La Limné de l’Occident. Si elle était située en Amérique? Nations Cares de l’Amérique méridionale et leurs alliés. Les Tayronas ou peuples forgerons des montagnes de Santa-Marta. Leur habileté dans la mise en œuvre des métaux et des pierres précieuses. Cultes divers qui s’y rattachaient. Mythe de Bochica et de Chia.
Les questions d’origine présentent partout de grandes difficultés, et ce n’est qu’en recherchant dans les traditions des peuples les lambeaux de leur histoire, et en les comparant entre eux qu’on parvient quelquefois à faire sortir une lueur de ce chaos. Celles qui se rapportent aux origines de la métallurgie américaine, dont nous parlions tout à l’heure, ne sont pas des moins importantes. C’est sur ce point qui paraît se rattacher encore d’une manière si curieuse au nom des Cares, que nous désirons porter maintenant l’attention du lecteur. On sait la quantité de métaux précieux qui ont été tirés du continent américain depuis Colomb; mais on a vu également la preuve que dans les temps anciens ce continent n’avait pas moins de célébrité sous ce rapport. M. d’Eckstein, que nous aimons à citer à l’occasion, va lui-même nous donner une description poétique et savante à la fois, des lieux où la tradition des Cares plaçait anciennement les mines les plus renommées: «L’Hélios d’Homère, dit-il[269], sort d’une Limné empourprée par les feux du couchant et remonte ensuite à l’Orient pour trôner dans un ciel d’airain. Voss et Welker, ainsi que Völker, ont rapproché ce passage de celui d’un fragment du Prométhée délivré d’Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver Prométhée attaché au mont Caucase; il arrive de la Limné qui est d’un rouge ardent ou d’un golfe du couchant sur les rives de l’Okeanos, fleuve qui enveloppe le globe. C’est là que descend Hélios avec ses coursiers fatigués de la course du jour, dans le pays des Éthiopiens de l’occident.»
Maintenant, si l’on jetait les yeux sur une carte de la mer des Antilles et des côtes voisines du Darien et de Sainte-Marthe, on pourrait s’imaginer, en réunissant, avec cela, les données géographiques et les traditions de ces contrées, que c’est là précisément que l’auteur aurait voulu placer cette Limné ainsi que le séjour des véritables Éthiopiens de l’occident. C’est, en effet, dans les montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre autour du golfe de Darien, entre la baie de Maracaibo et l’isthme de Panama, que se trouvent encore aujourd’hui des mines d’or et d’argent, des plus riches et des moins exploitées du globe: c’est entre les sommets les plus inaccessibles de ces montagnes qu’existent les ruines gigantesques des cités cares, ainsi que les débris des forges célèbres où les cyclopes de l’Amérique forgeaient les armures d’or des rois et des princes de ces régions. C’est là, nous l’avons dit, aussi bien que dans les portions du continent qui s’étendent au sud et à l’est, arrosées par les plus grands fleuves du monde, que se retrouve plus qu’en aucun lieu de l’Asie et de l’Amérique elle-même, ce nom de car ou de cara, dans les noms des populations et des villes, sans compter une multitude d’autres noms, dont le son et l’étymologie sont familiers à tous ceux qui ont présents les souvenirs de la Phénicie et de l’Asie Mineure.
A la suite de Panama, vient Pananome, puis les provinces et les rivières de Tabor, d’Abinamechi, d’Abibeiba, etc.[270]; les montagnes d’Oromina, d’Abibi, baignées au sud par le grand fleuve Cauca, dont le nom rappelle encore le Caucase et les Caucaunes; puis Cartama, Caramanta, et plus au nord les Cofanes, tribu puissante habitant les bords d’un fleuve du même nom[271], autre souvenir des Cophanes ou Cephènes de l’orient, issus d’une souche chamitique comme les Cariens. Aux bords de la mer vers le nord, dans ces régions de Terre-Ferme, où presque chaque nom de tribu ou de bourgade commence encore aujourd’hui par car, se présente Malambó, dont le son phénicien n’échappera à personne; c’est celui d’une tribu célèbre anciennement avec les Bondas, les Chimilas et les Tayronas ou les forgerons, les gens de l’enclume, populations essentiellement métallurges et des plus distinguées entre toutes les nations cares dont ils faisaient partie, et qui fournissaient d’or et de bijoux la plus grande partie de l’Amérique méridionale et des Antilles[272]. Toute la chaîne des montagnes, avec ses ramifications, aux cimes couvertes de neige, entre le golfe de Darien et la ligne de l’Équateur, où l’on devrait chercher peut-être le véritable Atlas, ce nombril du monde, était renommée pour l’abondance et la richesse de ses veines métalliques, pour la splendeur de ses cristaux, pour la beauté de ses pierres précieuses, et surtout l’existence de ses mines de jade vert, la pierre sacrée de l’Amérique qu’on ne trouvait, qu’on ne taillait que là[273].
Les immenses ruines que les premiers conquérants espagnols découvrirent dans ces contrées, surtout en s’avançant dans la direction de Cartama et de Caramanta, au bassin du haut Magdalena, les routes taillées dans le roc vif, ou construites de pierres énormes, dans des proportions plus vastes encore qu’au Pérou[274], tout cela avec des traces remarquables d’antique canalisation, et, en face des vestiges de la civilisation qu’avaient conservés les nations riveraines de ce fleuve, prouve de quel haut degré de culture celles-ci étaient alors descendues. Dans les montagnes, l’or et l’argent, travaillés avec tant d’art[275], le cuivre si admirablement trempé[276], les pierres fines et dures, le jaspe, le porphyre et le marbre qu’on ciselait encore avec tant d’habileté[277]; aux bords de la mer, la pêche des perles les plus brillantes, rappelaient sans nul doute cette civilisation des Cares, qui avaient couvert le monde de leurs colonies. Au souvenir de ces traditions extraordinaires, en face de ces montagnes qui portent le nom de la Limné, par excellence, nous sommes bien souvent tenté de voir là la source de ces légendes mexicaines où Quetzalcohuatl joue un si grand rôle; nous sommes tenté d’y placer cet Orcus de l’Océan et de la terre; ce Mictlan où ce personnage mythique allait chercher ces os de jade[278], ces pierres si précieuses au point de vue religieux, dont il voulait faire des hommes, de reculer jusque dans cette terre puissante des Cares, le Tlapallan, si longtemps mystérieux et où Quetzalcohuatl avait puisé tous les éléments de la civilisation primitive du Mexique.
Établis au centre des montagnes les plus élevées de l’Amérique, entourés des fleuves gigantesques qui s’en échappent entre les scènes de la nature la plus riche du monde, et qui semblent l’image la plus vraie du paradis terrestre, est-il étonnant que les Cares, quel que soit d’ailleurs leur berceau primitif, aient pu rayonner de là vers toutes les régions, dans les deux hémisphères? est-il étonnant qu’ainsi que dans les contrées phlégéennes de l’Asie centrale, il aient eu, les premiers, le monopole des métaux précieux, et qu’on ait retrouvé encore au XVIᵉ siècle, parmi les peuples descendus d’eux, en Amérique, ou parmi lesquels ils se mêlèrent, l’art métallurgique porté à un si haut degré de perfection? peut-on s’étonner, enfin, que ce qui restait d’eux et de leurs institutions, malgré la barbarie relative où ils étaient tombés, depuis leur mélange avec des tribus anthropophages, eût un caractère d’analogie si frappant avec les institutions primitives de l’Asie? Car il est une chose dont on devrait toujours se souvenir, en lisant les histoires de la conquête de l’Amérique; c’est que bien des populations qu’on se représente si souvent comme des nations sauvages, l’étaient bien moins alors qu’on ne saurait se l’imaginer aujourd’hui[279]: que ce n’est qu’en lisant les relations originales des conquérants qu’on entrevoit la vérité à l’égard de ces nations, dont plusieurs ne sont devenues sauvages et anthropophages même qu’à la suite de la conquête.
Au-dessous des volcans qui continuent à remuer la terre dans ces régions phlégéennes, les populations, de leur côté, continuent encore aujourd’hui à porter leurs hommages au lac d’Iguague, à quatre lieues de Tunja, dans la Nouvelle-Grenade, où la tradition place une des scènes de leur antique cosmogonie. Dans ce lac, qui paraît avoir succédé à un volcan éteint[280], ils adoraient naguère la déesse Bachué qui, fécondée par son fils, né sans père, était devenue la mère des hommes, et après avoir peuplé le monde, s’était précipitée avec lui dans les eaux du lac, où ils avaient été l’un et l’autre transformés en de gigantesques serpents. Le plateau de Bogota est également entouré de montagnes élevées: le niveau parfait de son sol, sa construction géologique, la forme des rochers de Suba et de Facativa, qui se dressent comme des îlots au milieu des savanes, tout y semble indiquer l’existence d’un ancien lac. La rivière du Funzhà, communément appelée Rio de Bogota, après avoir réuni les eaux de la vallée, s’est frayé un chemin à travers les montagnes situées au sud-ouest de la ville de Santa-Fé. C’est là que la mythologie des Muyscas ou Chibchas place encore une des scènes de ses origines cosmogoniques. Dans les temps les plus reculés, avant que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture, sans lois et sans religion. Alors apparut Bochica, appelé quelquefois le fils du soleil, d’autres fois identifié lui-même avec cet astre: il était accompagné d’une femme appelée Chia, non moins remarquable par sa beauté que par son extrême méchanceté. Par son art magique, elle fit enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inondèrent bientôt toute la vallée. Ce déluge fit périr la plupart des habitants; quelques-uns seulement s’échappèrent, en se réfugiant au sommet des montagnes voisines. Bochica, irrité, chassa Chia de la terre, et elle de vint la lune qui, depuis cette époque, commença à éclairer notre planète. Ayant ensuite pitié des hommes, il brisa par sa puissance la barrière de rochers qui fermaient le plateau, et fit écouler ainsi les eaux en créant la rivière de Funzha[281].
Le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention des Arcadiens sur l’antiquité de leur origine[282]. L’astre de la nuit est peint comme un être malfaisant, qui augmente l’humidité sur la terre, tandis que Bochica, fils du soleil, sèche le sol, protège l’agriculture et devient le bienfaiteur des Muyscas. Ces Muyscas ou Moscas de la Nouvelle-Grenade, nation métallurge également comme les Tibareni et les Moschici, ces autres alliés des Cariens, dans l’Asie occidentale, adoraient encore Nemodocon, ou Nemiatocoa, regardé en particulier comme le dieu des orfèvres et des tisserands. C’était lui qui présidait aux orgies, où il apparaissait sous la forme d’un ours, affublé d’un manteau, qui dansait et s’enivrait avec les danseurs. On ne lui offrait jamais de sacrifices, parce qu’il se contentait de la chicha ou hydromel qu’il buvait dans ces occasions. On le désignait aussi sous le nom de Fo, le renard[283].
Ce culte et celui de Chia, la lune, se rattachaient encore aux conceptions lascives des Cares, à qui toutes ces contrées devaient leur civilisation primitive. Car Chia était la déesse des sortiléges et des amours, souveraine des lieux souterrains, où elle avait ses sanctuaires; c’est pourquoi les dieux ne lui permettaient de paraître que dans les ténèbres ou de nuit. Véritable Hécate, elle était représentée sous la forme d’une chouette, et son culte se célébrait par des danses, mêlées d’orgies licencieuses, ce qu’on retrouve chez les Caras et ensuite chez les nations de la race nahuatl[284]. Au culte de Chia paraissait se rapporter celui de Dobayba, la mère des dieux[285], dont le temple, caché au fond d’une caverne, dans les montagnes les plus âpres du Darien, recélait, disait-on, des richesses prodigieuses; mais soit que ces richesses n’existassent que dans l’imagination avide des Espagnols, soit que les indigènes eussent réussi à leur en dérober le chemin, il est certain que les conquérants ne parvinrent jamais à le découvrir.
Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curètes. Souvenirs des dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie du Pérou. Signes distinctifs de la civilisation antique, couschite, assyrienne, égyptienne, américaine, etc.
Un autre sanctuaire du soleil et de la lune existait au confluent de la rivière de Carare et du fleuve Magdalena, sous la forme de deux colonnes naturelles, sculptées et cannelées de main d’homme, d’une hauteur prodigieuse: elles portaient aussi l’une et l’autre le nom de Furatena, et elles étaient regardées comme les génies tutélaires des montagnes, des fleuves et de la mer[286]. Les nations voisines y accouraient en foule pour y présenter leurs offrandes. De petits simulacres de ces colonnes étaient placés à côté des morts dans les tombeaux, et l’on en emportait, ainsi que ceux des Dioscures et des Cabires[287], sur la terre, sur les fleuves et sur l’Océan, comme des dieux protecteurs des voyageurs, des marins et des marchands. De même qu’en Asie et en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle de phallus ou de serpents, presque toujours unis deux par deux: car sous ces divers symboles, les Américains représentaient aussi parfois les jumeaux, Hun-Batz et Hun-Chouen, changés en singes, ou leurs adversaires Hun-Ahpu et Xbalanqué, les deux serpents, couverts de plumes, Quequetzalcohua, tels qu’ils se trouvent sur le titre de cet ouvrage[288], ou bien formant le caducée de Mercure, symbole non moins américain que grec, les deux colonnes ou les deux bras, les vrais Cabirim ou Gabirim, dont le sens, dans le quiché et ses dialectes[289], les Deux, les Bras ou Ceux qui ouvrent la bouche en bâillant, comme les Pataikoi, ne se trouve nulle part aussi complet qu’en Amérique.
C’étaient donc eux, les vrais Pataikoi, Hun-Batz et Hun Chouen, les artisans célestes, les démiurges, qu’on adorait sous ces diverses formes, les dieux singes, les génies protecteurs des travaux de la civilisation dans l’Amérique centrale, dans les montagnes de Bonda et de Tayrona, comme au Cundinamarca, au pied des deux colonnes de Furatena, modèles, peut-être, de celles que les Phéniciens placèrent depuis à l’entrée de la Méditerranée. Du pied d’une de ces colonnes sortait une source sacrée où les pèlerins s’abreuvaient: leur situation, au centre des plus hautes montagnes du noyau américain, dans une contrée où tout annonçait le nom des Cares ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont elles étaient l’objet, ne rappellent que trop les colonnes d’Hercule, si fréquentes dans l’ancien monde, entre l’Océan et la Palestine; mais ce qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’avec tous ces souvenirs, elles existaient précisément dans ces lieux, comme les signes des richesses minérales, des pierres précieuses et des forges d’or, apanage des dieux Macares et des Hercules, dont le nom même s’y conserva jusqu’au temps de la conquête, comme le titre des rois de Bonda et de Malambó. En effet, la plus grande partie de l’Amérique était déjà soumise aux armes espagnoles et plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis la découverte du continent par Colomb, que le Macar-Ona des forges de Sainte-Marthe continuait à résister avec les Tayronas aux envahisseurs étrangers et à tenir cette ville en éveil[290]. Aujourd’hui même, que ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d’autre souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de l’Hercule Macar s’est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de l’extension maritime des Cares, aux embouchures de plusieurs des plus grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la côte du Rio de la Hacha[291] en a pris le nom de Macaira. La plus grande des îles situées à l’embouchure de l’Orénoque, porte celui de Macare, et l’un de ses bras celui de Macareo. Entre Caracas et Victoria, une localité de la côte porte le nom de Macarao. Une autre s’appelle Macarapana, dans la province de Cumana; Macara en est une autre de la province de Jaen, dans l’Équateur; Macarabita, dans celle de Tunja de la Nouvelle-Grenade, sans en compter bien d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer.
Cabires ou Curètes, nous les retrouvons dans le même pays, offrant partout, dans leurs étymologies, un sens raisonnable. Stèles, colonnes ou phallus, deux à deux, comme les chemin du soleil et de la lune, à l’entrée des grottes de Cauuna, à Haïti; Pataikoi jumeaux et protecteurs des arts, dans les forêts ou au fond des forges souterraines, comme Hun-Batz et Hun-Chouen; volcans sublimes au Guatémala et fils d’une prostituée de l’Enfer, comme les deux Hun-Ahpu, qui reparaissent sous la forme de deux êtres, moitié hommes, moitié poissons, après avoir été livrés au bûcher de Xibalba, ils sont identiques avec les Dioscures qui se montrent sous la forme d’Ichtyes, issus de Derketo[292], dans les régions chamitiques de la Syrie. Cabires, ce sont encore les Hun-Ahpu qui allument les fourneaux et soufflent le feu intérieur de la terre, de manière à faire trembler le monde; stèles, colonnes ou phallus, ils se présentent à l’entrée des montagnes de Carare et de Caracua, protégeant les orfèvres et les forgerons dans la montagne, comme les pêcheurs de perles au fond de la mer[293].
Continuons à monter vers l’équateur, et du Mexique jusqu’au pied du Chimborazo, du Cotopaxi jusqu’au Cuzco, nous retrouverons, comme un symbole des mêmes idées, les indigènes, amassant de distance en distance des tas de pierres, ainsi qu’on l’a vu dans plus d’un canton de la Grèce et de l’Asie Mineure: nul ne passera sans y jeter sa pierre; souvent il y ajoutera un brin d’herbe ou une branche d’arbre, en hommage au génie du lieu; d’autres fois, il réunira trois autres petites pierres, dont il formera un foyer éphémère, où il brûlera quelques grains de copal. Là aussi nous rencontrerons les mêmes symboles mythologiques qu’au Cundinamarca, souvent encore avec les mêmes noms que dans le monde ancien. Au Pérou, on adorait sous le nom de Curi, les dieux jumeaux, et semblables aux Dioscures et aux Curètes, les Curacas ou chefs des races primitives étaient sortis d’un œuf[294].
Dans les idées cosmogoniques des prêtres de Guamachuco, Ataguyu était le principe de toutes choses: de son sein étaient sortis deux éléments opposés, Sagad-Çaura et Vanu-Gaurad[295], lesquels à leur tour créèrent une trinité qui gouvernait le monde, Gua-Mansuri, Uvigaicho et Vustigui: ceux-ci étaient les dieux de la génération, producteurs des moissons, et ils s’étaient adjoint Llaygen, le fécondateur, le dieu des eaux et des pluies. Gua-Mansuri, d’après la tradition recueillie à Guamachuco était né dans la province de ce nom, qu’il avait trouvée, à sa naissance, habitée par des êtres semi-divins comme lui, et qu’on appelait Gua-Chemin[296]. Ceux-ci avaient une sœur du nom de Cauptaguan, et Gua-Mansuri l’ayant vue, l’aima et la féconda. Ses frères irrités la tuèrent et réduisirent son corps en poussière, après l’avoir brûlé, et Gua-Mansuri retourna au ciel annoncer à Ataguyu que la création des hommes n’avait pas pu avoir lieu. Mais Cauptaguan, en mourant, avait mis au monde deux œufs que ses frères jetèrent à la voirie. Il en sortit deux jeunes gens, Apo-Catequil et Piguerao: ils naquirent à Porcon[297]. Le premier était l’auteur de tous les maux, et, à l’époque de la conquête, ajoute le document d’où nous tirons ces détails, Apo-Catequil était, de tous les dieux ou génies du Pérou, le plus craint et le plus respecté, de Quito au Cuzco. A peine venu au monde, celui-ci ressuscita sa mère qui lui remit la guaraca ou fronde, laissée par son père Gua-Mansuri. À l’aide de cette arme, il tua ou chassa tous les Gua-Chemin et monta ensuite au ciel annoncer à Ataguyu que la terre était libre. Ataguyu l’envoya alors à la puna de Guacat[298], au-dessus de Santa[299], avec son frère: là, par son ordre, ils creusèrent la terre d’où sortirent les hommes, puis tirant avec sa fronde, Apo-Catequil produisit la foudre et les éclairs.
Dans ces fictions, ainsi que dans bien d’autres, on retrouve toute cette suite de créations que signalent les mythologies de l’Asie Mineure et de la Babylonie; elles se combinent ici avec la pensée des mystères de la vie et de la mort, de la résurrection et des jugements, ainsi que dans l’épopée des Hun-Ahpu, au Guatémala. Pour le moment, nous nous contentons de signaler ce nouveau point de contact avec quelques cosmogonies du vieux monde; mais en terminant, ajoutons que pour se rendre à l’enfer péruvien, Upamarca, dans la langue qquichua[300], il fallait que l’âme, dépouillée de son enveloppe mortelle, passât une rivière sur un pont étroit, formé de quelques cheveux, en se faisant précéder par de petits chiens noirs[301].
De tant de ressemblances et d’analogies entre les origines et les cultes de l’ancien et du nouveau monde, il est impossible de douter que ces deux continents n’aient eu autrefois des communications fort fréquentes et que l’un ne soit venu de l’autre. Auquel donnerons-nous la priorité? C’est là, comme nous l’avons déjà dit, une question que nous laissons au temps et à des investigations plus complètes à décider. La science arrivera-t-elle jamais, d’ailleurs, à préciser l’âge du monde? Ce à quoi nous nous intéressons davantage en ce moment, c’est aux l’origines de la civilisation dont on retrouve des vestiges si considérables dans les antiques traditions de l’Amérique. Nous parlons surtout de cette civilisation matérielle, aux constructions gigantesques, dont Babylone en Asie, Thèbes et Memphis en Égypte, étaient l’expression; de cette civilisation, «de cette puissante organisation de la force, de ce despotisme où le roi usurpait la place de Dieu[302],» telle que nous la voyons dans les débris des sociétés antiques, d’un bout à l’autre du continent américain.
Dans cette communauté d’idées, de culte et de cosmogonies que nous avons montrée entre l’Amérique, l’Égypte et la Phénicie, il y a surtout une chose qui nous a frappé et que nous n’avons point hésité un instant à faire remarquer tout d’abord, c’est l’embarras où se montrent la plupart des philologues et des historiens pour assigner un berceau aux peuples qui étaient en possession de cette civilisation étonnante et que rien, ni leurs langues, ni leurs institutions, ne rattachent aux autres populations de l’Asie. Si, comme l’avance M. d’Eckstein[303], les Cares sont d’origine couschite, si aux Cares se rattachent en Asie, les Lydiens, les Léléges, les Cauniens, les Chaldéens, les Cephènes, etc., et de l’autre, en Afrique, les Égyptiens et les populations libyennes, il faudra bien admettre que si le premier berceau de Cousch, en tant qu’origine première, est en Asie, son berceau comme père de tant de nations, de langues et d’institutions analogues, aurait bien des chances de se retrouver un jour en Amérique. C’est de ce continent que «les Cariens, dont l’origine est un des problèmes les plus importants et les plus obscurs de l’ethnographie ancienne[304],» ont rayonné sur tous les points du globe, et bien que M. Renan assure que «la question d’une intrusion de races de «l’Occident parmi les Sémites ne peut être agitée qu’à propos des Philistins[305],» nous croyons avoir présenté déjà suffisamment de preuves tendant à établir le contraire.
«Le caractère de l’ancienne civilisation assyrienne[306], qui se rapproche parfois de celle de l’Égypte,» nous rappelle les paroles de Diodore de Sicile, qui dit positivement que Bélus était «fils de Neptune et de Libya; il conduisit des colons à Babylone, et, établi sur les rives de l’Euphrate, il institua des prêtres qui étaient, comme ceux de l’Égypte, exempts d’impôt et de toute charge publique.» Diodore ajoute encore[307], ce qui est très-significatif: «les Babyloniens les appellent Chaldéens.» Or on sait que Bélus et Nemrod sont des personnages identiques, et «le Livre de Daniel distingue expressément la langue des Chaldéens de la langue vulgaire de Babylone, (la sémitique sans doute), et nous présente l’étude de la littérature des Chaldéens comme un privilége de la classe noble, une sorte d’enseignement réservé, qui se donnait dans une école du palais[308].»
Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette race de prêtres étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d’origine libyenne et occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l’Atlantique, ainsi que l’indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les identifier: «A une époque également anté-historique, dit-il, nous rencontrons sur le Tigre et le bas Euphrate une race qui paraît étrangère aux Sémites, les Couschites, représentés dans les souvenirs des Hébreux par le personnage de Nemrod[309], et dont le nom se retrouve peut-être dans celui des כּותׅים ou Cuthéens, des Κίσσιοι d’Hérodote, des Κοσσαῖοι et du Kouzistan actuel. Tout porte à croire qu’identiques aux Céphènes, auxquels la tradition grecque attribuait la fondation du premier empire chaldéen, ils procédèrent du sud au nord et se portèrent de la Susiane et de la Babylonie vers l’Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des grands centres de population groupés autour de Ninive et que les explorations récentes viennent de rendre à la lumière, durent à ces peuples leur première fondation. Le caractère grandiose des constructions babyloniennes et ninivites, le développement scientifique de la Chaldée, les rapports incontestables de la civilisation assyrienne avec celle de l’Égypte, auraient leur cause dans cette première assise de peuples matérialistes, constructeurs, auxquels le monde entier doit, avec le système métrique, les plus anciennes connaissances qui tiennent à l’astronomie, aux mathématiques et à l’industrie.
»Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travaux de M. Oppert sur les inscriptions babyloniennes et avec les recherches de M. Fresnel sur les langues de l’Arabie méridionale. Tous deux sont persuadés que la langue des inscriptions babyloniennes est un dialecte sémitique analogue au dialecte du pays de Mahrah, situé au nord-est d’Hadramant. Or le dialecte du pays de Mahrah semble représenter un reste de l’ancienne langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c’est en Arabie qu’il faut aller chercher le point de départ des Couschites de Nemrod[310].»
Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c’est de la côte libyenne, et comme colonie de l’Égypte et non de l’Arabie, que Nemrod et les Chaldéens sont allés à Babylone. Pourquoi s’étonner après cela qu’on trouve entre les langues sémitiques et l’égyptien, ainsi que les autres langues d’origine couschite, des analogies quelquefois si marquées? le contraire serait presque un prodige, après le long séjour des Hébreux en Égypte, où les Béni-Israël eurent tout le temps d’oublier leur propre langue; après la certitude que nous avons acquise de la parenté des populations couschites avec les Égyptiens, avec Cham, après les nombreuses alliances de celui-ci avec les fils de Sem, en Égypte ou ailleurs. Ajoutons encore ici, pour en finir avec nos emprunts à M. Renan, que «cette redoutable organisation militaire, cette vaste féodalité qui faisait tout aboutir à un même centre, cette science du gouvernement,» représentant si bien l’esprit de la race couschite, se trouvaient encore dans toute leur force dans les empires du Mexique, du Cundinamarca et du Pérou, au moment même de la conquête espagnole. Tout ce que cet écrivain dit de Ninive, où «nous trouvons, dit-il[311], un grand développement de civilisation proprement dite, une royauté absolue, des arts plastiques et mécaniques très-avancés, une architecture colossale, un culte mythologique qui semble empreint d’idées iraniennes, la tendance à envisager la personne du roi comme une divinité, un grand esprit de conquête et de centralisation,» tout cela existait dans l’empire des Incas, comme au Michoacan et à Mexico, lorsque les conquérants espagnols apparurent sur les côtes de l’Amérique.
Résultats de ces recherches. Décadence d’une civilisation et d’une navigation antiques. Les Phéniciens en héritent, puis les Carthaginois. Souvenirs affaiblis des anciennes connaissances maritimes. L’Amérique dans Diodore de Sicile, etc.
Maintenant une dernière question reste à faire au sujet de tous ces peuples, soit de ceux qui existaient sur le continent américain, soit de ceux qu’on trouve si intimement liés avec eux, en Europe, en Afrique et en Asie. A quelle époque se séparèrent-ils, quand cessèrent les relations qui paraissent avoir relié autrefois, presque comme aujourd’hui, toutes les nations du monde? Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce récit, on ne peut en attribuer l’interruption qu’à ces catastrophes immenses antérieures à tous les souvenirs précis de l’histoire, et qui nous reportent évidemment aux époques diluviennes, dont parlent les différentes traditions de la terre. C’est à quoi semble faire allusion également le nom de Phaleg ou Peleg, un des descendants de Sem, suivant la Bible, et qui signifie, ajoute l’Écriture, que ce fut de son temps que la terre fut divisée[312]. Mais c’est là une question trop ardue et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas: notre tâche était de chercher à relier les deux mondes en comparant les traditions qui de part et d’autre ont conservé le souvenir d’antiques communications. Nous l’avons tenté; le lecteur dira si nous avons réussi[313], et si nous avons apporté suffisamment de preuves pour justifier le titre de cet essai.
À la suite de toutes les recherches que nous avons faites, dans ce dessein, nous ajouterons que ce qui semblerait résulter des documents variés que nous avons eus sous les yeux, ce serait l’idée vague d’une doctrine analogue au dogme chrétien de la déchéance, qu’on trouve répandue surtout dans les traditions mexicaines[314] et qui s’expliquerait ici par la décadence d’une immense civilisation primitive dont on ne connaît jusqu’à présent, quant à l’Amérique, que des souvenirs et des traditions, mais dont l’Égypte ainsi que l’Assyrie auraient été peut-être les reflets dans l’ancien monde. Ce qui paraît hors de doute, c’est qu’à dater du cataclysme, cause de la grande séparation des peuples, les connaissances humaines se seraient trouvées partout abaissées sur la terre, dans l’ordre matériel, aussi bien que dans l’ordre moral. De là paraissent dater, ainsi que nous l’avons observé précédemment, la plupart des systèmes idolâtriques, fondés sur les terreurs de l’homme au sortir du cataclysme, et organisés par un petit nombre de prêtres, instruits de la science antique, dans le but d’établir leur puissance sur les sociétés renaissantes. Avec la décadence de la civilisation s’arrêtèrent également ces étonnantes navigations où les Cares avaient pris une si large part: le souvenir même tendit à s’en effacer de siècle en siècle parmi les nations, et l’on oublia presque qu’il y avait un autre continent, opposé à l’Europe et à l’Afrique. À l’exception des indices mystérieux que nous trouvons des voyages des Phéniciens et des Carthaginois entre l’Afrique et l’Amérique tropicale, en dehors des invasions partielles entreprises par le nord de la Scandinavie à l’Islande et de là aux côtes septentrionales de l’Amérique, antérieurement, peut-être, et postérieurement à l’ère chrétienne, on ignore s’il a existé, par l’Atlantique, quelque communication avec le continent occidental, jusqu’au jour où le génie de Colomb est venu renouer les deux mondes.
Cette décadence de la navigation, cette interruption qui se produit insensiblement dans les relations entre les deux continents, cet oubli de l’occident ou plutôt l’obscurcissement des idées à cet égard, seraient encore l’objet de plus d’une question intéressante. On ne saurait encore s’expliquer ces choses que par des cataclysmes partiels et consécutifs, brisant l’un après l’autre des nœuds antiques, en faisant descendre de nouvelles portions de terre au fond des mers; par des bouleversements terribles dans les continents ou des émigrations de peuples, fuyant dans l’épouvante leur patrie déchirée par les convulsions de la nature, comme celles qui obligèrent les tribus du nord de l’Asie à descendre vers l’Inde, qui de Céphène alors devint Arya[315]. Sans doute les nations échappées au cataclysme atlantique, du côté de l’Orient, durent penser d’abord que c’en était fait à jamais de toutes les terres occidentales, et ce fut apparemment un hasard heureux, comme celui dont parle Diodore,[316] à propos de la grande île découverte par les Phéniciens, qui leur fit reconnaître que tout n’avait pas été englouti par les flots, au delà de l’Océan.
Quelles que soient, d’ailleurs, les causes de la décadence de la navigation antique, il n’en demeure pas moins établi que les peuples qui nous apparaissent aujourd’hui comme les principaux navigateurs, dans les siècles passés, étaient les peuples de la race de Cham et en particulier les Cares. Des Cares, cette science passa aux Phéniciens et aux Étrusques: mais déjà elle avait perdu de son caractère d’universalité. En prenant tour à tour les rares fragments conservés dans les écrits des anciens, on la voit décliner avec les notions des terres transatlantiques, qui deviennent de siècle en siècle plus vagues et plus obscures. Les Phéniciens, craignant sans doute qu’on ne leur enlevât le monopole du commerce de l’Occident, en dérobaient, autant que possible, la connaissance aux autres nations, et l’Égypte, qui devait être mieux qu’aucune d’elles instruite de l’existence de l’Amérique, se taisait par orgueil national ou par esprit de secte, ne disant que ce que ses prêtres voulaient qu’on sût, afin d’empêcher les Grecs, trop curieux et trop bavards, d’approfondir ses origines.
«Dès les temps homériques, dit Humboldt[317], les Hellènes avaient la croyance que des pays riches et fertiles étaient situés vers le couchant; mais leur connaissance précise du bassin méditerranéen ne s’étendait pas alors au delà du méridien de la Grande-Syrte et de la Sicile. Toute la partie occidentale de ce bassin, depuis longtemps parcourue par les Phéniciens, ne fut connue aux Hellènes que depuis le voyage de Colœus de Samos, dont Hérodote a reconnu l’importance[318].» Leur horizon géographique s’agrandit peu à peu, de la mer Égée au méridien des Syrtes, de là aux colonnes d’Hercule et hors du détroit, avec Hannon vers le sud, avec Pythéas vers le nord[319]. A l’ouest, les Carthaginois suivaient en Amérique les traces des Cares, auxquels ils avaient succédé. Diodore nous l’apprend dans les termes les plus clairs. Déjà le récit de Platon nous a fait connaître ce qu’on savait de l’Atlantide; ceux de Plutarque et de Théopompe sur le grand continent Cronien ou transatlantique ne laissent presque rien à désirer, si on les compare à la description du Groenland et de l’Amérique du nord[320]. Voici maintenant en quels termes Diodore décrit l’Amérique méridionale:
«Après avoir parlé des îles situées en deçà des colonnes d’Hercule, nous allons décrire celles qui sont dans l’Océan. Du côté de la Libye, on trouve une île dans la haute mer, d’une étendue considérable, et située dans l’Océan. Elle est éloignée de la Libye de plusieurs journées de navigation, et située à l’occident. Son sol est fertile, montagneux, peu plat et d’une grande beauté. Cette île est arrosée par des fleuves navigables. On y voit de nombreux jardins plantés de toutes sortes d’arbres, et des vergers traversés par des sources d’eau douce. On y trouve des maisons de campagne somptueusement construites et dont les parterres sont ornés de berceaux couverts de fleurs. C’est là que les habitants passent la saison d’été, jouissant voluptueusement des biens que la campagne leur fournit en abondance. La région montagneuse est couverte de bois épais et d’arbres fruitiers de toutes espèces; le séjour dans les montagnes est embelli par des vallons et de nombreuses sources. En un mot, toute l’île est bien arrosée d’eaux douces qui contribuent, non-seulement aux plaisirs des habitants, mais encore à leur santé et à leur force. La chasse leur fournit nombre d’animaux divers et leur procure des repas succulents et somptueux. La mer, qui baigne cette île, renferme une multitude de poissons, car l’Océan est naturellement très-poissonneux. Enfin l’air y est si tempéré, que les fruits des arbres et d’autres produits y croissent en abondance pendant la plus grande partie de l’année. En un mot, cette île est si belle qu’elle paraît plutôt le séjour heureux de quelques dieux que celui des hommes[321].
»Jadis cette île était inconnue à cause de son grand éloignement du continent, et voici comment elle fut découverte: les Phéniciens exerçaient de toute antiquité un commerce maritime fort étendu; ils établirent un grand nombre de colonies dans la Libye et dans les pays occidentaux de l’Europe. Leurs entreprises leur réussissaient à souhait, et, ayant acquis de grandes richesses, ils tentèrent de naviguer au delà des colonnes d’Hercule, sur la mer qu’on appelle l’Océan. Ils fondèrent d’abord sur le continent, près des colonnes d’Hercule, dans une presqu’île de l’Europe, une ville qu’ils nommèrent Gadira. Ils y firent toutes les constructions convenables à cet emplacement. Ils y élevèrent un temple magnifique consacré à Hercule et instituèrent de pompeux sacrifices d’après les rites phéniciens. Ce temple est encore de nos jours en grande vénération. Beaucoup de Romains célèbres par leurs exploits y ont accompli les vœux qu’ils avaient faits à Hercule pour le succès de leurs entreprises. Les Phéniciens avaient donc mis à la voile pour explorer, comme nous l’avons dit, le littoral situé en dehors des colonnes d’Hercule, et, pendant qu’ils longeaient la côte de la Libye, ils furent jetés par des vents violents fort loin dans l’Océan. Battus par la tempête pendant beaucoup de jours, ils abordèrent enfin dans l’île dont nous avons parlé. Ayant pris connaissance de la richesse du sol, ils communiquèrent leur découverte à tout le monde[322]. C’est pourquoi les Tyrrhéniens, puissants en mer, voulaient aussi y envoyer une colonie; mais ils en furent empêchés par les Carthaginois. Ces derniers craignaient d’un côté qu’un trop grand nombre de leurs concitoyens, attirés par la beauté de cette île, ne désertassent leur patrie. D’un autre côté, ils la regardaient comme un asile où ils pourraient se retirer dans le cas où il arriverait quelque malheur à Carthage[323]. Car ils espéraient qu’étant maîtres de la mer, ils pourraient se transporter, avec toutes leurs familles, dans cette île qui serait ignorée de leurs vainqueurs.»
Un passage, presque en tout semblable, mais beaucoup moins détaillé, existe dans le pseudo-Aristote, qui attribue la découverte de l’île aux Carthaginois, que Diodore ne nomme qu’après avoir parlé des Phéniciens et de la volonté des Tyrrhéniens d’y fonder une colonie. Le faux Aristote ajoute que ce fut la crainte de voir les colons secouer la dépendance et nuire ainsi au commerce de la mère-patrie, qui engagea le Sénat à sévir, en portant peine de mort contre quiconque serait tenté de naviguer de nouveau dans cette île[324]. Le savant auteur de la géographie d’Aristote, Konigsmann, conjecture que le philosophe de Stagire, en parlant des anciens traités de commerce conclus entre les Carthaginois et les Tyrrhéniens, a voulu désigner le traité romain dont Polybe nous a conservé la traduction[325]; mais Diodore, dans le passage en discussion, fait sans doute allusion à une époque beaucoup plus ancienne. Beckmann, commentateur des Mirabiles Auscultationes, a discuté, de son côté, l’opinion des philologues qui ont cru reconnaître le Brésil ou d’autres parties de l’Amérique dans ces deux passages. Wesseling, après avoir traité ces interprétations de très-douteuses, finit pourtant par ajouter qu’on pourrait y trouver des indices de l’Amérique, comme ayant été plus ou moins connue des Carthaginois.
Après avoir discuté avec sa sagacité accoutumée les opinions diverses qui se sont produites de son temps pour identifier la situation de l’île, décrite par Diodore, l’auteur de l’Histoire de la géographie du Nouveau Continent ajoute: «Il est impossible, je pense, de s’arrêter à une localité déterminée au milieu de tant de descriptions incertaines. La tradition est ancienne, car le trait «de l’asile offert dans le cas d’un renversement de fortune, ou de la chute de Carthage,» n’appartient qu’à Diodore, et pourrait bien être un ornement oratoire, ajouté après la destruction de la cité de Didon. Ce même asile s’offrit, du moins en espérance, à Sertorius[326], lorsqu’à l’embouchure du Bœtis, il vit entrer un navire revenant «de deux îles atlantiques qu’on croyait éloignées de dix mille stades.» Les Récits Merveilleux, qui sont la seule source à laquelle nous pouvons remonter, ont été compilés, pour le moins[327] avant la fin de la première guerre punique, car ils nous dépeignent la Sardaigne tyrannisée par les Carthaginois. Le mystère dont ceux-ci avaient intérêt d’envelopper leurs navigations lointaines, ne permet que de vagues conjectures.»
C’est dans cet ouvrage et dans d’autres du même genre, aujourd’hui perdus, mais dont les traces se trouvent dans la plupart des classiques anciens, que les Grecs et les Romains curieux puisaient les renseignements qu’ils désiraient sur cette matière intéressante[328]. Mais ces renseignements, bien que vagues souvent, présentent encore assez d’indices pour nous faire douter quelquefois si les Romains eux-mêmes, à la suite des Étrusques et des Carthaginois, ne connurent pas, par leur expérience personnelle, ce continent enveloppé de tant de fables et d’obscurités. On peut néanmoins s’imaginer qu’en général les philosophes et les curieux se contentaient de discuter scientifiquement sur ces questions, sans en aborder le côté pratique, ni se soucier des intérêts immenses qu’une connaissance plus approfondie de ces contrées aurait pu faire surgir et favoriser. Privées des ressources de l’imprimerie qui a tant aidé à la diffusion des lumières, surtout depuis la découverte de Colomb, les populations s’inquiétaient sans doute fort peu de ces régions lointaines abandonnées au monopole de quelques marchands; et il devait en être alors du commerce extérieur de l’Atlantique à peu près comme il en fut pour les nations européennes au moyen âge, relativement au commerce des Vénitiens dans l’Inde.
FIN DE L’INTRODUCTION.