Identité des traditions sur le cataclysme en Amérique, en Europe et en Afrique. Qu’était l’Amenti des Égyptiens. Origine incertaine de ce peuple. Sa parenté avec les nations libyennes. Sa ressemblance avec les Américains et les races qui échappèrent au cataclysme de l’ouest.
Ainsi, aux rivages les plus opposés de l’Océan, des traditions appartenant aux nations les plus diverses se sont conservées, à travers les siècles, pour affirmer le fait de l’existence de terres autrefois considérables, et que les eaux de la mer auraient englouties à la suite d’un cataclysme effrayant, et dont les détails paraissent également identiques des deux côtés. Au milieu des progrès que la science et la critique ont faits de nos jours, n’est-il pas étonnant de voir combien peu de savants ont osé entreprendre un examen impartial et approfondi des questions que Humboldt soulève ici sur cette matière. Assurément on ne révoquera pas en doute l’intérêt qu’elle présente sous le double aspect de l’histoire et de la géologie; nul ne contestera l’importance de la solution qu’on est en droit d’en attendre. Pourquoi donc semble-t-il, surtout en France, que l’on appréhende un tel travail? Quels préjugés nous empêchent de scruter ces mystères, quelles sont ces craintes qui se manifestent sous le dédain apparent que l’on montre aux moindres lueurs qui viennent de l’Occident? A-t-on donc peur d’études auxquelles on ne serait pas suffisamment préparé?
Le temps semble arrivé cependant de sonder les profondeurs de l’antique Océan, et de lui demander compte de ces terres englouties, d’où sortirent les nations qui menacèrent anciennement l’Europe et l’Afrique, et de nous efforcer de rattacher l’une à l’autre les histoires des deux continents, brisées par une immense catastrophe. C’est dans cette destruction d’une partie du monde qu’il faut chercher l’explication du mythe d’Osiris, vaincu par Typhon, si l’on en croit quelques interprètes du prétendu Livre des Morts, qui s’appuient sur les données de Plutarque,[96] pour traduire ce livre mystérieux, dont nul égyptologue n’a encore brisé le sceau[97]. Ce sont ces interprètes, à qui nous posions simplement nos doutes, qui nous apprirent ce qu’était l’Amenti[98], ce bassin de l’Ouest, hiéroglyphe cette patrie primitive des Égyptiens, séjour de leurs ancêtres, devenu le séjour des morts, où les dieux de Menès, du fondateur[99], avaient pris naissance; de là venait qu’on les représentait sans cesse portés en barques, dans les grandes processions religieuses, pour signifier qu’ils étaient, ainsi que les dieux d’Homère, sortis de l’Océan[100].
Les plus savants égyptologues se taisent quand on leur demande d’où venaient les Égyptiens. Ils nous parlent vaguement de l’Asie, comme de leur berceau primitif, et c’est ce que nous admettons avec eux; puisque l’Asie est le premier berceau du genre humain. Mais ils cherchent vainement à l’Orient les traces de leur passage et de leur point de départ. Ils ne les ont pas trouvées, et qui sait s’ils les trouveront jamais? S’ils avaient été d’origine sémitique, ainsi que l’avance M. Brugsch[101], et s’ils étaient sortis directement de l’Asie, de l’Assyrie ou de l’Arabie, ils auraient entretenu naturellement un commerce habituel avec les peuples de ces contrées; ils se seraient servi du chameau, aujourd’hui l’animal le plus utile en Égypte, et ils n’auraient pas attendu jusqu’aux temps de la dix-huitième dynastie, pour introduire dans leur pays le cheval qu’ils y amenèrent de Syrie[102]. On sait, d’ailleurs, que bien loin d’avoir aucune communication avec les nations de l’Orient, ils les avaient auparavant en horreur, ainsi que les autres étrangers. Est-ce de l’Éthiopie que venaient les Égyptiens? les égyptologues ne l’admettent pas davantage[103].
D’où sortait donc cette population de quelques millions d’hommes, isolés au bord du Nil, sans connexion aucune avec leurs voisins, ni pour les coutumes ni pour le langage, ni pour la couleur, ni l’aspect physiologique? Si nous les interrogeons, leur orgueil national leur fait répondre tout d’abord qu’ils sont autochtones, et qu’ils furent créés par le dieu Horus[104], entre les sables des déserts environnants et les bords de ce fleuve, dont le nom même n’a d’étymologie dans aucune langue de l’ancien monde[105]: mais des traditions anciennes nous montrent les Égyptiens, nouveaux venus dans leur pays, et conquérant le sol sur les races noires d’où l’Égypte tirait son nom, et qu’ils refoulèrent au midi pour s’établir à leur place[106]. Dans leurs peintures murales, on les voit la tête de profil et l’œil de face: les hommes se distinguent par une couleur tirant plus ou moins sur le rouge brun, et ils sont sans barbe, signe caractéristique qui a été trop peu observé; les femmes en jaune[107], avec un jupon étroitement serré autour du corps, etc. Eh bien, cherchons autour d’eux, jetons les regards sur les nations qui les environnaient, interrogeons-les; elles ne nous apprendront rien. Nous ne trouverons rien d’analogue dans l’ancien monde. Mais tournons à l’ouest, passons les mers, franchissons l’Océan, et sur le continent opposé, nous reverrons immédiatement réunies toutes ces particularités que nous chercherions vainement à découvrir dans l’Égypte aujourd’hui, excepté dans les peintures de ses nécropoles[108]: nations rouges ou cuivrées, sans barbe, nous les retrouverons, non dans quelques provinces isolées, mais dans la plus grande partie de l’Amérique[109]. Pour soixante pyramides que l’on a découvertes en Égypte, on en aura mille au Mexique, et dans l’Amérique centrale: là, on trouvera des sculptures, des livres, des tombeaux, des monuments de toute espèce qui rappelleront sans cesse l’Égypte, et, en bien des lieux, en voyant une pauvre femme indigène, revêtue de son costume de fête, on croira se trouver en présence de la déesse Isis elle-même.
Conclurons-nous de cet ensemble de faits, que l’Égypte est une colonie sortie de l’Amérique? Il serait téméraire, croyons-nous, de trancher si vite une question d’une si haute importance. Dans l’exposé qui précède, comme dans l’examen qui va suivre, nous ne voulons construire aucun système; nous n’avons d’autre dessein que de mettre en évidence des points d’histoire, généralement fort peu connus, et de placer sous les yeux des lecteurs les côtés saillants des annales du monde ancien, en regard de ceux que présentent les traditions du monde nouveau, sans nous préoccuper, en quoi que ce soit, de la priorité de l’un ou de l’autre. C’est à une science plus approfondie et à des investigations de critique impartiale à prononcer sur la foi de preuves plus décisives. Nous nous estimerons heureux si, pour le moment, nous réussissons à porter quelques nouvelles lumières sur cette matière obscure, et à y attirer un peu plus l’attention des savants.
Sans travailler ici avec Bailly à reconstituer l’histoire d’un peuple perdu, encore trop douteuse, nous inclinons, toutefois, à reconnaître avec Humboldt, que le mythe de l’Atlantide, dans sa plus simple expression, «désigne l’époque d’une guerre de peuples qui vivaient hors des Colonnes d’Hercule, contre ceux qui en sont à l’est, c’est-à-dire une irruption de l’ouest[110].» Et ainsi que nous le disions un peu plus haut, avec le savant auteur du Cosmos, «une migration de peuples de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste a reconnu les traces.»
Ce n’est pas sans dessein que nous répétons ici ces paroles. Elles sont pour nous comme un reflet des relations qui existèrent dans des temps anté-historiques, entre le continent de l’Amérique et le nôtre, relations qu’auraient violemment rompues les grandes irruptions volcaniques, dont nous avons parlé plus haut, et qui paraissent avoir eu lieu simultanément en Amérique, en Afrique et dans toute la chaîne des montagnes de l’Asie centrale. Nous n’examinerons pas ici ce qu’il peut y avoir de réel ou d’imaginaire dans les descriptions de l’Atlantide, rapportées dans le Critias[111]; il nous suffit de savoir que la navigation, probablement plus parfaite alors qu’elle ne le fut après le cataclysme, était facilitée par l’existence de cette grande île «d’où l’on pouvait passer aisément aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure.» Les communications existaient donc d’un continent à l’autre, et les traditions, non moins que les preuves géologiques, ne manquent pas à ceux qui affirment, que des terres considérables furent englouties également dans l’Océan Pacifique, soit du côté américain, soit aux extrémités de l’Asie orientale, comme du côté atlantique, arrêtant ainsi à l’ouest les peuples qui menaçaient l’Europe, et interrompant les progrès d’une civilisation occidentale, dont les uniques témoignages sont, peut-être, les monuments des premiers Égyptiens successeurs de Menès.
Ce qui paraît également hors de doute, c’est qu’une grande puissance maritime, établie dans ces îles atlantiques, comme aujourd’hui celle de la Grande-Bretagne, exerçait une influence considérable sur les deux continents opposés. «Dans cette île Atlantide régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient sur la Libye jusqu’à l’Égypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie.» Si, après avoir lu ces lignes, on jette les yeux sur une carte de l’ancien monde et que l’on examine les lieux que désigne ici Platon, on y retrouvera, précisément en Afrique comme en Europe, tout un ensemble de populations, dont il a été jusqu’à présent, non-seulement difficile, mais à peu près impossible de tracer la filiation, soit avec les souches âryanes, soit avec les races sémitiques. Ce sont tout d’abord les Égyptiens eux-mêmes, dont les ethnographes les plus distingués sont réduits à faire une race autochtone, faute de savoir à quel groupe les rattacher[112]; ce sont ensuite les Berbères, ainsi que la plupart des nations libyennes, à qui l’on trouve des liens de parenté avec les Égyptiens, liens que les découvertes modernes semblent resserrer davantage chaque jour[113]; ce sont les Ibères et les Basques, que, de toutes parts, on commence à rattacher, à leur tour, aux Berbères, d’un côté; de l’autre, aux Finnois et aux Lapons[114] qui, au moyen des Groenlandais, s’enchaînent, non moins par les langues que par la conformation physique, à plusieurs des populations les plus importantes de l’Amérique[115]. Mais entre les Basques et les Finnois, il existait anciennement et il existe encore aujourd’hui, en Europe, d’autres nations qui paraissent avoir eu une origine commune avec eux: ce sont, d’un côté, en France, celles dont on a signalé les traces dans des noms de localités antiques entre la Loire et les Pyrénées; de l’autre, en Suisse, les Grisons, que leurs caractères physiologiques rapprochent du type primitif[116]; enfin, en Italie, les Étrusques et les diverses autres tribus italiotes, que leur caractère, leurs mœurs et leurs institutions, autant que leur langage, rattachent aux Égyptiens, bien plus qu’aux populations sémitiques, auxquelles on a cherché à les assimiler[117]. Souvenons-nous, d’ailleurs, que les Égyptiens assuraient eux-mêmes avoir disséminé un grand nombre de colonies sur le continent, jusque parmi les Grecs et les Romains, dont les noms se trouvent dans leur classification géographique, sur leurs monuments. Ils ajoutaient que Bélus, qui avait conduit des colons à Babylone et institué dans cette ville un sacerdoce sur le modèle de celui de l’Égypte, était fils de Libya et de Neptune[118], c’est-à-dire issu de la race libyenne et des peuples atlantiques de l’ouest.
Les Cares ou Cariens. Leur nom identique avec celui des Barbar, Berber ou Varvar. Leurs institutions gynécocratiques. Etendue de leurs relations en Asie, en Afrique et en Europe.
Si nous suivons maintenant Bélus en Orient, et que nous cherchions entre les vieilles populations de l’Asie Mineure, des îles et des côtes de la Grèce et de l’Italie, aux époques antérieures aux conquêtes des peuples indo-européens, qu’y trouvons-nous? des nations dont le souvenir est presque effacé, dont les langues nous font défaut, mais dont les mœurs, les institutions et les cultes nous rappellent sans cesse des cultes et des institutions analogues dans l’ancienne Amérique, dont les noms et les dieux, avec des noms semblables, se rencontrent dans la plupart des traditions américaines. Les plus remarquables, sans contredit, sont les Cares, qui passaient, à l’époque de la découverte du continent occidental, pour les plus belliqueux et les plus civilisés de l’Amérique centrale[119], et dont le nom se répète dans des centaines de noms de peuples et de lieux, d’un bout à l’autre de l’Amérique tropicale, avec le même sens que lui donnent, dans l’Asie, les philologues anciens et modernes[120]. Ce sont encore les Caucones, les Cauniens, les Aoniens ou Ioniens, les Mopses ou Moxas, qui, tous, ont leurs homophones en Amérique et s’y rattachent aux Cares, de la même manière que leurs homonymes se rattachaient, dans l’antiquité, aux Cares de l’Asie. Est-ce là l’effet d’une simple coïncidence? C’est ce que les lecteurs seront à même d’apprécier plus loin.
«Quand Homère, dit le baron d’Eckstein[121], désigne les Cares comme Barbarophonoi (qui parlent la langue des Barbaras), ce mot est des plus significatifs dans sa bouche. Proféré avec le sentiment de la grande spécialité de l’idiome des Cares, il nous apprend qu’ils parlaient la langue d’une des plus vieilles branches de l’espèce humaine, la langue d’un peuple que ses voisins appelaient du nom de Barbaroi, soit en Asie, soit en Afrique. Ce nom ethnique n’est devenu un lien commun que dans la bouche des Grecs et des Romains, qui l’ont reçu des Grecs. Le passage d’Homère y a contribué. Ce mot est entré dans l’usage des poëtes et des prosateurs; il a donné lieu à une abstraite généralité que le mot de Barbaras a revêtu dans l’usage des âges postérieurs. Rien de pareil chez Homère. Thucydide relève avec force, c’est-à-dire contrairement à l’opinion de son temps, que l’antithèse des Barbares et des Hellènes était entièrement étrangère au vocabulaire d’Homère. Homère ignore jusqu’au nom des Hellènes; nom qui ne date que du temps où les Grecs, consolidés dans leurs colonies de l’Asie Mineure, y tranchaient du maître, s’y signalaient par le mépris de leurs voisins. Les Cares étaient les plus considérables de ces voisins, les plus illustres par leur ancienne domination des mers. Ils dataient d’avant les Grecs; ils avaient été les maîtres d’une partie des îles de la Grèce, d’une partie des côtes du Péloponnèse, de l’Acarnanie, de l’Illyrie, avant qu’il y eût des Pélasges dans ces contrées. Ils régnaient dans l’Asie Mineure, à côté des Phrygiens et des Méoniens. Ils avaient contracté une alliance des plus intimes avec les Méoniens comme avec les Thraces, voisins des Mysiens, qui ont fait originairement partie de la nation des Cares. Voilà comment il a pu arriver que l’antithèse des Hellènes et des Barbares se soit fait vivement sentir dans une localité restreinte avant de devenir générale....
Ecoutons ce qu’Hérodote[122] affirme au sujet d’un peuple de Barbares, connu des Égyptiens: «Ils appellent Barbaroi, dit-il, tous les peuples voisins qui ne parlent pas la langue d’Égypte.» Or, il n’y a pas la moindre difficulté à reconnaître ces peuples; car le nom de Barbaras s’y est encore partiellement conservé comme un nom originel, ajoute M. d’Eckstein[123]. Ce sont, d’une part, les peuples de la Nubie; d’autre part, ceux des régions de la Libye. D’après les recherches de ce savant, on retrouvait dans une grande partie de l’Afrique septentrionale, et même jusqu’en Espagne et en Lusitanie, des traces de cette grande famille libyenne, connue sous le nom de Barbare ou de Berbère. Le témoignage de Barth, si instruit, ajoute-t-il, des mœurs, des institutions, des idiomes de cette grande race libyenne, de la chaîne de l’Atlas et des oasis dans le voisinage de l’Égypte... nous renseigne sur la tribu varvar, une des grandes divisions de la race libyenne moderne[124]. Il dérive le mot varvar d’un var radical, nom de l’homme dans la langue des Touaregs. Le redoublement doit avoir le sens d’hommes par excellence, de ceux qui sont deux fois des hommes. Pour nous, répétant ce que nous disions un peu plus haut, au sujet des Cares de l’Amérique, et de l’immense extension de ce nom sur la surface de ce continent, soit comme Caracara ou Caraib dans les Antilles[125], soit comme Caras et Cariari au Honduras, comme Cares, Carabacas, Caracas, Carachines, Caramantas, Carangues, Carcares, Carares, Caravaros, Cariacos, Carios, Caripunos, Cariones, Cartamas, ou comme Guarani, Galibi, etc. dans l’Amérique méridionale, nous ajouterons qu’il a partout le même sens d’homme, de guerrier par excellence, de vaillant, ainsi qu’en Afrique et en Asie[126]. Ce sont là des noms sous lesquels sont encore connues des populations nombreuses, et qui, dès les temps les plus anciens de l’histoire américaine, jouèrent, dans les régions les plus diverses, des rôles considérables, ainsi qu’on le verra plus loin.
Dans son travail, sur les rapports des différents peuples de l’Afrique et de l’Asie, qui se rattachent aux noms de Cares, de Barbar ou Varvar, M. d’Eckstein cherche surtout à faire ressortir le trait caractéristique qui les distinguait entre les autres nations: il cherche les origines de la Gynécocratie, c’est-à-dire du règne de la femme dans la famille, de son influence dans la société civile, de son autorité dans l’État, trois choses qui paraissent découler clairement des preuves historiques qu’il apporte, pour en constater l’existence, d’un côté, chez les vieilles races berbères et libyennes; de l’autre, chez un grand nombre de populations de l’ancienne Asie. C’est par les institutions de la Gynécocratie qu’il les rattache les unes aux autres, pour les faire descendre, plus ou moins, d’une souche commune qui, dans son opinion, serait la race brune ou chamitique du centre de l’Asie[127]. Ce qui nous a particulièrement frappé à cet égard, c’est qu’en comparant les Cares ou les races qui leur sont alliées dans l’ancien monde, à celles du continent américain, nous trouvons précisément, ainsi que nous l’avons exposé ailleurs, avant de connaître le travail de M. d’Eckstein, les traces de la Gynécocratie et des désordres qu’elle avait enfantés, non-seulement chez la plupart des nations cares de l’Amérique méridionale, mais encore chez un grand nombre de tribus surtout de la race nahuatl, avec qui les Cares paraissent avoir été intimement alliés[128].
L’Écriture sainte, qu’on ne consulte jamais en vain, dans les questions de races, malgré son extrême concision, comprend sous le nom de Cham, quatre des principales branches de l’espèce humaine: ce sont celles des Chus, de Phut, de Mizraïm et de Chanaan. Les Lahabim ou Libyens n’y paraissent qu’en sous-ordre, rattachés au tronc de Mizraïm[129]; mais Chus, Phut et les Libyens sont presque inséparables dans le souvenir des prophètes[130]. Peuple pasteur, agriculteur, métallurge, marin, pirate, Lahabim est tout cela, selon son séjour dans l’intérieur, ou sur les côtes de l’Océan. Répandu dans les oasis du voisinage de l’Égypte, sur toutes les côtes de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique, depuis la Cyrénaïque jusqu’aux extrémités du Maroc, maître des vallées et des crêtes du mont Atlas, nous les voyons mêlés à des tribus de Barbaroi, d’Afrigh, à la race de Phut, dont le nom existe encore aujourd’hui dans celui de Phetz, Fez, ou Fezzan[131]. Faisaient-ils partie de ces nations qui, «venues au travers de la mer Atlantique,» menacèrent autrefois la Grèce et l’Égypte? C’est ce que la tradition ne nous apprend pas. Mais, navigateurs de vieille date, comme le prouve leur établissement au Canaries, nous pouvons en conclure qu’ils n’étaient pas étrangers à la race des Guanches, que les débris de leurs traditions, de leur caractère et de leur langage, paraissent identifier, d’un côté, avec les insulaires des Antilles[132], et, de l’autre, avec les Égyptiens et les Berbères[133]. Le nom de Brbr, donné d’ailleurs aux pyramides d’Égypte, à cause des princes qui les édifièrent[134], les ressemblances frappantes que l’histoire et les découvertes récentes nous signalent entre ces princes et les races libyennes, dont on croit retrouver le type dans les peuples primitifs de l’époque la plus civilisée des Memphis[135], tout aujourd’hui semble se réunir, pour montrer dans les fondateurs de l’antique civilisation égyptienne, une race atlantique, issue, probablement, de ces envahisseurs de l’ouest, dont le cataclysme dut arrêter le développement et dont les Hycsos auraient été le dernier flot[136].
Ces notions, rapprochées les unes des autres, finiront, peut-être, par jeter quelques lueurs sur l’histoire primitive de l’Afrique et conséquemment de l’Europe occidentale. Nous avons parlé de la parenté qui paraît exister entre les idiomes des nations libyennes et la langue des Basques; entre celle-ci et la langue des anciens Ibères. Ajoutons, pour compléter ces notions, en vue des relations que le nom et les institutions des Cares établissent entre les nations du monde entier, ce que Strabon nous fait connaître au sujet des femmes ibériennes qui paraissent avec les hommes sur les champs de bataille[137]: il nous les montre, surtout chez les Cantabres, ainsi que chez un grand nombre de peuples de l’Afrique[138], investies de priviléges spéciaux, exerçant la puissance, ainsi qu’on le voit même en Égypte. En Cantabrie, elles accouchaient en plein champ: c’étaient les maris qui se mettaient au lit, comme s’ils avaient été en mal d’enfant et les femmes qui les soignaient[139]. C’est exactement ce qui se pratiquait dans plusieurs des régions de l’Amérique et du Yucatan, entre autres chez les Cares des montagnes de Copan et de Chiquimula[140]. Remarquons, en passant encore, avant de quitter l’Espagne, un autre souvenir des Cares américains, qui n’est pas moins important, celui des dépressions que les mères faisaient subir aux crânes de leurs enfants, et dont l’usage se retrouve chez la plupart des nations qui se rattachent aux Cares ou aux Nahuas en Amérique[141]. On sait d’ailleurs que la population de la province ou capitainerie générale de Guipuzcoa est, très-probablement, en grande partie, formée par les descendants des anciens Carites et Varduli (ou Bardules, dont les noms ne sont pas moins significatifs), se trouvant entre les Cantabri et les Autrigones à l’ouest et les Vascones à l’est[142].»
«En ces vieux jours du monde, dit encore M. d’Eckstein, où Ibères et Libyens, Lahabim et Phoutim s’enlaçaient plus ou moins à travers l’Europe occidentale et poussaient jusqu’au sein de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, les monuments de Mizraïm semblent révéler des rapports maritimes de ces Libyens et probablement de ces Ibères avec les Cares et avec les autres races anté-pélasgiques des côtes de la Grèce et de l’Italie, ainsi que des îles de l’Archipel[143].»
C’est, du reste, dans les rapports des Cares et ceux des peuples atlantiques qu’il faut chercher à découvrir les vestiges de l’ancienne histoire des deux mondes. Le mystère de la langue étrusque s’éclaircira, peut-être aussi, par ses rapports avec quelqu’un des idiomes libyens ou de ceux de l’Amérique. Les faibles traces par lesquelles on s’est efforcé de la rattacher aux langues indo-européennes, n’inspirent aucune confiance. «Les Étrusques, a dit depuis longtemps Denys d’Halicarnasse, ne sont semblables à aucune autre nation pour le langage et les mœurs. Le peuple de Raz, comme ils s’appelaient eux-mêmes[144], ne se distinguait pas moins des Italiens latins ou sabelliens et des Grecs, par leur apparence que par leur langue; au lieu des proportions élégantes et symétriques des Italiens, les sculpteurs toscans ne nous présentent que des figures courtes et trapues, avec de grosses têtes et de longs bras. Leur religion, d’un autre côté, présente un assemblage étrange de combinaisons mystiques des nombres, de pratiques sauvages et terribles,» où l’on croit retrouver tous les mystères des religions du Mexique. Mais, ainsi que chez les Chichimèques, chez les Natchez, chez les nations nahuas de Panuco, de Teo-Colhuacan et au royaume de Quito[145], la femme est reine, comme elle l’était également en Égypte[146]: elle a son rôle en face de l’homme, du roi; elle est prêtresse, inspiratrice, législatrice et oracle. Les jeunes filles étaient des hétaires sacrées, esclaves du temple d’une déesse de la pyramide, d’un foyer de la tombe. C’est le pendant exact de ce qui est rapporté des filles des rois et des grands, dans cette race de princes berbères qui envahirent l’Égypte et bâtirent les pyramides. C’est exactement ce qui est raconté des jeunes filles de souche lydo-carienne, qui contribuaient à l’érection des monuments funèbres des rois, en se prostituant aux marchands et aux étrangers, dans le foyer du temple de la déesse.
En voulant rattacher les Étrusques aux Lydiens, les écrivains qui se sont occupé de cette matière, cherchaient tout simplement à les faire sortir d’une souche sémitique. Mais s’il y a le moindre fondement à faire sur le récit de cette irruption de peuples, sortant, à l’ouest, de la mer Atlantique, c’est évidemment à ces races mystérieuses qu’il faut les ramener sous beaucoup de rapports. S’ils sont sortis de l’Asie, ce ne peut être que par suite de leur origine première, après de longues migrations, ou bien, par les Cares, avec lesquels ils avaient des liens de parenté; c’est aussi par ces liens antiques que se trouvent alliés tous les hommes de race brune, tels que les Mongols, les Américains et les Égyptiens, dont la souche commune se retrouvera, peut-être, un jour, dans les régions de l’Asie centrale. Tous ces peuples, ainsi que ceux que nous avons énumérés plus haut, sont issus de race chamite, et sont ainsi parents à des degrés plus ou moins éloignés: ils appartiennent à la même formation primitive chez laquelle, selon M. d’Eckstein, la gynécocratie ou l’empire des femmes fut établie comme le principe fondamental de la société[147].
Quant aux Cares que les savantes recherches de cet écrivain nous montrent, presque comme les maîtres du vieux monde, avant les Aryas et les prédécesseurs des Phéniciens sur toutes les mers, faut-il s’étonner que nous les rencontrions également sur toute l’étendue de l’Amérique? faut-il s’étonner que nous trouvions leur nom mêlé aux cosmogonies antiques, aux plus anciennes légendes, aux invasions les plus considérables, comme à la fondation des empires, aux jours les plus fabuleux de l’histoire de ces contrées? Nous les y trouvons à des époques diverses, avec leurs institutions et leur culte. D’où venaient-ils originairement? étaient-ils de la même race que ces populations qui, sous le nom d’Atlantes, envahirent l’Europe et l’Afrique, dans les temps antérieurs à la grande catastrophe diluvienne, qui sépara les deux mondes, à l’Occident et à l’Orient; ou bien, furent-ils conduits, par suite de cette catastrophe, à se disperser et à émigrer à la fois, d’Asie en Afrique et en Europe, et d’Asie en Amérique? Dans l’opinion de M. d’Eckstein, cette catastrophe aurait certainement réagi sur les destinées de l’Afrique[148]: elle aurait, ainsi que nous le pressentions tout à l’heure, amené dans l’Égypte les rois libyens, fondateurs des pyramides, et causé l’apparition des Cares sur les côtes de la Méditerranée, en Libye et en Palestine. Ces mêmes causes auraient déterminé ultérieurement l’occupation des îles de la Méditerranée, après quoi se seraient formés les premiers établissements qui surgirent sur divers points de la Grèce anté-pélasgique et de l’Italie anté-latine; les Cares auraient fini, de cette manière, par constituer une puissance maritime carienne sur les côtes de la Cilicie et de la Lycie, aussi bien que du côté de la Lydie et de la Phrygie primitives[149].
Les Cares en Amérique. Leur extension considérable sur ce continent. Culte des dieux. Macares en Asie, dans l’Inde, en Amérique. Macar, Cipactli, Ymox, Macar-Ona. Le Melcarth des Tyriens et les dieux poissons du Guatémala. Quetzalcohuatl.
En Amérique, nous voyons se produire le même fait qu’en Asie. Dimivan Caracol et ses trois frères sont présentés comme une des causes de l’inondation qui déchire le continent et produit la mer. C’est de son épaule que sort la tortue qui sera la première terre où ils aborderont et qu’ils cultiveront de leurs mains, et c’est avec leur aide que les hommes auront des femmes à qui ils pourront s’unir[150]. Une tradition antique conservée parmi les Guarani, rapportait également l’origine de cette grande famille à deux frères Tupi et Guarani[151], qui, à la suite de la grande inondation, abordèrent aux côtes du Brésil, avec leurs femmes et leurs enfants et bâtirent les premières villes qu’on eût vues dans ce pays[152]. En conséquence de graves dissentiments, survenus entre les deux frères ou les deux familles, ils résolurent de se séparer, et ils se dispersèrent insensiblement dans toute l’étendue de ces vastes régions, où on les reconnaît au nom de Tupi et de Guar, gar, ou car, que l’on retrouve dans les noms d’un si grand nombre de nations. Les traditions antiques du royaume de Quito nous montrent les Caras, débarquant de l’Océan Pacifique au Rio Esmeraldas, d’où ils s’étendent dans l’intérieur où leurs chefs établissent plus tard la dynastie des Scyris[153]: on en voit d’autres apparaître en plusieurs endroits des côtes du Pérou et du Chili, où ils fondent des villes qui portent leur nom, et c’est à un chef cara sorti de la vallée de Coquimbo que les souvenirs antiques du lac de Titicaca attribuent le massacre des hommes blancs de Chucuyto[154]. Les innombrables États d’origine care ou caraïbe, qui existaient encore à l’époque de la conquête, soit à l’intérieur de l’Amérique, soit sur les côtes que baignent les deux mers, attestent l’antique puissance de cette race prodigieuse[155].
«Le culte des dieux Macares est celui des Cares, premiers dominateurs de la mer, ajoute M. d’Eckstein[156], comme il fut très-anciennement aussi celui des Lydiens, des Phout, des Ibères, en tant que navigateurs des côtes de la Méditerranée et des rivages de l’Atlantique, tout cela bien longtemps avant qu’il passât aux Pélasges, après avoir été le bien commun des Cares et des Phéniciens. Ce culte naquit sur les rives de l’Océan Indien et domine dans les régions du Guzzurate, du Katch, des bouches de l’Indus, des côtes de la Gédrosie, de la Perside, du golfe Persique et de l’Arabie, jusqu’aux extrémités des régions éthiopiennes. Le nom de Makara fleurit partout et cela avec un sens précis, dans les légendes du Guzzurate.
»Partout où nous rencontrons les dieux Macares, nous les découvrons avec le double caractère, 1º de dieux des îles Fortunées, d’hommes d’une race divine, et 2º de dieux infernaux, d’hommes d’une race barbare, offrant des holocaustes humains. L’abolition de ces holocaustes a lieu, lorsque le dieu Kâma se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l’Inde occidentale. C’est un vrai Cham par le nom et par l’idée; c’est l’Erôs de l’Océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate, il est le premier navigateur de l’Océan. Pour triompher du monstre, du tyran de l’abîme, il s’enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr, comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Cares. Dieu des extrémités du globe où l’Amour trouve son chemin; dieu des Libyens et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses. Il renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu’il porte en sa bannière; d’où lui vient le nom de Makara-kétou, de Makara-dhvadscha. Il s’entoure partout d’un harem de femmes qui l’enlacent et le dominent; il est le bien-aimé de la Gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière abonde et se promène.»
Si des régions et des mers de l’Asie, nous repassons de nouveau en Amérique, nous y retrouvons les mêmes symboles que dans l’ancien monde, souvent avec les mêmes noms, toujours sous des noms analogues. Celui des dieux Macares, inexplicable ailleurs, d’une manière rationnelle, s’explique là. Macar, dans l’ancien Quiché[157], est le poisson, le monstre marin antique, celui qui s’élève au-dessus des autres, le Cipactli des Mexicains, le premier signe, représenté par un cétacé formidable, appelé aussi Ymox[158] en quiché et Ymix dans la langue yucatèque. Macar, dans le quiché encore, signifie symboliquement l’amour et l’embrassement d’une prostituée[159]. Or, peut-on rien qui corresponde plus franchement à l’idée de la divinité des Cares de l’Asie, navigateurs sur toutes les mers, fondateurs des institutions gynécocratiques et des temples, dont des prostituées étaient les prêtresses? Remarquons également que ce sont les lieux où les Cares paraissaient avoir établi le plus solidement leur domination, dans les provinces situées entre le Darien et le golfe de Maracaibo, que le nom de Macar a survécu aux révolutions de la nature et du temps, dans celui de Macar-Ona, que gardèrent jusqu’à leur entier assujettissement aux Espagnols, les rois des tribus de Bonda, de Malambó et de Tayrona[160]. Ce sont ces provinces, où le nom de presque chaque localité importante commence en car, cara ou cari, dont les montagnes d’Abibe, d’Abraime, d’Abraiva, si riches en métaux et en bois précieux, dont les côtes étaient naguère si célèbres par leurs pêcheries de perles, que se conserva, avec le titre de Macar-Ona, le souvenir des Limnées fameuses des Tayronas, où se forgeaient les armures d’or dont se couvraient tous les rois de l’Amérique[161].
Macar, disons-nous, était aussi le même que Melcarth, l’Hercule phénicien[162] que les médailles antiques, trouvées à Cadix, représentent aussi par deux poissons[163], symboles également des deux jumeaux Hunahpu, de Guatémala, moitié hommes, moitié poissons qu’on voit, sous cette image, dans le MS, dit Mexicain, nº 2, de la bibliothèque impériale. D’une extrémité à l’autre du globe, on le retrouve donc avec les mêmes caractères, dans la Méditerranée, aussi bien qu’en Amérique et que dans l’Inde. Ici le Macar se montre sous le nom de Shambarah, dit M. d’Eckstein[164], le Macar ou Macaryah, monstre marin qui avait englouti Kâma (Erôs), dont il est aussi le symbole, comme Oannès à Babylone. Macar est le premier navigateur ou plutôt l’image du ciste qui transporte les premiers colons avec la civilisation, d’un monde à l’autre. C’est ainsi qu’au début des histoires religieuses et astronomiques des Mexicains, Cipactli, appelé aussi Cipactonal, le premier-né, au retour de la lumière, celui qui le premier fut sauvé du déluge[165], est figuré tantôt comme le monstre marin, vomissant un homme de sa gueule entr’ouverte, tantôt avec le nom de Quetzalcohuatl, sous la forme d’un dragon, d’un serpent épouvantable, engloutissant une forme humaine, ou bien, blessé à mort et se débattant dans l’agonie, baigné de flots de sang[166].
Chose remarquable, d’ailleurs, c’est du moment de son apparition que date la mesure du temps; c’est pourquoi on l’appelle encore Ce Acatl, Une Canne, nom du jour où se montra pour la première fois Tlahuizcalpan-teuctli ou l’Etoile du matin, après les convulsions de la terre abîmée par le déluge[167]. C’est ce serpent qui ondule en replis monstrueux autour de l’édifice qu’on admire à Uxmal, sous le nom de Palais des Vestales, et entre les mâchoires duquel se montre une tête couronnée du diadème royal[168]. Ce serpent est orné de plumes: c’est pourquoi on l’appelle Quetzalcohuatl, Gucumatz ou Kukulcan. Au moment où le monde s’apprête à sortir du chaos de la grande catastrophe, on le voit apparaître, «comme le Créateur et le Formateur, lorsqu’il n’y avait encore que l’eau paisible, que la mer calme et seule dans ses bornes;.... enveloppé de vert et d’azur, il est sur l’eau comme une lumière mouvante[169].»