[10] «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de lui porter honneur.»

On disputait ainsi depuis un nombre considérable d'années et la querelle menaçait de tourner au tragique, quand, un beau jour, cédant sans doute à l'influence du Premier Président Guillaume de Lamoignon, dont l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination batailleuse de ses contemporains, la robe, avec une grandeur d'âme qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa rigueur. Il lui plut même de couronner par un beau mouvement cette mémorable condescendance.—Foin des vétilles! déclara-t-elle. La mention finale du serment trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus question et reposez en paix[11].

[11] Saint-Simon, Mémoires, t. X, p. 409, attribue à Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, dans son Mémoire secret de 1714, que c'est en 1680, sous la première présidence de Nicolas de Novion, «que le serment fut remis en son ancienne pureté». La vérité paraît être que la formule ancienne fut abolie officiellement sous la présidence d'Achille III de Harlay, ainsi que l'indique le Mémoire du Parlement d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait plus depuis de longues années. Il est à remarquer cependant que, le 15 décembre 1663, les quatorze pairs reçus à cette date, en présence de Sa Majesté, jurèrent «de se comporter... comme un conseiller de Cour souveraine doit faire». Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 65.

Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas être aussi facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits de justice»: les pairs donneraient-ils leur avis avant les présidents, ou continueraient-ils, comme par le passé, à opiner après eux?... Grave problème dont l'examen exige quelques explications.

Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: les lits de justice, solennités très rares présidées par le roi; les audiences proprement dites, auxquelles le roi n'assistait pas, et que dirigeait le Premier Président ou l'un des présidents à mortier. En fait, qu'il s'agît de lits de justice ou d'audiences ordinaires, les voix du Premier Président et des présidents à mortier,—on disait d'un mot les présidents, comme on disait les ducs,—étaient recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci ne pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au second plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, sous ses yeux, un traitement d'infériorité, c'était un crève-cœur dont rien ne pouvait atténuer l'amertume. Aussi guettaient-ils une circonstance favorable qui leur permît d'y mettre fin.

Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des affaires. Il avait, de son enfance, gardé un souvenir ineffaçable: celui des troubles de la Fronde. Il n'oublia jamais les sombres journées d'émeute, les mousquetades de la rue, l'envahissement du Louvre par la foule, les hasards d'une fuite précipitée au milieu de la nuit, la longue procession des hommes rouges qui tenaient en échec les décisions de la Régente et lui adressaient de factieuses remontrances. Ces hommes rouges! «de la canaille!» s'écriait Anne d'Autriche... Ainsi que celle de la reine, la rancune du roi à leur égard était tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le comte de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions Votre Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin de paraître satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les choses. Justement, à cette époque, Louis XIV, escorté de gardes du corps l'épée au poing, faisait, comme en ville conquise, une entrée solennelle à Paris. La date choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire des Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère d'une expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du Parlement qui reçut l'ordre de se rendre au-devant du prince, en robe écarlate, monté sur des chevaux caparaçonnés de housses en velours noir, avec interdiction de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre par ses manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel[12].

[12] Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660, «que la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation et d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à ces visites menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) déclare: «Cette nouveauté fait discourir le monde.»

Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. Les ducs s'empressèrent de la saisir pour soumettre au roi leur requête touchant «la préopinion». Celui-ci, ne voulant point paraître trancher seul le litige, le déféra à son Conseil. Ce fut alors un procès en règle dans lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute la robe en croupe», prit fait et cause pour les présidents.

Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion avec la cour des pairs, ne s'était pas borné à recueillir l'héritage de cette cour. Non seulement il avait reçu mandat de remplacer la Couronne dans l'exercice de la plus haute de ses attributions, celle qui consiste à rendre la justice; mais,—privilège plus précieux encore,—il avait, en vue de faire échec à la puissance féodale, été investi du droit de représenter, en l'absence du souverain, sa personne et son autorité. C'est le Parlement, assemblé en corps, qui représentait l'autorité du prince; ce sont les présidents qui représentaient sa personne... Et c'est pour cette raison qu'à partir de cette époque les conseillers furent revêtus de la robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, tandis que les présidents joignaient à cette robe le manteau d'hermine qui complétait le costume royal[13].

[13] «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef. M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première place, et le Premier Président en son absence. Sa puissance et son autorité est représentée en ce corps, principalement quand il est orné de son pourpre. C'est la marque de cette royauté qui ne meurt point, que l'on porte même aux enterrements des rois, afin que les sujets, après leur mort, ne puissent présumer que cette majesté est éteinte.» Mémoires de Mathieu Molé, t. III, p. 13... Du «droit de représentation» le Parlement tirait cette conséquence que personne, fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi, prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire. Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de Narbonne, rapportée page 21 des mêmes Mémoires de Mathieu Molé, confirme ces prétentions à l'encontre du prince de Condé.

En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera des précisions dans le Recueil des Mémoires publiés à l'occasion du procès de 1664, dont il va être question un peu plus loin.

Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec le Premier Président, elle tenait à la raison suivante, qui était aussi d'ordre historique. Le Parlement n'avait, à l'origine, qu'un président[14]. La Couronne lui ayant, dans un intérêt fiscal, donné un collaborateur, puis plusieurs collaborateurs, on considéra qu'il s'était effectué entre ces divers magistrats, décorés du même titre, un partage de la fonction et de ses avantages honorifiques[15]... C'est en vertu de cette double fiction que «le grand banc»,—ainsi désignait-on les présidents à mortier[16],—opinait avant les pairs, les princes du sang, les fils de France et les reines régentes[17].

[14] Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta le titre de premier maître, ou celui de souverain, qui, l'un et l'autre, semblent bien confirmer la théorie de «la représentation».

[15] Il importe de ne pas confondre les présidents à mortier, qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, pour profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.

[16] D'après la place qu'ils occupaient à la Grand'Chambre.

[17] Il y eut une interruption sous le ministère de Richelieu; mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de choses ne tarda pas à être rétabli.

Ces explications n'avaient pas le don de convaincre les ducs. Ils s'élevaient surtout contre la doctrine «de la représentation» et l'argument tiré de «la livrée judiciaire»...

—Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous n'avez droit qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles images» de nos anciens rois: ils ne portaient ni l'hermine ni la robe rouge, mais un manteau de couleur brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé de lys...

Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand banc». Au contraire,—et c'était là sa condamnation,—il y avait presque identité entre le manteau à traîne des Carolingiens et celui des pairs aux cérémonies du sacre... sans compter que rien ne se rapprochait plus de la couronne royale qu'une couronne de duc, tandis que rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier[18].

[18] Recueil des écrits qui ont été faits sur le différend d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les présidents au mortier du Parlement de Paris, pour la manière d'opiner aux lits de justice.—Paris, 1664.

Cependant les principes invoqués par la robe étaient si généralement admis, que les pairs n'osaient pas pousser leur raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient à faire une distinction.—Que messieurs «du grand banc», disaient-ils, représentent, au cours des audiences ordinaires, Sa Majesté qui est absente, nous voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de justice, présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle représentée? Les présidents, perdant alors la qualité de mandataires sur laquelle reposent leurs droits, nous devons opiner avant eux si la dignité dont nous sommes revêtus prime celle des magistrats-légistes... Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir la supériorité de la Cour des Pairs sur la Cour de Parlement, d'interminables dissertations qui dénotent de la part de leur auteur,—un fureteur de bibliothèque tenu en haleine par le duc de Luynes,—une érudition profonde jointe à une rare subtilité d'esprit.

Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté devant la juridiction la plus élevée du royaume: le Grand Conseil ou Conseil d'en haut, comme on disait quelquefois.

La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans l'après-dînée. L'assemblée se composait du roi, de la reine mère, du duc d'Orléans, du prince de Conti, de M. le prince, du chancelier, du ministre Colbert, des secrétaires d'État de Brienne, Le Tellier et de Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André d'Ormesson,—le père du chroniqueur. Le roi et la reine s'assirent au bout d'une table, autour de laquelle se rangea l'assistance. MM. de Lionne et Le Tellier, debout et tête nue, lurent à haute voix, pendant deux heures, les deux mémoires des présidents et les trois mémoires de la pairie... Que le roi, la reine et les membres de la famille royale aient trouvé des raisons décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, hérissé de citations contradictoires, de réticences calculées, de déductions aventureuses, il n'en faut pas douter, la Providence, qui veille sur la destinée des princes, leur ayant accordé «un surcroît de lumières». Mais que les autres juges se soient fait une opinion bien nette, la question reste plus délicate. Toujours est-il que, cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant au chancelier, s'empressa de recueillir les voix. Colbert opina le premier. Son avis, longuement développé, parut, en droit, si favorable aux présidents,—dont les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa Majesté,—qu'on put croire qu'il allait leur donner gain de cause. Mais, après cet hommage à la vérité juridique, il tourna court et admit les prétentions de la pairie. Les motifs qu'il donna sont de ceux qu'on peut appeler d'ordre extra-judiciaire. Ils s'inspiraient de l'attitude des présidents qui, durant la régence d'Anne d'Autriche, avaient abusé de leur autorité, au lieu de l'employer au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date déjà ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la résistance du Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance de certains de ses membres dans le procès Fouquet, indépendance qui venait de faire exclure de la chambre de justice le Premier Président de Lamoignon et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées en sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, «qui sçavoit l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité dans le même sens. Seul, le vieux d'Ormesson,—un naïf,—formula timidement quelques réserves. La contestation lui apparaissant «très considérable», il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en accordant d'ailleurs «la provision aux ducs[19]».

[19] Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de première main, les a consignées dans son Journal, t. II, p. 125. A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.

C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. Les conditions dans lesquelles il allait être enregistré n'étaient pas de nature à en atténuer la rigueur. Cette formalité fut accomplie trois jours après, dans le lit de justice du 29 avril 1664, en présence de tous les dignitaires de la Couronne et d'un public de choix attiré par l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal objet de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait depuis si longtemps et que chacun savait être chères au Parlement. Pour cette solennité, les lanternes[20] étaient bondées de personnes de distinction, surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on remarquait les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus, le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège, l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs que l'on sait, déposséder d'un droit honorifique, en présence du plus hostile des auditoires, était un châtiment cruel. Aussi y avait-il du dépit dans l'air. Les harangues prononcées sur la question janséniste par le Premier Président et par Denis Talon, parlant au nom des gens du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, en louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement de la déclaration royale entachant d'hérésie les cinq propositions extraites du livre de Jansénius. Mais l'un et l'autre proclamèrent à l'envi l'excellence des maximes gallicanes qui, cependant, recevaient ce jour-là un coup si rude. Quant à Denis Talon, sa mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir pour une vérité constante «que le pape estoit autant au-dessous des conciles qu'il estoit élevé au-dessus des évêques, que non seulement il n'estoit pas infaillible en question de fait, mais même qu'il ne l'estoit pas en question de droit», proclama qu'il fallait distinguer «ceux qui considéroient cette déclaration comme un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiroient que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis» et, s'il ne nomma point expressément la Compagnie de Jésus, la désigna si clairement que personne ne put s'y tromper[21]... Ne pouvant atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait sur les adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on parfois, dans la distribution de la justice humaine, l'innocent payer pour le coupable.—Manifestation qui, à quelques-uns, parut d'autant plus déplacée que, dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères Annat et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans la lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!

[20] C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.

[21] Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 131.

Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put s'offrir. Le procès-verbal de la séance, dressé par le greffier en chef, constate que l'arrêt du Conseil reçut ce même jour sa première application, «M. le chancelier ayant pris l'avis de MM. les pairs avant de prendre celui de MM. les présidents».

Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement déployé: tandis que la Compagnie judiciaire gardait un silence humilié, les ducs continuaient à jeter feu et flammes. L'écrivain mis par eux à contribution poursuivait, nuit et jour, ses investigations et rédigeait un quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt. Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher dans le présent, les ducs préparaient leurs armes pour l'avenir. A cet effet, ils organisaient une agence permanente de recherches en vue d'établir la prééminence de la pairie et de fournir des documents à ceux de ses membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait encore sous la Régence, fut confiée à un érudit estimé, l'abbé Le Laboureur, auquel on attribua un traitement annuel de mille écus[22].

[22] Écrits inédits de Saint-Simon, t. III, p. 508. La même fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand. Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui rédigea les mémoires dont il vient d'être question.

On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas inactive. Toujours est-il que le régime des taquineries, des récriminations, des combinaisons artificieuses continua à sévir. La situation était si tendue que, de peur d'un scandale, les tiers prenaient des précautions pour éviter tout contact entre les parties. Quand l'une d'elles devait assister à quelque cérémonie, on avait grand soin de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant mort, son fils n'eut garde de convier les ducs aux obsèques, «afin d'éviter la contestation avec les présidents[23]».

[23] Journal de Lefèvre d'Ormesson, t. II, p. 320 et 322.

Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît un nouvel éclat.—Ce résultat invraisemblable ne peut être attribué qu'à l'influence de Guillaume de Lamoignon. C'était, dans ce milieu profondément troublé, le porteur de la parole de paix. Ses collègues avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu, «incapable d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit des critiques, le secret de contenir les plus ardents. On ne saurait, sans admiration, supputer ce que, pour éviter de nouvelles rencontres, il fallait à ce galant homme d'exhortations émues, de réprimandes amicales, de trésors de diplomatie. Des belles actions qu'il accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de dire que c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, sa mort, survenue en décembre 1677, marquait la fin de l'armistice. Aussi bien semble-t-il que, pour son repos, il était temps qu'il disparût... La patience des belligérants était à bout.


II

Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).—Les Potier de Novion.—Portrait du nouveau Premier Président.—Son passé.—Les grands jours d'Auvergne.

Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? question à laquelle les ducs ne s'intéressaient pas moins que la robe, le choix de Sa Majesté pouvant, pour eux, être gros de conséquences.

Le nombre des compétitions était considérable. Mais la lutte ne tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: Achille III de Harlay, procureur général au Parlement et gendre du Premier Président défunt; Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents à mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, commencées sous le couvert des États généraux de 1614, atteignirent leur apogée pendant la régence d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier qui allait être appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de Guillaume de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au portrait tracé de lui par Saint-Simon que, dès son entrée en scène, nous avons hâte de le présenter sous sa véritable physionomie. Aussi bien un résumé de cette existence, non moins curieuse que peu connue, permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir les divergences de toute nature existant entre les factions rivales.

La famille des Potier, à laquelle appartenait le nouveau promu, avait cette origine obscure que les ducs reprochaient si amèrement à leurs adversaires. On peut, sans témérité, admettre que le premier du nom fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre? potier d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de roture. De cet artisan naquit un gantier-fourreur qui tint boutique à l'enseigne de l'Échiquier, réalisa des bénéfices et put offrir à ses descendants le dispendieux honneur des charges publiques. L'un d'eux devint prévôt des marchands, un autre général des monnaies, fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, jaloux de relier le passé au présent, les Potier introduisaient dans leurs armes, «échiquetées d'argent et d'azur», les deux mains dextres d'or qui pendaient à la porte de leur ancêtre[24].

[24] Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier pour Louis XIV et Mme de Maintenon: Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les Potier que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.» De quelques usages.

A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, fournit sans relâche des officiers de robe. Dès que, dans l'enceinte du Palais, il s'accomplit un fait digne de mémoire, un Potier se trouve à point nommé pour prononcer de viriles harangues et pousser aux décisions hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant les troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» dont Voltaire, dans la Henriade, célébrera la vertu antique. «L'homme juste» n'en faillit pas moins payer de sa tête sa fidélité au trône. Exaspérés de son sourire narquois[25], les Seize l'enfermèrent au Louvre, «en une petite cahuette» et, au moment même où les troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils s'apprêtaient à l'envoyer à la potence[26].

[25] Journal de l'Estoille, édit. Petitot, t. XLVI, p. 17.

[26] C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil, conseiller en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en 1635, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.

Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison se divisa en deux branches. L'aînée, représentée par les Potier de Novion et de Blancmesnil, continua à se signaler dans les emplois de judicature. La branche cadette, représentée par les Potier de Gesvres et de Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des secrétaires d'État, entra dans la carrière des armes, contracta de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité de duc et pair.

Le premier de la branche des Novion fut un magistrat d'élite, animé de cet esprit nouveau qui, éclos au souffle de saint Vincent de Paul, s'efforça de répandre dans le monde plus de justice et de pitié. Il appartenait à cette catégorie de parlementaires que Mme de Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un peu de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de n'aimer que les misérables[27]». Quand il mourut, en 1645, ce fut un deuil général dans la bourgeoisie parisienne dont il était devenu l'oracle[28].

[27] Mémoires de Mme de Motteville, t. I, p. 179.

[28] Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le 10 de ce mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais. C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires et qui parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le Parlement a perdu, depuis quatre mois, trois hommes qui valoient leur pesant d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le président Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit lui seul autant que les trois autres.» Lettre du mois de novembre 1645.

Nicolas V,—celui du bonnet,—était le fils de cette façon d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». Possédait-il toutes les vertus de son père? Ce serait beaucoup dire; mais il tenait de lui une prédilection marquée pour les humbles, avec l'horreur des exactions du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il apparaît sous les aspects les plus divers. Tantôt calme, froid, réfléchi, il ne demande rien qu'à la stricte exécution des lois. Tantôt, bouillant et impétueux, il s'élance, visière baissée, arrachant de haute lutte ce qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au fond, sa nature est celle du soldat, comme sa parole, colorée, âpre, mordante, est celle du tribun. Tenu en grande estime au Palais, il est redouté et haï des gens de Cour. Avec eux, en effet, il est fier, «hault à la main», et emploie des formules «qui sont des railleries piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression féodale date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue culture intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, d'habitudes, galant, fastueux[29] et, assure Mme de Motteville, «d'infiniment d'esprit», a gardé les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur d'argile. S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,—par les sentiments, les tendances, les préjugés,—et estime que le dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement de ceux qui, par intérêt de caste, paralysent l'essor de la bourgeoisie.

[29] Sainte-Beuve, Introduction aux mémoires de Fléchier, p. XXIX.

Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le jour où la branche des Gesvres, obtenant par un coup de fortune l'érection de sa terre en duché-pairie, se haussa à la première dignité du royaume. «Il étoit, déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa famille au rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans celui de son être. Et, quoique vivant en amitié avec les Gesvres et se mettant à tout pour eux, lui et son petit-fils,—car son fils est mort jeune,—se sont toujours plu en des respects amers et ironiques et à se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle fut leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause intime de leurs procédés avec les pairs[30].»—Peut-être, en effet, le sentiment qui poussait Novion à rappeler au nouveau dignitaire son origine plébéienne n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie, ni d'une pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des Mémoires n'en est pas moins inadmissible. Un simple froissement d'amour-propre ne saurait expliquer une ligne de conduite qui, antérieure à la fortune des Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien était-ce là une marque de famille, ainsi que le démontre la composition des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: témoin le Président de Blancmesnil, incarcéré avec Broussel, et son frère le conseiller d'Ocquerre, lesquels n'avaient pas de meilleur ami qu'un marchand de draps du nom de Tardif-Marais[31]... Quant à cette seconde assertion, que la jalousie inspirée à la branche aînée par l'élévation de la branche cadette,—son «ver rongeur», suivant le mot de Saint-Simon,—serait également la cause de l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard des pairs et, par suite, de «l'invention du bonnet», nous verrons bientôt ce qu'il en faut croire.

[30] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 423. Saint-Simon ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, pas plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance dans l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour les ducs et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir un fait duc et pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y avoit lieu de croire que Novion, comblé de l'un, chercheroit par sa conduitte à adoucir l'autre.»

[31] Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, était un familier des deux frères.

Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde. Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente, parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde, là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il est poussé[34]»!

[32] Journal de Lefèvre d'Ormesson, t. I, p. 426 et 446.

[33] Registres de l'Hôtel de ville, t. I, p. 98, cités dans le Journal de Lefèvre d'Ormesson, t. I, p. 618.

[34] Voici le texte de cette note: «Est homme de grande présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé, assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de 47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»

Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres, reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques, en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse: la réforme des finances, les poursuites contre les traitants concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de l'État...

[35] «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de personnage d'une vertu héroïque». Histoire des mouvements de Bordeaux, p. 347.

Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur, si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne, opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation, se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil pour les magistrats idéologues qui rêvaient,—en y trouvant leur profit,—de donner à la France des institutions analogues à celles de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...» Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement «réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.

[36] Mémoires de Conrart, édit. Petitot, p. 99.

De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37]. Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on admet,—comme l'affirment les Mémoires,—que, dévoré de «son ver rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681, eût éclaté trente ans plus tôt[38]!

[37] Correspondance de Mazarin, t. V, p. 69, 82, 89.

[38] C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,—ils étaient quatorze,—remontait à l'époque de la Fronde et était antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de considérations d'ordre politique que l'installation officielle de ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.

L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance, recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste», Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes, ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40]. Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras. Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que, seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien!