieil Crassus, qu’on ne veit iamais rire.
La vertu est qualité plaisante et gaye.   Ie sçay bien que fort peu
de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus
à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur
courage: mais i’offence leurs yeux. C’est vne humeur bien ordonnee,
de pinser les escrits de Platon, et couler ses negociations pretendues
auec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. Non pudeat dicere,
quod non pudet sentire. Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui
glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux
malheurs. Comme les mouches, qui ne peuuent tenir contre vn2
corps bien poly, et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux
scabreux et raboteux. Et comme les vantouses, qui ne hument et
appetent que le mauuais sang.   Au reste, ie me suis ordonné
d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me desplaist des pensees
mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions, ne me
semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l’oser
aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre
en l’action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et
bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout
dire, s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire.3
Dieu vueille que cet excés de ma licence, attire nos hommes iusques
à la liberté: par dessus ces vertus couardes et mineuses, nees
de nos imperfections: qu’aux despens de mon immoderation, ie
les attire iusques au point de la raison. Il faut voir son vice, et
l’estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent
ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert,
s’ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre
conscience. Quare vitia sua nemo confitetur? Quia etiam nunc in
illis est, somnium narrare vigilantis est. Les maux du corps s’esclaircissent
en augmentant. Nous trouuons que c’est goutte, ce que
nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l’ame s’obscurcissent
en leurs forces: le plus malade les sent le moins. Voyla
pourquoy il les faut souuent remanier au iour, d’vne main impiteuse:
les ouurir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme
en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est
par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur
au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? Ie souffre peine
à me feindre: si que i’euite de prendre les secrets d’autruy en1
garde, n’ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis
la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour
estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation.
C’est peu, au seruice des Princes, d’estre secret, si on n’est menteur
encore. Celuy qui s’enquestoit à Thales Milesius, s’il deuoit
solemnellement nyer d’auoir paillardé, s’il se fust addressé à moy,
ie luy eusse respondu, qu’il ne le deuoit pas faire, car le mentir
me semble encore pire que la paillardise. Thales luy conseilla tout
autrement, et qu’il iurast, pour garentir le plus, par le moins. Toutesfois
ce conseil n’estoit pas tant election de vice, que multiplication.2
Sur quoy disons ce mot en passant, qu’on fait bon marché à
vn homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté
au contrepoids du vice: mais quand on l’enferme entre deux vices,
on le met à vn rude choix. Comme on fit Origene: ou qu’il idolatrast,
ou qu’il se souffrist iouyr charnellement, à vn grand vilain
Æthiopien qu’on luy presenta. Il subit la premiere condition: et
vitieusement, dit-on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon
leur erreur, celles qui nous protestent en ce temps, qu’elles aymeroient
mieux charger leur conscience de dix hommes, que d’vne
messe.   Si c’est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a3
pas grand danger qu’elle passe en exemple et vsage. Car Ariston
disoit, que les vens que les hommes craignent le plus, sont ceux qui
les descouurent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui cache nos
mœurs. Ils enuoyent leur conscience au bordel, et tiennent leur
contenance en regle. Iusques aux traistres et assassins, ils espousent
les loix de la ceremonie, et attachent là leur deuoir. Si n’est-ce,
ny à l’iniustice de se plaindre de l’inciuilité, ny à la malice de
l’indiscretion. C’est dommage qu’vn meschant homme ne soit encore
vn sot, et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n’appartiennent
qu’à vne bonne et saine paroy, qui merite d’estre conseruee,
d’être blanchie.   En faueur des Huguenots, qui accusent nostre
confession auriculaire et priuee, ie me confesse en publiq, religieusement
et purement. Sainct Augustin, Origene, et Hippocrates, ont
publié les erreurs de leurs opinions: moy encore de mes mœurs.
Ie suis affamé de me faire congnoistre: et ne me chaut à combien,
pourueu que ce soit veritablement. Ou pour dire mieux, ie n’ay
faim de rien: mais ie fuis mortellement, d’estre pris en eschange,1
par ceux à qui il arriue de congnoistre mon nom. Celuy qui fait
tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se
produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la
congnoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le
doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore
pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend
pour vn autre. I’aymeroy aussi cher, que celuy-là se gratifiast des
bonnetades qu’on luy faict, pensant qu’il soit maistre de la trouppe,
luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus Roy de Macedoine,
passant par la ruë, quelqu’vn versa de l’eau sur luy: les assistans2
disoient qu’il deuoit le punir. Voyre mais, fit-il, il n’a pas versé
l’eau sur moy, mais sur celuy qu’il pensoit que ie fusse. Socrates
à celuy, qui l’aduertissoit: qu’on mesdisoit de luy. Point, dit-il: il
n’y a rien en moy de ce qu’ils disent. Pour moy, qui me loüeroit
d’estre bon pilote, d’estre bien modeste, ou d’estre bien chaste, ie
ne luy en deurois nul grammercy. Et pareillement, qui m’appelleroit
traistre, voleur, ou yurongne, ie me tiendroy aussi peu offencé.
Ceux qui se mescognoissent, se peuuent paistre de fauces approbations:
non pas moy, qui me voy, et qui me recherche iusques aux
entrailles, qui sçay bien ce qu’il m’appartient. Il me plaist d’estre3
moins loué, pourueu que ie soy mieux congneu. On me pourroit
tenir pour sage en telle condition de sagesse, que ie tien pour sottise.
Ie m’ennuye que mes Essais seruent les dames de meuble
commun seulement, et de meuble de sale: ce chapitre me fera du
cabinet. I’ayme leur commerce vn peu priué: le publique est sans
faueur et saueur. Aux adieux, nous eschauffons outre l’ordinaire
l’affection enuers les choses que nous abandonnons. Ie prens l’extreme
congé des ieux du monde: voicy nos dernieres accolades.
Mais venons à mon theme. Qu’a faict l’action genitale aux
hommes, si naturelle, si necessaire, et si iuste, pour n’en oser parler
sans vergongne, et pour l’exclurre des propos serieux et reglez?
Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir: et cela, nous
n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire, que moins nous en
exhalons en parole, d’autant nous auons loy d’en grossir la pensee?
Car il est bon, que les mots qui sont le moins en vsage, moins
escrits, et mieux teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement
cognus. Nul aage, nulles mœurs l’ignorent non plus que le pain.1
Ils s’impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans
figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus.
C’est vne action, que nous auons mis en la franchise du silence,
d’où c’est crime de l’arracher. Non pas pour l’accuser et iuger. Ny
n’osons la fouëtter, qu’en periphrase et peinture. Grand faueur à vn
criminel, d’estre si execrable, que la iustice estime iniuste, de le
toucher et de le veoir: libre et sauué par le benefice de l’aigreur
de sa condamnation. N’en va-il pas comme en matiere de liures, qui
se rendent d’autant plus venaux et publiques, de ce qu’ils sont supprimez?
Ie m’en vay pour moy, prendre au mot l’aduis d’Aristote,2
qui dit, L’estre honteux, seruir d’ornement à la ieunesse, mais de
reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l’escole ancienne:
escole à laquelle ie me tien bien plus qu’à la moderne: ses vertus
me semblent plus grandes, ses vices moindres.

Ceux qui par trop fuyant Venus estriuent,
Faillent autant que ceux qui trop la suiuent.

Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas,
Nec sine te quicquam dias in luminis oras
Exoritur, neque fit lætum, nec amabile quicquam.
Ie ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses, auec Venus,3
et les refroidir enuers l’amour: mais ie ne voy aucunes deitez qui
s’auiennent mieux, ny qui s’entredoiuent plus. Qui ostera aux muses
les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien
qu’elles ayent, et la plus noble matiere de leur ouurage: et qui
fera perdre à l’amour la communication et seruice de la poësie
l’affoiblira de ses meilleures armes. Par ainsin on charge le Dieu
d’accointance, et de bien-vueillance, et les Deesses protectrices
d’humanité et de iustice, du vice d’ingratitude et de mescognoissance.
Ie ne suis pas de si long temps cassé de l’estat et suitte de ce
Dieu, que ie n’aye la memoire informee de ses forces et valeurs:

Agnosco veteris vestigia flammæ.

Il y a encore quelque demeurant d’emotion et chaleur apres la
fiéure.

Nec mihi deficiat calor hic, hyemantibus annis.

Tout asseché que ie suis, et appesanty, ie sens encore quelques
tiedes restes de cette ardeur passee.1

Qual l’alto Ægeo per che Aquilone o Noto
Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse,
Non s’accheta ei perto, ma’l sono el’ moto,
Ritien dell’ onde anco agitate è grosse.

Mais de ce que ie m’y entends, les forces et valeur de ce Dieu, se
trouuent plus vifues et plus animees, en la peinture de la poësie,
qu’en leur propre essence.

Et versus digitos habet.

Elle represente ie ne sçay quel air, plus amoureux que l’amour
mesme. Venus n’est pas si belle toute nüe, et viue, et haletante,2
comme elle est icy chez Virgile.

Dixerat, et niueis hinc atque hinc Diua lacertis
Cunctantem amplexu molli fouet. Ille repente
Accepit solitam flammam, notúsque medullas
Intrauit calor, et labefacta per ossa cucurrit.
Non secus atque olim tonitru cùm rupta corusco
Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ea verba loquutus,
Optatos dedit amplexus, placidúmque petiuit
Coniugis infusus gremio per membra soporem.3
Ce que i’y trouue à considerer, c’est qu’il la peinct vn peu bien
esmeüe pour vne Venus maritale. En ce sage marché, les appetits
ne se trouuent pas si follastres: ils sont sombres et plus mousses.
L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle
laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs
autre titre: comme est le mariage. L’alliance, les moyens, y poisent
par raison, autant ou plus, que les graces et la beauté. On ne
se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus,
pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage
touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist4
cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les
propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien
à l’opposite des conuentions amoureuses? Aussi est-ce vne
espece d’inceste, d’aller employer à ce parentage venerable et sacré,
les efforts et les extrauagances de la licence amoureuse, comme il
me semble auoir dict ailleurs. Il faut, dit Aristote, toucher sa femme
prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement,
le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison. Ce
qu’il dit pour la conscience, les medecins le disent pour la santé.
Qu’vn plaisir excessiuement chaud, voluptueux, et assidu, altere la
semence, et empesche la conception. Disent d’autre part, qu’à vne
congression languissante, comme celle là est de sa nature: pour la
remplir d’vne iuste et fertile chaleur, il s’y faut presenter rarement,1
et à notables interualles;

Quo rapiat sitiens Venerem interiúsque recondat.

Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent,
que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y
faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher
d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien.   Ceux qui pensent
faire honneur au mariage, pour y ioindre l’amour, font, ce me
semble, de mesme ceux, qui pour faire faueur à la vertu, tiennent
que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont
quelque cousinage: mais il y a beaucoup de diuersité: on n’a que2
faire de troubler leurs noms et leurs tiltres. On fait tort à l’vne ou
à l’autre de les confondre. La noblesse est vne belle qualité, et introduite
auec raison: mais d’autant que c’est vne qualité dependant
d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle
est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. C’est vne
vertu, si ce l’est, artificielle et visible: dependant du temps et de la
fortune: diuerse en forme selon les contrees, viuante et mortelle:
sans naissance, non plus que la riuiere du Nil: genealogique et
commune; de suite et de similitude: tiree par consequence, et consequence
bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la3
richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en
commerce: cetty-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice
d’autruy. On proposoit à l’vn de nos Roys, le choix de deux
competiteurs, en vne mesme charge, desquels l’vn estoit Gentil’homme,
l’autre ne l’estoit point: il ordonna que sans respect de
cette qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de merite: mais
où la valeur seroit entierement pareille, qu’alors on eust respect à
la noblesse: c’estoit iustement luy donner son rang. Antigonus à
vn ieune homme incogneu, qui luy demandoit la charge de son
pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: Mon amy, dit-il, en
tels bien faicts, ie ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats,
comme ie fais leur proüesse. De vray, il n’en doibt pas aller comme
des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers,
à qui en leurs charges succedoient les enfants, pour ignorants qu’ils
fussent, auant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut
font des nobles, vne espece par dessus l’humaine. Le mariage leur
est interdit, et toute autre vacation que bellique. De concubines,
ils en peuuent auoir leur saoul: et les femmes autant de ruffiens:1
sans ialousie les vns des autres. Mais c’est vn crime capital et irremissible,
de s’accoupler à personne d’autre condition que la leur.
Et se tiennent pollus, s’ils en sont seulement touchez en passant:
et, comme leur noblesse en estant merueilleusement iniuriee et
interessee, tuent ceux qui seulement ont approché vn peu trop pres
d’eux. De maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant,
comme les gondoliers de Venise, au contour des ruës, pour ne
s’entreheurter: et les nobles leur commandent de se ietter au
quartier qu’ils veulent. Ceux cy euitent par là, cette ignominie,
qu’ils estiment perpetuelle; ceux là vne mort certaine. Nulle duree2
de temps, nulle faueur de Prince, nul office, ou vertu, ou richesse
peut faire qu’vn roturier deuienne noble. A quoy ayde cette coustume,
que les mariages sont defendus de l’vn mestier à l’autre. Ne
peut vne de race cordonniere, espouser vn charpentier: et sont les
parents obligez de dresser les enfants à la vacation des peres,
precisement, et non à autre vacation: par où se maintient la distinction
et continuation de leur fortune.   Vn bon mariage, s’il en
est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer
celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine
de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides3
offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le
goust,

Optato quam iunxit lumine tæda,

ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en
son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et
seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on
luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne
honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit
le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes
n’ont aucun doubte en vn mariage sain.   Ce qu’il s’en voit si peu
de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et
à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé.
Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auilissant. Il en aduient
ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent
d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans.
Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne
prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en1
repentira. C’est vne conuention à laquelle se rapporte bien à point
ce qu’on dit, homo homini, ou Deus, ou lupus. Il faut le rencontre
de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouue en ce temps plus
commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité,
et l’oysiueté, ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchees,
comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d’obligation,
n’y sont pas si propres.

Et mihi dulce magis resoluto viuere collo.
De mon dessein, i’eusse fuy d’espouser la sagesse mesme, si
elle m’eust voulu. Mais nous auons beau dire: la coustume et2
l’vsage de la vie commune, nous emporte. La plus part de mes
actions se conduisent par exemple, non par choix. Toutesfois ie ne
m’y conuiay pas proprement. On m’y mena, et y fus porté par des
occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes,
mais il n’en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse
deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l’humaine
posture est vaine. Et y fus porté, certes plus preparé lors, et plus
rebours, que ie ne suis à present, apres l’auoir essayé. Et tout
licencieux qu’on me tient, i’ay en verité plus seuerement obserué
les loix de mariage, que ie n’auois ny promis ny esperé. Il n’est3
plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment
mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à
l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun,
aumoins s’en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s’y
porter auec hayne et mespris, font iniustement et incommodément.
Et cette belle regle que ie voy passer de main en main entre elles,
comme vn sainct oracle,

Sers ton mary comme ton maistre,
Et t’en garde comme d’vn traistre:

qui est à dire: Porte toy enuers luy, d’vne reuerence contrainte,
ennemye, et deffiante (cry de guerre et de deffi) est pareillement
iniurieuse et difficile. Ie suis trop mol pour desseins si espineux. A
dire vray, ie ne suis pas arriué à cette perfection d’habileté et galantise
d’esprit, que de confondre la raison auec l’iniustice, et mettre1
en risee tout ordre et regle qui n’accorde à mon appetit. Pour
hayr la superstition, ie ne me iette pas incontinent à l’irreligion. Si
on ne fait tousiours son debuoir, au moins le faut il tousiours
aymer et recognoistre: c’est trahison, se marier sans s’espouser.
Passons outre.   Nostre poëte represente vn mariage plein d’accord
et de bonne conuenance, auquel pourtant il n’y a pas beaucoup
de loyauté. A il voulu dire, qu’il ne soit pas impossible de se rendre
aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir
enuers le mariage: et qu’on le peut blesser, sans le rompre
tout à faict? Tel valet ferre la mule au maistre qu’il ne hayt pas2
pourtant. La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met
aussi la main)

Fatum est in partibus illis
Quas sinus abscondit: nam si tibi sidera cessent,
Nil faciet longi mensura incognita nerui,

l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il
ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son
mary. Ce sont deux desseins, qui ont des routes distinguees, et non
confondues. Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement
elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions3
de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu
de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis. Et iusques
en l’autre monde, quel mauuais mesnage fait Iupiter avec sa
femme, qu’il auoit premierement pratiquee et iouyë par amourettes?
C’est ce qu’on dit, chier dans le panier, pour apres le mettre
sur sa teste. I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir
honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les
considerations sont trop autres. Nous aymons, sans nous empescher
deux choses diuerses, et qui se contrarient. Isocrates disoit,
que la ville d’Athenes plaisoit à la mode que font les dames qu’on4
sert par amour, chacun aymoit à s’y venir promener, et y passer
son temps: nul ne l’aymoit pour l’espouser: c’est à dire, pour s’y
habituer et domicilier. I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs
femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut
il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion
aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres.   Ce sont fins
differentes, et pourtant compatibles, dit-il, en quelque façon. Le
mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance:
vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au
seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu:1
vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la
cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu. La
liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la
poincte de l’affection et du desir. Pour fuïr à cet inconuenient,
voyez la peine qu’y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon.
   Les femmes n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles
de vie, qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les
hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la
brigue et riotte entre elles et nous. Le plus estroit consentement
que nous ayons auec elles, encores est-il tumultuaire et tempestueux.2
A l’aduis de nostre autheur, nous les traictons inconsiderément
en cecy. Apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans
comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que
nous, et que ce prestre ancien l’a ainsi tesmoigné, qui auoit esté
tantost homme, tantost femme:

Venus huic erat vtraque nota.

Et en outre, que nous auons appris de leur propre bouche, la
preuue qu’en firent autrefois, en diuers siecles, vn Empereur et vne
Emperiere de Rome, maistres ouuriers et fameux en cette besongne:
luy despucela bien en vne nuict dix vierges Sarmates ses3
captiues: mais elle fournit reelement en vne nuict, à vingt et cinq
entreprinses, changeant de compagnie selon son besoing et son goust,

Adhuc ardens rigidæ tentigine vuluæ:
Et lassata viris, nondum satiata recessit.

Et que sur le different aduenu à Cateloigne, entre vne femme, se
plaignant des efforts trop assiduelz de son mary (non tant à mon
aduis qu’elle en fust incommodee, car ie ne crois les miracles qu’en
foy, comme pour retrancher soubs ce pretexte, et brider en ce
mesme, qui est l’action fondamentale du mariage, l’authorité des
maris enuers leurs femmes: et pour montrer que leurs hergnes, et4
leur malignité passent outre la couche nuptiale, et foulent aux pieds
graces et douceurs mesmes de Venus) à laquelle plainte, le mary
respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu’aux iours
mesme de ieusne il ne s’en sçauroit passer à moins de dix: interuint
ce notable arrest de la Royne d’Aragon: par lequel, apres meure
deliberation de conseil, cette bonne Royne, pour donner regle et
exemple à tout temps, de la moderation et modestie requise en vn
iuste mariage: ordonna pour bornes legitimes et necessaires, le
nombre de six par iour: relaschant et quitant beaucoup du besoing
et desir de son sexe, pour establir, disoit-elle, vne forme aysee, et1
par consequent permanante et immuable. En quoy s’escrient les
docteurs, quel doit estre l’appetit et la concupiscence feminine,
puisque leur raison, leur reformation, et leur vertu, se taille à ce
prix? considerans le diuers iugement de nos appetits. Car Solon
patron de l’eschole legiste ne taxe qu’à trois fois par mois, pour ne
faillir point, cette hantise coniugale. Apres avoir creu, dis-ie, et
presché cela, nous sommes allez, leur donner la continence peculierement
en partage: et sur peines dernieres et extremes.   Il
n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons
qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa2
mesure: mais comme à l’abomination et execration plus qu’à l’irreligion
et au parricide: et nous nous y rendons ce pendant sans
coulpe et reproche. Ceux mesme d’entre nous, qui ont essayé d’en
venir à bout, ont assez auoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité
il y auoit, vsant de remedes materiels, à mater, affoiblir et
refroidir le corps. Nous au contraire, les voulons saines, vigoreuses,
en bon point, bien nourries, et chastes ensemble: c’est à
dire, et chaudes et froides. Car le mariage, que nous disons auoir
charge de les empescher de bruler, leur aporte peu de refraichissement
selon nos mœurs. Si elles en prennent vn, à qui la vigueur3
de l’aage boult encores, il fera gloire de l’espandre ailleurs.

Sit tandem pudor, aut eamus in ius,
Multis mentula millibus redempta,
Non est hæc tua, Basse, vendidisti.

Le philosophe Polemon fut iustement appellé en iustice par sa
femme, de ce qu’il alloit semant en vn champ sterile le fruict deu
au champ genital. Si c’est de ces autres cassez, les voyla en plein
mariage, de pire condition que vierges et vefues. Nous les tenons
pour bien fournies, par ce qu’elles ont vn homme aupres. Comme
les Romains tindrent pour viollee Clodia Læta, vestale, que Caligula
auoit approchée, encore qu’il fust aueré, qu’il ne l’auoit qu’approchée.
Mais au rebours; on recharge par là, leur necessité:
d’autant que l’attouchement et la compagnie de quelque masle que
ce soit, esueille leur chaleur, qui demeureroit plus quiete en la1
solitude. Et à cette fin, comme il est vray-semblable, de rendre par
cette circonstance et consideration, leur chasteté plus meritoire.
Boleslaus et Kinge sa femme, Roys de Poulongne, la vouërent d’vn
commun accord, couchez ensemble, le iour mesme de leurs nopces:
et la maintindrent à la barbe des commoditez maritales.   Nous
les dressons dés l’enfance, aux entremises de l’amour: leur grace,
leur attiffeure, leur science, leur parole, toute leur instruction, ne
regarde qu’à ce but. Leurs gouuernantes ne leur impriment autre
chose que le visage de l’amour, ne fust qu’en le leur representant
continuellement pour les en desgouster. Ma fille, c’est tout ce que2
i’ay d’enfans, est en l’aage auquel les loix excusent les plus eschauffees
de se marier. Elle est d’vne complexion tardiue, mince et
molle, et a esté par sa mere esleuee de mesme, d’vne forme retiree
et particuliere: si qu’elle ne commence encore qu’à se desniaiser
de la naifueté de l’enfance. Elle lisoit vn liure François deuant moy:
le mot de, fouteau, s’y rencontra, nom d’vn arbre cogneu: la
femme qu’ell’ a pour sa conduitte, l’arresta tout court, vn peu rudement,
et la fit passer par dessus ce mauuais pas. Ie la laissay
faire, pour ne troubler leurs regles: car ie ne m’empesche aucunement
de ce gouuernement. La police feminine a vn train mysterieux,3
il faut le leur quitter. Mais si ie ne me trompe, le commerce de
vingt laquays, n’eust sçeu imprimer en sa fantasie, de six moys,
l’intelligence et vsage, et toutes les consequences du son de ces
syllabes scelerees, comme fit cette bonne vieille, par sa reprimende
et son interdiction.

Motus doceri gaudet Ionicos
Matura virgo, et frangitur artubus,
Iam nunc, et incestos amores
De tenero meditatur vngui,

Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en4
liberté de discours, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en
cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens:
elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons
rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous. Seroit-ce ce que dit
Platon, qu’elles ayent esté garçons desbauchez autresfois? Mon
oreille se rencontra vn iour en lieu, où elle pouuoit desrober aucun
des discours faicts entre elles sans soupçon: que ne puis-ie le dire?
Nostre dame, (fis-ie), allons à cette heure estudier des frases d’Amadis,
et des registres de Boccace et de l’Aretin, pour faire les
habiles: nous employons vrayement bien notre temps: il n’est ny
parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que1
nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines,

Et mentem Venus ipsa dedit,

que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur
soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre,
elles l’engendrent.

Nec tantum niueo gauisa est ulla columbo
Compar, vel si quid dicitur improbius,
Oscula mordenti semper decerpere rostro,
Quantum præcipuè multiuola est mulier.