Comment se fit la mer, d’après la tradition haïtienne. Souvenir du cataclysme aux Antilles, à Venezuela, au Yucatan. Géologie de cette péninsule. Personnification des puissances de la nature et leur localisation dans l’Amérique centrale.

Les populations qui habitaient, à l’époque de la découverte de l’Amérique, les îles du golfe du Mexique, s’accordaient unanimement à dire qu’elles avaient ouï de leurs ancêtres que toutes les Antilles, grandes et petites, avaient très-anciennement fait partie du continent, dont elles avaient été détachées par des tempêtes et des tremblements de terre. Une légende haïtienne, conservée par les auteurs contemporains de Colomb, raconte ainsi l’origine de la mer et des îles. «Il y avait, disent-ils, un homme puissant appelé Iaïa, lequel ayant tué un fils unique qu’il avait, voulut l’ensevelir: mais ne sachant où le mettre, il l’enferma dans une grande calebasse qu’il plaça ensuite au pied d’une montagne très-élevée, située à peu de distance du lieu qu’il habitait; or, il allait souvent la voir à cause de l’amour qu’il éprouvait pour son fils. Un jour, entre autres, l’ayant ouverte, il en sortit des baleines et d’autres poissons fort grands, de quoi Iaïa, rempli d’épouvante, étant retourné chez lui, raconta à ses voisins ce qui était arrivé, disant que cette calebasse était remplie d’eau et de poissons à l’infini. Cette nouvelle s’étant divulguée, quatre frères jumeaux, désireux de poisson, s’en allèrent où était la calebasse: comme ils l’avaient prise en main pour l’ouvrir, Iaïa survint, et eux l’ayant aperçu, dans la crainte qu’ils eurent de lui, ils jetèrent par terre la calebasse. Celle-ci s’étant brisée à cause du grand poids qu’elle renfermait, la mer sortit par ses ruptures, et toute la plaine qu’on voyait s’étendre au loin, sans fin ni terme d’aucun côté, s’étant couverte d’eau, fut submergée: les montagnes seulement restèrent, à cause de leur élévation, à l’abri de cette immense inondation, et ainsi ils croient que ces montagnes sont les îles et les autres parties de la terre qui se voient dans le monde.»[26]

«En observant avec attention, dit un auteur moderne[27], la configuration des deux groupes de montagnes qui forment l’île de la Marguerite, la situation de celles de Coche et de Cubagua au milieu du canal qui sépare la première de la côte, ainsi que le peu de profondeur qu’on trouve dans le détroit, on ne peut s’empêcher de penser qu’en des temps plus anciens, tout cela faisait partie de la terre ferme et n’en fut séparé que par suite de quelque secousse formidable qui le fit descendre sous les eaux. Les groupes appelés los Testigos, l’île Sola, les îlots de Frailes et l’île de la Tortue, semblent n’être que les restes des terres qui furent submergées. Plus au nord, le groupe des îles Blanquilla, Orchila, los Roques, et l’île des Oiseaux, apparaissent comme les sommets d’une même chaîne, dont ils révèlent la position ancienne dans ces lieux aujourd’hui occupés par la mer. Peut-être étaient-ce là deux chaînes distinctes qui l’unissaient au continent, l’une aux montagnes de Coro par la pointe de Tucacas, l’autre à la péninsule de la Goajira.

»Si, en se rapprochant davantage de la côte, on fait attention aux golfes de Paria et de Cariaco, on croit reconnaître dans leur forme l’effet d’un déchirement qui, rompant les terres, donna passage à une irruption de l’Océan. La tradition, d’ailleurs, vient ici à l’appui de l’observation; car lorsque Colomb visita Paria, dans son troisième voyage, les indigènes lui parlèrent de cette catastrophe, comme d’un événement qui n’était pas encore excessivement ancien.

»Les îles qui avoisinent la côte élevée et rocheuse, de formation égale aux chaînes interrompues et qui apparaissent comme les vestiges des terrains descendus sous les eaux; les différentes sources thermales qui sourdent au bord et au dedans même du golfe, en élevant la température de la mer dans l’espace d’une demi-lieue carrée; l’huile de pétrole qui couvre la surface de la baie, en s’étendant à une grande distance; la multitude des eaux sulfureuses; les mines de poix élastique, fréquemment inondées; les rochers qui se montrent en chaîne au-dessus des eaux, de la côte ferme jusqu’à la pointe la plus méridionale de l’île de Trinidad; les Bouches des Dragons, ainsi que la direction et la constitution des montagnes de Paria et de Trinidad; tout se réunit pour constater la vérité de la tradition des Indiens et l’époque relativement moderne de cet événement.

»En regardant du côté du cap Codera, on reconnaît la chaîne des montagnes qui s’y termine et qui anciennement devait être unie à la péninsule d’Araya, bien que ce vaste espace, englouti par les eaux, n’offre aucun vestige de son ancienne existence. La forme que présente la péninsule de Paraguanà, à peine unie par un cordon de dunes à la côte, n’est pas moins digne de fixer l’attention. Les eaux thermales qui se conservent dans la colline de Santa-Ana, et la figure de ce mamelon, font connaître que c’est là un des témoins encore debout des révolutions qu’a éprouvées cette terre. Ajoutons à cela le golfe de Maracaibo, nommé Venezuela par les conquérants, lequel présente les preuves les plus sensibles du bouleversement qui, en engloutissant une si vaste étendue de terrains, mit également le golfe en communication avec l’Océan.»

Suivant la tradition des Caraïbes, c’est par une inondation de ce genre que se formèrent les mornes, les falaises, les escarpements, les écueils que l’on voit dans les Antilles, quand elles furent séparées de la terre ferme[28].

L’époque de ce bouleversement était signalée dans un livre antique, en caractères mayas, qui était entre les mains du docteur Aguilar[29], sous le nom de Hun-Yecil, que celui-ci traduit par submersion des forêts, faisant allusion aux terres qui disparurent sous les eaux, entre le Yucatan et l’île de Cuba. Cette péninsule, si intéressante au point de vue archéologique, ne l’est pas moins pour les géologues. Privée de sources et de rivières, dans toute sa portion septentrionale, elle est pourvue, en revanche, d’une multitude de puits et d’étangs invisibles, situés d’ordinaire à une grande profondeur, dans des grottes d’une forme curieuse, et qu’on croit alimentés par des rivières souterraines. Au rapport du voyageur américain Stephens[30], le sol de cette contrée, qui recouvre un si grand nombre de cavernes, est composé de pétrifications et de coquillages, annonçant qu’une portion considérable du Yucatan, surtout dans le nord-ouest, n’est qu’une vaste formation fossile, et qu’à une époque qui ne lui paraissait pas très-éloignée, elle pouvait avoir été recouverte des eaux de la mer. Ainsi, d’après ce système, cette partie de la péninsule se serait soulevée, tandis que l’Océan engloutissait les terres qui la réunissaient auparavant aux Antilles.

Nous avons déjà vu comment les traditions de l’Amérique centrale, d’accord avec celles de Haïti, nous montrent la terre envahie par les flots et agitée en même temps par des feux intérieurs. Les quatre frères qui laissent tomber la calebasse, renfermant la mer et les poissons, rappellent tout d’abord les quatre génies de l’enfer qui soutiennent la vasque ou cercueil d’Osiris: on les retrouve dans les mythes héroïques du Livre Sacré des Quichés, Vukub-Caquix et ses deux fils Zipacna et Cabrakan[31], représentés ici comme les symboles de la nature et de ses forces souterraines, avant l’explosion des volcans. Vukub-Caquix, dont le nom peut s’interpréter «le feu qui brûle sept fois[32],» apparaît, ce semble, comme l’image de la terre féconde et puissante; il est le maître de toutes les richesses du monde, qu’il produit dans son sein[33]. Zipacnà est son fils aîné. L’étymologie de son nom correspond à l’état de la terre, gonflée par l’amas des matières bouillonnant à l’intérieur, comme d’une pustule prête à crever; c’est le feu, le Typhon intérieur, le Sat des Égyptiens[34]: «Il roulait les montagnes, ces grandes montagnes qu’on appelle Chi-Kak-Hunahpu, Pecul, Yaxcanul, Macamob et Huliznab[35], et ce sont là les noms des montagnes qui existèrent au lever de l’aurore et qui en une nuit furent créées par Zipacnà.» Cabrakan, le second des fils de Vukub-Caquix, dont le nom est encore aujourd’hui même synonyme de tremblement de terre, dans les langues du Guatémala, «remuait les montagnes par sa seule volonté, et les montagnes grandes et petites s’agitaient par lui.» Or, c’est de leur temps, dit plus haut le texte, qu’eut lieu l’inondation.

Cette inondation se fit par le commandement de Hurakan, nom qui signifie la tempête, et que l’Europe a emprunté à l’Amérique, en mettant le mot ouragan dans son vocabulaire: c’est le symbole de la foudre et des orages, l’expression de ces tempêtes formidables, si souvent accompagnées de tremblement de terre et d’inondation, soit du ciel, soit de la mer. C’est au nom de Hurakan que les deux frères Hun-Ahpu et Xbalanqué, qui se retrouvent plus tard personnifiés dans d’autres mythes d’un caractère plus historique[36], se préparent à mettre un terme à la puissance de Vukub-Caquix et de ses deux fils. De simples sarbacanes seront leurs armes; le tube où ils souffleront délivrera le monde de ces êtres orgueilleux. Qui ne reconnaîtrait, dans cette image, les soupiraux, prêts à s’ouvrir dans la terre qui s’agite convulsivement et par où vont s’échapper bientôt les gaz et les matières accumulées? C’est là l’étymologie que le Livre Sacré nous donne lui-même du nom de Hunahpu, en l’appliquant au volcan, dit del Fuego, qui continue à lancer encore aujourd’hui ses feux dans la Cordillère guatémalienne[37]. Rien de plus significatif, d’ailleurs, que cette masse gonflée de lave, indiquée par le nom de Zipacna, qui ride sa surface en soulevant les montagnes; que ces ébranlements produits par le Cabrakan, et dont le souffle de Hunahpu, vomissant ses feux, délivre enfin la terre!

§ VI.

Personnification des puissances de la nature au Pérou. Légende de Coniraya-Viracocha. Le pasteur d’Ancasmarca sauvé de l’inondation. Les Aras de Cañari-Bamba. Soulèvement des montagnes. Con et Suha-Chum-Sua.

Ces symboles cosmogoniques que l’auteur du Livre Sacré semble reproduire à dessein en plus d’un endroit, s’appliquent d’une manière particulière aux régions de l’Amérique centrale, situées le long de l’Océan Pacifique; c’est dans ces lieux que le Hunahpu et les autres volcans qu’il mentionne, se dressent majestueux entre une foule d’autres sommets dont le soulèvement se serait effectué en même temps que la submersion des terres voisines, comme on l’a vu de celles qui s’étendaient dans la direction de l’Atlantique. Mais à mesure qu’on s’avance vers les régions méridionales de l’Amérique, on retrouve les mêmes traditions, ou bien l’on en trouve d’autres, confirmant les précédentes et qui s’enchaînent avec elles, ainsi que cette série de volcans ou de pics volcaniques, qui semblent relier toute la chaîne des Cordillères, d’une extrémité à l’autre du continent.

C’est ainsi que les Andes racontent des fictions cosmogoniques qui rappellent celles des montagnes guatémaliennes. Coniraya est le nom d’un des sommets les plus élevés, dans les froides régions qui s’étendent à l’est de Lima. Mais la tradition antique du Pérou en fait une divinité qui, sous le nom de Coniraya-Viracocha, créateur de toute chose, opère des merveilles parmi les peuples et les nations, et se fait craindre des dieux même, qui, les premiers, à l’origine des temps, gouvernaient ces contrées[38]. C’est Coniraya-Viracocha qui soulève les montagnes et les abaisse, qui creuse les vallées et les aplanit, sans autre instrument qu’un bambou léger[39]. Dans une de ces fictions, où il est donné comme la force génératrice qui crée et qui détruit tour à tour, il devient amoureux de Cauillaca, la déesse souveraine de la contrée; pour satisfaire ses désirs, il remplit de sa semence le fruit d’un arbre, planté près d’Auchicocha, à l’ombre duquel elle allait souvent s’asseoir. Celle-ci mange le fruit et devient enceinte: au bout des neuf mois, elle accouche d’un fils; mais en reconnaissant celui à qui elle le devait, elle s’enfuit épouvantée avec son enfant vers la mer, poursuivie par Coniraya, et, en arrivant à l’Océan, tous les deux s’y changent en rochers qui portent leur nom et qu’on voit encore aujourd’hui dans le voisinage de Pachacamac[40]. À cette époque, continue la légende, la mer n’était pas encore la mer, telle qu’elle est aujourd’hui, et il ne s’y trouvait pas de poissons; car ils étaient renfermés dans un étang appartenant à la femme Urpay-Unchac, qui habitait ces lieux avec ses deux filles. Lorsque Coniraya arriva, cette femme était absente, étant allée visiter Cauillaca au fond de la mer; furieux de ne pas la trouver, Coniraya renversa l’étang dans la plaine qui devint ainsi l’Océan, et se retira après avoir rendu enceintes les deux filles d’Urpay-Unchac.

Le nom de Coniraya est resté au Pérou, comme celui de Hun-Ahpu au Guatémala, uni à une foule de récits plus ou moins merveilleux; mais il est aisé de reconnaître dans ce personnage le symbole de la puissance volcanique qui bouleversa la contrée, aux temps anté-historiques, et souleva une portion des Andes, tandis que la mer engloutissait les terres voisines. L’action de ces volcans antiques paraît s’être exercée principalement dans les montagnes de la province de Huarocheri, où la tradition signale un autre personnage cosmogonique, dont le nom est demeuré également à une des cimes les plus froides de cette contrée: il s’appelait Pariacaca, et ainsi que ses quatre frères, il était renfermé dans un œuf, d’où il sortit un jour sous la forme d’un faucon. A cette époque, toute cette région, aujourd’hui des plus froides, était, suivant la légende, une plaine fertile, jouissant du climat le plus doux; elle appartenait à un prince puissant qui avait sa demeure aux bords du lac d’Auchicocha, mais qui se rendait odieux par son orgueil et son égoïsme. Alors, pour le punir, Pariacaca et ses frères soulevèrent un tourbillon d’eau immense, accompagné d’un ouragan épouvantable, qui brisa les rochers contenant le lac d’Auchicocha; le fleuve de Pachacamac s’ouvrit avec violence un passage entre les monts de Vichoca et de Llantapa, qui se séparèrent en ce moment, et se forma, en s’échappant vers l’Océan, le lit qu’il a encore aujourd’hui[41].

La terre entière changea de face avec ce déluge qui détruisit toutes les populations existantes, et il ne survécut que celles dont il est parlé dans la tradition suivante. A cette époque, disent les Indiens, il y eut une éclipse de soleil extraordinaire, toute lumière ayant disparu durant l’espace de cinq jours. Quelque temps auparavant, un pasteur, conduisant un troupeau de llamas, avait remarqué que ces animaux étaient remplis de tristesse et passaient toute la nuit à considérer la marche des astres[42]. Le pasteur, étonné, les ayant interrogés, ils répondirent, en lui faisant observer un groupe de six étoiles, ramassées l’une auprès de l’autre, et lui annoncèrent que c’était un signe annonçant que le monde allait finir par les eaux[43]. Ils lui conseillèrent en même temps d’emmener sa famille et ses troupeaux sur une montagne voisine, s’il voulait échapper au naufrage universel. Sur cet avis, le pasteur se hâta de rassembler ses enfants et ses llamas, et ils allèrent s’établir sur la montagne d’Ancasmarca, où une foule d’autres animaux étaient venus également chercher un asile. A peine s’y trouvaient-ils installés, que la mer, rompant ses digues, à la suite d’un ébranlement épouvantable, commença à monter du côté du Pacifique. Mais, à mesure que la mer montait, remplissant les vallées et les plaines d’alentour, la montagne d’Ancasmarca s’élevait de son côté, comme un navire au-dessus des flots. Durant cinq jours que dura ce cataclysme, le soleil cessa de se montrer, et la terre demeura dans l’obscurité; mais le cinquième jour, les eaux commencèrent à se retirer, et l’astre rendit sa lumière au monde désolé, qui se repeupla ensuite avec la descendance du pasteur d’Ancasmarca[44].

On raconte également au royaume de Quito, qu’à l’origine des temps, la race humaine ayant été menacée d’une inondation formidable, deux frères se sauvèrent seuls au sommet d’une montagne, appelée Huaca Yñan, dans la province de Cañaribamba[45]. Mais les flots de ce déluge grondèrent vainement autour d’eux: à mesure qu’ils s’élevaient, la montagne se soulevait au-dessus des eaux, sans pouvoir en être atteinte, et finit par arriver à une hauteur considérable. Lorsque le danger fut passé avec l’écoulement des eaux, les deux frères se trouvèrent seuls au monde, et ayant consommé le peu de vivres qu’ils avaient, ils cherchaient à se procurer des aliments dans les vallées voisines. De retour à la cabane qu’ils avaient bâtie sur la montagne, ils y trouvèrent avec étonnement des mets préparés par des mains inconnues. Curieux de pénétrer ce mystère, ils convinrent, au bout de quelques jours, que l’un des deux resterait au logis et se cacherait pour découvrir les êtres bienfaisants à qui ils étaient redevables de ces soins. Retiré dans un coin, celui-ci vit avec surprise entrer deux aras, aux visages de femmes[46], qui préparèrent aussitôt le maïs et les viandes qui devaient servir au repas. En l’apercevant, les deux oiseaux voulurent s’enfuir, mais il en saisit un qui devint sa femme; il eut d’elle six enfants, trois fils et trois filles, dont l’union donna naissance à toute la tribu des Cañaris, qui depuis peupla cette province, et qui eut toujours une grande vénération pour les aras[47].

Ces traditions sont d’autant plus remarquables, qu’on y retrouve évidemment le souvenir de la catastrophe qui modifia si considérablement le continent américain, et de la présence de l’homme au milieu des bouleversements effroyables d’où sortirent plusieurs portions de la Cordillère des Andes. En confirmation de ces traditions, d’autres récits ajoutent que les lieux où se passèrent ces grands événements, aujourd’hui froids et stériles, à cause de leur élévation extraordinaire au-dessus du niveau de la mer, étaient, avant l’inondation, une terre basse et chaude d’une fécondité sans exemple: les fruits, dit la légende, y mûrissaient en cinq jours, et l’on y voyait des multitudes d’oiseaux, parés des plus vives couleurs. Le manuscrit auquel nous empruntons ces récits, ajoute qu’on trouve encore aujourd’hui des preuves de cette étonnante fertilité dans les traces d’antique culture, visibles à la Puna de Pariacaca et au mont de Villcacoto, entre Huarocheri et Surco[48].

Au royaume de Quito, nous retrouvons Coniraya sous le nom de Con, représenté à Liribamba, capitale des Puruhuas, sous la figure d’une marmite, surmontée d’une bouche et de lèvres humaines ensanglantées. Con, première et suprême puissance, dit Velasco[49], qui n’avait ni chair, ni os, de même que les autres hommes, et qu’on croyait venu du septentrion, abaissant les montagnes et soulevant les vallées par sa seule volonté. C’est évidemment le même que Chons ou Chunsu, l’Hercule égyptien, dont Birch traduit également le nom copte par force, puissance, chasser, etc., et qui, comme le Chon péruvien, châtie les peuples rebelles[50]. Sous le nom de Suha-Cun ou Suha-Chum-Su, qu’on retrouve encore dans celui de Sogonmoso, on le revoit dans la Nouvelle-Grenade, où il opère des prodiges comme au Pérou[51]. C’est Chibcha-Con ou Cun ou Chum, qui, pour punir les hommes, crée les torrents de Sopo et de Tibito, inonde les plaines et les vallées du Bogota, d’où les populations au désespoir s’enfuient vers les cimes les plus élevées de la Cordillère. De là ils invoquent le dieu Bochica, qui lance sa baguette d’or contre la montagne Tequendama, ouvrant ainsi la brèche, par où s’écoulèrent les eaux, à l’endroit où la rivière de Funzha forme la célèbre cataracte de ce nom. Pour punir Chibcha-Cum, Bochica le condamne à porter le monde sur ses épaules, ainsi que l’Atlas des Grecs; c’est lui qui produit les tremblements de terre, lorsqu’il est fatigué, en transportant son fardeau d’une épaule à l’autre[52].

§ VII.

Désolation du monde américain. Déluge de feu des Mocobis. Tradition des Yuracares. Effet des catastrophes volcaniques. Tradition d’un changement survenu dans les astres.

Ainsi, de quelque côté que l’on tourne les yeux sur ce vaste continent, au nord, au centre, comme au midi, aux États-Unis, le long des Andes, comme aux Antilles, ainsi que dans la Cordillère du Mexique, les souvenirs de l’homme se reportent par des traditions de toute espèce à cette immense catastrophe, dont ses ancêtres avaient été témoins. C’est partout, plus ou moins, le même récit, celui des eaux franchissant leurs limites et envahissant la terre ferme, dont elles détruisent en quelques jours les villes et les populations; c’est le continent ébranlé par les mêmes secousses qui agitaient les flots et soulevaient les montagnes. Après des siècles de tranquillité, une puissance inconnue se révélait tout à coup: le calme de la nature n’était qu’une illusion et les nations se sentaient rejetées violemment dans un chaos de forces destructives[53]. L’homme ne voyait plus que la mort de toutes parts, la terre se dérobait sous ses pieds: il invoquait le ciel qu’il ne voyait plus; il errait dans l’obscurité sur les débris de sa demeure, envahie par les eaux auxquelles il cherchait à échapper, en se réfugiant dans les grottes, au sommet des montagnes. De là les pyramides nombreuses qu’il édifia après le cataclysme et où il établit sa demeure, en mémoire des hauts lieux où il avait eu le bonheur de se sauver, et qu’il consacra ensuite par reconnaissance à la divinité[54].

Durant ces jours de destruction, il ne voyait plus dans les éléments que l’image d’une conjuration funeste, où le feu venait joindre ses fureurs aux convulsions étranges opérées par les eaux ou les tremblements de terre. D’épouvantables bruits, divinisés, depuis, dans le Tepeyolotl[55] au Mexique, dans le Ru Qux huyu de l’Amérique centrale[56], autre symbole de Typhon et des feux intérieurs, déjà exprimés par Zipacnà, annonçaient ses efforts souterrains; il éclatait enfin au milieu des montagnes et des plaines, et le salut du monde américain, si bien représenté par le symbole de la sarbacane de Hunahpu, était inauguré par une ruine et une désolation universelles. Les volcans, qui s’entr’ouvraient sur toute la chaîne des Cordillères, vomissaient à la fois du feu, de l’eau et des torrents de lave ou de boue embrasée qui consumaient ce que les eaux de l’inondation avaient respecté. C’est encore là ce que racontent les traditions des tribus brésiliennes. Les Mocobis disaient que la lune est un homme, Cidiago (Lunus), dont les taches sont les entrailles que des chiens célestes s’efforcent de lui arracher, lorsqu’il y a une éclipse. Le soleil s’appelle Gdazoa, c’est-à-dire compagne. Ce dernier étant tombé du ciel, un Mocobi le releva et le mit où il est: il tomba une seconde fois et alors il incendia toutes les forêts. Quelques Mocobis se sauvèrent en se cachant sous les eaux dans les rivières, où ils furent transformés en caïmans et en gabinis: seuls, un homme et une femme étant montés sur un arbre pour fuir le danger, la flamme, en passant, leur rôtit le visage et ils furent changés en singes[57].

Suivant les Yuracares, le monde avait commencé au sein des sombres forêts habitées aujourd’hui par eux. Un génie malfaisant, nommé Sararuma, embrasa toute la campagne: aucun arbre, aucun être vivant ne se sauva de cet incendie. Un homme ayant eu la précaution de se creuser une demeure souterraine fort profonde, s’y était retiré avec des provisions, et seul il avait échappé au désastre universel. Pour s’assurer si les flammes avaient toujours la même force, cet homme sortait de temps en temps de son trou une longue baguette. Les deux premières fois il la retira enflammée, mais la troisième elle était froide. Il attendit encore quatre jours avant de sortir lui-même. Se promenant ensuite tristement sur cette terre désolée, sans aliments ni abri, il déplorait son isolement, lorsque Sararuma, tout vêtu de rouge, lui apparut et lui dit: Quoique je sois la cause de tout le mal, j’ai néanmoins compassion de toi. En même temps il lui donna une poignée de graines de plantes les plus nécessaires à la vie humaine, en lui ordonnant de les semer, et dès qu’il eut obéi, un bois magnifique se forma aussitôt comme par enchantement[58].

D’un côté, l’incendie des champs et des forêts: de l’autre, les exhalaisons et les fumées sorties des fournaises entr’ouvertes dans les montagnes, ruinaient les nations que les secousses et les ravages de la nature avaient épargnées jusque-là: l’air s’épaissit de vapeurs aqueuses, de gaz sulfureux qui remplirent toute l’atmosphère. C’est ainsi qu’on explique cette vaste nuit qui régna sur toute la terre américaine et dont parlent unanimement les traditions[59]: le soleil n’existait plus, en quelque sorte, pour ce monde ruiné qui n’était éclairé par intervalles que par des embrasements affreux, qui montraient au petit nombre d’hommes échappés de ces calamités toute l’horreur de leur situation. Mais il leur fallait de nouveaux malheurs pour que le soleil pût rendre à la terre ses rayons interceptés par la fumée et les vapeurs infectes qui l’environnaient. Il fallait que l’atmosphère se purifiât, qu’à cet effet les nuages qui touchaient à la terre se résolussent en pluie; ainsi des torrents d’eau tombèrent du ciel, sillonnant les nouvelles montagnes, depuis leurs sommets jusqu’aux rivages de la mer, et s’entr’ouvrirent un passage à travers les débris et les détritus de toute espèce que les tremblements de terre, les volcans et les incendies avaient accumulés. C’est là peut-être ce qui explique pourquoi, dans les traditions de plusieurs contrées, le déluge apparaît comme la dernière des grandes catastrophes dont le monde américain fut affligé à cette époque.

De nos jours, d’ailleurs, on a vu des effets analogues reproduire au Pérou et dans l’Équateur, où de violentes secousses de tremblement de terre occasionnèrent de brusques changements de température et l’invasion subite de la saison des pluies, avant l’époque où elle arrive ordinairement sous les tropiques. On ne sait, ajoute Humboldt[60], s’il faut attribuer ces phénomènes aux vapeurs qui sortirent des entrailles de la terre et se mêlèrent à l’atmosphère, ou à une perturbation que les secousses auraient déterminée dans l’état électrique des courants.

Ce qui ajoute un intérêt considérable à ces traditions cosmogoniques, si diverses et cependant si uniformes au fond, c’est l’analogie qu’elles présentent, je dirais presque, la coïncidence avec quelques-unes des convulsions dont l’Europe et l’Afrique furent témoins durant les siècles anté-historiques de la Grèce. Les traditions du déluge d’Ogygès font mention d’une nuit qui dura neuf mois[61], et saint Augustin, d’après Varron, rapporte[62] qu’il y eut en ce temps-là des modifications extraordinaires dans la planète de Vénus, qu’elle changea de couleur, de grandeur, de figure et de cours. Un souvenir analogue se présentait au Mexique, dans la solennité qu’on célébrait au mois Quecholli, en commémoration de la chute ou descente des dieux Tzontemocque du ciel aux enfers[63], c’est-à-dire du changement qui s’était opéré, au moment de la grande catastrophe du déluge, dans la condition de plusieurs constellations, dont la principale était précisément Tlahuizcalpan-tecutli ou l’étoile de Vénus[64].

§ VIII.

Tradition de l’Atlantide dans Platon. Son authenticité confirmée par les souvenirs historiques de la Grèce et géologiques de l’Afrique septentrionale. Les petites Panathénées, établies en mémoire d’une invasion antique, sortie des mers de l’ouest. Disparition du lac Triton.

D’accord avec la tradition mexicaine et quichée qui avait conservé, dans la solennité des fêtes de l’expiation, le souvenir des trois grandes catastrophes terrestres, les prêtres de Saïs rappelaient, de leur côté, à Solon, que la terre avait été bouleversée par plusieurs déluges[65]. Dans le traité d’Isis et d’Osiris, Plutarque, en cherchant à expliquer l’histoire de cette divinité[66], s’applique à démontrer, ainsi que l’ont fait divers autres auteurs, que les malheurs d’Osiris n’étaient qu’un symbole des calamités qui avaient affligé la terre, envahie par les flots; que la défaite de Typhon signifiait la retraite de la mer, et que la victoire d’Horus et celle d’Isis, cherchant partout les membres dispersés de son époux, représentaient les portions de la terre reconquises sur les eaux, découvertes et desséchées. Malgré les sarcasmes que des écrivains se sont plu, au dernier siècle, à jeter sur le récit de l’Atlantide, il ne nous semble pas hors de propos de le rappeler ici en regard des traditions, conservées aux Antilles et sur les divers points du continent américain, au sujet des terres englouties anciennement dans les deux océans qui baignent les côtes de ce vaste continent. C’est que l’état des découvertes de la science et de la critique historique nous ramène involontairement vers la Grèce et l’Égypte, comme point de départ de toutes les histoires, soit que nous remontions à des opinions qui renferment en germe celles qui dominent aujourd’hui, soit que nous parcourions cette longue série de tentatives, faites dans le but d’étendre l’horizon des connaissances humaines.

«Solon, Solon, disait le prêtre de Saïs, en parlant au législateur athénien, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants et il n’y a point de vieillards parmi vous!» Puis, après un court préambule, il ajoutait: «Or, parmi tant de grandes actions de votre ville, dont la mémoire se conserve dans nos livres, il en a une surtout qu’il faut placer au-dessus de toutes les autres. Ces livres nous disent quelle puissante armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer Atlantique[67], envahissait insolemment l’Europe et l’Asie. Car cette mer était alors navigable, et il y avait au delà du détroit, que vous appelez les colonnes d’Hercule, une île plus grande que la Libye et l’Asie[68]. De cette île, on pouvait facilement passer aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure[69]; car ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons, ressemble à un port ayant une entrée étroite[70]; mais c’est là une véritable mer, et la terre qui l’environne un véritable continent. Dans cette île Atlantide[71] régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles, et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient encore sur la Libye jusqu’à l’Égypte, sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie[72]. Toute cette puissance se réunit un jour pour asservir d’un seul coup notre pays[73], le vôtre et tous les peuples situés de ce côté du détroit. C’est alors qu’éclatèrent au grand jour la vertu et le courage d’Athènes. Cette ville avait obtenu, par sa valeur et sa supériorité dans l’art militaire, le commandement de tous les Hellènes. Mais, ceux-ci ayant été forcés de l’abandonner, elle brava seule les plus grands dangers, arrêta l’invasion, érigea des trophées, préserva de l’esclavage les peuples encore libres, et rendit à une entière indépendance tous ceux qui, comme nous, demeurent en deçà des colonnes d’Hercule[74].

»Dans la suite, de grands tremblements de terre et des inondations engloutirent en un seul jour et en une fatale nuit, ce qu’il y avait chez vous de guerriers; l’île Atlantide disparut sous la mer; aussi, depuis ce temps, la mer est-elle devenue inaccessible et a-t-elle cessé d’être navigable par la quantité de limon que l’île abîmée a laissé à sa place[75]

Aujourd’hui, malgré le silence qu’on paraît garder à ce sujet, on doute moins que jamais de l’authenticité de ce récit, et Bunsen, dont le monde savant admet la vaste érudition, se trouve lui-même forcé de le regarder comme un fait entièrement historique, quoiqu’il cherche maladroitement à en dénaturer les conséquences[76]. «Le récit de Platon, ajoute à ce sujet Bailly[77], a tous les caractères de la vérité. Ce n’est point une fiction pour amuser et instruire ses lecteurs. La preuve que Platon a raconté et non imaginé, c’est qu’Homère, venu six siècles avant lui, Homère, versé dans la connaissance de la géographie et des mœurs étrangères, a, dans l’Odyssée, parlé des Atlantes, de leur île[78]..... Le nom d’Atlas ou du peuple atlante retentit chez tous les écrivains de l’antiquité.» Il aurait pu ajouter: Et tous le placent dans l’Océan qui porte encore aujourd’hui son nom, à l’extrémité de l’Europe et de l’Afrique.

Reprenant à son tour la même matière, Humboldt dit: «Après la prétendue prophétie de Sénèque, c’est la grande catastrophe de l’Atlantide de Solon, qui, au moment de la découverte de l’Amérique, a le plus occupé les auteurs espagnols[79]..... Je m’abstiendrai, écrit-il, quelques lignes plus bas, de soulever de nouveau une question de géologie si fastidieusement rebattue.» Mais le sujet entraîne, malgré lui, ce savant penseur, et il continue avec sa pénétration habituelle: «Les problèmes de la géographie mythique des Hellènes ne peuvent être traités selon les mêmes principes que les problèmes de la géographie positive. Ils offrent comme des images voilées, à contours indéterminés. Ce que Platon a fait pour fixer ces contours et agrandir les images en y appliquant les idées d’une théogonie et d’une politique plus modernes, a fait sortir le mythe de l’Atlantide du cycle primitif des traditions auquel appartiennent le grand continent Saturnien[80], l’île enchantée, dans laquelle Briarée veille auprès de Saturne endormi et la Méropis de Théopompe. Ce qu’il importe de rappeler ici, c’est le rapport historique du mythe de l’Atlantide avec Solon. Dans sa plus simple expression, le mythe désigne l’époque «d’une guerre de peuples qui vivaient hors des colonnes d’Hercule contre ceux qui en sont à l’est.» C’est une irruption de l’Ouest. Dans la terre Méropide[81] de Théopompe et dans la terre Saturnienne de Plutarque, nous voyons, comme dans l’Atlantide, un continent en comparaison duquel notre οἰκουμένη ne forme qu’une petite île. La destruction de l’Atlantide par l’effet des tremblements de terre se lie aussi à l’antique tradition de la Lyctonie, mythe géologique qui se rapporte au bassin de la Méditerranée, depuis l’île de Cypre et l’Eubée jusqu’en Corse, et qui, peut-être dans des temps bien récents, mais à l’imitation de la savante école d’Alexandrie, servait à étayer des systèmes géologiques par les traditions primitives des Hellènes, et fut célébrée dans les Argonautiques du faux Orphée[82]. Ce mythe de la Lyctonie, bien ancien, sans doute, indiquant un danger menaçant le continent et les îles de la Grèce que les Atlantes veulent conquérir, aurait-il été transporté peu à peu vers l’ouest, au delà des Colonnes? Il est aussi bien remarquable que, parmi tous ces mythes cosmologiques que nous venons de citer, la Lyctonie et l’Atlantide soient les seuls pays qui, sous l’empire de Neptune, dont le trident fait trembler la terre, soient engloutis par de grandes catastrophes. Les continents Saturniens n’offrent pas cette particularité, et pour cela même l’Atlantide, malgré son origine probablement égyptienne et étrangère à la Grèce, me paraît un reflet de la Lyctonie. De grands bouleversements ou, si l’on préfère une autre expression, la croyance de ces bouleversements que l’aspect de la surface du globe, des péninsules, de la position relative des îles et de l’articulation des continents faisaient naître, devaient occuper les esprits sur toutes les côtes de la Méditerranée, lors même que l’Égypte, comme le prétendaient les prêtres, était, moins que tout autre pays, exposée à voir interrompre par des révolutions physiques, brusques et partielles, l’ordre régulier des phénomènes politiques....

«La liberté extrême avec laquelle Platon, surtout dans le Critias, traite le sujet de l’Atlantide, a rendu très-naturellement douteux le rapport de tout ce mythe avec Solon..... Dans cette supposition, récemment renouvelée[83], Platon, loin d’avoir puisé à la source de Solon, aurait rapporté lui-même le mythe de l’Atlantide de son voyage d’Égypte. Mais la vie de Solon par Plutarque semble rendre au grand législateur d’Athènes le poëme dont on voudrait nier l’existence. Le biographe nous dit, en effet, que «Solon conférait avec les prêtres Psenophis et Sonchis, d’Héliopolis et de Saïs, desquels il apprit le mythe de l’Atlantide, qu’il essaya, comme l’affirme Platon, de mettre en vers et de publier en Grèce[84]

D’après l’observation du grand helléniste allemand Boeck, c’est surtout la réminiscence de la guerre des Atlantes, dans les Petites Panathénées, qui parle pour la haute antiquité de la tradition de l’Atlantide, et qui prouve que tout, dans ce mythe, n’est pas de la fiction de Platon. «Dans les Grandes Panathénées on portait en procession un peplum de Minerve, représentant le combat des géants (gigantes) et la victoire des divinités de l’Olympe. Dans les Petites Panathénées (il faut omettre l’indication de la localité où la procession eut lieu, parce qu’elle repose sur une erreur du scholiaste) on portait un autre peplum qui montrait comment les Athéniens, élevés par Minerve, ont eu le dessus dans la guerre des Atlantes[85].» Les mêmes renseignements se trouvent dans Proclus, dans son commentaire du Timée où nous trouvons également la scholie suivante, conservée par lui: «Les historiens qui parlent des îles de la mer extérieure, disent que, de leur temps, il y avait sept îles, consacrées à Proserpine, trois autres d’une immense étendue, dont la première était consacrée à Pluton, la seconde à Ammon, la troisième (celle de mille stades de grandeur) à Neptune. Les habitants de cette dernière île ont conservé de leurs ancêtres la mémoire de l’Atlantide, d’une île extrêmement grande, laquelle exerça, pendant un long espace de temps, la domination sur toutes les îles de l’Océan Atlantique, et était également consacrée à Neptune. Tout ceci, Marcellus l’a écrit ἐν τοϊς Αὶθιωπικοῖς.» Une scholie du Timée dans les commentaires de Bekker[86] est mot à mot copiée de ce passage.

Cette réminiscence monumentale de la guerre des Atlantes sur le péplum des Petites Panathénées, ajoute ici Humboldt[87], et ce fragment de Marcellus, conservé par Proclus, indiquant le souvenir d’une catastrophe physique au delà des colonnes d’Hercule, peut-être dans les îles Canaries même (qui ne sont probablement que des restes de l’ancienne Atlantide), méritent une sérieuse attention de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les ténèbres des traditions historiques. Ce qu’il importe d’abord de constater dans ce genre de recherches, c’est l’antiquité d’un mythe qu’à tort on a cru une fiction de la vieillesse de Platon, un roman historique, comme le Voyage imaginaire d’Iambulus[88] et les quatre-vingt-quatre livres d’Antoine Diogène Des choses que l’on voit au delà de Thulé. Ce qui dans les mythes géologiques peut appartenir à d’anciens souvenirs ou à des spéculations sur la conflagration primitive des terres, à la rupture des digues qui séparaient les bassins des mers, offre un problème entièrement distinct et peut-être plus insoluble encore.

«Les Atlantes, d’après les idées qui régnaient dans l’extrémité civilisée du bassin oriental de la Méditerranée, chez les Égyptiens et les Hellènes, sont un assemblage des peuples de l’Afrique boréale et occidentale, aussi différents sans doute de race que ceux que, dans le nord-ouest de l’Asie, on confondit longtemps sous la dénomination vague de Scythes et de Cimmériens. Les Atlantes des temps historiques sont à l’est des Colonnes d’Hercule. Hérodote les place à vingt journées des Garamantes; mais leur nom étant lié, comme il l’observe expressément, à celui du mont Atlas, les Atlantes mythiques ont pu être portés vers l’ouest, au delà des Colonnes, selon que la fable d’Atlas montagne a été reculée progressivement dans la même direction[89]. La guerre des Atlantes avec les habitants de Cerné et les Amazones, si confusément traitée par Diodore de Sicile, eut lieu dans tout le nord-ouest de l’Afrique, au delà du fleuve Triton, limite[90] entre les peuples nomades et les peuples agricoles et plus anciennement civilisés, si toutefois il est permis d’assigner une localité déterminée à une lutte dans laquelle interviennent des êtres fabuleux, les Gorgones[91]. Ajoutons que le lac Triton, suivant Diodore[92], n’est point sur les côtes de la Méditerranée, mais sur celles de l’Océan. Cette même région (et ce fait est d’autant plus digne d’attention, que Diodore ne fait nulle part mention de la destruction de l’Atlantide de Solon) «offrait de grandes éruptions volcaniques, πυρὸς ἐκφυσήματα μεγάλα.»

«Le lac Triton même disparut par l’effet d’un tremblement de terre et le déchirement du sol qui le séparait de l’Océan, dont le littoral était occupé par les Atlantes[93]. Le souvenir de cette catastrophe et l’existence de la Petite Syrte, attribuée sans doute à un événement semblable, ont fait confondre quelquefois, chez les anciens[94], le lac et la Syrte. Des mythes de l’ancienne limite occidentale du monde connu peuvent donc avoir eu quelque fondement historique. Une migration de peuples de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps bien antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste à reconnu les traces, et qui, également pour nous, est enveloppée de ténèbres[95]

§ IX.