La partie capitale, essentielle, de la reliure, est la couture; aussi allons-nous étudier de plus près cette importante opération.
Dans un livre broché, le fil passe simplement, dans chaque cahier et d'un cahier à un autre, par deux trous plus ou moins distants, et, une fois tous les cahiers ainsi réunis, on adapte, au moyen d'une couche de colle, une couverture de papier au dos de ces cahiers, c'est-à-dire au dos du livre.
Dans la reliure, on commence par battre au marteau ou laminer entre deux cylindres les cahiers, afin d'en rendre les pages parfaitement planes; cette opération a aussi pour résultat de donner plus de souplesse au papier et d'amincir le volume[305]. La couture s'effectue devant un petit appareil spécial appelé cousoir, ressemblant quelque peu à un métier à tapisserie, et les fils ne sont plus seulement passés dans les cahiers, mais aussi—et c'est là ce qui différencie essentiellement la couture de la reliure de celle de la brochure—autour de ficelles ou nerfs, en nombre variable, ordinairement de trois à cinq, sur lesquelles viennent s'appuyer ou s'embrocher dans des entailles, comme nous l'avons expliqué en parlant du grecquage[306], les dos des cahiers.
Il va de soi que ces entailles ou grecques, faites à la scie, doivent être aussi peu profondes que possible: on ne doit grecquer que très peu, dans l'intérêt même du livre, pour que ses marges de fond ne soient pas endommagées, ne soient pas trop réduites, que ce qu'on pourrait appeler la charnière[307] du volume conserve son maximum d'amplitude. C'est l'instante recommandation de tous les bibliographes, et nombre d'entre eux ajoutent qu'on devrait ne pas grecquer du tout[308] et en revenir à l'ancien mode de couture, à la couture dite sur nerfs, la couture où les ficelles ou nerfs font saillie sur le dos des cahiers, et, par suite, saillie réelle et non simulée sur le dos du livre; où l'on ne triche pas, où chaque cahier est cousu non partiellement mais tout du long, et où le fil chaque fois entoure entièrement la ficelle: cette dernière façon de coudre s'appelle à point arrière, par opposition à la couture à point devant où le fil ne fait que s'appuyer contre la ficelle, l'entourer seulement sur la moitié de sa circonférence[309]. La grosseur du fil,—qui est, comme nous l'avons dit[310], du fil de lin,—augmente, bien entendu, avec le format et même souvent avec l'épaisseur du livre.
Ce qui a fait jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'invention des machines à coudre les livres, la vogue du grecquage, c'est l'économie de temps et d'argent qui en résultait. «Effectivement, écrivent MM. S. Lenormand et Maigne[311], les trous pour passer l'aiguille sont tout faits, et si une ouvrière peut coudre [dans sa journée] 300 cahiers non grecqués en les alignant et en les cousant tout du long, elle peut en coudre 1500 en cousant deux ou trois cahiers, et en sautant un nerf à chaque passe, comme le font la plupart des femmes, malgré les recommandations qu'on leur adresse à cet égard[312]. La grecqure, ainsi manœuvrée, diminue donc la main-d'œuvre des quatre cinquièmes; elle dispense l'ouvrière d'une infinité de soins, et dissimule les défauts de l'endossure.»
Aujourd'hui, fort heureusement, la machine à coudre les livres, dont il existe déjà plusieurs systèmes, a mis fin à ces défectuosités de travail et à ces fraudes. La description de ces divers systèmes, forcément tous très compliqués, que ce soit le système de l'Allemand Brehmer ou de l'Américain Smyth, ou celui qui porte la marque suisse Martini[313], excéderait les dimensions de notre ouvrage. Bornons-nous aux résultats. On calcule qu'une machine,—la machine Brehmer, par exemple, qui est, je crois, la plus employée,—coud 1500 cahiers à l'heure et fait à elle seule la besogne de huit ouvrières[314], et non seulement cette besogne se fait huit fois plus vite, mais le travail est incomparablement supérieur à celui d'autrefois. Chaque cahier est percé exactement dans le pli, cousu ensuite d'un bout à l'autre, et cousu de l'intérieur à l'extérieur, ce qui régularise la tension de la couture et facilite l'encollage du dos. Autre avantage inappréciable: chaque aiguille (on en emploie trois pour les volumes in-18, quatre pour les grands in-8, etc.) est indépendante; en sorte que si, la reliure terminée, un fil vient à se rompre, les autres n'en pâtissent pas et restent intacts, le livre ne se découd pas. Aujourd'hui, en un mot, il est plus économique de faire de la bonne couture que de la mauvaise, que du grecquage; seulement, il faut s'adresser aux maisons bien outillées, pourvues desdites machines, et non aux petits relieurs routiniers ou qui végètent.
Pour la couture des volumes de grands formats et de papier fort, comme les albums de musique, qu'on veut pouvoir ouvrir aisément et laisser ouverts à plat, on remplace les ficelles par des rubans de soie ou des lacets, ou encore par des bandes de parchemin.
Quant à la couture métallique, système qui nous vient d'Allemagne, et où les cahiers sont assemblés un à un au moyen de fils de métal (fils de fer étamés, zingués ou nickelés), puis réunis tous ensemble par le dos, qu'une couche de colle adapte ensuite à la couverture, c'est, on le devine sans qu'il soit besoin d'insister, un procédé «désastreux pour le livre[315]». Ce mode de couture ne devrait servir que pour le brochage des plaquettes très minces et sans valeur, catalogues, prospectus, etc.
Depuis longtemps, sinon dès les débuts mêmes de la reliure, on a essayé d'éluder la couture, cette opération essentielle et fondamentale de l'habillement du livre, mais peu apparente, presque cachée, facile par suite à adultérer et à truquer, toute l'importance, tous les soins étant donnés à ce qui se voit le plus, à la couverture, à l'ornement du dos et des plats.
Un relieur du XVIIIe siècle, Delorme, «à l'imitation de quelques mauvais ouvriers anglais, rapporte Lesné[316], rognait les livres par le dos, les passait en colle forte, et s'abstenait par là de les coudre. Son but était, je crois, de rendre le livre égal d'épaisseur sur tous les points…» Mais, si louable que fût cette intention, un tel procédé ne pouvait être que déplorable pour les volumes ainsi traités: voulait-on les relier à nouveau, il fallait commencer par rogner la marge du fond, qu'on avait enduite de colle; à la longue, les plus larges marges auraient fini par y passer, et c'était la destruction du livre.
D'autres relieurs, nos contemporains, ceux-là, ont trouvé mieux: ils ne se donnent même pas la peine de rogner le dos, de toucher à la tête ni à la tranche des cahiers; ils se contentent de les grecquer, de passer des ficelles dans les entailles du grecquage,—des ficelles autour desquelles ne s'appuie ni ne s'enroule aucun fil de couture, mais qui servent à faire croire que le livre est cousu;—ils imprègnent de colle forte ces ficelles et les dos qu'elles traversent, y appliquent une couverture, une mirifique couverture, toute éblouissante d'or et de gaufrures,—et le tour est joué. Cela tient, et, comme beaucoup de gens n'ont des livres que pour la montre, les laissent dormir sur leurs rayons sans les feuilleter jamais et encore moins les couper, il y a chance pour que la fraude ne soit de sitôt découverte. Mais qu'il prenne fantaisie à l'un de ces singuliers amateurs d'introduire le coupe-papier dans un des volumes reliés par cet expéditif procédé, on voit d'ici ce qui se produit: cela ne tient plus; toutes les feuilles se détachent et tombent; il ne reste d'adhérent au dos que les premières et dernières pages de chaque cahier, celles qu'on a frottées de colle.
Il est cependant quelques cas où ce mode de reliure sans couture, dit reliure arraphique (du grec ἄῤῥαφος, non cousu), peut s'employer et s'emploie sans inconvénient. C'est pour les journaux et les publications de grand format, à bon marché, tirées sur une seule feuille en in-plano ou en in-folio. On assemble ces feuilles, on grecque les dos et l'on y glisse des ficelles; on enduit dos et ficelles de colle forte, ou mieux d'une colle spéciale formée par une «dissolution de gomme élastique ou caoutchouc[317]», et l'on applique la couverture. Mais, pour peu que ces feuilles aient une valeur artistique, si ce sont, par exemple, des cartes de géographie qu'on veuille réunir en atlas, il est indispensable de les monter sur onglets, c'est-à-dire de coller leur dos contre une bande de papier ou même de l'insérer dans une sorte de mince et longue charnière de toile adaptée au dos de la couverture. C'est cette bande ou charnière de papier ou de toile qui porte le nom d'onglet.
La colle forte a l'avantage de sécher très rapidement; mais elle a l'inconvénient de laisser des traces qui ne s'en vont pas aisément et de détériorer les volumes. C'est pour cela que les brocheurs ne devraient jamais employer de colle forte pour faire adhérer au dos des livres le papier de la couverture: ils devraient se contenter de colle d'amidon ou de colle de pâte. Celle-ci peut être facilement rendue imputrescible et antiseptique (avec de l'alun, du phénol, etc.), et ne mérite plus les anathèmes dont le brave Lesné l'a jadis accablée[318]. Les bonnes maisons de reliure n'emploient plus d'ailleurs aujourd'hui, pour l'endossure des livres, que de la colle ainsi préparée, dite colle hygiénique.
Quant à la colle à bouche, dont les gens de bureau notamment se servent volontiers pour de minuscules collages, elle tache le papier qui boit, elle y laisse des empreintes jaunâtres et huileuses: on la remplace aujourd'hui avec avantage par de la colle d'amidon imputrescible et aromatisée, renfermée dans de petits flacons munis d'un pinceau.
Il est indispensable d'attendre qu'un volume soit bien sec pour le donner au relieur, autrement l'encre, lorsque le volume est livré au battage ou passé au laminoir, se reporterait d'une page sur l'autre. On remarque que, «pour les papiers de Chine, le sec s'opère instantanément; pour les papiers ordinaires, en quelques mois; pour les vergés de Hollande ou autres, il faut souvent quatre ans et parfois davantage,» dit, mais non sans exagération sur ce dernier point, Jules Richard, dans son Art de former une bibliothèque[319]. Actuellement, du reste, certaines grandes maisons d'édition (Hachette, Marne, etc.) possèdent des étuves où l'on fait rapidement sécher les feuilles.
Si, pour une cause quelconque, vous êtes obligé de faire relier un livre tout récemment paru, exigez de votre relieur, s'il n'a pas une de ces étuves à sa disposition, qu'il interfolie le volume de papier pelure ou serpente: ce mince papier, qu'il vous sera loisible d'enlever plus tard, préservera le texte de tout maculage.
Évitez de donner vos livres à relier durant certaines époques de l'année, aux époques où les relieurs sont d'ordinaire encombrés de travail. Le mois de janvier est généralement un mois peu propice pour préparer un train:—on nomme ainsi la quantité de volumes, vingt, cinquante, cent, etc., destinés à la reliure et envoyés en une fois chez le relieur. La plupart des revues et autres périodiques terminent leur année en décembre, et naturellement les abonnés s'empressent, dès que le volume est complet, de l'expédier au relieur. Les mois de juin et de juillet peuvent n'être pas très favorables non plus, à cause des distributions de prix et des cartonnages qu'elles nécessitent, etc.
Pour travailler proprement et convenablement, un relieur ne doit pas être talonné ni bousculé; il lui faut du temps, un laps de temps raisonnable, pour mener à bien son œuvre[320].
S'il vous est loisible de faire relier ensemble deux tomes d'un même ouvrage, surtout si ces tomes sont de peu d'épaisseur[321], ne réunissez jamais sous la même couverture deux ouvrages différents; c'est une économie mesquine et mal placée, et les recueils factices,—ainsi nomme-t-on les volumes formés de pièces ou opuscules de mêmes dimensions, mais sans lien typographique, c'est-à-dire ne faisant pas partie d'une même publication,—sont aussi incommodes pour le classement et les recherches que contraires au bon sens et à la logique.
S'il s'agit de brochures trop minces pour être reliées séparément, renfermez-les dans des boîtes ou cartons: on en fabrique de très pratiques et de très ingénieuses, de ces boîtes; elles ont l'aspect d'un véritable livre relié, et l'inscription du dos peut être collective et désigner le sujet traité par toutes les brochures encloses dans cette gaine: Bibliographie, Esthétique, Imprimerie, Numismatique, etc.
Nombre de relieurs ont tendance à trop rogner les livres; et il paraîtrait que certains prétendus amateurs ne les retiennent pas sur cette pente fâcheuse, les y encouragent. Un relieur, dont je suis loin de garantir la parole, et que je soupçonne fort, au contraire, d'être doué de plus d'imagination que de sincérité, a raconté un jour à l'auteur de l'Art d'aimer les livres, M. Jules Le Petit, l'anecdote suivante. Ce relieur «ayant été autrefois appelé par M. Thiers pour prendre un certain nombre de volumes de divers formats, le grand historien le conduisit devant un rayon de sa bibliothèque, dont il lui fit mesurer l'écartement, en lui disant: «Arrangez-vous pour que tous les volumes soient rognés de façon à entrer dans ce rayon.—Mais, monsieur, les in-12 seuls pourront entrer ici, et pour les in-8 ce sera impossible.—Comment, impossible! s'écria l'homme d'État, je les ai mesurés, et, en les réduisant à la taille des in-12, cela ira fort bien; il suffit qu'on puisse lire le texte; les marges ne signifient rien[322].»
Qu'il soit apocryphe, comme je le crois, ou authentique, comme c'est très peu probable, ne suivez pas cet exemple. Ménagez toujours et recommandez toujours à votre relieur de ménager le plus possible les marges de vos livres:
Les belles et grandes marges donnent au livre une notable et très légitime plus-value: elles permettent de le faire relier au besoin un plus grand nombre de fois, elles prolongent sa durée, en même temps qu'elles ajoutent à sa beauté artistique.
C'est non seulement par maladresse ou ignorance, mais souvent aussi par cupidité et ladrerie que certains relieurs rognent les livres tant qu'ils peuvent. Leur confrère Lesné, qui les connaissait bien, nous dévoile en ces termes leur trafic:
«Il y en a même (des relieurs) qui rognent beaucoup par un motif d'intérêt; c'est qu'en rendant un livre le plus petit possible, il y entre moins de carton, de peau pour le couvrir, moins d'or pour le dorer, et que d'ailleurs les rognures se vendant au cartonnier en échange de carton neuf, en en faisant beaucoup, elles diminuent d'autant le prix de celui qu'on emploie[324].»
Et le même codificateur et barde de la Reliure ajoute ce très sage précepte, que tous nos praticiens modernes feraient bien de méditer et d'observer:
«Un relieur, en rognant un livre, ne doit jamais dire: «C'est un bouquin»; il doit toujours le traiter comme s'il était précieux; car tel livre qui ne l'est pas pour un amateur, l'est pour un autre; et d'ailleurs, en les considérant tous comme s'ils étaient précieux, on ne risque pas de se tromper[325].»
Le mieux d'ailleurs pour vous, pour vos in-18 cartonnés à la Bradel, c'est de faire seulement rogner et jasper la tête de ces livres, et en ébarber la tranche gouttière et la queue[326]. La tête a besoin d'être rognée, égalisée, afin que la poussière pénètre moins dans le livre; c'est pour le même motif qu'on la dore ou la colore, qu'on la brunit à l'agate ou qu'on la jaspe.
Quant aux volumes de référence, dictionnaires, etc., destinés à être fréquemment consultés, et que vous avez revêtus d'une demi-reliure, il est bon d'en faire rogner légèrement non seulement la tête, mais les deux autres tranches, afin de pouvoir feuilleter plus aisément ces ouvrages. Souvent même, pour certains de ces volumes d'usage constant et de fatigue, on arrondit les angles des pages, ce qui empêche tant soit peu celles-ci de se replier et de se corner, et rend aussi le feuilletage plus facile.
Bien que nous n'ayons pas à nous occuper des publications de luxe, disons, en passant, un mot des fausses marges. Doit-on les conserver? Doit-on les supprimer à la reliure? On sait ce qu'on entend par fausses marges. Les livres tirés sur papier de choix, japon, hollande, chine, etc., offrent tous cette particularité, due aux nécessités du tirage, que les marges extérieures d'un certain nombre de feuillets dépassent, et souvent de trois ou quatre centimètres, les marges correspondantes des autres feuillets. Quelques amateurs, comme A. de la Fizelière, refusent de faire tomber à la reliure ces excédents de marge. «Une gravure rognée à la marge est déshonorée, il en est de même pour les livres, écrit ce bibliophile[327]. Je veux la marge entière dans un exemplaire exceptionnel, qui ne me déplaît pas en restant broché. C'est le spécimen du format que donne tel ou tel papier employé pour le tirage.»
Ces fausses marges, qu'on a qualifiées de «monstrueuses inégalités[328]», sont de véritables nids à poussière, et il nous semble, comme à l'auteur du Livre du bibliophile[329], qu'on a grande raison de les rogner: «elles proviennent, non d'une intention artistique, mais d'une nécessité matérielle; ces différences dans la dimension des papiers, loin d'être un ornement, donnent au livre un aspect irrégulier qui ne saurait être agréable».
Religieusement conservées, ces fausses marges produiraient, en effet, d'étranges reliures, des reliures de formats carrés, inusités, tout à fait baroques et disparates. Il vaut donc mieux supprimer ces excédents de marge lorsqu'on fait relier le livre,—ou bien le garder broché, comme semble le conseiller A. de la Fizelière. Il est bon néanmoins, et c'est l'avis de tous les bibliophiles, de laisser, au commencement ou à la fin des livres, quelques feuillets préservés de la rognure[330], qu'on replie régulièrement selon les dimensions de la tranche et qu'on rentre à l'intérieur du volume, comme des témoins—c'est le nom qu'on leur donne—des dimensions primitives et authentiques du papier[331].
Faites toujours relier vos livres avec la couverture de la brochure, de façon que chaque volume, sous ses plats de papier, de toile ou de maroquin, conserve toute son intégrité. Ces couvertures sont d'ailleurs parfois très coquettement illustrées; la plupart contiennent au verso des annonces et indications qui peuvent servir: ne vous privez pas de ces documents, ne supprimez rien de vos livres, laissez-les toujours intacts et entiers.
Il est des relieurs qui s'étonnent de cette «mode» de faire ainsi relier chaque volume avec sa couverture, et qui en plaisantent avec des haussements d'épaules. «Cela ne se faisait pas autrefois, maugréent-ils; mais aujourd'hui les amateurs ont de telles exigences! Ils manifestent de si inconcevables lubies! Jusqu'où iront-ils?» Etc., etc. Il y avait une excellente raison pour que «cela ne se fît pas autrefois»: c'est qu'autrefois les livres brochés n'avaient pas de couvertures imprimées, et partant dignes d'être conservées. La couverture imprimée et illustrée ne date guère que du commencement du XIXe siècle, et c'est surtout à partir de 1820 qu'elle se propage et se diversifie, qu'elle prend de l'originalité, acquiert de la valeur et de l'intérêt[332].
Ne vous en rapportez pas à votre relieur pour les titres à inscrire au dos de vos volumes, ce qu'on appelle les titres à pousser. Sans commettre ces gigantesques bourdes complaisamment relevées par les bibliographes:—Bran, tome I; Bran, tome II (pour: Brantôme, I; Brantôme, II);—Mrs. Beecher Stowe, Uncle, tome I; Uncle, tome II (pour: Uncle Tom, I; Uncle Tom, II);—Roussel, Système ph. et moral (fémoral) de la femme (pour: philosophique et moral);—Daffry, De la monnoie et de l'expropriation (pour: Daffry de la Monnoie, De l'expropriation);—Bellot, Des minières et du régime dotal (pour: Bellot Des Minières, Du régime dotal); etc.,—il est des relieurs qui pourront fort bien étiqueter ainsi les œuvres de Rabelais, de Corneille ou de Racine: De Rabelais, Œuvres;—De Corneille, Œuvres;—De Racine, Œuvres (au lieu de: Œuvres de Rabelais, ou Rabelais, Œuvres;—Œuvres de Corneille, ou Corneille, Œuvres;—Œuvres de Racine, ou Racine, Œuvres).
D'autres ont une tendance, très compréhensible d'ailleurs, à toujours abréger leurs inscriptions, à supprimer notamment les prénoms qui devraient être et qui sont indissolublement joints aux noms; ils écriront volontiers: Martin, Histoire de France (pour: Henri Martin); Hugo, les Misérables (pour: Victor Hugo)[333]; Gautier, le Capitaine Fracasse (pour: Théophile Gautier); Chénier, Poésies (pour: André Chénier); Scott, Ivanhoë (pour: Walter Scott); etc.
Écrivez donc vous-même, sur une fiche annexée à chaque volume, le titre à pousser, de telle sorte que votre relieur n'ait qu'à se conformer à vos indications.
Cette inscription doit-elle être faite par lui directement sur la peau ou la toile du dos du volume, ou bien indirectement, sur une étiquette en peau, une pièce[334], collée ensuite sur le dos de ce livre? La pièce étant de couleur différente et toujours plus foncée que celle du livre[335], peut sembler lui donner un aspect plus élégant, plus coquet; en revanche, elle a l'inconvénient de ne pas toujours bien adhérer au dos du volume, de se décoller, surtout aux angles. Le mieux, selon l'avis de personnes compétentes, est de pousser directement le titre sur le dos, et d'imiter l'étiquette en teignant en noir, au moyen d'encre ordinaire non communicative, le rectangle sur lequel se détachent les lettres d'or de ce titre: on a ainsi l'élégante apparence de l'étiquette, sans craindre l'inconvénient qu'elle présente, le décollage.
Autant que possible, donnez toujours à votre relieur un modèle, c'est-à-dire un volume relié auquel il devra se conformer en tous points pour la reliure des livres que vous lui confiez. Vous vous épargnerez de la sorte des malentendus aussi désagréables que fréquents, et vous lui enlèverez, s'il commet des bévues, tout prétexte de discussion et toute échappatoire. Choisissez ce modèle parmi les volumes dont vous risquez le moins d'avoir besoin: par exemple, s'il s'agit de périodiques, ne donnez pas, pour faire relier l'année ou le semestre qui vient de s'écouler, le tome de l'année ou du semestre immédiatement précédent; prenez, comme spécimen, un tome plus ancien et que vous ne présumez pas avoir à consulter. Généralement, et à part des travaux spéciaux, c'est dans les tomes les plus récents des périodiques, dans les années les plus rapprochées de l'année courante, que vous êtes le plus exposé à avoir des recherches à effectuer.
Avant d'envoyer un train au relieur, collationnez chaque volume, c'est-à-dire vérifiez si toutes les feuilles s'y trouvent et si elles sont bien placées dans leur ordre numérique, si de même toutes les planches ou gravures sont présentes et bien à leur place. A plus forte raison, devez-vous vérifier vos périodiques, et vous assurer que toutes les livraisons composant le volume (le plus souvent annuel ou semestriel) sont bien réunies, bien complètes et exactement classées. Au retour de votre train, faites le même collationnement.
S'il manque des pages dans un volume que vous tenez à expédier chez le relieur, ayez soin de faire insérer un onglet ou des feuillets blancs à la place des pages absentes, afin de pouvoir les y intercaler plus tard, si vous les retrouvez ou avez la chance de vous les procurer. Prenez note par écrit de ces pages manquantes, de ces défets: à l'occasion vous n'aurez qu'à vous référer à cette liste. Agissez de même pour les périodiques dont des livraisons absentes seraient épuisées, et que vous croiriez néanmoins devoir faire relier: inscrivez-les sur votre liste de défets, et remplacez-les par des feuilles blanches, auxquelles vous n'aurez qu'à substituer ces livraisons, si une heureuse rencontre les met plus tard en votre possession.
Ne donnez jamais un train important comme quantité ou qualité à un relieur que vous n'avez pas encore éprouvé et que vous ne connaissez pas. Essayez-le d'abord au moyen de quelques volumes, tâtez-le, assurez-vous de ce qu'il sait faire.
Voici, comme prix approximatifs de diverses reliures, appliquées aux formats les plus courants et que nous avons choisis pour types[336], quelques chiffres empruntés au Tarif de la Chambre syndicale de la reliure[337]:
| FORMATS | In-4 cavalier (0,23×0,31), ou in-4 raisin (0,25×0,325) | In-8 cavalier (0,155×0,23), ou in-8 raisin (0,162×0,25) | In-18 jésus (0,117×0,183), ou in-16 Hachette, ou in-12 Charpentier | In-32 jésus (0,088×0,138), ou in-18 carré (0,09×0,15) |
|---|---|---|---|---|
| RELIURES TOILE (simples) Dos toile, plats papier, tranches jaspées. | ||||
| 3,15 | 1,75 | 1,05 | 0,95 | |
| RELIURES TOILE (Bradel) Dos toile, grain de soie, pièce en peau, tranches ébarbées. | ||||
| 4,50 | 2,50 | 1,40 | 1,25 | |
| DEMI-RELIURES Dos chagrin, plats papier, tranches jaspées. | ||||
| 4,95 | 2,75 | 1,60 | 1,45 | |
| EN PLUS POUR LES DEMI-RELIURES | ||||
| Tranches ébarbées, tête jaspée. | ||||
| 1,20 | 0,60 | 0,25 | 0,25 | |
| Tranches dorées ou en couleurs (soignées). | ||||
| 4,50 | 2,25 | 1,50 | 1,25 | |
| RELIURES PLEINES | ||||
| Chagrin 1er choix, têtes ou tranches dorées, janséniste. | ||||
| 35 » | 17 » | 10 » | 6 à 7,50 | |
| Maroquin du Levant, tranches dorées, dentelle intérieure. | ||||
| 70 » | 35 » | 20 » | 12 à 15 | |
Je rappellerai, en terminant, que, d'une façon générale et exceptis excipiendis, il n'y a de bons relieurs que dans les grandes villes, et—laissant à part, encore une fois, la reliure de luxe et d'art—que c'est dans les grosses maisons, où l'outillage est multiple et complet, que vous avez chance d'être le mieux servi et au meilleur compte. Il en est, hélas! de la reliure comme de tout le reste, comme de la chaussure et de la nouveauté, où triomphent les grands magasins, et de la guerre, où la victoire est à l'argent et aux gros bataillons.