A ce coup je vous prends dedans la rêverie.

Elle avait fort bonne grâce en cette attitude nonchalante, la tête un peu penchée, un bras pendant et l’autre ramené sur sa ceinture. Sa cotte était d’un vert d’eau glacé d’argent et retroussée par des nœuds de velours noir. Elle avait en les cheveux piquées quelques fleurettes des champs, comme si sa main distraite les eût cueillies et placées là sans y penser. Cette coiffure, au reste, lui seyait à merveille et mieux que diamants, bien que ce ne fût pas son avis, mais l’indigence de son écrin l’avait forcée d’être de bon goût et de ne point orner une bergère comme une princesse. Elle dit d’une manière charmante toutes ces phrases poétiques et fleuries sur les roses, sur les zéphyrs, sur la hauteur des bois, sur le chant des oiseaux, par lesquelles Sylvie empêche malicieusement Lygdamon de lui parler de sa flamme, quoique cet amant trouve dans chaque image qu’emploie la belle un symbole d’amour et une transition pour revenir à l’idée qui l’obsède.

A travers cette scène, Léandre, pendant que Sylvie parlait, eut l’art de diriger quelques soupirs du côté de la loge mystérieuse, et il en fit de même jusqu’à la fin de la pièce, qui s’acheva au bruit des applaudissements. Il est inutile d’en dire plus long sur un ouvrage qui est maintenant entre toutes les mains. Le succès de Léandre fut complet, et chacun s’étonna qu’un comédien de ce mérite n’eût point encore paru devant la cour. Sérafine avait aussi ses partisans, et sa vanité blessée se consola par la conquête du chevalier de Vidalinc, qui, s’il ne valait pas comme fortune le marquis de Bruyères, était jeune, à la mode, et en passe de parvenir.

Après Lygdamon et Lydias on joua les Rodomontades du capitaine Fracasse, qui eurent leur effet accoutumé et soulevèrent d’immenses éclats de rire. Sigognac, bien stylé par Blazius et servi par une intelligence naturelle, fut de la plus réjouissante extravagance dans le rôle du capitan. Zerbine semblait frottée de lumière, tant elle étincelait, et le marquis, hors de sens, l’applaudissait comme un furieux. Le vacarme qu’il faisait attira même l’attention de la dame masquée. Elle haussa légèrement les épaules, et sous le velours de son touret de nez, un sourire ironique releva le coin de ses lèvres. Quant à l’Isabelle, la présence du duc de Vallombreuse, assis à droite de la scène, lui causait un certain malaise qui eût été visible pour le public si elle eût été une comédienne moins exercée. Elle redoutait de sa part quelque incartade insolente, quelque marque de désapprobation outrageuse. Mais sa crainte ne fut pas réalisée. Le duc ne chercha pas à la déconcerter par un regard trop fixe ou trop libre; même il l’applaudit avec décence et réserve quand elle le méritait. Seulement, lorsque les situations de la pièce amenaient pour le capitaine Fracasse nasardes, chiquenaudes et coups de bâton, une singulière expression de dédain contenu se peignait sur les traits du jeune duc. Sa lèvre se rebroussait orgueilleusement, comme s’il eût dit tout bas: Fi donc! Mais il ne témoigna rien des sentiments qui pouvaient l’agiter intérieurement, et il conserva tout le temps du spectacle sa pose indolente et superbe. Quoique violent de sa nature, le duc de Vallombreuse, sa fureur passée, était trop gentilhomme pour se rien permettre contre les lois de la courtoisie à l’endroit d’un adversaire avec lequel il devait se battre le lendemain: jusque-là les hostilités étaient suspendues, et c’était comme une trêve de Dieu.

La dame masquée s’était retirée un peu avant la fin de la seconde pièce, pour éviter de se trouver parmi la foule, et pouvoir regagner sans être vue la chaise à porteurs qui l’attendait à quelques pas du jeu de paume. Sa disparition intrigua beaucoup Léandre, qui de l’angle d’une coulisse surveillait la salle et suivait les mouvements de la femme mystérieuse.

Jetant à la hâte un manteau sur son costume de berger du Lignon, Léandre se précipita vers la porte des acteurs pour suivre l’inconnue. Le fil léger qui les liait l’un à l’autre allait se rompre s’il ne faisait diligence. La dame, sortie de l’ombre un instant, y rentrait pour toujours, et l’intrigue, à peine formée, avortait. Bien qu’il se fût hâté jusqu’à perdre le souffle, Léandre, lorsqu’il arriva dehors, n’aperçut autour de lui que les maisons noires et les ruelles profondes où tremblotaient quelques lanternes portées par des valets escortant leurs maîtres, et dont le reflet miroitait dans les flaques de pluie. La chaise, enlevée par de vigoureux porteurs, avait déjà tourné l’angle d’une rue qui la dérobait aux regards du passionné Léandre.

«Je suis stupide, se dit-il à lui-même avec cette franchise dont on use quelquefois envers soi-même dans les moments désespérés. J’aurais dû sortir après la première pièce, revêtir un costume de ville et attendre mon inconnue à la porte du théâtre, qu’elle restât ou non pour voir les Rodomontades du capitaine Fracasse. Ah! animal, ah! faquin! une grande dame, car c’en était une à coup sûr, te fait les yeux doux et se pâme sous son masque à te voir jouer, et tu n’as pas l’esprit de courir après elle? Tu mérites d’avoir toute ta vie pour maîtresses des caillettes, des gaupes, des Gothon, des Maritornes aux mains rendues calleuses par le balai.»

Léandre en était là de sa harangue intérieure, quand une espèce de petit page, vêtu d’une livrée brune et sans galons, coiffé d’un chapeau rabattu sur les yeux, se dressa subitement devant lui comme une apparition, et lui dit d’une voix au timbre enfantin qu’il cherchait à grossir pour la déguiser:

«Est-ce vous qui êtes monsieur Léandre, celui qui, tout à l’heure, faisait le berger Lygdamon dans la pièce de M. de Scudéry?

—C’est moi-même, répondit Léandre. Que voulez-vous de moi et que puis-je faire pour vous servir?

—Oh! merci, dit le page, je ne désire rien de vous; je suis seulement chargé de vous répéter une phrase, si toutefois vous êtes disposé à l’entendre, une phrase de la part d’une dame masquée.

—De la part d’une dame masquée? s’écria Léandre, oh! dites-la tout de suite! je meurs d’impatience!

—La voici mot pour mot, dit le page: «Si Lygdamon est aussi courageux qu’il est galant, il n’a qu’à se trouver près de l’église à minuit: un carrosse l’attendra; qu’il y monte et se laisse conduire.»

Avant que Léandre étonné eût eu le temps de répondre, le page s’était éclipsé, le laissant fort perplexe sur ce qu’il devait faire. Si le cœur lui bondissait de joie à l’idée d’une bonne fortune, les épaules lui frissonnaient au souvenir de la bastonnade reçue dans certain parc, au pied de la statue de l’Amour discret. Était-ce encore un piége tendu à sa vanité par quelque bourru jaloux de ses charmes? Allait-il trouver au rendez-vous quelque mari forcené, l’épée à la main, prêt à le meurtrir et à lui couper la gorge? Ces réflexions glaçaient prodigieusement son enthousiasme, car, nous l’avons dit, Léandre ne craignait rien, sinon les coups et la mort, comme Panurge. Cependant, s’il ne profitait pas de l’occasion qui se présentait si favorable et si romanesque, elle ne reviendrait peut-être jamais, et avec elle s’évanouirait le rêve de sa vie, ce rêve qui lui avait tant coûté en pommades, cosmétiques, linge et braveries. Puis la belle inconnue, s’il ne venait pas, le soupçonnerait de lâcheté, chose par trop horrible à penser, et qui donnerait du cœur au ventre des plus couards. Cette idée insupportable détermina Léandre. «Mais, se dit-il, si cette belle pour qui je vais m’exposer à me faire rompre les os et jeter en quelque oubliette, allait être une douairière plâtrée de fard et de céruse, avec des cheveux et des dents postiches? Il ne manque pas de ces chaudes vieilles, de ces goules d’amour qui, différentes des goules de cimetière, aiment à se

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La voici mot pour mot, dit le page!... (Page 238.)

repaître de chair fraîche. Ho! non; elle est jeune et pleine d’appas, j’en suis sûr. Ce que j’apercevais de son col et de sa gorge était blanc, rond, appétissant, et promettait merveille pour le reste! Oui, j’irai, certes! je monterai dans le carrosse. Un carrosse! rien n’est plus noble et de meilleur air!»

Cette résolution prise, Léandre retourna aux Armes de France, ne toucha que du bout des dents au souper des comédiens, et se retira dans sa chambre où il s’adonisa de son mieux, n’épargnant ni le linge fin à broderies fenestrées, ni la poudre d’iris, ni le musc. Il prit aussi une dague et une épée, bien qu’il ne fût guère capable de s’en servir à l’occasion, mais un amant armé impose toujours plus de respect aux fâcheux jaloux. Puis il rabattit son chapeau sur ses yeux, s’embossa à l’espagnole dans un manteau de couleur sombre, et sortit de l’hôtel à pas de loup, ayant eu ce bonheur de ne point être aperçu du malicieux Scapin, qui ronflait à poings tendus dans sa logette à l’autre bout de la galerie.

Les rues étaient désertes depuis longtemps, car Poitiers se couchait de bonne heure. Léandre ne rencontra âme qui vive, sauf quelques chats efflanqués qui rôdaient mélancoliquement et au bruit de ses pas disparaissaient comme des ombres sous une porte mal jointe ou par un soupirail de cellier. Notre galant débouchait sur la place de l’église comme le dernier coup de minuit sonnait, faisant à son tintement lugubre envoler les hiboux de la vieille tour. La vibration sinistre de la cloche au milieu du silence de la nuit causait en l’âme peu rassurée de Léandre une horreur religieuse et secrète. Il lui semblait entendre son propre glas. Un instant il fut sur le point de rebrousser chemin et d’aller prudemment s’allonger seul entre ses deux draps au lieu de courir les aventures nocturnes; mais il vit le carrosse attendant à la place désignée, et le petit page, messager de la dame masquée, qui, debout sur le marchepied, tenait la portière ouverte. Il n’y avait plus moyen de reculer, car peu de gens ont le courage d’être lâches devant témoins. Léandre avait été aperçu par l’enfant et le cocher; il s’avança donc d’un air délibéré que démentait intérieurement un fort battement de cœur, et il monta dans la voiture avec l’intrépidité apparente d’un Galaor.

A peine Léandre fut-il assis, que le cocher toucha ses chevaux qui prirent un trot soutenu. Une obscurité profonde régnait dans le carrosse; outre qu’il faisait nuit, des mantelets de cuir étaient rabattus le long des glaces, et ne permettaient pas de rien distinguer au dehors. Le page était resté debout sur le marchepied, et l’on ne pouvait engager de conversation avec lui ni en tirer le moindre éclaircissement. Il paraissait, du reste, fort laconique et peu disposé à dire ce qu’il savait, s’il savait quelque chose. Notre comédien tâtait les coussins, qui étaient de velours piqué de bouffettes; il sentait sous ses pieds un tapis épais, et il aspirait un faible parfum d’ambre dégagé par l’étoffe de la garniture intérieure, témoignage d’élégance et de recherche. C’était bien chez une personne de qualité que ce carrosse le voiturait si mystérieusement! Il essaya de s’orienter, mais il connaissait peu Poitiers; cependant il lui sembla, au bout de quelque temps, que le bruit des roues n’était plus répercuté par des murailles et que l’équipage ne coupait plus de ruisseaux. On roulait hors la ville, dans la campagne, vers quelque retraite propice aux amours et aux assassinats, pensa Léandre avec un léger frisson et en portant la main à sa dague, comme si quelque mari sanguinaire ou quelque frère féroce fût assis devant lui dans l’ombre.

Enfin la voiture s’arrêta. Le petit page ouvrit la portière; Léandre descendit, et se trouva en face d’une haute muraille noirâtre qui lui parut être la clôture de quelque parc ou jardin. Bientôt il y distingua une porte que son bois fendillé, bruni et couvert de mousse faisait d’abord confondre avec les pierres du mur. Le page pressa fortement un des clous rouillés qui fixaient les planches, et la porte s’entr’ouvrit.

«Donnez-moi la main, dit le page à Léandre, que je vous guide; il fait trop sombre pour que vous me puissiez suivre à travers ces labyrinthes d’arbres.»

Léandre obéit, et tous deux marchèrent pendant quelques minutes dans un bois encore assez touffu, quoique fort dépouillé par l’hiver, et dont les feuilles sèches craquaient sous leurs pieds. Au bois succéda un parterre dessiné par des buis, et orné d’ifs taillés en pyramide qui prenaient, dans l’obscurité, de vagues apparences de spectres ou d’hommes en sentinelle, chose plus effrayante encore pour le peureux comédien. Le parterre traversé, Léandre et son guide montèrent la rampe d’une terrasse sur laquelle s’élevait un pavillon d’ordre rustique coiffé d’un dôme et orné de pots à feu à ses angles. Ces détails furent observés par notre galant à cette lueur obscure que répand toujours le ciel de la nuit dans un endroit découvert. Ce pavillon eût paru inhabité, si une faible rougeur tamisée par un épais rideau de damas n’eût empourpré l’une des fenêtres découpant son embrasure sur le fond sombre de la masse.

C’était sans doute derrière ce rideau qu’attendait la dame masquée, émue, elle aussi, car, en ces équipées amoureuses, les femmes risquent leur bonne réputation, et parfois leur vie, tout de même que les galants, pour peu que leurs maris apprennent la chose et se trouvent d’humeur brutale. Mais en ce moment Léandre n’avait plus peur; l’orgueil satisfait lui cachait le danger. Le carrosse, le page, le jardin, le pavillon, tout cela sentait la grande dame, et l’intrigue se nouait d’une façon qui n’avait rien de bourgeois. Il était aux anges, et ses pieds ne touchaient pas la terre. Il aurait voulu que ce méchant raillard de Scapin le vît en cette gloire et ce triomphe.

Le page poussa une grande porte vitrée et se retira, laissant Léandre seul dans le pavillon qui était meublé avec beaucoup de goût et de magnificence. La voûte formée par le dôme représentait un ciel bleu turquin léger, où flottaient de petits nuages roses et voletaient des Amours en diverses attitudes pleines de grâce. Une tapisserie historiée de scènes empruntées à l’Astrée, roman de M. Honoré d’Urfé, revêtait moelleusement les parois des murailles. Des cabinets incrustés en pierres dures de Florence, des fauteuils de velours rouge à crépines, une table couverte d’un tapis de Turquie, des vases de la Chine pleins de fleurs, malgré la saison, montraient assez que la maîtresse du lieu était riche et de haut lignage. Des bras de nègre en marbre noir, jaillissant d’une manche dorée, formaient candélabres, et jetaient la clarté de leurs bougies sur ces magnificences. Ébloui de ces splendeurs, Léandre ne remarqua pas d’abord qu’il n’y avait personne dans ce salon; il se débarrassa de son manteau, qu’il posa avec son feutre sur un pliant, redonna, devant une glace de Venise, un meilleur tour à une de ses boucles, dont l’économie était compromise, prit la pose la plus gracieuse de son répertoire, et se dit en promenant ses yeux autour de lui:

«Eh mais! où donc est la divinité de ces lieux? je vois bien le temple, mais non l’idole. Quand va-t-elle sortir de son nuage et se révéler, vraie déesse par sa démarche, selon l’expression de Virgile?»

Léandre en était là de sa phraséologie galante intérieure, quand le pli d’une portière en damas des Indes incarnadin se dérangea, ouvrant passage à la dame masquée admiratrice de Lygdamon. Elle avait encore son loup de velours noir, ce qui inquiéta notre comédien.

«Serait-elle laide? pensa-t-il, cet amour du masque m’alarme.» Sa crainte dura peu, car la dame, s’avançant au milieu du salon où se tenait respectueusement Léandre, défit son touret de nez et le jeta sur la table, découvrant aux lueurs des bougies une figure assez régulière et agréable où brillaient deux beaux yeux couleur de tabac d’Espagne, enflammés de passion et où souriait une bouche bien meublée, rouge comme une cerise et coupée d’une petite raie à la lèvre inférieure. Autour de ce visage frisaient d’opulentes grappes de cheveux bruns qui s’allongeaient jusque sur des épaules blanches et grasses et se hasardaient même à baiser le contour de certains demi-globes dont le frémissement des dentelles qui les voilaient trahissait les palpitations.

«Madame la marquise de Bruyères! s’écria Léandre surpris au dernier point et quelque peu inquiet, le souvenir de la bastonnade lui revenant, est-ce possible? suis-je le jouet d’un rêve? oserai-je croire à ce bonheur inespéré?

—Vous ne vous trompez pas, mon ami, dit la marquise, je suis bien madame de Bruyères et j’espère que votre cœur me reconnaît comme le font vos yeux.

—Oh! votre image est là gravée en traits de flamme, répondit Léandre avec un ton pénétré, je n’ai qu’à regarder en moi pour l’y voir parée de toutes les grâces et de toutes les perfections.

—Je vous remercie, dit la marquise, d’avoir gardé ce bon souvenir de moi. Cela prouve une âme bien faite et généreuse. Vous avez dû me croire cruelle, ingrate et fausse. Hélas! mon faible cœur n’est que trop tendre, et j’étais loin d’être insensible à la passion que vous me marquiez. Votre lettre, remise à une suivante infidèle, est tombée aux mains du marquis. Il y fit la réponse que vous reçûtes et qui vous abusa. Plus tard M. de Bruyères, riant de ce qu’il appelait un bon tour, me fit lire cette missive où éclatait l’amour le plus vif et le plus pur, comme une pièce d’un parfait ridicule. Mais il ne produisit pas l’effet qu’il attendait. Le sentiment que j’avais pour vous ne fit que s’accroître, et je résolus de vous récompenser des peines que vous aviez endurées pour moi. Sachant mon mari occupé à sa nouvelle conquête, je suis venue à Poitiers; cachée sous ce masque, je vous entendis exprimer si bien l’amour fictif que je voulus voir si vous seriez aussi éloquent en parlant pour vous-même.

—Madame, dit Léandre en s’agenouillant sur un carreau aux pieds de la marquise, qui s’était laissée tomber entre les bras d’un fauteuil, comme épuisée par l’effort que l’aveu qu’elle venait de faire avait coûté à sa pudeur, madame, ou plutôt reine et déité, que peuvent être des paroles fardées, des flammes contrefaites, des concetti imaginés à froid par des poëtes qui se rongent les ongles, de vains soupirs poussés aux genoux d’une comédienne barbouillée de rouge et dont les yeux distraits errent parmi le public, à côté de mots jaillis de l’âme, de feux qui brûlent les moelles, des hyperboles d’une passion à laquelle tout l’univers ne saurait fournir d’assez brillantes images pour parer son idole, et des élans d’un cœur qui voudrait s’élancer de la poitrine où il est contenu pour servir de coussin aux pieds de l’objet adoré? Vous daignez trouver, céleste marquise, que j’exprime avec chaleur l’amour dans les pièces de théâtre, c’est que je n’ai jamais regardé une actrice, et que mon idée va toujours au delà, vers un idéal parfait, quelque dame belle, noble, spirituelle comme vous, et c’est elle seule que j’aime sous les noms de Silvie, de Doralice et d’Isabelle, qui lui servent de fantômes.»

En disant cela, Léandre, trop bon acteur pour oublier que la pantomime doit accompagner le débit, se penchait sur une main que la marquise lui abandonnait et la couvrait de baisers ardents. La marquise laissait errer ses doigts blancs, longs et chargés de bagues dans la chevelure soyeuse et parfumée du comédien, et regardait sans les voir, à demi renversée dans son fauteuil, les petits Amours ailés au plafond bleu turquin.

Tout à coup la marquise repoussa Léandre et se leva en chancelant.

«Oh! finissez, dit-elle d’une voix brève et haletante, finissez, Léandre, vos baisers me brûlent et me rendent folle!»

Et, s’appuyant de la main à la muraille, elle gagna la porte par où elle était entrée et souleva la portière, dont le pli retomba sur elle et sur Léandre qui s’était approché pour la soutenir.

Une aurore d’hiver soufflait dans ses doigts rouges, quand Léandre, bien enveloppé de sa cape et dormant à demi dans le coin du carrosse, fut ramené à la porte de Poitiers. Ayant soulevé le coin du mantelet pour reconnaître sa route, il aperçut de loin le marquis de Bruyères qui marchait à côté de Sigognac et se dirigeait vers l’endroit fixé pour le duel. Léandre rabattit le rideau de cuir pour n’être pas vu par le marquis que le carrosse effleura presque. Un sourire de vengeance satisfaite erra sur ses lèvres. Les coups de bâton étaient payés!

L’endroit choisi était abrité du vent par une longue muraille qui avait aussi l’avantage de cacher les combattants aux voyageurs passant sur la route. Le terrain était ferme, bien battu, sans pierres, ni mottes, ni touffes d’herbe qui pussent embarrasser les pieds, et offrait toutes les facilités pour se couper correctement la gorge entre gens d’honneur.

Le duc de Vallombreuse et le chevalier Vidalinc, suivis d’un barbier-chirurgien, ne tardèrent pas à arriver. Les quatre gentilshommes se saluèrent avec une courtoisie hautaine et une politesse froide, comme il sied à des gens bien élevés qui vont se battre à mort. Une complète insouciance se lisait sur la figure du jeune duc, parfaitement brave, et d’ailleurs sûr de son adresse. Sigognac ne faisait pas moins bonne contenance, quoique ce fût son premier duel. Le marquis de Bruyères fut très-satisfait de ce sang-froid et en augura bien.

Vallombreuse jeta son manteau et son feutre, et défit son pourpoint, manœuvres qui furent imitées de point en point par Sigognac. Le marquis et le chevalier mesurèrent les épées des combattants. Elles étaient de longueur égale.

Chacun se mit sur son terrain, prit son épée et tomba en garde.

«Allez, messieurs, et faites en gens de cœur, dit le marquis.

—La recommandation est inutile, fit le chevalier de Vidalinc; ils vont se battre comme des lions. Ce sera un duel superbe.»

Vallombreuse, qui, au fond, ne pouvait s’empêcher de mépriser un peu Sigognac et s’imaginait de ne rencontrer qu’un faible adversaire, fut surpris, lorsqu’il eut négligemment tâté le fer du Baron,

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LE DUEL. (Page 244.)

de trouver une lame souple et ferme qui déjouait la sienne avec une admirable aisance. Il devint plus attentif, puis essaya quelques feintes aussitôt devinées. Au moindre jour qu’il laissait, la pointe de Sigognac s’avançait, nécessitant une prompte parade. Il risqua une attaque; son épée, écartée par une riposte savante, le laissa découvert et, s’il ne se fût brusquement penché en arrière, il eût été atteint en pleine poitrine. Pour le duc, la face du combat changeait. Il avait cru pouvoir le diriger à son gré, et après quelques passes, blesser Sigognac où il voudrait au moyen d’une botte qui jusque-là lui avait toujours réussi. Non-seulement il n’était plus maître d’attaquer à son gré, mais il avait besoin de toute son habileté pour se défendre. Quoi qu’il fît pour rester de sang-froid, la colère le gagnait; il se sentait devenir nerveux et fébrile, tandis que Sigognac, impassible, semblait, par sa garde irréprochable, prendre plaisir à l’irriter.

«Ne ferons-nous rien pendant que nos amis s’escriment? dit le chevalier de Vidalinc au marquis de Bruyères; il fait bien froid ce matin, battons-nous un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer.

—Bien volontiers, dit le marquis, cela nous dégourdira.»

Vidalinc était supérieur au marquis de Bruyères en science d’escrime, et au bout de quelques bottes, il lui fit sauter l’épée de la main par un lié sec et rapide. Comme aucune rancune n’existait entre eux, ils s’arrêtèrent de commun accord, et leur attention se reporta sur Sigognac et Vallombreuse.

Le duc, pressé par le jeu serré du Baron, avait déjà rompu de plusieurs semelles. Il se fatiguait, et sa respiration devenait haletante. De temps en temps des fers froissés rapidement jaillissait une étincelle bleuâtre, mais la riposte faiblissait devant l’attaque et cédait. Sigognac qui, après avoir lassé son adversaire, portait des bottes et se fendait, faisait toujours reculer le duc.

Le chevalier de Vidalinc était fort pâle et commençait à craindre pour son ami. Il était évident, aux yeux des connaisseurs en escrime, que tout l’avantage appartenait à Sigognac.

«Pourquoi diable, murmura Vidalinc, Vallombreuse n’essaye-t-il pas la botte que lui a enseignée Girolamo de Naples et que ce Gascon ne doit pas connaître?»

Comme s’il lisait dans la pensée de son ami, le jeune duc tâcha d’exécuter la fameuse botte, mais au moment où il allait la détacher par un coup fouetté, Sigognac le prévint et lui porta un coup droit si bien à fond qu’il traversa l’avant-bras de part en part. La douleur de cette blessure fit ouvrir les doigts au duc, dont l’épée roula sur terre.

Sigognac, avec une courtoisie parfaite, s’arrêta aussitôt, quoiqu’il pût doubler le coup sans manquer aux conventions du duel, qui ne devait pas s’arrêter au premier sang. Il appuya la pointe de sa lame en terre, mit la main gauche sur la hanche et parut attendre les volontés de son adversaire. Mais Vallombreuse, à qui, sur un geste d’acquiescement de Sigognac, Vidalinc remit l’épée en main, ne put la tenir et fit signe qu’il en avait assez.

Sur quoi Sigognac et le marquis de Bruyères saluèrent le plus poliment du monde le duc de Vallombreuse et le chevalier de Vidalinc, et reprirent le chemin de la ville.

X.

UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE.

Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques semaines, n’était point dangereuse; sans léser artère ni nerf, la lame avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent, pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs, qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le blessé de les appeler «butors,» et de leur promettre les étrivières, car ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.

Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.

Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes:

«Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi perforé de son long bec? moi qui me suis mesuré avec les plus fines lames du temps et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure, y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre les bras de ses témoins?

—Les plus heureux et les plus adroits ont comme cela leurs jours de guignon, répondit sentencieusement Vidalinc. Le visage de dame Fortune n’est pas toujours le même; tantôt elle sourit et tantôt fait la moue. Jusqu’à présent, vous n’avez point eu à vous plaindre d’elle, qui vous a mignoté en son giron comme son enfant le plus cher.

—N’est-il pas honteux, continua Vallombreuse en s’animant, que ce fantoche ridicule, que ce hobereau grotesque, qui reçoit des volées et gourmades sur les tréteaux dans d’ignobles farces, ait eu raison du duc de Vallombreuse jusqu’alors invaincu? Il faut que ce soit quelque gladiateur de profession caché dans la peau d’un saltimbanque.

—Vous savez sa qualité véritable dont le marquis de Bruyères se porte garant, fit Vidalinc; toutefois, sa force nonpareille à l’épée m’étonne, elle passe les habiletés connues. Girolamo ni Paraguante, les célèbres maîtres d’armes, n’ont un jeu plus serré. Je l’ai bien observé en cette rencontre, et nos plus fameux duellistes n’y feraient que blanchir. Il a fallu toute votre adresse et les leçons du Napolitain pour n’être point féru grièvement. Votre défaite est encore une victoire. Marcilly et Duportal, qui pourtant se piquent d’escrime, et comptent parmi les bonnes lames de la ville, seraient à n’en douter pas, restés sur le terrain avec un semblable adversaire.

—Il me tarde que ma blessure soit fermée, reprit le duc après un moment de silence, pour le provoquer de nouveau et prendre ma revanche.

—Ce serait une entreprise hasardeuse et que je ne vous conseillerais point, dit le chevalier; il pourrait vous rester au bras quelque faiblesse qui diminuerait vos chances de victoire. Ce Sigognac est un antagoniste redoutable auquel il ne faut pas se frotter imprudemment. Il connaît maintenant votre jeu, et l’assurance que donne un premier avantage doublera ses forces. L’honneur est satisfait de la sorte, la rencontre a été sérieuse. Restez-en là.»

Vallombreuse intérieurement sentait la justesse de ces raisons. Il avait lui-même assez étudié l’escrime, où il croyait exceller, pour comprendre que son épée, quelque habile qu’elle fût, n’atteindrait point la poitrine de Sigognac défendue par cette garde impénétrable contre laquelle s’étaient brisés tous ses efforts. Il s’avouait, bien qu’il s’en indignât, cette étonnante supériorité. Il était même contraint de dire tout bas que le Baron, ne voulant pas le tuer, lui avait fait précisément une blessure qui le mettait hors de combat. Cette magnanimité, dont un caractère moins orgueilleux eût été touché, irritait sa superbe et envenimait ses ressentiments. Être vaincu! une semblable idée le forcenait. Il acquiesça en apparence aux conseils de son ami, mais à l’air sombre et farouche de son visage on eût pu deviner que quelque noir projet de vengeance s’ébauchait déjà dans sa cervelle, projet qui voulait être couvé par la rancune pour être mené à bien.

«Je ferai maintenant belle figure devant Isabelle, dit-il en s’efforçant de rire, mais il riait jaune, avec ce bras transpercé par son galant. Cupidon invalide ne réussit guère près des Grâces.

—Oubliez cette ingrate, fit Vidalinc. Après tout, elle ne pouvait prévoir qu’un duc aurait le caprice de s’enamourer d’elle. Reprenez cette bonne Corisande qui vous aime de toute son âme et pleure des heures entières à votre porte comme un chien renvoyé.

—Ne prononce pas ce nom, Vidalinc, s’écria le duc, si tu veux que nous restions amis. Ces lâches tendresses, qu’aucun outrage ne rebute, me dégoûtent et m’excèdent. Il me faut des froideurs hautaines, des fiertés rebelles, des vertus imprenables! Comme elle me semble adorable et charmante, cette dédaigneuse Isabelle! Comme je lui sais gré de mépriser mon amour qui sans doute serait déjà passé s’il eût été accueilli! Certes, elle ne doit point avoir une âme basse et commune, pour refuser, en sa condition, des avances d’un seigneur qui la distingue et qui n’est pas mal fait de sa personne, s’il faut en croire les dames de la ville. Il entre dans ma passion une sorte d’estime que je n’ai pas l’habitude d’accorder aux femmes; mais comment écarter ce damné gentillâtre, ce Sigognac, de malheur que le diable confonde?

—La chose ne sera pas aisée, dit Vidalinc, à présent qu’il est sur ses gardes. Mais quand même on parviendrait à le supprimer, il resterait toujours l’amour d’Isabelle à son endroit, et vous savez mieux que personne, pour en avoir maintes fois souffert, combien les femmes ont le sentiment têtu.

—Oh! si je pouvais tuer le Baron, continua Vallombreuse que les arguments du chevalier ne convainquaient point, j’aurais bientôt réduit la donzelle malgré ses airs de prude et de vertueuse. Rien ne s’oublie plus vite qu’un galant défunt.»

Ce n’était point l’avis du chevalier de Vidalinc, mais il ne jugea pas à propos d’entamer sur ce sujet une controverse qui eût pu aigrir l’humeur irritable de Vallombreuse.

«Guérissez-vous d’abord et nous aviserons ensuite; ces discours vous fatiguent. Tâchez de prendre quelque repos et de ne point vous tracasser ainsi; le chirurgien me tancerait et me taxerait de mauvais garde-malade si je ne vous recommandais la tranquillité tant d’esprit que de corps.»

Le blessé, se rendant à cette observation, se tut, ferma les yeux et ne tarda pas à s’endormir.

Sigognac et le marquis de Bruyères étaient tranquillement revenus à l’hôtel des Armes de France, où, en gentilshommes discrets, ils ne sonnèrent mot du duel; mais les murailles qu’on dit avoir des oreilles ont aussi des yeux: elles voient pour le moins aussi bien qu’elles entendent. Dans ce lieu solitaire en apparence, plus d’un regard inquisiteur épiait les diverses fortunes du combat. L’oisiveté de la province fait naître beaucoup de ces mouches invisibles ou peu remarquées qui voltigent aux endroits où il doit se passer quelque chose, et qui, bourdonnant des ailes, vont ensuite en répandre la notice partout. A son déjeuner, tout Poitiers savait déjà que le duc de Vallombreuse avait été blessé en une rencontre par un adversaire inconnu. Sigognac, vivant fort retiré à l’hôtel, n’avait montré au public que son masque et non sa figure. Ce mystère irritait fort la curiosité, et les imaginations travaillaient avec activité pour découvrir le nom du vainqueur. Il est inutile de rapporter les suppositions bizarres qui se firent. Chacun construisit laborieusement la sienne, s’étayant des inductions les plus frivoles et les plus ridicules, mais personne n’eut l’idée incongrue que le véritable triomphateur fût le capitaine Fracasse, dont on avait tant ri la veille. Un duel entre un seigneur de cette qualité et un baladin eût semblé chose par trop énorme et trop monstrueuse pour que le soupçon en pût naître. Plusieurs gens du beau monde envoyèrent à l’hôtel Vallombreuse pour savoir des nouvelles du duc, comptant tirer quelque indice de l’indiscrétion ordinaire des valets; mais les valets restèrent taciturnes comme des muets du sérail par la bonne raison qu’ils n’avaient rien à dire.

Vallombreuse, pour sa richesse, sa hauteur, sa beauté et ses succès près des femmes, excitait bien des haines jalouses qui n’osaient se produire ouvertement, mais dont sa défaite flattait la malignité obscure. C’était le premier échec qu’il subissait, et tous ceux que son arrogance avait froissés se réjouissaient de ce coup porté au plus tendre de son amour-propre. Ils ne tarissaient pas, quoiqu’ils ne l’eussent point vu, sur la bravoure, adresse et grande mine de l’adversaire. Les dames, qui avaient toutes plus ou moins à se plaindre des procédés du jeune duc à leur endroit, car il était de ces sacrificateurs dont le méchant caprice souille l’autel où ils ont brûlé l’encens, se sentaient pleines d’enthousiasme pour celui qui vengeait leurs affronts secrets. Elles l’eussent volontiers couronné de lauriers et de myrtes: nous exceptons du nombre la tendre Corisande, qui pensa devenir folle à cette nouvelle, pleura publiquement, et, au risque des plus dures rebuffades, parvint à forcer la consigne et à voir non pas le duc, trop bien gardé pour cela, mais le chevalier de Vidalinc, plus doux et pitoyable, lequel eut grand’peine à rassurer cette amante plus sensible qu’il ne fallait aux malheurs d’un ingrat.

Cependant, comme rien en ce globe terraqué et sublunaire ne peut rester caché, l’on sut de maître Bilot, qui le tenait de Jacques, le valet du marquis, présent à l’entretien de Sigognac et de son maître au souper de Zerbine, que le héros inconnu, vainqueur du jeune duc de Vallombreuse, était à n’en point douter le capitaine Fracasse, ou pour mieux dire un baron engagé par amour dans la troupe ambulante d’Hérode. Quant au nom, Jacques l’avait oublié. C’était un nom qui finissait en gnac, désinence commune au pays de Gascogne, mais il était sûr de la qualité.

Cette histoire vraie, quoique romanesque, eut beaucoup de succès dans Poitiers. On s’intéressa à ce gentilhomme si brave et si bonne lame, et, quand au théâtre parut le capitaine Fracasse, des applaudissements prolongés témoignèrent, même avant qu’il eût ouvert la bouche, de la faveur qu’on lui portait. Des dames, parmi les plus grandes et les plus huppées, ne craignirent pas d’agiter leurs mouchoirs. Il y eut aussi pour Isabelle des claquements de mains plus sonores qu’à l’ordinaire qui faillirent embarrasser cette jeune personne et lui firent monter aux joues, sous le fard, le naturel incarnat de la pudeur. Sans interrompre son rôle, elle répondit à ces marques de faveur par une révérence modeste et une gracieuse inclinaison de tête.

Hérode se frottait les mains de joie, et sa large face blême s’épanouissait comme une pleine lune, car la recette était superbe et la caisse risquait de crever par suite d’une pléthore monétaire, tout le monde ayant voulu voir ce fameux capitaine Fracasse, acteur et gentilhomme, que n’effrayaient ni bâtons ni épées, et qui ne craignait pas, valeureux champion de la beauté, de se mesurer avec un duc, terreur des plus braves. Blazius, lui, n’augurait rien de bon de ce triomphe; il redoutait, non sans raison, l’humeur vindicative de Vallombreuse qui trouverait bien moyen de prendre sa revanche et de jouer quelque mauvais tour à la troupe. Les pots de terre devaient, disait-il, éviter, encore qu’ils n’eussent pas été rompus au premier choc, de se heurter aux pots de fer, le métal étant plus dur que l’argile. Sur quoi Hérode, confiant en l’appui de Sigognac et du marquis, l’appelait poltron, trembleur et claquedents.

Si le Baron n’eût été épris sincèrement d’Isabelle, il eût pu lui faire aisément une infidélité et même deux, car plus d’une beauté lui souriait d’un air fort tendre, malgré son costume extravagant, son nez de carton enluminé de cinabre, et son rôle ridicule qui ne prêtait point aux illusions romanesques. Le succès de Léandre en fut même compromis. En vain il faisait belle jambe, se rengorgeait comme un pigeon pattu, tournait du doigt les boucles de sa perruque, montrait son solitaire et découvrait ses dents jusqu’aux gencives; il ne produisait plus d’effet, et il eût pensé enrager de dépit, si la Dama tapada n’eût été à son poste, le couvant du regard, répondant aux clins d’yeux qu’il lui adressait par de petits coups d’éventail sur le bord de la loge et autres signes d’intelligence amoureuse. Sa récente bonne fortune versait du baume sur cette petite plaie d’amour-propre, et les plaisirs que la nuit lui promettait le consolaient de ne pas être l’astre de la soirée.

Les comédiens revinrent à l’auberge, et Sigognac reconduisit Isabelle jusqu’à sa chambre, où la jeune actrice, contre son habitude, le laissa entrer. Une femme de chambre alluma une chandelle, remit du bois au feu, et se retira discrètement. Quand la portière fut retombée, Isabelle prit la main de Sigognac qu’elle serra avec plus de force qu’on n’aurait pu en supposer à ces doigts frêles et délicats, et d’un ton de voix que l’émotion altérait, elle lui dit:

«Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le, si vous m’aimez comme vous le dites.

—C’est un serment que je ne puis faire, dit le Baron; si quelque audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je le dois, fût-il duc, fût-il prince.

—Songez, reprit Isabelle, que je ne suis qu’une pauvre comédienne, exposée aux affronts du premier venu. L’opinion du monde, trop justifiée, hélas! par les mœurs du théâtre, est que toute actrice se double d’une courtisane. Quand une femme a mis le pied sur les planches, elle appartient au public; les regards avides détaillent ses charmes, scrutent ses beautés, et l’imagination s’en empare comme d’une maîtresse. Chacun, parce qu’il la connaît, croit en être connu, et, s’il est admis dans les coulisses, étonne sa pudeur par la brusquerie d’aveux qu’elle n’a point provoqués. Est-elle sage? on prend sa vertu pour simagrée pure ou calcul intéressé. Ce sont choses qu’il faut souffrir puisqu’on ne peut les changer. Désormais fiez-vous à moi pour repousser par un maintien réservé, une parole brève, un air froid, les impertinences des seigneurs, des robins et des fats de toutes sortes qui se penchent sur ma toilette ou grattent du peigne, entre les actes, à la porte de ma loge. Un coup de busc sec sur les doigts qui s’émancipent vaut bien un coup de votre rapière.

—Permettez-moi de croire, charmante Isabelle, dit Sigognac, que l’épée du galant homme peut appuyer à propos le busc de l’honnête femme, et ne me retirez pas cet emploi d’être votre champion et chevalier.»

Isabelle tenait toujours la main de Sigognac, et fixait sur lui ses yeux bleus pleins de caresses et de supplications muettes pour arracher le serment désiré; mais le Baron ne l’entendait pas de cette oreille-là, il était intraitable comme un hidalgo sur le point d’honneur, et il eût bravé mille morts plutôt que de souffrir qu’on manquât de respect à sa maîtresse; il voulait qu’Isabelle, sur les planches, fût estimée comme une duchesse en un salon.

«Voyons, promettez-moi, fit la jeune comédienne, de ne plus vous exposer ainsi pour de frivoles motifs. Oh! dans quelle inquiétude et quelle angoisse j’ai attendu votre retour! je savais que vous alliez vous battre contre ce duc, dont chacun ne parle qu’avec terreur. Zerbine m’avait tout conté. Méchant que vous êtes, me torturer le cœur de la sorte! Ces hommes, ils ne songent guère aux pauvres femmes quand leur orgueil est en jeu; ils vont sans entendre les sanglots, sans voir les larmes, sourds, aveugles, féroces. Savez-vous que si vous aviez été tué, je serais morte?»

Les pleurs qui brillaient dans les yeux d’Isabelle à l’idée seule du danger que Sigognac avait couru, et le tremblement nerveux de sa voix montraient que la douce créature disait vrai.

Touché plus qu’on ne saurait dire de cette passion sincère, le baron de Sigognac, enveloppant la taille d’Isabelle de sa main restée libre, l’attira sur sa poitrine sans qu’elle fît résistance, et ses lèvres effleurèrent le front penché de la jeune femme, dont il sentait contre son cœur la respiration haletante.

Ils restèrent ainsi quelques minutes silencieux, dans une extase qu’un amant moins respectueux que Sigognac eût sans doute mise à profit, mais il lui répugnait d’abuser de ce chaste abandon produit par la douleur.

«Consolez-vous, chère Isabelle, dit-il d’une voix tendrement enjouée, je ne suis pas mort, et j’ai même blessé mon adversaire quoiqu’il passe pour assez bon duelliste.

—Je sais que vous êtes un brave cœur et une main ferme, reprit Isabelle, aussi je vous aime et ne crains pas de vous le dire, sûre que vous respecterez ma franchise et n’en tirerez point avantage. Quand je vous ai vu si triste et si abandonné en ce château lugubre où se fanait votre jeunesse, je me suis senti une tendre et mélancolique pitié à votre endroit. Le bonheur ne me séduit pas, son éclat m’effarouche. Heureux, vous m’auriez fait peur. Dans cette promenade au jardin, où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous puissiez me faire; j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et, silencieusement, je vous ai donné mon âme en échange.»

En entendant ces douces paroles, Sigognac voulut baiser les belles lèvres qui les avaient dites; mais Isabelle se dégagea de son étreinte sans pruderie farouche, mais avec cette fermeté modeste qu’un galant homme ne doit pas contrarier.

«Oui, je vous aime, continua-t-elle, mais ce n’est pas à la façon des autres femmes; j’ai votre gloire pour but et non mon plaisir. Je veux bien qu’on me croie votre maîtresse, c’est le seul motif qui puisse excuser votre présence parmi cette troupe de baladins. Qu’importent les méchants propos pourvu que je garde ma propre estime et que je me sache vertueuse? Une tache me ferait mourir. C’est sans doute le sang noble que j’ai dans les veines qui m’inspire ces fiertés, bien ridicules, n’est-ce pas? chez une comédienne, mais je suis faite ainsi.»

Bien que timide, Sigognac était jeune. Ces charmants aveux qui n’eussent rien appris à un fat, le remplissaient d’une ivresse délicieuse et le troublaient au dernier point. Une vive rougeur montait à ses joues ordinairement si pâles; il lui semblait que des flammes passaient devant ses yeux; les oreilles lui tintaient et il sentait jusque dans sa gorge les palpitations de son cœur. Certes, il ne mettait point en doute la vertu d’Isabelle, mais il croyait qu’un peu d’audace triompherait de ses scrupules; il avait entendu dire que l’heure du berger une fois sonnée ne revient plus. La jeune fille était là devant lui dans toute la gloire de sa beauté, rayonnante, lumineuse pour ainsi dire, âme visible, ange debout sur le seuil du paradis d’amour; il fit quelques pas vers elle et l’entoura de ses bras avec une ardeur convulsive.

Isabelle n’essaya pas de lutter; mais, se penchant en arrière pour éviter les baisers du jeune homme, elle fixa sur lui un regard plein de reproche et de douleur. De ses beaux yeux bleus jaillirent des larmes pures, vraies perles de chasteté qui roulèrent le long de ses joues subitement décolorées jusque sur les lèvres de Sigognac; un sanglot comprimé gonfla sa poitrine, et tout son corps s’affaissa comme si elle eût été près de s’évanouir.

Le Baron éperdu la posa sur un fauteuil et, s’agenouillant devant elle, lui prit les mains qu’elle lui abandonnait, implorant son pardon, s’excusant sur une fougue de jeunesse, sur un moment de vertige dont il se repentait et qu’il expierait par la soumission la plus parfaite.

«Vous m’avez fait bien mal, dit enfin Isabelle avec un soupir. J’avais tant de confiance en votre délicatesse! l’aveu de mon amour eût dû vous suffire et vous faire comprendre par sa franchise même que j’étais résolue à n’y point céder. J’aurais cru que vous m’auriez laisse vous aimer à ma fantaisie sans inquiéter ma tendresse par des transports vulgaires. Vous m’avez ôté cette sécurité; je ne doute pas de votre parole, mais je n’ose plus écouter mon cœur. Il m’était cependant si doux de vous voir, de vous entendre, de suivre vos pensées dans vos yeux! C’étaient vos peines que je souhaitais partager, laissant les plaisirs à d’autres. Parmi tous ces hommes grossiers, libertins, dissolus, il en est un, me disais-je, qui croit à la pudeur et sait respecter ce qu’il aime. J’avais fait ce rêve, moi, fille de théâtre, poursuivie sans cesse par une odieuse galanterie, d’avoir une affection pure. Je ne demandais qu’à vous conduire jusqu’au seuil du bonheur et à rentrer ensuite au fond de mon ombre. Vous voyez que je n’étais pas bien exigeante.

—Adorable Isabelle, chaque mot que vous dites, s’écria Sigognac, me fait sentir davantage mon indignité; j’ai méconnu ce cœur d’ange; je devais baiser la trace de vos pas. Mais ne craignez plus rien de moi; l’époux saura contenir les fougues de l’amant. Je n’ai que mon nom, il est pur et sans tache comme vous. Je vous l’offre si vous daignez l’accepter.»

Sigognac était toujours à genoux devant Isabelle: à ces mots la jeune fille se baissa vers lui et, lui prenant la tête avec un mouvement de passion délirant, elle imprima sur les lèvres du Baron un baiser rapide; puis, se levant, elle fit quelques pas dans la chambre.

«Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme.

—Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire; je me montrerai digne d’un tel honneur en le refusant. Oh, mon ami, en quel ravissement céleste nage mon âme! vous m’estimez donc? vous oseriez donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère! Je supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la couronne virginale ne mentirait pas sur mon front!

—Eh quoi! s’écria le Baron, vous dites que vous m’aimez et vous ne voulez m’accepter ni comme amant, ni comme mari?

—Vous m’avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après l’avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j’ai été votre femme et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais, j’ai dit oui en moi-même. Je n’avais pas droit à tant de bonheur sur terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d’embarrasser votre fortune d’une pauvre comédienne comme moi, à qui l’on reprocherait toujours sa vie de théâtre quoique honorable et pure. Les mines froides et compassées dont les grandes dames m’accueilleraient vous feraient souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes le dernier d’une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre maison, abattue par le sort adverse. Lorsque d’un coup d’œil tendre je vous ai décidé à quitter votre manoir, vous songiez à quelque amourette et galanterie: c’était bien naturel; moi, devançant l’avenir, je pensais à tout autre chose. Je vous voyais revenant de la cour, en habit magnifique, avec quelque bel emploi. Sigognac reprenait son ancien lustre; en idée j’arrachais le lierre des murailles, je recoiffais d’ardoises les vieilles tours, je relevais les pierres tombées, je remettais les vitres aux fenêtres, je redorais les cigognes effacées de votre blason, et, vous ayant mené jusqu’aux limites de vos domaines, je disparaissais en étouffant un soupir.

—Votre rêve s’accomplira, noble Isabelle, mais non pas tel que vous le dites, le dénoûment en serait trop triste. C’est vous qui la première, votre main dans ma main, franchirez ce seuil d’où les ronces de l’abandon et de la mauvaise fortune auront disparu.

—Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil a vos amis, et dont nul ne dira avec un mauvais sourire: «Je l’ai sifflée ou applaudie à tel endroit.»

—C’est une cruauté de se montrer si adorable et si parfaite en vous désespérant, dit Sigognac; ouvrir le ciel et le fermer, rien de plus barbare. Mais je fléchirai cette résolution.

—Ne l’essayez pas, reprit Isabelle avec une fermeté douce, elle est immuable. Je me mépriserais en y renonçant. Contentez-vous donc d’un amour le plus pur, le plus vrai, le plus dévoué qui ait jamais fait battre le cœur d’une femme, mais ne prétendez pas autre chose. Cela est donc bien pénible, ajouta-t-elle en souriant, d’être adoré d’une ingénue que plusieurs ont le mauvais goût de trouver charmante? Vallombreuse lui-même en serait fier!

—Se donner et se refuser si complétement, mettre dans la même coupe cette douceur et cette amertume, ce miel et cette absinthe, il n’y avait que vous qui fussiez capable d’un pareil contraste.

—Oui, je suis une fille bizarre, reprit Isabelle, je tiens de ma mère en cela; mais comme je suis il faut me prendre. Si vous insistiez et me tourmentiez, je saurais bien me dérober en quelque asile où vous ne me trouveriez jamais. Ainsi c’est convenu; et comme il se fait tard, allez en votre chambre et m’accommodez ces vers d’un rôle qui ne vont ni à ma figure ni à mon caractère dans la pièce que nous devons jouer prochainement. Je suis votre petite amie, soyez mon grand poëte.»

En disant cette phrase, Isabelle cherchait au fond d’un tiroir un rouleau noué d’une faveur rose qu’elle remit au baron de Sigognac.

«Maintenant, embrassez-moi et partez, dit-elle en lui tendant la joue. Vous allez travailler pour moi, et tout labeur mérite salaire.»

De retour chez lui, Sigognac fut longtemps à se remettre de l’émotion que lui avait causée cette scène. Il était à la fois désolé et ravi, radieux et sombre, au ciel et dans l’enfer. Il riait et pleurait, en proie aux sentiments les plus tumultueux et les plus contradictoires; la joie d’être aimé d’une si belle personne et d’un si noble cœur le faisait exulter, et la certitude de n’en rien obtenir jamais le jetait dans un accablement profond. Peu à peu ces folles vagues s’apaisèrent et le calme lui revint. Sa pensée reprit une à une pour les commenter les phrases d’Isabelle, et le tableau du château de Sigognac reconstruit, qu’elle avait évoqué, se présenta à son imagination échauffée avec les couleurs les plus vives et les plus fortes. Il eut tout éveillé comme une sorte de rêve:

La façade du castel rayonnait blanche au soleil, et les girouettes dorées à neuf brillaient sur le fond du ciel bleu. Pierre, revêtu d’une riche livrée, debout entre Miraut et Béelzébuth sous la porte armoriée, attendait son maître. Des cheminées si longtemps éteintes montaient de joyeuses fumées, montrant que le château était peuplé par une domesticité nombreuse et que l’abondance y était revenue.

Il se voyait lui-même vêtu d’un habit aussi galant que magnifique dont les broderies scintillaient et papillotaient, menant vers le manoir de ses ancêtres Isabelle qui portait un costume de princesse blasonné d’armoiries dont les émaux et les couleurs semblaient appartenir à une des plus grandes maisons de France. Une couronne ducale brillait sur son front. Mais la jeune femme n’en paraissait pas plus fière. Elle gardait son air tendre et modeste et tenait à la main la petite rose, présent de Sigognac, auquel le temps n’avait rien fait perdre de sa fraîcheur, et tout en marchant elle en respirait le parfum.

Quand le jeune couple s’approcha du château, un vieillard de l’aspect le plus vénérable et le plus majestueux, sur la poitrine duquel étincelaient plusieurs ordres, et dont la physionomie était totalement inconnue à Sigognac, fit quelques pas hors du porche comme pour souhaiter la bienvenue aux jeunes époux. Mais ce qui surprit fort le Baron, c’est que près du vieillard se tenait un jeune homme de la plus fière tournure dont il ne distinguait d’abord pas bien les traits, mais qui bientôt lui parut être le duc de Vallombreuse. Le jeune homme lui souriait amicalement et n’avait plus son expression hautaine.

Les tenanciers criaient: «Vive Isabelle, vive Sigognac» avec les démonstrations de la joie la plus vive. A travers le tumulte des acclamations, une fanfare de chasse se fit entendre; bientôt du milieu d’un taillis déboucha sur la clairière, cravachant son palefroi rebelle, une amazone dont les traits ressemblaient beaucoup à ceux d’Yolande. Elle flatta de la main le col de son cheval, le mit à une allure plus modérée, et passa lentement devant le manoir: Sigognac suivait, malgré lui, des yeux la superbe chasseresse dont la jupe de velours s’enflait comme une aile, mais plus il la regardait, plus la vision pâlissait et se décolorait. Elle prenait des diaphanéités d’ombre, et à travers ces contours presque effacés on distinguait plusieurs détails du paysage. Yolande s’évanouissait comme un souvenir confus devant la réalité d’Isabelle. Le vrai amour faisait envoler les premiers rêves de l’adolescence.

En effet, dans ce manoir ruiné, où les yeux n’avaient à se repaître que du spectacle de la désolation et de la misère, le Baron avait vécu, morne, somnolent, inanimé, plus semblable à une ombre qu’à un homme, jusqu’au jour de sa première rencontre avec Yolande de Foix en chasse sur la lande déserte. Il n’avait encore vu que des paysannes cuites par le hâle, que des bergères crottées, des femelles et non des femmes; il garda de cette vision un éblouissement comme ceux qui contemplent le soleil. Toujours il voyait danser devant ses yeux, même quand il les fermait, cette figure radieuse qui lui semblait appartenir à une autre sphère. Yolande, il est vrai, était incomparablement belle et bien faite pour fasciner de plus usagés qu’un pauvre hobereau se promenant sur un bidet étique dans les habits trop larges de son père. Mais, au sourire provoqué par son accoutrement grotesque, Sigognac avait senti combien il lui serait ridicule de nourrir la moindre espérance à l’endroit de cette insolente beauté. Il évitait Yolande, ou s’arrangeait pour la voir sans en être aperçu, derrière quelque haie ou tronc d’arbre sur les chemins qu’elle avait l’habitude de prendre avec sa suite de galants qu’en son mépris de soi-même il trouvait tous cruellement beaux, merveilleusement vêtus, superbement aimables. Ces jours-là, le cœur enfiellé d’une amère tristesse, il revenait au château, pâle, défait, abattu, comme un homme qui relève de maladie, et il restait silencieux des heures entières, assis, le menton dans la main, à l’angle de la cheminée.

L’apparition d’Isabelle au château avait donné un but à ce vague besoin d’aimer qui tourmente la jeunesse et dans l’oisiveté s’attache à des chimères. Les grâces, la douceur, la modestie de la jeune comédienne, avaient touché Sigognac au plus tendre de l’âme, et il l’aimait réellement beaucoup. Elle avait guéri la blessure faite par le mépris d’Yolande.

Sigognac, après s’être laissé aller à ces rêvasseries fantasmagoriques, se tança de sa paresse et parvint, non sans peine, à fixer son attention sur la pièce qu’Isabelle lui avait confiée pour en retoucher quelques passages. Il retrancha certains vers qui ne congruaient pas à la physionomie de la jeune comédienne, il en ajouta certains autres; il refit la déclaration d’amour du galant, comme froide, prétentieuse, guindée et sentant son phébus. Celle qu’il substitua était, certes, plus naturelle, plus passionnée, plus chaude; il l’adressait, en idée, à Isabelle même.

Ce travail l’amena fort tard dans la nuit, mais il s’en tira à son avantage et satisfaction, et fut récompensé, le lendemain, par un gracieux sourire d’Isabelle, qui se mit tout de suite à apprendre les vers que son poëte, comme elle l’appelait, avait arrangés. Ni Hardy ni Tristan n’eussent mieux fait.

A la représentation du soir, la foule fut encore plus considérable que la veille, et peu s’en fallut que le portier ne restât étouffé dans la presse des spectateurs qui voulaient tous entrer en même temps à la comédie, craignant, bien qu’ils eussent payé, de n’y trouver place. La réputation du capitaine Fracasse, vainqueur de Vallombreuse, grandissait d’heure en heure et prenait des proportions chimériques et fabuleuses; on lui eût attribué volontiers les travaux d’Hercule et les prouesses des douze pairs de la table ronde. Quelques jeunes gentilshommes, ennemis du duc, parlaient de rechercher l’amitié de ce vaillant gladiateur et de l’inviter à faire carousse avec eux au cabaret, à six pistoles par tête. Plus d’une dame méditait un poulet, d’un tour galant, à son adresse, et avait jeté au feu cinq ou six brouillons mal venus. Bref, il était à la mode. On ne jurait plus que par lui. Il se souciait assez peu de ce succès qui le tirait de l’obscurité où il aurait voulu rester, mais il ne lui était pas possible de s’y soustraire; il fallait le subir; un moment, il eut la fantaisie de se dérober et de ne point paraître en scène. L’idée du désespoir qu’en aurait le Tyran, tout émerveillé des énormes recettes qu’il encaissait, l’empêcha de le faire. Ces honnêtes comédiens, qui l’avaient secouru en sa misère, ne devaient-ils pas profiter de la vogue inopinée dont il jouissait? Aussi, se résignant à son rôle, il s’adapta son masque, boucla son ceinturon, drapa sa cape sur son épaule et attendit que l’avertisseur lui vînt dire que c’était son tour.

Les recettes étant belles et la compagnie nombreuse, Hérode, en directeur généreux, avait fait doubler le luminaire, de sorte que la salle resplendissait d’un éclat aussi vif qu’un spectacle de cour. Dans l’espérance de séduire le capitaine Fracasse, des dames de la ville s’étaient mises sous les armes, et comme on dit à Rome, in fiocchi. Pas un diamant ne restait dans les écrins, et tout cela brillait et scintillait sur des poitrines plus ou moins blanches, sur des têtes plus ou moins jolies, mais qu’animait un vif désir de plaire.

Une seule loge était encore vide, la mieux placée, la plus en vue de la salle, et les yeux se tournaient curieusement de ce côté. Le peu d’empressement de ceux qui l’avaient louée étonnait les gentilshommes et bourgeois de Poitiers, à leur poste depuis plus d’une heure. Hérode, entre-bâillant le rideau, semblait attendre pour frapper les trois coups sacramentels que ces dédaigneux arrivassent, car rien n’est maussade en les comédies comme ces tardives et trop fâcheuses entrées de spectateurs, qui remuent leurs siéges, s’installent bruyamment et détournent l’attention.

Comme le rideau se levait, une jeune femme prit place dans la loge, et à côté d’elle s’assit péniblement un seigneur ayant l’apparence vénérable et patriarcale. De longs cheveux blancs dont le bout se roulait en des boucles argentées tombaient des tempes encore bien garnies du vieux gentilhomme, tandis que le haut de la tête laissait voir un crâne à tons ivoirins. Ces mèches accompagnaient des joues martelées de couleurs violentes qui prouvaient l’habitude de vivre au grand air et peut-être un culte rabelaisien de la dive bouteille. Les sourcils restés noirs et fort touffus ombrageaient des yeux dont l’âge n’avait pas éteint la vivacité et qui petillaient encore par moments dans leurs cercles de rides brunes. Des moustaches et une royale auxquelles on eût pu appliquer cette épithète de grifaigne que les vieux romans de gestes attribuent invariablement à la barbe de Charlemagne, se hérissaient en virgules autour de sa bouche sensuelle et lippue: un double menton rattachait sa figure à son col replet, et l’apparence générale eût été assez commune sans le regard qui relevait tout cela et ne permettait pas de mettre en doute la qualité du personnage. Un collet en point de Venise se rabattait sur sa veste de brocart d’or, et son linge d’une blancheur éblouissante soulevé par un abdomen assez proéminent débordait et couvrait la ceinture d’un haut-de-chausses en velours tanné; un manteau de même couleur, galonné d’or, jeté négligemment, se drapait au dos du siége. Il était facile de deviner en ce vieillard un oncle-chaperon, réduit à l’état de duègne par une nièce adorée malgré ses caprices; on eût dit, à les