«Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur, dit Vallombreuse sans quitter sa position et de la voix la plus douce, que ma vue seule vous produit un tel effet? Un monstre d’Afrique sortant de sa caverne, la gueule rouge, les dents aiguisées et les griffes en arrêt vous eût, certes, moins effrayée. Mon entrée, j’en conviens, a été un peu inopinée et subite; mais il ne faut pas en vouloir à la passion des incivilités qu’elle fait commettre. Pour vous voir, j’ai affronté votre courroux, et mon amour, au risque de vous déplaire, se met à vos pieds suppliant et timide.
—De grâce, monsieur le duc, relevez-vous, dit la jeune comédienne, cette position ne vous convient point. Je ne suis qu’une pauvre actrice de province, et mes faibles charmes ne méritent pas une telle conquête. Oubliez un caprice passager et portez ailleurs des vœux que tant de femmes seraient heureuses de combler. Ne rendez point les reines, les duchesses et les marquises jalouses à cause de moi.
—Et que m’importent toutes ces femmes, fit impétueusement Vallombreuse en se relevant, si c’est votre fierté que j’adore, si vos rigueurs ont plus de charme à mes yeux que les faveurs des autres, si votre sagesse m’enivre, si votre modestie excite ma passion jusqu’au délire, s’il faut que vous m’aimiez ou que je meure! Ne craignez rien, ajouta-t-il en voyant qu’Isabelle ouvrait la fenêtre comme pour se précipiter s’il se portait à quelque violence, je ne demande autre chose sinon que vous souffriez ma présence, que vous me permettiez de vous faire ma cour et d’attendrir votre cœur, comme font les amants les plus respectueux.
—Épargnez-moi ces poursuites inutiles, répondit Isabelle, et j’aurai pour vous, à défaut d’amour, une reconnaissance sans bornes.
—Vous n’avez ni père, ni mari, ni amant, dit Vallombreuse, qui se puisse opposer à ce qu’un galant homme vous recherche et tâche de vous agréer. Mes hommages ne sont pas une insulte. Pourquoi me repousser? Oh! vous ne savez pas quelle vie splendide j’ouvrirais devant vous si vous consentiez à m’accueillir. Les enchantements des féeries pâliraient à côté des imaginations de mon amour pour vous plaire. Vous marcheriez comme une déesse sur les nuées. Vos pieds ne fouleraient que de l’azur et de la lumière. Toutes les cornes d’abondance répandraient leurs trésors devant vos pas. Vos souhaits n’auraient pas le temps de naître, je les surprendrais dans vos yeux et je les devancerais. Le monde lointain s’effacerait comme un rêve, et d’un même vol, à travers les rayons, nous monterions vers l’Olympe plus beaux, plus heureux, plus enivrés que Psyché et l’Amour. Voyons, Isabelle, ne détournez pas ainsi la tête, ne gardez pas ce silence de mort, ne poussez pas au désespoir une passion qui peut tout, excepté renoncer à elle-même et à vous.
—Cette passion dont toute autre tirerait orgueil, répondit modestement Isabelle, je ne saurais la partager. La vertu que je fais profession d’estimer plus que la vie ne s’y opposerait pas, que je déclinerais encore ce dangereux honneur.
—Regardez-moi d’un œil favorable, continua Vallombreuse, je vous rendrai un objet d’envie pour les plus grandes et les plus haut situées. A une autre femme je dirais: dans mes châteaux, dans mes terres, dans mes hôtels, prenez ce qui vous plaira, saccagez mes cabinets pleins de diamants et de perles, plongez vos bras jusqu’aux épaules au fond de mes coffres, habillez votre livrée d’habits trop riches pour des princes, faites ferrer d’argent fin les chevaux de vos carrosses, menez le train d’une reine; éblouissez Paris qui pourtant ne s’étonne guère. Tous ces appâts sont trop grossiers pour une âme de la trempe dont est la vôtre. Mais cette gloire peut vous toucher d’avoir réduit et vaincu Vallombreuse, de le mener captif derrière votre char de triomphe, de nommer votre serviteur et votre esclave celui qui n’a jamais obéi, et que nuls fers n’ont pu retenir.
—Ce prisonnier serait trop illustre pour mes chaînes, dit la jeune actrice, et je ne voudrais pas contraindre une liberté si précieuse!»
Jusque-là le duc de Vallombreuse s’était contenu; il forçait sa violence naturelle à une douceur feinte, mais la résistance respectueuse et ferme d’Isabelle commençait à faire bouillonner sa colère. Il sentait un amour derrière cette vertu, et son courroux s’augmentait de sa jalousie. Il fit quelques pas vers la jeune fille qui mit la main sur la ferrure de la fenêtre. Ses traits étaient contractés, il se mordait les lèvres et l’air de méchanceté avait reparu sur son visage.
«Dites plutôt, reprit-il d’une voix altérée, que vous êtes folle
de Sigognac! Voilà la raison de cette vertu dont vous faites montre. Qu’a-t-il donc pour vous charmer de la sorte, cet heureux mortel? Ne suis-je pas plus beau, plus noble, plus riche, aussi jeune, aussi spirituel, aussi amoureux que lui?
—Il a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque: celle de respecter ce qu’il aime.
—C’est qu’il n’aime pas assez,» fit Vallombreuse en prenant dans ses bras Isabelle dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui, sous l’étreinte de l’audacieux, poussa un faible cri.
Au même instant la porte s’ouvrit. Le Tyran, faisant des courbettes et des révérences outrées, pénétra dans la chambre et s’avança vers Isabelle, qu’aussitôt lâcha Vallombreuse avec une rage profonde d’être ainsi interrompu en ses prouesses amoureuses.
«Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de travers, je ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l’heure de la répétition a sonné à toutes les horloges, et l’on n’attend plus que vous pour commencer.»
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin, Léandre et Zerbine, qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur menacée d’Isabelle. Le duc eut un instant l’idée de fondre l’épée en main sur cette canaille et de la disperser, mais cela eût fait une esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions il n’aurait pas arrangé ses affaires: d’ailleurs ce sang était trop vil pour qu’il y trempât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant avec une politesse glaciale Isabelle, qui, toute tremblante, s’était rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au seuil de la porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit: «Au revoir, mademoiselle!» une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du son de voix dont elle était prononcée des signifiances menaçantes et terribles. La tête de Vallombreuse, si charmante tout à l’heure, avait repris son expression de perversité diabolique; Isabelle ne put s’empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l’abri de toute tentative. Elle eut ce sentiment d’angoisse mortelle de la colombe au-dessus de laquelle le milan trace dans l’air des cercles de plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l’hôtelier qui se confondait derrière lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le grondement des roues indiqua que le dangereux visiteur était enfin parti.
Maintenant, voici comment s’explique le secours venu si à propos pour Isabelle. L’arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l’hôtel de la rue Dauphine avait produit une rumeur d’étonnement et d’admiration dans toute l’auberge, qui était bientôt parvenue aux oreilles du Tyran occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa chambre. En l’absence de Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume nouveau, le brave Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse, s’était bien promis de veiller au grain, et l’oreille appliquée au trou de la serrure il écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien hasardeux, sauf à intervenir lorsque la scène chaufferait trop. Sa prudence avait ainsi sauvé la vertu d’Isabelle des entreprises de ce méchant duc outrageux et pervers.
Cette journée devait être orageuse. Lampourde, on s’en souvient, avait reçu de Mérindol la mission de dépêcher le capitaine Fracasse; aussi le bretteur, guettant l’occasion de l’attaquer, faisait-il pied de grue sur l’esplanade où s’élève le roi de bronze, car Sigognac, pour rentrer à l’auberge, devait forcément prendre le Pont-Neuf. Jacquemin était là déjà, depuis plus d’une heure, soufflant dans ses doigts pour ne pas les avoir gourds au moment de l’action, et battant la semelle afin de se réchauffer les pieds. Le temps était froid et le soleil se couchait derrière le pont Rouge, au delà des Tuileries, dans des nuages sanguinolents. Le crépuscule baissait rapidement, et déjà les passants se faisaient rares.
Enfin Sigognac parut marchant d’un pas hâté, car une vague inquiétude l’agitait à l’endroit d’Isabelle, et il se pressait de rentrer au logis. Dans cette précipitation, il ne vit pas Lampourde qui, lui prenant le bord du manteau, le lui tira d’un mouvement si sec et si brusque, que les cordons en rompirent. En un clin d’œil, Sigognac se trouva en simple pourpoint. Sans chercher à disputer sa cape à cet assaillant qu’il prit d’abord pour un vulgaire tire-laine, il mit, avec la promptitude de l’éclair, flamberge au vent et tomba en garde. De son côté, Lampourde n’avait pas été moins prompt à dégainer. Il fut content de cette garde et se dit: «Nous allons nous amuser un peu.» Les lames s’engagèrent. Après quelques tâtonnements de part et d’autre, Lampourde essaya une botte qui fut aussitôt déjouée, «Bonne parade, continua-t-il, ce jeune homme a des principes.»
Sigognac lia avec son épée le fer du bretteur et lui poussa une flanconnade que celui-ci para avec une retraite de corps, tout en admirant le coup de son adversaire pour sa perfection et sa régularité académique.
«A vous celle-ci,» s’écria-t-il, et son épée décrivit un cercle étincelant, mais elle rencontra celle de Sigognac déjà revenu à son poste.
Épiant un jour pour y pénétrer, les lames liées par les pointes tournaient l’une autour de l’autre, tantôt lentes, tantôt rapides, avec des malices et des prudences qui prouvaient la force des deux combattants.
«Savez-vous, monsieur, dit Lampourde, ne pouvant contenir plus longtemps son admiration pour ce jeu si sûr, si serré et si correct, savez-vous que vous avez une méthode superbe!
—A votre service,» répondit Sigognac, en allongeant une botte à fond au bretteur qui la détourna avec le pommeau de son épée par un coup de poignet aussi roide que la détente d’un cranequin.
«Magnifique estocade, fit le bretteur de plus en plus enthousiasmé, coup merveilleux! Logiquement j’aurais dû être tué. Je suis dans mon tort; ma parade est une parade de raccroc, irrégulière, sauvage, bonne tout au plus pour ne pas être embroché en un cas extrême. Je rougis presque de l’avoir employée avec un beau tireur comme vous.»
Toutes ces phrases étaient entremêlées de froissements de fer, de quartes, de tierces, de demi-cercles, de coupés, de dégagés qui augmentaient l’estime de Lampourde pour Sigognac. Ce gladiateur ne prisait au monde que l’escrime, et il réglait le cas qu’il devait faire des gens d’après leur force aux armes. Sigognac prenait à ses yeux des proportions considérables.
«Serait-ce une indiscrétion, monsieur, que de vous demander le nom de votre maître? Girolamo, Paraguantes et Côte-d’Acier seraient fiers d’un tel élève.
—Je n’ai eu pour professeur qu’un vieux soldat nommé Pierre, répondit Sigognac, que ce babil étrange amusait; tenez, parez celle-là; c’est une de ses bottes favorites.» Et le baron se fendit.
«Diable! s’écria Lampourde en rompant d’une semelle, j’ai failli être touché; la pointe a glissé sous le bras. En plein jour vous m’auriez perforé, mais vous n’avez pas encore l’habitude de ces combats crépusculaires et nocturnes qui exigent des yeux de chat. N’importe! c’était bien passé, bien allongé, bien porté. Maintenant, faites bien attention, je ne vous prends pas en traître. Je vais essayer sur vous ma botte secrète, le résultat de mes études, le nec plus ultra de ma science, l’élixir de ma vie. Jusqu’à présent ce coup d’épée infaillible a toujours tué son homme. Si vous le parez, je vous l’apprends. C’est mon seul héritage, et je vous le léguerai; sans cela, j’emporterai cette botte sublime dans la tombe, car je n’ai encore rencontré personne capable de l’exécuter, si ce n’est vous, admirable jeune homme! Mais voulez-vous vous reposer un peu et reprendre haleine?»
En disant ces mots, Jacquemin Lampourde baissait la pointe de son épée. Sigognac en fit autant, et au bout de quelques minutes le duel recommença.
Après quelques passes, Sigognac, qui connaissait toutes les ruses de l’escrime, sentit, au travail particulier de Lampourde, dont l’épée se dérobait avec une rapidité éblouissante, que la fameuse botte allait fondre sur sa poitrine. En effet, le bretteur s’aplatit subitement comme s’il tombait sur le nez, et le Baron ne vit plus devant lui d’adversaire, mais un éclair fouetté dans un sifflement lui arriva si vite au corps, qu’il n’eut que le temps de le couper par un demi-cercle qui cassa net la lame de Lampourde.
«Si vous n’avez pas le reste de mon épée dans le ventre, dit Lampourde à Sigognac en se redressant et en agitant le tronçon qui lui restait dans la main, vous êtes un grand homme, un héros, un dieu!
—Non, répondit Sigognac, je ne suis pas touché, et si je voulais je pourrais même vous clouer contre un mur comme un hibou; mais cela répugne à ma générosité naturelle, et d’ailleurs vous m’avez amusé par votre bizarrerie.
—Baron, permettez-moi d’être désormais votre admirateur, votre esclave, votre chien. On m’avait payé pour vous tuer. J’ai
même reçu des avances que j’ai mangées. C’est égal! Je volerai pour rendre l’argent.» Cela dit, il ramassa le manteau de Sigognac, le lui remit sur les épaules en valet de chambre officieux, le salua profondément et s’éloigna.
Les deux attaques du duc de Vallombreuse avaient manqué.
On peut aisément s’imaginer la fureur de Vallombreuse après l’échec que lui avait fait subir la vertu d’Isabelle secourue si à propos par l’intervention des comédiens. Quand il rentra à l’hôtel, l’aspect de son visage, blême d’une rage froide, donna à ses domestiques des claquements de dents et des sueurs d’agonie; car sa cruauté naturelle se livrait, en ces exaspérations, à des emportements néroniens, aux dépens du premier malheureux qui lui tombait sous la main. Ce n’était point un seigneur commode que le duc de Vallombreuse, même quand il était de joyeuse humeur; mais quand il était fâché, mieux eût valu se rencontrer nez à nez, sur le pont d’un torrent, avec un tigre à jeun. Il referma derrière lui toutes les portes qui s’ouvraient à son passage d’une telle violence, qu’elles faillirent sauter hors des gonds, et que la dorure des ornements se détacha par écailles.
Arrivé à sa chambre, il jeta son feutre à terre si rudement que sa forme en resta tout aplatie et que la plume ébouriffée se brisa net. Pour donner un peu d’air à sa furie, il se dégagea la poitrine sans prendre garde aux boutons de diamant de son pourpoint qui sautaient à droite et à gauche sur le parquet, comme des pois gris sur un tambour. Les dentelles de sa chemise ne furent bientôt plus, sous les crispations de ses doigts nerveux, qu’une charpie effiloquée, et d’un coup de pied il envoya rouler les quatre fers en l’air un fauteuil qu’il avait rencontré dans ses déambulations colériques, car il s’en prenait même aux objets inanimés.
«L’impudente créature! s’écriait-il tout en se promenant avec une agitation extrême, j’ai bien envie de la faire prendre par les sergents et jeter en un cul de basse-fosse d’où elle ne sortirait que rasée et fouettée pour aller à l’hôpital ou à quelque couvent de filles repenties. Il ne me serait pas difficile d’obtenir l’ordre; mais non, sa constance ne ferait que s’affermir de ces persécutions, et son amour pour Sigognac s’augmenterait de toute la haine qu’elle prendrait à mon endroit. Cela ne vaut rien; mais que faire?»
Et il continuait sa promenade forcenée d’un bout à l’autre du cabinet comme une bête fauve en sa cage, sans fatiguer sa rage impuissante.
Pendant qu’il se démenait ainsi, sans prendre garde à la fuite des heures qui passent toujours d’un pied égal, que nous soyons contents ou furieux, la nuit était venue, et Picard, bien qu’on ne l’eût pas appelé, prit sur lui d’entrer et d’allumer les bougies, ne voulant pas laisser son maître se mélancolier dans l’ombre, mère des humeurs noires.
En effet, comme si les lumières des candélabres lui eussent éclairci l’intellect, Vallombreuse, que distrayait son amour pour Isabelle, se ressouvint de sa haine pour Sigognac.
«Mais comment se fait-il que ce gentillâtre de malheur n’ait pas encore été dépêché? dit-il en s’arrêtant tout à coup; j’avais cependant donné l’ordre formel à Mérindol de l’expédier lui-même ou au moyen de quelque gladiateur plus habile et plus brave que lui s’il ne suffisait pas à la besogne! «Morte la bête, mort le venin,» quoi qu’en dise Vidalinc. Le Sigognac supprimé, l’Isabelle reste à ma merci, frémissante de terreur et déliée d’une fidélité désormais sans objet. Sans doute elle ménage ce bélître dans l’idée de s’en faire épouser, et c’est pour cela qu’elle se livre à ces simagrées de pudeur hyrcanienne et de vertu inexpugnable, repoussant l’amour des ducs les mieux faits comme s’ils fussent gueux de l’Hostière. Seule, j’en aurai bientôt raison, et, en tous cas, je serai vengé d’un arrogant par trop outrageux, qui m’a navré au bras et que je trouve toujours comme un obstacle entre moi et mon désir. Çà, faisons comparaître Mérindol et sachons où en sont les choses.»
Mérindol, appelé par Picard, se présenta devant le duc, plus pâle qu’un voleur qu’on mène pendre, les tempes emperlées de sueur, la gorge sèche et la langue empâtée; il lui eût été bon en ce moment d’angoisse d’avoir un caillou dans la bouche comme Démosthènes, orateur athénien, haranguant la mer, pour se donner de la salive, faciliter la prononciation et délier la faconde, d’autant que la face du jeune seigneur était plus tempestueuse que celle d’aucune mer ou assemblée de peuple à l’Agora. Le malheureux, faisant effort pour se tenir droit sur ses jarrets titubants comme s’il fût ivre, encore qu’il n’eût bu depuis le matin de quoi noyer une mouche, tournait son chapeau devant sa poitrine avec un décontenancement idiot; il n’osait lever les yeux vers son maître dont il sentait le regard tomber sur lui comme une douche alternativement de feu et de glace.
«Eh bien! animal, dit brusquement Vallombreuse, vas-tu rester longtemps ainsi planté là avec cette mine patibulaire, comme si tu avais déjà au cou la cravate de chanvre que tu mérites encore plus pour ta lâcheté et maladresse que pour tes méfaits?
—J’attendais les ordres de monseigneur, fit Mérindol en essayant de sourire. Monsieur le duc sait que je lui suis dévoué jusqu’à la corde inclusivement, je me permets cette plaisanterie à cause de la gracieuse allusion que vient de faire.....
—C’est bon, c’est bon, interrompit le duc, ne t’avais-je pas chargé de nettoyer mon chemin de ce Sigognac maudit qui me gêne et m’obstrue? Tu ne l’as pas fait, car j’ai bien vu à la joie et sérénité d’Isabelle, que ce maraud respire encore, et que je n’ai point été obéi. En vérité, c’est bien la peine d’avoir des bretteurs à ses gages pour être servi de la sorte! Ne devriez-vous pas, sans que j’aie besoin de parler, deviner mes sentiments à l’éclair de mes yeux, aux palpitations de mes cils, et tuer silencieusement quiconque me déplaît? Mais vous n’êtes bons qu’à vous ruer en cuisine, et vous n’avez de cœur que pour égorger des poulets. Si vous continuez ainsi, je vous rendrai tous au bourreau qui vous attend, abjectes canailles que vous êtes, scélérats timides, gauches assassins, rebut et honte du bagne!
—Monsieur le duc, je le vois avec peine, objecta Mérindol d’un ton humble et pénétré, méconnaît le zèle, et, j’oserai le dire, le talent de ses fidèles serviteurs. Mais le Sigognac n’est point un de ces gibiers ordinaires qu’on traque et qu’on abat au bout de quelques minutes de chasse. A une première rencontre, peu s’en est fallu qu’il ne me fendît le moule du bonnet jusqu’au menton, et si, n’avait-il qu’une épée de théâtre, émoussée et mornée, dont bien me prit. Une seconde embûche le trouva sur ses gardes, et tellement prêt à bien faire, que force me fut, ainsi qu’à mes camarades, de m’éclipser sans risquer un combat inutile où il eût été secouru et qui eût fait une esclandre fâcheuse. Maintenant il connaît ma figure, et je ne saurais l’approcher qu’il ne mette incontinent la main à la poignée de sa rapière. J’ai donc été obligé d’aller chercher un spadassin de mes amis, la meilleure lame de la ville, qui le guette et le dépêchera, sous prétexte de lui tirer la laine, à la première occasion crépusculaire ou nocturne sans que le nom de M. le duc puisse être prononcé en tout cela, comme il n’eût pas manqué si le coup avait été fait par nous qui appartenons à Sa Seigneurie.
—Le plan n’est pas mauvais, répondit négligemment Vallombreuse radouci, et peut-être vaut-il mieux que les choses se passent de la sorte. Mais tu es sûr du cœur et du bras de ce gladiateur? Il faut un brave pour défaire Sigognac, lequel, je l’avoue, bien que je le haïsse, n’est point lâche, puisqu’il a bien osé se mesurer contre moi-même.
—Oh! répliqua Mérindol avec importance et certitude, Jacquemin Lampourde est un héros... qui a mal tourné. Il passe en valeur les Achille de la fable et les Alexandre de l’histoire. Il n’est pas sans reproche, mais il est sans peur.»
Picard, qui depuis quelques minutes rôdait par la chambre, voyant l’humeur de Vallombreuse un peu rassérénée, ne feignit pas de lui dire qu’un homme d’assez bizarre tournure était là qui demandait instamment à lui parler pour chose d’importance.
«Fais entrer ce drôle, répondit le duc; mais malheur à lui s’il me dérange pour des billevesées, je le ferai pelauder si rudement qu’il y laissera son cuir.»
Le valet sortit afin d’introduire le nouveau visiteur, et Mérindol allait se retirer discrètement, quand l’entrée d’un étrange personnage lui cloua les pieds au plancher. Il y avait en effet de quoi rester stupide d’étonnement, car l’homme conduit près de Vallombreuse par Picard n’était autre que l’ami Jacquemin Lampourde, en personne naturelle. Sa présence inattendue en un tel lieu devait faire supposer quelque événement singulier et hors de toute prévision. Aussi Mérindol était-il fort inquiet en voyant paraître ainsi, sans intermédiaire, devant le maître, cet agent de seconde main, cette machine subalterne dont la besogne devait s’accomplir dans l’ombre.
Jacquemin Lampourde, du reste, ne semblait nullement décontenancé; dès la porte il avait même fait un petit clin d’œil amical à Mérindol, et il se tenait à quelques pas du duc recevant en plein sur la figure la lumière des bougies qui faisait ressortir les détails de son masque caractéristique. Son front, où la pression habituelle du feutre avait tracé une raie rougeâtre transversale, pareille à la cicatrice d’une blessure, montrait par des gouttes de sueur, qui n’étaient pas séchées encore, que le spadassin avait marché vite ou venait de se livrer à un exercice violent; ses yeux, d’un gris bleuâtre mélangé de reflets métalliques, se fixaient sur ceux du jeune duc avec une impudence tranquille qui donnait le frisson à Mérindol. Quant à son nez, dont l’ombre lui couvrait toute une joue, comme l’ombre de l’Etna couvre une grande partie de la Sicile, ce promontoire de chair découpait grotesquement son profil étrange et monstrueux, doré sur la crête par un vif rayon de clarté qui le faisait reluire. Ses moustaches, poissées d’un cosmétique grossier, ressemblaient à une brochette dont on lui eût traversé la lèvre supérieure, et sa royale se retroussait comme une virgule mise à l’envers. Tout cela lui composait une physionomie la plus hétéroclite du monde, de celles que Jacques Callot aime à croquer de sa pointe originale et vive.
Son costume consistait en un pourpoint de buffle, des chausses grises et un manteau écarlate dont les galons d’or paraissaient avoir été récemment décousus, comme l’indiquaient des raies de couleur plus fraîche, visibles sur le fond un peu fané de l’étoffe. Une épée à lourde coquille était suspendue à un large ceinturon brodé de cuivre, qui cerclait la taille efflanquée mais robuste du maraud. Un détail inexplicable préoccupait singulièrement Mérindol, c’est que le bras de Lampourde, sortant de dessous son manteau comme une torchère à supporter des bougies jaillissant d’une paroi de lambris, tenait au poing une bourse dont la panse rondelette annonçait une somme respectable. Ce geste d’offrir de l’argent au lieu d’en prendre était tellement en dehors des habitudes physiques et morales de maître Jacquemin, que le bretteur s’en acquittait avec une gaucherie emphatique, solennelle et roide, tout à fait risible. Ensuite, cette idée que Jacquemin Lampourde abordait le duc de Vallombreuse comme s’il eût voulu le rémunérer de quelque service, était si monstrueusement en dehors de la vraisemblance, que Mérindol en écarquillait les yeux et en ouvrait la bouche toute ronde, ce qui, au dire des peintres et physionomistes, est la propre expression de la surprise à son comble.
«Eh bien, maroufle, dit le duc, lorsqu’il eut assez considéré ce falot personnage, est-ce que tu veux me faire l’aumône par hasard que tu me mets cette bourse sous le nez, avec ton grand bras qu’on prendrait pour un bras d’enseigne?
«D’abord, monsieur le duc, dit le bretteur après avoir imprimé aux longues rides qui sabraient ses joues et les coins de sa bouche une sorte de trépidation nerveuse, n’en déplaise à Votre Grandeur, je ne suis pas un maroufle. Je m’appelle Jacquemin Lampourde, homme d’épée. Mon état est honorable; aucun travail manuel, aucuns commerce ou industrie ne m’ont dégradé. Je n’ai même point, en mes plus dures infortunes, soufflé le verre, occupation qui n’emporte pas la qualité de gentilhomme, car il y a péril, et les manants n’affrontent pas volontiers la mort. Je tue pour vivre au risque de ma peau et de mon col, car j’exerce toujours seul et j’avertis qui j’attaque, ayant horreur de la traîtrise et lâcheté. Quoi de plus noble? Retirez donc cette épithète de maroufle que je ne saurais accepter qu’à titre de plaisanterie amicale; elle outrage par trop sensiblement les délicatesses chatouilleuses de mon amour-propre.
—Soit, maître Jacquemin Lampourde, puisque vous y tenez, répondit le duc de Vallombreuse, que les bizarreries formalistes de cet escogriffe si campé sur la hanche amusaient malgré lui, maintenant expliquez-moi ce que vous venez faire chez moi, une escarcelle au poing et secouant vos écus comme un fou sa marotte ou un ladre sa cliquette.»
Jacquemin, satisfit de cette concessions à sa susceptibilité, inclina la tête tout en restant le corps droit, et fit exécuter à son feutre plusieurs passes qui constituaient, à son idée, un salut mêlant à la mâle liberté du soldat la souplesse du courtisan.
«Voici la chose, monsieur le duc: j’ai reçu de Mérindol des avances pour expédier un certain Sigognac, dit le capitaine Fracasse. Par des circonstances indépendantes de ma volonté, je n’ai pu satisfaire à cette commande, et comme j’ai de la probité dans mon industrie, je rapporte à qui de droit l’argent que je n’ai point gagné.»
En disant ces mots il posa, avec un geste qui ne manquait pas de dignité, la bourse sur un coin de la belle table incrustée en pierres dures de Florence.
«Voilà bien, dit Vallombreuse, ces bravaches bons à figurer dans les comédies, ces enfonceurs de portes ouvertes, ces soldats d’Hérode dont la valeur se déploie à l’encontre des enfants à la mamelle, et qui s’enfuient quand la victime leur montre les dents, ânes couverts d’une peau léonine dont le rugissement est un braire. Allons, avoue-le de bonne foi; le Sigognac t’a fait peur.
—Jacquemin Lampourde n’a jamais eu peur, reprit le spadassin d’un ton qui, malgré l’apparence grotesque du personnage, n’était pas dénué de noblesse, cela soit dit sans rodomontade et vantardise à l’espagnole ou à la gasconne; dans aucun combat l’adversaire n’a vu la figure de mes épaules; je suis inconnu de dos, et je pourrais être, incognito, bossu comme Ésope. Ceux qui m’ont apprécié à l’œuvre savent que les besognes faciles me dégoûtent. Le péril me plaît et j’y nage comme le poisson dans l’eau. J’ai attaqué le Sigognac secundum artem, avec une de mes meilleures lames de Tolède, un Alonzo de Sahagun le vieux.
—Que s’est-il passé, dit le jeune duc, dans ce combat singulier où tu ne sembles pas avoir eu l’avantage puisque tu viens restituer les sommes?
—Tant en duels qu’en rencontres et assauts, contre un ou plusieurs, j’ai couché sur le carreau trente-sept hommes qui ne s’en sont pas relevés; je néglige les estropiés ou navrés plus ou moins grièvement. Mais le Sigognac est enfermé dans sa garde comme dans une tour d’airain. J’ai employé contre lui toutes les ressources de l’escrime: feintes, surprises, dégagements, retraites, coups inusités, il a parade et riposte à chaque attaque, et quelle fermeté jointe à quelle vitesse! quelle audace tempérée de prudence! quel beau sang-froid! quelle imperturbable maîtrise! Ce n’est pas un homme, c’est un dieu l’épée à la main. Au risque de me faire embrocher je jouissais de ce jeu si fin, si correct, si supérieur. J’avais en face un partenaire digne de moi; pourtant comme il fallait en finir, après avoir prolongé la lutte autant que possible pour me donner le temps d’admirer cette magnifique méthode, je pris mon temps et je risquai la botte secrète du Napolitain, que je possède seul au monde, puisque Girolamo est mort maintenant et me l’a léguée en héritage. Personne autre que moi n’est, d’ailleurs, capable de l’exécuter en toute sa perfection, d’où dépend le succès. Je la portai si bien et si à fond, que Giralomo lui-même n’eût pu mieux faire. Eh bien! ce diable de capitaine Fracasse, ainsi qu’on le nomme, a paré avec une vitesse éblouissante et d’un revers si ferme, qu’il ne m’a laissé au poing qu’un tronçon d’épée dont je m’escrimais comme une vieille femme qui menace un gamin d’une cuiller à pot. Tenez, voici ce qu’il a fait de mon Sahagun.»
Là-dessus Jacquemin Lampourde tira piteusement du fourreau un bout de rapière portant pour marque un S couronné, et montra au duc la cassure nette et brillante de la lame.
«Ne voilà-t-il pas un coup prodigieux, continua le spadassin, qu’on pourrait attribuer à la Durandal de Roland, à la Tisona du Cid, ou à la Hauteclaire d’Amadis de Gaule? Tuer le capitaine Fracasse est au-dessus de mes talents, je l’avoue en toute modestie. La botte que je lui ai portée n’a eu jusqu’à présent que cette parade, la pire de toutes, celle qui se fait avec le corps. Quiconque l’a essuyée a eu à son pourpoint une boutonnière de plus par où l’âme s’est enfuie. En outre, comme tous les vaillants, ce capitaine fut généreux: il me tenait au bout de son épée, assez estomaqué et pantois de ma déconvenue, et il me pouvait mettre à la brochette, comme un becfigue, rien qu’en étendant le bras, il ne l’a point fait, ce qui est très-délicat de la part d’un gentilhomme assailli à la brune, en plein Pont-Neuf. Je lui dois la vie, et encore que ce ne soit pas grand’chose vu le cas que j’en fais, je lui suis lié de reconnaissance; je n’entreprendrai plus rien contre lui, et il m’est sacré. D’ailleurs, en eussé-je les moyens, je me ferais scrupule de gâter ou détruire un si beau tireur, d’autant plus qu’ils se font rares par ce temps de ferrailleurs vulgaires où l’on tient une épée comme un manche à balai. C’est pourquoi je viens prévenir monsieur le duc qu’il ne compte plus sur moi. J’aurais peut-être pu garder l’argent comme dédommagement de mes risques et périls; mais ma conscience y répugne.
—De par tous les diables, reprends ta somme au plus vite, dit Vallombreuse d’un ton qui n’admettait pas de réplique, ou je te fais jeter par les fenêtres sans les ouvrir, toi et ta monnaie. Je ne vis jamais coquin si scrupuleux. Ce n’est pas toi, Mérindol, qui serais capable de ce beau trait à insérer dans les exemples de la jeunesse.»
Comme il vit que le bretteur hésitait, il ajouta: «Je te donne ces pistoles pour boire à ma santé.
—Cela, monsieur le duc, sera religieusement exécuté, répondit Lampourde; cependant je pense que Sa Seigneurie ne serait pas désobligée si j’en jouais quelques-unes.» En achevant ces mots, il fit un pas vers la table, étendit son bras osseux, saisit la bourse avec une dextérité d’escamoteur et la fit disparaître comme par enchantement dans la profondeur de sa poche où elle heurta, en rendant un son métallique, un cornet de dés et un jeu de cartes. Il était aisé de voir que ce geste lui était beaucoup plus naturel que l’autre, tant il y mettait d’aisance.
«Je me retire de l’affaire en ce qui concerne Sigognac, dit Lampourde, mais elle sera reprise, s’il convient à Votre Seigneurie, par mon alter ego, le chevalier Malartic, à qui l’on peut confier les entreprises les plus hasardeuses, tant il est habile homme. Il a la tête qui conçoit et la main qui exécute. C’est d’ailleurs l’esprit le plus dégagé de préjugés et de superstitions qui soit. J’avais ébauché, pour l’enlèvement de la comédienne à laquelle vous faites l’honneur de vous intéresser, une sorte de plan qu’il achèvera avec ce fini et cette perfection de détails qui caractérisent sa manière. Oh! plus d’un auteur de comédie applaudi au théâtre en l’arrangement de ses pièces devrait consulter Malartic pour la subtilité de ses intrigues, l’invention de ses stratagèmes, le jeu de ses machines. Mérindol, qui le connaît, se portera garant de ses rares qualités. Certes, monsieur le duc ne saurait mieux choisir, et c’est un véritable cadeau que je lui fais. Mais je ne veux pas abuser plus longtemps de la patience de Sa Seigneurie. Quand elle sera décidée, elle n’a qu’à faire tracer par un homme à elle une croix à la craie sur le pilier gauche du Radis couronné. Malartic comprendra et, dûment déguisé, se rendra à l’hôtel Vallombreuse pour prendre les derniers ordres et recorder ses flûtes.»
Ce triomphant discours achevé, maître Jacquemin Lampourde fit exécuter à son feutre les mêmes évolutions qu’il avait déjà décrites en saluant le duc au commencement de l’entretien, l’enfonça sur sa tête, rabattit le bord sur ses yeux et sortit de la chambre à pas comptés et majestueux, satisfait de son éloquence et de sa bonne tenue devant un si grand seigneur.
Cette apparition bizarre, moins étrange cependant en ce siècle de raffinés et de bretteurs qu’elle ne l’eût été à toute autre époque, avait amusé et intéressé le jeune duc de Vallombreuse. Le caractère original de Jacquemin Lampourde, honnête à sa façon, ne lui déplaisait point; il lui pardonnait même de n’avoir pas réussi à tuer Sigognac. Puisque le Baron avait résisté à ce gladiateur de profession, c’est qu’il était réellement invincible, et la honte d’en avoir été blessé lui était moins cuisante à l’amour-propre. Ensuite, quelque forcené que fût Vallombreuse, cette action de faire assassiner Sigognac lui paraissait un peu énorme, non par aucune tendresse ou susceptibilité de conscience, mais parce que son ennemi était gentilhomme: car il ne se fût fait nul scrupule de meurtre et trucider une demi-douzaine de bourgeois qui l’eussent gêné, le sang de telles ribaudailles n’ayant de valeur à ses yeux non plus que l’eau des fontaines. Il eût préféré dépêcher son rival lui-même, sans la supériorité de Sigognac à l’escrime, supériorité dont son bras, cicatrisé à peine, avait gardé le souvenir, et qui ne lui permettait pas de risquer, avec des chances favorables, un nouveau duel ou une attaque à main armée. Ses pensées se tournèrent donc vers l’enlèvement d’Isabelle, qui lui souriait davantage par les perspectives amoureuses qu’il ouvrait à son imagination. Il ne doutait pas que la jeune comédienne, une fois séparée de Sigognac et de ses camarades, ne s’humanisât et ne devînt sensible aux charmes d’un duc si bien fait de sa personne, et dont raffolaient les plus hautes dames de la cour. La fatuité de Vallombreuse était incorrigible, car jamais il n’en fut de mieux fondée. Elle justifiait toutes ses prétentions, et ses plus impertinentes vanteries n’étaient que vérités. Aussi, malgré l’échec récemment subi près d’Isabelle, semblait-il au jeune duc illogique, absurde, incroyable et outrageux de n’être point aimé.
«Que je la tienne, se disait-il, quelques jours en une retraite d’où elle ne puisse m’échapper, et je saurai bien la réduire. Je serai si galant, si passionné, si persuasif, qu’elle s’étonnera bientôt elle-même de m’avoir si longtemps tenu rigueur. Je la verrai se troubler, muer de couleur, baisser ses longues paupières à mon aspect, et, quand je la tiendrai entre mes bras, pencher sa tête sur mon épaule pour y cacher sa pudeur et sa confusion. Dans un baiser, elle me dira qu’elle m’a toujours aimé, et que ses fuites n’étaient que pour m’enflammer mieux, ou bien encore appréhensions et timidités de mortelle poursuivie par un dieu, ou autres telles charmantes mignardises, que les femmes savent trouver en ces rencontres, même les plus chastes. Mais quand j’aurai son âme et son corps, ah! c’est alors que je me vengerai de ses anciennes rebuffades.»
Si la colère du duc en rentrant chez lui avait été vive, celle du Baron ne fut pas moindre en apprenant l’équipée de Vallombreuse à l’encontre d’Isabelle. Il fallut que le Tyran et Blazius lui tinssent de longs raisonnements pour l’empêcher de courir à l’hôtel de ce seigneur dans le but de le provoquer à un combat qu’il eût certainement refusé, car Sigognac n’étant ni le frère, ni le mari, ni le galant avoué de la comédienne, il n’avait aucun droit à demander raison d’un acte qui d’ailleurs s’excusait de lui-même. En France, il y a toujours eu liberté de faire la cour aux jolies femmes. L’agression du spadassin sur le Pont-Neuf était, à coup sûr, moins légitime; mais, bien qu’il fût probable que le coup vînt de la part du duc, comment suivre les ramifications ténébreuses qui reliaient cet homme de sac et de corde à ce magnifique seigneur? Et, en supposant même qu’on les eût découvertes, comment les prouver, et à qui demander justice de ces lâches attaques? Aux yeux du monde, Sigognac, cachant sa qualité, était un vil histrion, un farceur de bas étage qu’un gentilhomme comme Vallombreuse pouvait, à sa fantaisie, faire bâtonner, emprisonner ou tuer, sans que personne y trouvât à redire, s’il le fâchait ou le gênait en quelque chose. Isabelle, pour sa résistance honnête, eût paru une mijaurée et une bégueule; la vertu des femmes de théâtre comptant beaucoup de Thomas incrédules et de Pyrrhons sceptiques. Il n’y avait donc pas moyen de s’en prendre ouvertement au duc, ce dont enrageait Sigognac, reconnaissant malgré lui la vérité des motifs qu’alléguaient Hérode et le Pédant de faire les morts, mais l’œil ouvert et l’oreille au guet; car ce damné seigneur, beau comme un ange et méchant comme un diable, n’abandonnerait certes pas son entreprise, quoiqu’elle eût manqué sur tous les points. Un doux regard d’Isabelle, qui prit entre ses blanches mains les mains frémissantes de Sigognac, en l’engageant à dompter son courage pour l’amour d’elle, pacifia tout à fait le Baron, et les choses reprirent leur train habituel.
Les débuts de la troupe avaient obtenu beaucoup de succès. La grâce pudique d’Isabelle, la verve étincelante de la Soubrette, la coquetterie élégante de Sérafine, l’extravagance superbe du capitaine Fracasse, l’emphase majestueuse du Tyran, les dents blanches et les gencives roses de Léandre, la bonhomie grotesque du Pédant, l’esprit madré de Scapin, la perfection comique de la Duègne, produisaient le même effet à Paris qu’en province; il ne leur manquait plus, ayant celle de la ville, que l’approbation de la cour, où sont les plus gens de goût et les plus fins connaisseurs; il était question de les appeler même à Saint-Germain, car le roi, sur le bruit qui s’en faisait, les désirait voir; ce qui réjouissait fort Hérode, chef et caissier de la compagnie. Souvent des personnes de qualité les demandaient pour donner la comédie en leur hôtel, à l’occasion de quelque fête ou régal, à des dames curieuses de voir ces acteurs qui balançaient ceux de l’hôtel de Bourgogne et de la troupe du Marais.
Aussi Hérode ne fut-il pas surpris, accoutumé qu’il était à de semblables requêtes, lorsqu’un beau matin, à l’auberge de la rue Dauphine, se présenta une sorte d’intendant ou majordome, d’aspect vénérable comme l’ont ces serviteurs vieillis dans la domesticité des grandes maisons, qui demandait à lui parler de la part de son maître, le comte de Pommereuil, pour affaires de théâtre.
Ce majordome, vêtu de velours noir de la tête aux pieds, avait au cou une chaîne en or de ducats, des bas de soie et des souliers à larges cocardes, carrés du bout, un peu amples, comme il convient à un vieillard qui parfois a les gouttes. Un collet en forme de rabat étalait sa blancheur sur le noir du pourpoint, et relevait le teint de la face basanée par le grand air de la campagne où ressortaient, comme des touches de neige sur une antique sculpture, les sourcils, les moustaches et la barbiche. Ses longs cheveux tout chenus lui tombaient jusqu’aux épaules et lui donnaient la physionomie la plus patriarcale et la plus honnête. Ce devait être un de ces intendants dont la race est perdue, qui soignent la fortune de leur maître plus âprement que la leur propre, font des remontrances sur les dépenses folles et, aux époques des revers, apportent leurs minces épargnes pour soutenir la famille qui les a nourris en ses prospérités.
Hérode ne se pouvait lasser d’admirer la bonne mine et prud’homie de cet intendant, qui, l’ayant salué, lui dit avec des paroles courtoises:
«Vous êtes bien cet Hérode qui gouverne, d’une main aussi ferme que celle d’Apollon, la troupe des Muses, cette excellente compagnie dont la renommée se répand par la ville, et en a déjà dépassé l’enceinte; car elle est venue jusqu’au fond du domaine que mon maître habite.
—C’est moi qui ai cet honneur, répondit Hérode en faisant le salut le plus gracieux que lui permît sa mine rébarbative et tragique.
—Le comte de Pommereuil, reprit le vieillard, désirerait fort, pour divertir des hôtes d’importance, leur offrir la comédie en son château. Il a pensé que nulle troupe mieux que la vôtre ne remplirait ce but, et il m’envoie vous demander s’il vous serait possible d’aller donner une représentation à sa terre, qui n’est distante d’ici que de quelques lieues. Le comte, mon maître, est un seigneur magnifique qui ne regarde pas à la dépense, et à qui rien ne coûtera pour posséder votre illustre compagnie.
—Je ferai tout pour contenter un si galant homme, répondit le Tyran, encore qu’il nous soit difficile de quitter Paris, fût-ce pour quelques jours, au moment le plus vif de notre vogue.
—Trois journées suffiront bien, dit le majordome: une pour le voyage, l’autre pour la représentation, et la dernière pour le retour. Il y a au château un théâtre tout machiné où vous n’aurez qu’à poser vos décorations; de plus, voici cent pistoles que le comte de Pommereuil m’a chargé de remettre entre vos mains pour les menus frais de déplacement; vous en recevrez autant après la comédie, et les actrices auront sans doute quelque présent, bagues, épingles ou bracelets, à quoi est toujours sensible la coquetterie féminine.»
Joignant l’action aux paroles, l’intendant du comte de Pommereuil tira de sa poche une longue et pesante bourse, hydropique de monnaie, la pencha et en fit couler sur la table cent beaux écus neufs de l’éclat le plus engageant.
Le Tyran regardait ces pièces couchées les unes sur les autres, d’un air de satisfaction, en caressant sa large barbe noire. Quand il les eut assez contemplées, il les releva, les mit en pile, puis les jeta dans son gousset avec un geste d’acquiescement.
«Ainsi donc, dit l’intendant, vous acceptez, et je puis dire à mon maître que vous vous rendrez à son appel.
—Je suis à la disposition de Sa Seigneurie avec tous mes camarades, répondit Hérode; maintenant désignez-moi le jour où doit avoir lieu la représentation et la pièce que M. le comte désire, afin que nous emportions les costumes et les accessoires nécessaires.
—Il serait bon, répondit l’intendant, que ce fût jeudi, car l’impatience de mon maître est grande; quant à la pièce, il en laisse le choix à votre goût et commodité.
—L’Illusion comique, dit Hérode, d’un jeune auteur normand qui promet beaucoup, est ce qu’il y a de plus nouveau et de plus couru en ce moment.
—Va pour l’Illusion comique: les vers n’en sont point méchants et il y a un rôle de Matamore superbe.
—A présent, il ne reste plus qu’à nous indiquer, d’une façon précise à ce que nous ne puissions errer, les site et plantation du château avec le chemin à suivre pour y parvenir.»
L’intendant du comte de Pommereuil donna des renseignements si exacts et si détaillés, qu’ils eussent suffi à un aveugle tâtant la terre de son bâton; mais craignant sans doute que le comédien une fois en route ne se rappelât plus bien nettement ces: allez devant vous, puis tournez à droite et ensuite prenez à gauche, il ajouta: «Ne chargez pas votre mémoire, obstruée des plus beaux vers de nos meilleurs poëtes, de si vulgaires et prosaïques notions; j’enverrai un laquais, lequel vous servira de guide.»
L’affaire ainsi conclue, le vieillard se retira avec force salutations qu’Hérode lui rendait, et qu’après la courbette du comédien, il réitérait en s’inclinant plus bas. Ils avaient l’air de deux parenthèses prises de la danse de Saint-Guy, et se trémoussant l’une vis-à-vis l’autre. Ne voulant pas être vaincu en ce combat de politesse, le Tyran descendit l’escalier, traversa la cour et ne s’arrêta que sur le seuil, d’où il adressa au bonhomme un salut suprême: le dos convexe, la poitrine concave autant que son bedon le lui permettait, les bras ballants et la tête touchant presque la terre.
Si Hérode eût suivi du regard l’intendant du comte de Pommereuil jusqu’au bout de la rue, peut-être eût-il remarqué, chose contraire aux lois de la perspective, que sa taille grandissait en raison inverse de l’éloignement. Son dos voûté s’était redressé, le tremblement sénile de ses mains avait disparu, et à la vivacité de son allure il ne semblait du tout si goutteux; mais Hérode était déjà rentré dans la maison et ne vit rien de tout cela.
Le mercredi au matin, comme des garçons d’auberge chargeaient les décorations et paquets sur une charrette attelée de deux forts chevaux et louée par le Tyran pour le transport de la troupe, un grand maraud de laquais en livrée fort propre et chevauchant un bidet percheron, se présenta faisant claquer son fouet à la porte de l’auberge, afin de hâter le départ des comédiens et de leur servir de courrier. Les femmes, qui sont toujours paresseuses au lit et longues à s’attifer, même les comédiennes ayant l’habitude de s’habiller et de se déshabiller en un clin d’œil pour les changements de costumes qu’exige le théâtre, descendirent enfin et s’arrangèrent le plus commodément qu’elles purent sur les planches rembourrées de paille qu’on avait suspendues aux ridelles de la charrette. Le marmouset de la Samaritaine martelait huit heures sur son timbre, quand la lourde machine s’ébranla et se mit en marche. On eut en moins d’une demi-heure dépassé la porte Saint-Antoine et la Bastille, mirant ses faisceaux de tours dans l’eau noire de ses douves. L’on franchit ensuite le faubourg et ses vagues cultures semées de maisonnettes, et l’on chemina à travers la campagne dans la direction de Vincennes, qui montrait au loin son donjon derrière une légère gaze de vapeur bleuâtre, reste de l’humidité nocturne se dissipant aux rayons du soleil, comme une fumée d’artillerie que le vent disperse.
Bientôt, car les chevaux étaient frais et marchaient d’un bon pas, l’on atteignit la vieille forteresse dont les défenses gothiques avaient encore bonne apparence quoiqu’elles ne fussent plus capables de résister aux canons et aux bombardes. Les croissants dorés qui surmontaient les minarets de la chapelle bâtie par Pierre de Montereau, brillaient joyeusement au-dessus des remparts comme s’ils eussent été fiers de se trouver à côté de la croix, signe de rédemption. Ensuite, après avoir admiré quelques minutes ce monument de l’ancienne splendeur de nos rois, on entra dans le bois, où, parmi les halliers et les baliveaux, s’élevaient majestueusement quelques vieux chênes, contemporains sans doute de celui sous lequel saint Louis rendait la justice, occupation bien séante à un monarque.
Comme la route n’était guère fréquentée, quelquefois des lapins s’ébattant et se passant la patte sur les moustaches étaient surpris par l’arrivée de la charrette qu’ils n’avaient point entendue, car elle roulait à petit bruit, la terre étant molle et souvent tapissée d’herbe. Ils détalaient grand’erre et comme s’ils eussent eu les chiens aux trousses; ce qui divertissait les comédiens. Plus loin, un chevreuil traversait la route tout effaré, et l’on pouvait suivre quelque temps de l’œil sa fuite à travers les arbres dénués de feuillage. Sigognac surtout s’intéressait à ces choses, ayant été élevé et nourri en la campagne. Cela le réjouissait de voir des champs, des buissons, des bois, des animaux en liberté, spectacle dont il était privé depuis qu’il habitait la ville, où l’on ne voit que maisons, rues boueuses, cheminées qui fument, l’œuvre des hommes, et non l’œuvre de Dieu. Il s’y serait fort ennuyé s’il n’avait eu la compagnie de cette douce femme, dont les yeux contenaient assez d’azur pour remplacer le ciel.
Au sortir du bois une petite côte à monter se présenta. Sigognac dit à Isabelle: «Chère âme, pendant que le coche gravira lentement cette pente, ne vous conviendrait-il point de descendre et de mettre votre bras sur le mien pour faire quelques pas? Cela vous réchauffera les pieds et dégourdira les jambes. La route est unie, et il fait un joli temps d’hiver clair, frais et piquant, mais non trop froid.»
La jeune comédienne accepta l’offre de Sigognac, et, posant le bout de ses doigts sur la main qu’il lui présentait, elle sauta légèrement à terre. C’était un moyen d’accorder à son amant un innocent tête-à-tête que sa pudeur lui eût refusé dans la solitude d’une chambre fermée. Ils marchaient tantôt presque soulevés par leur amour, et rasant le sol comme des oiseaux, tantôt s’arrêtant à chaque pas pour se contempler et jouir d’être ensemble, côte à côte, les bras enlacés et les regards plongés dans les yeux l’un de l’autre. Sigognac disait à Isabelle combien il l’aimait; cette phrase, qu’il avait dite plus de vingt fois, paraissait à la jeune femme nouvelle, comme dut l’être le premier mot d’Adam essayant le verbe le lendemain de la création. Comme c’était la personne du monde la plus délicate et la plus désintéressée en fait de sentiments, elle tâchait par des fâcheries et des négations caressantes de contenir dans les limites de l’amitié un amour qu’elle ne voulait pas couronner, le jugeant nuisible à l’avenir du Baron.
Mais ces jolis débats et contestations ne faisaient qu’aviver l’amour de Sigognac, qui ne songeait, en ce moment, à la dédaigneuse Yolande de Foix non plus que si elle n’eût jamais existé.
«Quoi que vous fassiez, mignonne, disait-il à son aimée, vous ne parviendrez pas à lasser ma constance. S’il le faut, j’attendrai que vos scrupules se soient dissipés d’eux-mêmes jusqu’à ce que vos beaux cheveux d’or se soient mués en cheveux d’argent.
—Oh! fit Isabelle, alors je serai un vrai remède d’amour et laide à épouvanter le plus fier courage; j’aurais peur, en la récompensant, de punir votre fidélité.
—Même à soixante ans vous garderez vos charmes comme la belle vieille de Maynard, répondit galamment Sigognac, car votre beauté vient de l’âme, qui est immortelle.
—C’est égal, reprit la jeune femme, vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot, et vous promettais ma main pour l’époque où je compterai seulement dix lustres d’âge. Mais, continua-t-elle en reprenant son sérieux, cessons ces badineries; vous savez ma résolution, contentez-vous d’être aimé plus que ne le fut jamais aucun mortel, depuis que des cœurs palpitent sur la terre.
—Un si charmant aveu me devrait satisfaire, j’en conviens; mais, comme mon amour est infini, il ne saurait souffrir la moindre barrière. Dieu peut bien dire à la mer: «Tu n’iras pas plus loin,» et en être obéi. Une passion telle que la mienne ne connaît pas de rivage et elle monte toujours, encore que de votre voix céleste vous lui disiez: «Arrête-toi là.»
—Sigognac, vous me fâchez par ces discours, dit Isabelle en faisant au baron une petite moue plus gracieuse que le plus charmant sourire; car, malgré elle, son âme était inondée de joie à ces protestations d’un amour qu’aucune froideur ne rebutait.»
Ils firent quelques pas sans se parler; Sigognac, en insistant davantage, craignait de déplaire à celle qu’il aimait plus que sa vie. Tout à coup Isabelle lui quitta brusquement la main et courut vers le bord de la route avec un cri d’enfant et une légèreté de biche. Elle venait, sur le revers d’un fossé, au pied d’un chêne, parmi les feuilles sèches entassées par l’hiver, d’apercevoir une violette, la première de l’année à coup sûr, car on n’était encore qu’au mois de février; elle s’agenouilla, écarta délicatement les feuilles mortes et les brins d’herbe, coupa de son ongle la frêle tige et revint avec la fleurette plus contente que si elle eût trouvé une agrafe de pierreries oubliée dans la mousse par une princesse.
«Voyez, comme elle est mignonne, dit-elle en la montrant à Sigognac, avec ses feuilles à peine dépliées à ce premier rayon de soleil.
—Ce n’est pas le soleil, répondit Sigognac, c’est votre regard qui l’a fait éclore. Sa fleur a précisément la nuance de vos prunelles.
—Son parfum ne se répand pas, parce qu’elle a froid,» reprit Isabelle, en mettant dans sa gorgerette la fleur frileuse. Au bout de quelques minutes elle la reprit, la respira longuement, et la tendit à Sigognac, après y avoir mis furtivement un baiser.
«Comme elle fleure bon, maintenant! la chaleur de mon sein lui fait exhaler sa petite âme de fleur timide et modeste.
—Vous l’avez parfumée, répondit Sigognac, portant la violette à ses lèvres pour y prendre le baiser d’Isabelle; cette délicate et suave odeur n’a rien de terrestre.
—Ah! le méchant, fit Isabelle, je lui donne à la bonne franquette une fleur à sentir, et le voilà qui aiguise des concetti en style marinesque, comme si, au lieu d’être sur un grand chemin, il coquetait dans la ruelle de quelque illustre précieuse. Il n’y a pas moyen d’y tenir; à toute parole, même la plus simple du monde, il répond par un madrigal!»
Cependant, en dépit de cette bouderie apparente, la jeune comédienne n’en voulait sans doute pas beaucoup à Sigognac, car elle lui reprit le bras, et peut-être même s’y appuya-t-elle un peu plus que ne l’exigeaient sa démarche, ordinairement si légère, et le chemin, uni en cet endroit comme une allée de jardin. Ce qui prouve que la