abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théâtre de la vie pour celui de l’autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu’il fût mort, le Tyran demanda à Blazius s’il n’avait pas sur lui sa gourde. Le Pédant ne se séparait jamais de ce précieux meuble. Il y restait encore quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres violettes du Matamore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la bouche. Le souffle vital avait abandonné à jamais cette frêle argile, car la moindre respiration eût produit une fumée visible dans cet air froid.
«Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas qu’il est mort?
—Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige et ne pouvant lutter contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté près de cet arbre, et comme il n’avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientôt eu les moelles gelées. Afin de produire de l’effet à Paris, il diminuait chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeûne plus qu’un lévrier après les chasses. Pauvre Matamore, te voilà désormais à l’abri des nasardes, croquignoles, coups de pied et de bâton à quoi t’obligeaient tes rôles! Personne ne te rira plus au nez.
—Qu’allons-nous faire de ce corps? interrompit le Tyran, nous ne pouvons le laisser là sur le revers de ce fossé pour que les loups, les chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse viande où les vers mêmes ne trouveront pas à déjeuner.
—Non certes, dit Blazius; c’était un bon et loyal camarade, et comme il n’est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai les pieds, et nous le porterons tous deux jusqu’à la charrette. Demain il fera jour, et nous l’inhumerons en quelque coin le plus décemment possible; car, à nous autres histrions, l’Église marâtre nous ferme l’huis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terre sainte. Il nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou chevaux morts, après avoir en notre vie amusé les plus gens de bien. Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tiendrez le fallot.»
Sigognac acquiesça d’un signe de tête à cet arrangement. Les deux comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recouvrait déjà Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui pesait moins que celui d’un enfant, se mirent en marche précédés du Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.
Heureusement personne à cette heure ne passait par le chemin, car c’eût été pour le voyageur un spectacle assez effrayant et mystérieux que ce groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeâtre du fallot, et laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la neige. L’idée d’un crime ou d’une sorcellerie lui fût venue sans doute.
Le chien noir, comme si son rôle d’avertisseur était fini, avait cessé ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne, car la neige a cette propriété d’amortir les sons.
Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédiennes avaient aperçu la petite lumière rouge se balançant à la main de Sigognac et envoyant aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de l’ombre sous des aspects bizarres ou formidables, jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis de nouveau dans l’obscurité. Montré et caché tour à tour, à cette lueur incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre horizontal du Matamore, comme deux mots par un trait d’union, prenait une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léandre, mus d’une inquiète curiosité, allèrent au-devant du cortége.
«Eh bien! qu’y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu’il eut rejoint ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la sorte, tout brandi comme s’il eût avalé sa rapière?
—Il n’est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d’une santé inaltérable. Goutte, fièvre, catarrhe, gravelle, n’ont plus prise sur lui. Il est guéri à tout jamais d’une maladie pour laquelle aucun médecin, fût-ce Hippocrate, Galien ou Avicenne, n’ont trouvé de remède, je veux dire la vie, dont on finit toujours par mourir.
—Donc il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise douloureuse en se penchant sur le visage du cadavre.
—Très-mort, on ne peut plus mort, s’il y a des degrés en cet état, car il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit Blazius d’une voix troublée qui trahissait plus d’émotion que n’en comportaient les paroles.
—Il a vécu! comme s’exprime le confident du prince au récit final des tragédies, ajouta le Tyran. Mais relayez-nous un peu, s’il vous plaît. C’est votre tour. Voilà assez longtemps que nous portons le cher camarade sans espoir de bonne-manche ou de paraguante.»
Scapin se substitua au Tyran, Léandre à Blazius, quoique cette besogne de corbeau ne fût guère de son goût, et le cortége reprit sa marche. En quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route. Malgré le froid, Isabelle et Sérafine étaient sautées à bas de la voiture, où la seule Duègne accroupie ouvrait tous grands ses yeux de chouette. A l’aspect de Matamore, pâle, roidi, glacé, ayant sur le visage ce masque immobile à travers lequel l’âme ne regarde plus, les comédiennes poussèrent un cri d’épouvante et de douleur. Deux larmes jaillirent même des yeux purs d’Isabelle, promptement gelées par l’âpre bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s’engloutir si subitement dans la trappe de l’éternité, monta sur les ailes de la foi dans les profondeurs du ciel obscur.
Qu’allait-on faire? La position ne laissait pas d’être embarrassante. Le bourg où l’on devait coucher était encore éloigné d’une ou deux lieues, et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis longtemps et les paysans couchés; d’autre part, on ne pouvait rester au milieu du chemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans vivres pour se réconforter, dans la compagnie fort sinistre et maussade d’un cadavre, à attendre le jour qui ne se lève que très-tard pendant cette saison.
On résolut de partir. Cette heure de repos et une musette d’avoine donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cheval fourbu. Il paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite. Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes, non sans un certain frisson de peur, s’assirent sur le devant de la voiture, car la mort fait un spectre de l’ami avec lequel on causait tout à l’heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve ou une lémure.
Les hommes cheminèrent à pied, Scapin éclairant la route avec la lanterne dont on avait renouvelé la chandelle, le Tyran tenant le bridon du cheval pour l’empêcher de butter. On n’allait pas bien vite, car le chemin était difficile; cependant au bout de deux heures on commença à distinguer, au bas d’une descente assez rapide, les premières maisons du village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel. Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d’autres dans les fermes isolées, au fond de la campagne. C’était un concert de hurlements, les uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et chœurs où toute la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la charrette y arriva, le bourg était-il en éveil. Plus d’une tête embéguinée de ses coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail supérieur d’une porte entr’ouverte, ce qui facilita au Pédant les négociations nécessaires pour procurer un gîte à la troupe. L’auberge lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l’endroit n’étant pas très-fréquenté des voyageurs, qui d’ordinaire poussaient plus avant. C’était à l’autre bout du village, et il fallut que la pauvre rosse donnât encore un coup de collier; mais elle sentait l’écurie, et dans un effort suprême, ses sabots, à travers la neige, arrachèrent des étincelles aux cailloux. Il n’y avait pas à s’y tromper; une branche de houx, assez semblable à ces rameaux qui trempent dans les eaux lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa lanterne, constata la présence de ce symbole hospitalier. Le Tyran tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientôt un clappement de savates descendant un escalier se fit entendre à l’intérieur. Un rayon de lumière rougeâtre filtra par les fentes du bois. Le battant s’ouvrit, et une vieille, protégeant d’une main sèche qui semblait prendre feu la flamme vacillante d’un suif, apparut dans toute l’horreur d’un négligé peu galant. Ses deux mains étant occupées, elle tenait entre les dents ou plutôt entre les gencives les bords de sa chemise en grosse toile, dans l’intention pudique de dérober aux regards libertins des charmes qui eussent fait fuir d’épouvante les boucs du sabbat. Elle introduisit les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla les cendres de l’âtre pour y réveiller quelques braises assoupies qui bientôt firent pétiller une poignée de broussailles; puis elle remonta dans sa chambre pour revêtir un jupon et un casaquin. Un gros garçon, se frottant les yeux de ses mains crasseuses, alla ouvrir les portes de la cour, y fit entrer la voiture, ôta le harnais du cheval et le mit à l’écurie.
«Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la voiture comme un daim qu’on rapporte de la chasse, dit Blazius; les chiens de basse-cour n’auraient qu’à le gâter. Il a reçu le baptême, après tout; et il faut lui faire sa veille mortuaire comme à un bon chrétien qu’il était.»
On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et respectueusement recouvert d’un manteau. Sous l’étoffe se sculptait à grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la face, peut-être plus effrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque l’hôtelière rentra, faillit-elle tomber à la renverse de frayeur à l’aspect de ce mort qu’elle prit pour un homme assassiné dont les comédiens étaient les meurtriers. Déjà, tendant ses vieilles mains tremblotantes, elle suppliait le Tyran, qu’elle jugeait le chef de la troupe, de ne point la faire mourir, lui promettant un secret absolu, même fût-elle mise à la question. Isabelle la rassura, et lui apprit en peu de mots ce qui était arrivé. Alors la vieille alla chercher deux autres chandelles et les disposa symétriquement autour du mort, s’offrant de veiller avec dame Léonarde, car souvent dans le village elle avait enseveli des cadavres, et savait ce qu’il y avait à faire en ces tristes offices.
Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une autre pièce, où, médiocrement mis en appétit par ces lugubres scènes, et touchés de la perte de ce brave Matamore, ils ne soupèrent que du bout des lèvres. Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon, Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la canelle leur dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier «masse» à un rouge-bord.
Isabelle et Sérafine s’arrangèrent d’un grabat dans la chambre voisine. Les hommes s’étendirent sur des bottes de paille que le garçon d’écurie leur apporta. Tous dormirent mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves pénibles, et furent sur pied de bonne heure, car il s’agissait de procéder à la sépulture de Matamore.
Faute de drap, Léonarde et l’hôtesse l’avaient enseveli dans un lambeau de vieille décoration représentant une forêt, linceul digne d’un comédien, comme un manteau de guerre d’un capitaine. Quelques restes de peinture verte simulaient, sur la trame usée, des guirlandes et feuillages, et faisaient l’effet d’une jonchée d’herbes semée pour honorer le corps, cousu et paqueté en la forme de momie égyptienne.
Une planche posée sur deux bâtons, dont le Tyran, Blazius, Scapin et Léandre tenaient les deux bouts, forma la civière. Une grande simarre de velours noir, constellée d’étoiles et demi-lunes de paillon, servant pour les rôles de pontife ou de nécroman, fit l’office de drap mortuaire avec assez de décence.
Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur la campagne, pour éviter les regards et commérages des curieux, et pour gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant de jeter là les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre à recevoir une dépouille humaine, argile modelée à la ressemblance de Dieu; mais les canons de l’Église sont formels, et l’histrion excommunié ne peut gésir en terre sainte, à moins qu’il n’ait renoncé au théâtre, à ses œuvres et à ses pompes, ce qui n’était pas le cas de Matamore.
Le Matin, aux yeux gris, commençait à s’éveiller, et les pieds dans la neige descendait le revers des collines. Une lueur froide s’étalait sur la plaine, dont la blancheur faisait paraître livide la teinte pâle du ciel. Étonnés par l’aspect bizarre du cortége que ne précédaient ni croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait point du côté de l’église, quelques paysans allant ramasser du bois mort s’arrêtaient et regardaient les comédiens de travers, les soupçonnant hérétiques, sorciers ou parpaillots, mais cependant ils n’osaient rien dire. Enfin, on arriva à une place assez dégagée, et le garçon d’écurie, qui portait une bêche pour creuser la fosse, dit qu’on ferait bien de s’arrêter là. Des carcasses de bêtes à demi recouvertes de neige bossuaient le sol tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomisés par les vautours et les corbeaux, allongeaient au bout d’un chapelet de vertèbres leurs longues têtes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs côtes dépouillées de chair comme les branches d’un éventail dont on a déchiré le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore à l’horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les articulations des os. On eût dit ces animaux chimériques
que chevauchent les Aspioles ou les Goules aux cavalcades du sabbat.
Les comédiens déposèrent le corps à terre, et le garçon d’auberge se mit à bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les pauvres défunts, encore qu’ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid sous ces frimas pour leur première nuit de tombeau.
Le Tyran relayait le garçon, et la fosse se creusait rapidement. Déjà elle ouvrait les mâchoires assez largement pour avaler d’une bouchée le mince cadavre, lorsque les manants attroupés commencèrent à crier au huguenot et firent mine de charger les comédiens. Quelques pierres même furent lancées, qui n’atteignirent heureusement personne. Outré de colère contre cette canaille, Sigognac mit flamberge au vent et courut sus à ces malotrus, les frappant du plat de sa lame et les menaçant de la pointe. Au bruit de l’algarade, le Tyran avait sauté hors de la fosse, saisi un des bâtons du brancard, et s’en escrimait sur le dos de ceux que renversait le choc impétueux du Baron. La troupe se dispersa en poussant des cris et des malédictions, et l’on put achever les obsèques de Matamore.
Couché au fond du trou, le corps cousu dans son morceau de forêt avait plutôt l’air d’une arquebuse enveloppée de serge verte qu’on enfouit pour la cacher que d’un cadavre humain qu’on enterre. Quand les premières pelletées roulèrent sur la maigre dépouille du comédien, le Pédant, ému et ne pouvant retenir une larme qui, du bout de son nez rouge, tomba dans la fosse comme une perle du cœur, soupira d’une voix dolente, en manière d’oraison funèbre, cette exclamation qui fut toute la nénie et myriologie du défunt: «Hélas! pauvre Matamore!»
L’honnête Pédant, en disant ces mots, ne se doutait pas qu’il répétait les expresses paroles d’Hamlet, prince de Danemark, maniant le test d’Yorick, ancien bouffon de cour, ainsi qu’il appert de la tragédie du sieur Shakspeare, poëte fort connu en Angleterre, et protégé de la reine Élisabeth.
En quelques minutes la fosse fut comblée. Le Tyran éparpilla de la neige dessus pour dissimuler l’endroit, de peur qu’on ne fît quelque affront au cadavre, et, cette besogne terminée:
«Or çà, dit-il, quittons vivement la place, nous n’avons plus rien à faire ici; retournons à l’auberge. Attelons la charrette et prenons du champ; car ces maroufles, revenant en nombre, pourraient bien nous affronter. Votre épée et mes poings n’y sauraient suffire. Un ost de pygmées vient à bout d’un géant. La victoire même serait inglorieuse et de nul profit. Quand vous auriez éventré cinq ou six de ces bélîtres, votre los n’en augmenterait point, et ces morts nous mettraient dans l’embarras. Il y aurait lamentation de veuves, criaillement d’orphelins, chose ennuyeuse et pitoyable dont les avocats tirent parti pour influencer les juges.»
Le conseil était bon et fut suivi. Une heure après, la dépense soldée, le chariot se remettait en route.
On marcha d’abord aussi vite que le permettaient les forces du vieux cheval restaurées par une bonne nuit d’écurie, et l’état de la route couverte de la neige tombée la veille. Les paysans malmenés par Sigognac et le Tyran pouvaient revenir à la charge en plus grand nombre, et il s’agissait de mettre entre soi et le village un espace suffisant pour rendre la poursuite inutile. Deux bonnes lieues furent parcourues en silence, car la triste fin de Matamore ajoutait de funèbres pensées à la mélancolie de la situation. Chacun songeait qu’un beau jour il pourrait ainsi être enterré sur le bord du chemin, parmi les charognes, et abandonné aux profanations fanatiques. Ce chariot poursuivant son voyage symbolisait la vie, qui avance toujours sans s’inquiéter de ceux qui ne peuvent suivre et restent mourants ou morts dans les fossés. Seulement le symbole rendait plus visible le sens caché, et Blazius, à qui la langue démangeait, se mit à moraliser sur ce thème avec forces citations, apophthegmes et maximes que ses rôles de pédant lui suppéditaient en la mémoire.
Le Tyran l’écoutait sans sonner mot et d’un air refrogné. Ses préoccupations suivaient un autre cours, si bien que Blazius, remarquant la mine distraite du camarade, lui demanda à quoi il songeait.
«Je songe, répondit le Tyran, à Milo Crotoniate qui tua un bœuf d’un coup de poing et le mangea dans une seule journée. Cet exploit me plaît, et je me sens capable de le renouveler.
—Par malheur il manque le bœuf, fit Scapin en s’introduisant dans la conversation.
—Oui, répliqua le Tyran, je n’ai que le poing... et l’estomac. Oh! bienheureuses les autruches qui se sustentent de cailloux, tessons, boutons de guêtres, manches de couteaux, boucles de ceinture et telles autres victuailles indigestes pour les humains. En ce moment, j’avalerais tous les accessoires du théâtre. Il me semble qu’en creusant la fosse de ce pauvre Matamore, j’en ai creusé une en moi-même tant large, longue et profonde que rien ne la saurait combler. Les anciens étaient fort sages, qui faisaient suivre les funérailles de repas abondants en viandes, copieux en vins pour la plus grande gloire des morts et meilleure santé des vivants. J’aimerais en ce moment accomplir ce rite philosophique très-idoine à sécher les pleurs.
—En d’autres termes, dit Blazius, tu voudrais manger. Polyphème, ogre, Gargantua, Gouliaf, tu me dégoûtes.
—Et toi, tu voudrais bien boire, répliqua le Tyran. Sable, éponge, outre, entonnoir, barrique, siphon, sac à vin, tu excites ma pitié.
—Qu’une fusion à table des deux principes serait douce et profitable! dit Scapin d’un air conciliateur. Voici sur le bord de la route un petit bois taillis merveilleusement propre à une halte. On y pourrait détourner le chariot, et s’il y reste encore quelques provisions de bouche, déjeuner tant bien que mal, abrités de la bise, derrière ce paravent naturel. Cet arrêt donnera au cheval le temps de se reposer et nous permettra de confabuler, tout en grignotant nos bribes, sur les résolutions à prendre pour l’avenir de la troupe, qui me paraît diablement chargé de nuages.
—Tu parles d’or, ami Scapin, dit le Pédant, et nous allons exhumer des entrailles du bissac, hélas! plus plat et dégonflé que la bourse d’un prodigue, quelques reliefs, restes des splendeurs d’autrefois: murailles de pâtés, os de jambon, pelures de saucisses et croûtes de pain. Il y a encore dans le coffre deux ou trois flacons de vin, les derniers d’une vaillante troupe. Avec cela on peut non pas satisfaire, mais bien tromper sa faim et sa soif. Quel dommage que la terre de ce canton inhospitalier ne soit pas comme cette glaise dont certains sauvages d’Amérique se lestent le jabot lorsque la chasse et la pêche ont été malheureuses!»
On détourna la voiture, on la remisa dans le fourré, et le cheval dételé se mit à chercher sous la neige de rares brins d’herbe qu’il arrachait avec ses longues dents jaunes. Un tapis fut étendu sur une place découverte. Les comédiens s’assirent autour de cette nappe improvisée à la mode turque, et Blazius y disposa symétriquement les rogatons tirés de la voiture, comme s’il se fût agi d’un festin sérieux.
«O la belle ordonnance, fit le Tyran réjoui de cet aspect. Un majordome de prince n’eût pas mieux disposé les choses. Blazius, bien que tu sois un merveilleux Pédant, ta véritable vocation était celle d’officier de bouche.
—J’ai bien eu cette ambition, mais la fortune adverse l’a contrariée, répondit le Pédant d’un air modeste. Surtout, mes petits bedons, n’allez pas vous jeter gloutonnement sur les mets. Mastiquez avec lenteur et componction. D’ailleurs je vais vous tailler les parts, comme cela se pratique sur les radeaux dans les naufrages. A toi, Tyran, cet os jambonique auquel pend encore un lambeau de chair. De tes fortes dents tu le briseras et en extrairas philosophiquement la moelle. A vous, mesdames, ce fond de pâté enduit de farce en ses encoignures et bastionné intérieurement d’une couche de lard fort substantielle. C’est un mets délicat, savoureux et nutritif à n’en pas vouloir d’autre. A vous, baron de Sigognac, ce bout de saucisson; prenez garde seulement d’avaler la ficelle qui en noue la peau comme cordons de bourse. Il faut la mettre à part pour le souper, car le dîner est un repas indigeste, abusif et superflu que nous supprimerons. Léandre, Scapin et moi, nous nous contenterons avec ce vénérable morceau de fromage, sourcilleux et barbu comme un ermite en sa caverne. Quant au pain, ceux qui le trouveront trop dur auront la faculté de le tremper dans l’eau et d’en retirer les bûchettes pour se tailler des cure-dents. Pour le vin, chacun a droit à un gobelet, et comme sommelier je vous prie de faire rubis sur l’ongle, afin qu’il n’y ait déperdition de liquide.»
Sigognac était accoutumé de longue main à cette frugalité plus qu’espagnole, et il avait fait dans son château de la Misère plus d’un repas dont les souris eussent été embarrassées de grignoter les miettes, car il était lui-même la souris. Cependant il ne pouvait s’empêcher d’admirer la bonne humeur et verve comique du Pédant, qui trouvait à rire là où d’autres eussent gémi comme veaux et pleuré comme vaches. Ce qui l’inquiétait, c’était Isabelle. Une pâleur marbrée couvrait ses joues, et, dans l’intervalle des morceaux, ses dents claquaient en manière de castagnettes avec un mouvement fiévreux qu’elle cherchait en vain à réprimer. Ses minces vêtements la défendaient mal contre l’âpre froidure, et Sigognac, assis près elle, lui jeta, bien qu’elle s’en défendît, la moitié de sa cape sur les épaules, l’attirant près de son corps pour la refociller et lui communiquer un peu de chaleur vitale. Près de ce foyer d’amour, Isabelle se réchauffa, et une faible rougeur reparut sur son visage pudique.
Pendant que les comédiens mangeaient, un bruit assez singulier s’était fait entendre, auquel d’abord ils n’avaient prêté nulle attention, le prenant pour un effet du vent qui sifflait à travers les branches dépouillées du taillis. Bientôt le bruit devint plus distinct. C’était une espèce de râle enroué et strident, à la fois bête et colère, dont il eût été difficile d’expliquer la nature.
Les femmes manifestèrent quelque frayeur. «Si c’était un serpent! s’écria Sérafine; j’en mourrais, tant ces affreuses bêtes m’inspirent d’aversion.
—Par cette température, dit Léandre, les serpents sont engourdis et dorment plus roides que bâtons au fond de leurs repaires.
—Léandre a raison, fit le Pédant, ce doit être autre chose; quelque bestiole bocagère que notre présence effraye ou dérange. N’en perdons pas un coup de dents.»
A ce sifflement, Scapin avait dressé son oreille de renard, qui pour être rouge de froid n’en était pas moins fine, et il regardait d’un œil émerillonné du côté d’où venait le son. Des brins d’herbe bruissaient en se déplaçant comme sur le passage de quelque animal. Scapin fit signe de la main aux comédiens de rester immobiles, et bientôt du fourré déboucha un magnifique jars, le col tendu, la tête haute, et se dandinant avec une stupidité majestueuse sur ses larges pattes palmées. Deux oies, ses épouses, le suivaient confiantes et naïves.
«Voici un rôt qui s’offre de lui-même à la broche, dit Scapin à mi-voix, et que le ciel touché de nos affres faméliques nous envoie fort à propos.»
Le rusé drôle se leva et s’écarta de la troupe, décrivant un demi-cercle si légèrement que la neige ne fit pas entendre un seul craquement sous ses pieds. L’attention du jars était fixée par le groupe des comédiens qu’il regardait avec une défiance mêlée de curiosité, et dont, dans son obscur cerveau d’oison, il ne s’expliquait pas la présence en ce lieu ordinairement désert. Le voyant si occupé en cette contemplation, l’histrion, qui semblait avoir l’habitude de ces maraudes, s’approcha du jars par derrière et le coiffa de sa cape d’un mouvement si juste, si dextre et si rapide, que son action dura moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire.
La bête encapuchonnée, il s’élança sur elle, la saisit par le col sous la cape que les palpitations d’ailes du pauvre animal qui suffoquait eurent vitement fait envoler. Scapin, en cette pose, ressemblait à ce groupe antique tant admiré qu’on appelle l’Enfant à l’oie. Bientôt le jars, étranglé, cessa de se débattre. Sa tête retomba flasquement sur le poing crispé de Scapin. Ses ailes ne donnèrent plus de saccades. Ses pattes bottées de maroquin orange s’allongèrent avec une trépidation suprême. Il était mort. Les oies, ses veuves, redoutant un sort pareil, poussèrent en manière d’oraison funèbre un gloussement lamentable et rentrèrent dans le bois.
«Bravo, Scapin, voilà un tour bien joué, exclama le Tyran, et qui vaut tous ceux que tu pratiques au théâtre. Les oies sont plus difficiles à surprendre que les Gérontes et les Truffaldins, étant de leur nature fort vigilantes et sur leurs gardes, comme il appert de l’histoire où l’on voit que les oies du Capitole sentirent l’approche nocturne des Gaulois et par ainsi sauvèrent Rome. Ce maître oison nous sauve d’une autre manière, il est vrai, mais qui n’en est pas moins providentielle.»
L’oison fut saigné et plumé par la vieille Léonarde. Pendant qu’elle arrachait de son mieux le duvet, Blazius, le Tyran et Léandre, éparpillés dans le taillis, ramassaient du bois mort, en secouaient la neige et le disposaient en tas sur une place sèche. Scapin taillait de son couteau une baguette qu’il dépouillait d’écorce et qui devait servir de broche. Deux branches fourchues coupées au-dessus du nœud furent plantées en terre en guise de supports et de landiers. Grâce à une poignée de paille prise au chariot, sur laquelle on battit le fusil, le feu s’alluma vite et brilla bientôt joyeusement, colorant de ses flammes l’oison embroché et ranimant par sa chaleur vivifiante la troupe assise en cercle autour du foyer.
Scapin, d’un air modeste et comme il convient au héros de la situation, se tenait à sa place, l’œil baissé, la mine confite, retournant de temps à autre l’oison, qui, à l’ardeur des braises, prenait une belle couleur dorée, très-appétissante à voir, et répandait une odeur d’une succulence à faire tomber en extase ce Cataligirone qui, de Paris la grand’ville, n’admirait rien tant que les rôtisseries de la rue aux Oües.
Le Tyran s’était levé et marchait à grands pas pour se distraire, disait-il, de la tentation de se jeter sur le rôt à moitié cuit et de l’avaler avec la broche. Blazius était allé au chariot retirer d’un coffre un grand plat d’étain qui servait aux festins de théâtre. L’oie y fut solennellement déposée, répandant autour d’elle, sous le couteau, un jus sanguinolent du plus délicieux fumet.
Le volatile fut dépecé en parts égales, et le déjeuner recommença sur de nouveaux frais. Cette fois ce n’était plus une nourriture chimérique et fallacieuse. Personne, la faim faisant taire la conscience, n’eut de scrupule sur la manière dont Scapin avait agi. Le Pédant, qui était un homme ponctuel en cuisine, s’excusa de n’avoir pas de bigarades à mettre coupées en tranches sous l’oison, ce qui est un condiment obligatoire et régulier, mais on lui pardonna de grand cœur ce solécisme culinaire.
«Maintenant que nous voilà rassasiés, dit le Tyran en s’essuyant la barbe de la main, il serait à propos de ratiociner quelque peu sur ce que nous allons faire. Il me reste à peine trois ou quatre pistoles au fond de mon escarcelle, et mon emploi de trésorier est bien près de devenir une sinécure. Notre troupe a perdu deux sujets précieux, Zerbine et le Matamore, et d’ailleurs nous ne pouvons donner la comédie en plein champ pour l’agrément des corbeaux, des corneilles et des pies. Ils ne payeraient pas leur place, ne possédant pas d’argent, à l’exception peut-être des pies, qui, dit-on, volent les monnaies, bijoux, cuillers et timbales. Mais il ne serait pas sage de compter sur une telle recette. Avec le cheval de l’Apocalypse qui agonise entre les brancards de notre charrette, il est impossible d’arriver à Poitiers avant deux jours. Ceci est fort tragique, car d’ici là nous courons risque de crever de faim ou de froid au rebord de quelque fossé. Les oies ne sortent pas tous les jours des buissons toutes rôties.
—Tu exposes fort bien le mal, fit le Pédant, mais tu n’en dis pas le remède.
—M’est avis, répondit le Tyran, de nous arrêter au premier village que nous rencontrerons; les travaux des champs sont terminés. C’est le temps des longues veillées nocturnes. On nous prêtera bien quelque grange ou quelque étable. Scapin battra la caisse devant la porte, promettant un spectacle extraordinaire et mirifique aux patauds ébahis avec cette facilité de payer leur place en nature. Un poulet, un quartier de jambon ou de viande, un broc de vin, donneront droit aux premières banquettes. On acceptera pour les secondes un couple de pigeons, une douzaine d’œufs, une botte de légumes, un pain de ménage ou toute autre victuaille analogue. Les paysans, avaricieux d’argent, ne le sont pas de provisions qu’ils ont en leur huche et qui ne leur coûtent rien, suppéditées par la bonne mère nature. Cela ne nous remplira pas la bourse, mais bien le ventre, chose importante, car de Gaster dépend toute l’économie et santé du corps, comme le faisait sagement remarquer Ménénius. Ensuite il ne nous sera pas difficile de gagner Poitiers, où je sais un aubergiste qui nous fera crédit.
—Mais quelle pièce jouerons-nous, dit Scapin, au cas où le village se rencontrerait à propos? Notre répertoire est fort détraqué. Les tragédies et tragi-comédies seraient du pur hébreu pour ces rustiques ignorants de l’histoire et de la fable, et n’entendant pas même le beau langage français. Il faudrait quelque bonne farce réjouissante, saupoudrée non de sel attique, mais de sel gris, avec force bastonnades, coups de pied au cul, chutes ridicules et scurrilités bouffonnes à l’italienne. Les Rodomontades du capitaine Matamore eussent merveilleusement convenu. Par malheur Matamore a vécu, et ce n’est plus qu’aux vers qu’il débitera ses tirades.»
Lorsque Scapin eut dit, Sigognac fit signe de la main qu’il voulait parler. Une légère rougeur, dernière bouffée envoyée du cœur aux joues par l’orgueil nobiliaire, colorait son visage pâle ordinairement, même sous l’âpre morsure de la bise. Les comédiens restèrent silencieux et dans l’attente.
«Si je n’ai pas le talent de ce pauvre Matamore, j’en ai presque la maigreur. Je prendrai son emploi et le remplacerai de mon mieux. Je suis votre camarade et veux l’être tout à fait. Aussi bien j’ai honte d’avoir profité de votre bonne fortune et de vous être inutile en l’adversité. D’ailleurs, qui se soucie des Sigognac au monde? Mon manoir croule en ruine sur la tombe de mes aïeux. L’oubli recouvre mon nom jadis glorieux, et le lierre efface mon blason sur mon porche désert. Peut-être un jour les trois cigognes secoueront-elles joyeusement leurs ailes argentées, et la vie reviendra-t-elle avec le bonheur à cette triste masure où se consumait ma jeunesse sans espoir. En attendant, vous qui m’avez tendu la main pour sortir de ce caveau, acceptez-moi franchement pour l’un des vôtres. Je ne m’appelle plus Sigognac.»
Isabelle posa sa main sur le bras du Baron comme pour l’interrompre; mais Sigognac ne prit pas garde à l’air suppliant de la jeune fille et il continua:
«Je plie mon titre de baron et le mets au fond de mon portemanteau, comme un vêtement qui n’est plus de mise. Ne me le donnez plus. Nous verrons si, déguisé de la sorte, je serai reconnu par le malheur. Donc je succède à Matamore et prends pour nom de guerre: le capitaine Fracasse!
—Vive le capitaine Fracasse! s’écria toute la troupe en signe d’acceptation, que les applaudissements le suivent partout!»
Cette résolution, qui d’abord étonna les comédiens, n’était pas si subite qu’elle en avait l’air. Sigognac la méditait depuis longtemps déjà. Il rougissait d’être le parasite de ces honnêtes baladins qui partageaient si généreusement avec lui leurs propres ressources, sans lui faire jamais sentir qu’il fût importun, et il jugeait moins indigne d’un gentilhomme de monter sur les planches pour gagner bravement sa part que de l’accepter en paresseux, comme aumône ou sportule. La pensée de retourner à Sigognac s’était bien présentée à lui, mais il l’avait repoussée comme lâche et vergogneuse. Ce n’est pas au temps de la déroute que le soldat doit se retirer. D’ailleurs, eût-il pu s’en aller, son amour pour Isabelle l’eût retenu, et puis, quoiqu’il n’eût point l’esprit facile aux chimères, il entrevoyait dans de vagues perspectives toutes sortes d’aventures surprenantes, de revirements et de coups de fortune auxquels il eût fallu renoncer en se confinant dans sa gentilhommière.
Les choses ainsi réglées, on attela le cheval au chariot et l’on se remit en route. Ce bon repas avait ranimé toute la troupe, et tous, à
l’exception de la Duègne et de Sérafine, qui ne marchaient pas volontiers, suivaient la voiture à pied, soulageant d’autant la pauvre rosse. Isabelle s’appuyait sur le bras de Sigognac, vers qui furtivement elle tournait parfois ses yeux attendris, ne doutant pas que ce ne fût pour l’amour d’elle qu’il eût pris cette décision de se faire comédien, chose si contraire à l’orgueil d’une personne bien née. Elle eût voulu lui en faire reproche, mais elle ne se sentit pas la force de le gronder de cette preuve de dévouement qu’elle l’aurait empêché de donner si elle eût pu la prévoir, car elle était de ces femmes qui s’oublient en aimant et ne voient que l’intérêt de l’aimé. Au bout de quelque temps, se trouvant un peu lasse, elle remonta dans le chariot et se pelotonna sous une couverture à côté de la Duègne.
De chaque côté du chemin, la campagne blanche s’étendait déserte à perte de vue; aucune apparence de bourg, village ou hameau.
«Voilà notre représentation bien aventurée, dit le Pédant après avoir promené ses regards autour de l’horizon, les spectateurs n’ont pas l’air d’affluer beaucoup, et la recette de petit salé, de volailles et de bottes d’oignons dont le Tyran allumait notre appétit me paraît fort compromise. Je ne vois pas fumer une cheminée. Aussi loin que ma vue porte, pas un traître clocher qui montre son coq.
—Un peu de patience, Blazius, répondit le Tyran, les habitations vicient l’air et il est salubre d’espacer les villages.
—A ce compte, les gens de ce pays n’ont pas à craindre les épidémies, pestes noires, caquesangues, trousse-galants, fièvres malignes et confluentes, qui, au dire des médecins, proviennent de l’entassement du populaire en mêmes lieux. J’ai bien peur, si cela continue, que notre capitaine Fracasse ne débute pas de sitôt.»
Pendant ces propos, le jour baissait rapidement, et sous un épais rideau de nuages plombés on distinguait à peine une faible lueur rougeâtre indiquant la place où le soleil se couchait, ennuyé d’éclairer ce paysage livide et maussade ponctué de corbeaux.
Un vent glacial avait durci et miroité la neige. Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine extrême; à la moindre pente ses sabots glissaient, et il avait beau roidir comme des piquets ses jambes couronnées, s’affaisser sur sa croupe maigre, le poids de la voiture le poussait en avant, bien que Scapin marchant près de lui le soutînt de la bride. Malgré le froid, la sueur ruisselait sur ses membres débiles et ses côtes décharnées, battue en écume blanche par le frottement des harnais. Ses poumons haletaient comme des soufflets de forge. Des effarements mystérieux dilataient ses yeux bleuâtres qui semblaient voir des fantômes, et parfois il essayait de se détourner comme arrêté par un obstacle invisible. Sa carcasse vacillante et comme prise d’ivresse donnait tantôt contre un brancard, tantôt contre l’autre. Il élevait la tête découvrant ses gencives, puis il la baissait comme s’il eût voulu mordre la neige. Son heure était arrivée, il agonisait debout en brave cheval qu’il avait été. Enfin il s’abattit, et lançant une faible ruade défensive à l’adresse de la Mort, il s’allongea sur le flanc pour ne plus se relever.
Effrayées par cette secousse subite qui faillit les précipiter à terre, les femmes se mirent à pousser des cris de détresse. Les comédiens accoururent à leur aide et les eurent bientôt dégagées. Léonarde et Sérafine n’avaient aucune blessure, mais la violence du choc et la frayeur avaient fait s’évanouir Isabelle, que Sigognac enleva inerte et pâmée entre ses bras, tandis que Scapin, se baissant, tâtait les oreilles du cheval aplati sur le sol comme une découpure de papier.
«Il est bien mort, dit Scapin se relevant d’un air découragé, l’oreille est froide et le pouls de la veine auriculaire ne bat plus.
—Nous allons donc être obligés, s’écria piteusement Léandre, de nous atteler à des cordages comme bêtes de somme ou mariniers qui halent une barque, et de tirer nous-mêmes notre chariot. Oh! la maudite fantaisie que j’eus de me faire comédien!
—C’est bien le temps de geindre et de se lamenter! beugla le Tyran ennuyé de ces jérémiades intempestives, avisons plus virilement et en gens que la fortune ne saurait étonner, à ce qu’il faut faire, et d’abord regardons si cette bonne Isabelle est grièvement navrée; mais non, la voici qui rouvre l’œil, et reprend ses esprits, grâce aux soins de Sigognac et de dame Léonarde. Donc, il faut que la troupe se divise en deux bandes. L’une restera près du chariot avec les femmes, l’autre se répandra par la campagne en quête de secours. Nous ne sommes pas des Russiens accoutumés aux frimas scythiques pour hiverner ici jusqu’à demain matin, le derrière dans la neige. Les fourrures nous manquent pour cela, et l’aurore nous trouverait tous perclus, gelés et blancs de givre, comme fruits confits de sucre. Allons, capitaine Fracasse, Léandre et toi Scapin, qui êtes les plus légers et avez des pieds rapides comme Achille Péliade; haut la patte! courez en chats maigres et ramenez-nous vivement du renfort. Blazius et moi, nous ferons sentinelles à côté du bagage.»
Les trois hommes désignés se disposaient à partir, quoique n’augurant pas grand succès de leur expédition, car la nuit était noire comme la bouche d’un four, et la seule réverbération de la neige permettait de se guider; mais l’ombre, si elle éteint les objets, fait ressortir les lumières, et une petite étoile rougeâtre se mit à scintiller au pied d’un côteau à une assez grande distance de la route.
«Voilà, dit le Pédant, l’astre sauveur, l’étoile terrestre aussi agréable aux voyageurs perdus que l’étoile polaire aux nautoniers in periculo maris. Cette étoile aux rayons bénins est une chandelle ou une lampe placée derrière une vitre; ce qui suppose une chambre bien close et bien chaude faisant partie d’une maison habitée par des êtres humains et civilisés plutôt que par des Lestrygons sauvages. Sans doute il y a en la cheminée un feu flambant clair, et sur ce feu une marmite où cuit une grasse soupe; ô plaisante imagination dont ma fantaisie se pourlèche les babines et que j’arrose, en idée, avec deux ou trois bouteilles tirées de derrière les fagots et drapées à l’antique de toiles d’araignée!
—Tu radotes, mon vieux Blazius, fit le Tyran, et le froid congelant ta pulpe cérébrale sous ton crâne chauve te fait danser des mirages devant les yeux. Cependant il y a cela de vrai dans ton délire, que cette lumière suppose une maison habitée. Ceci change notre plan de campagne. Nous allons nous diriger tous vers ce phare de salut. Il n’est guère probable qu’il passe des voleurs, cette nuit, sur cette route déserte pour nous dérober notre forêt, notre place publique et notre salon. Prenons chacun nos hardes. Le paquet n’est pas bien lourd. Nous reviendrons demain chercher le chariot. Aussi bien, je commence à transir et à ne plus sentir le bout de mon nez.»
Les comédiens se mirent en marche, Isabelle appuyée au bras de Sigognac, Léandre soutenant Sérafine, Scapin traînant la Duègne, Blazius et le Tyran formant l’avant-garde. Ils coupèrent à travers champs, droit à la lumière, empêchés quelquefois par des buissons ou fossés, et s’enfonçant dans la neige jusqu’au jarret. Enfin, après plus d’une chute, la troupe parvint à une sorte de grand bâtiment entouré de longs murs, avec porte charretière, qui avait l’apparence d’une ferme, autant qu’on pouvait en juger à travers l’ombre.
Dans le mur noir la lampe découpait un carré lumineux et faisait voir les vitres d’une petite fenêtre dont le volet n’était pas encore fermé.
Ayant senti l’approche d’étrangers, les chiens de garde se mirent à s’agiter et à donner de la voix. On les entendait, au milieu du silence nocturne, courir, sauter et se tracasser derrière la muraille. Des pas et des voix d’homme se mêlèrent à leurs clabauderies. Bientôt toute la ferme fut en éveil.
«Restez là, vous autres, à quelque distance, fit le Pédant, notre nombre effrayerait peut-être ces bonnes gens qui nous prendraient pour une bande de malandrins voulant envahir leurs pénates rustiques. Comme je suis vieux et de mine paterne et débonnaire, je vais seul heurter à l’huis et entamer les négociations. On n’aura point peur de moi.»
Le conseil était sage et fut suivi. Blazius avec le doigt index recroquevillé frappa contre la porte qui s’entre-bâilla, puis s’ouvrit toute grande. Alors, de la place où ils étaient plantés, les pieds dans la neige, les comédiens virent un spectacle assez inexplicable et surprenant. Le Pédant et le fermier qui haussait sa lampe pour éclairer au visage l’homme qui le dérangeait ainsi, se mirent, après quelques mots échangés que les acteurs ne pouvaient entendre, à gesticuler d’une manière bizarre et à se ruer en accolades comme cela se pratique au théâtre pour les reconnaissances.
Encouragés par cette réception à laquelle ils ne comprenaient rien, mais que d’après sa pantomime chaleureuse ils jugeaient favorable et cordiale, les comédiens s’étaient rapprochés timidement, prenant une contenance piteuse et modeste, comme il convient à des voyageurs en détresse qui implorent l’hospitalité.
«Holà, vous autres! s’écria le Pédant d’une voix joyeuse, arrivez sans crainte; nous sommes chez un enfant de la balle, un mignon de Thespis, un favori de Thalia, muse comique, en un mot chez le célèbre Bellombre, naguère tant applaudi de la cour et de