[295] Les Correspondants de la marquise de Balleroy, t. I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»

Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui était passée au crible,—Novion, sur ce sujet, n'avait rien laissé à dire,—mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne. Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»... Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297].

[296] Saint-Simon attribue à une cause différente, mais tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait, assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen, aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades, les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval, puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours avoir.»—Supplément aux Mémoires, t. XXI, p. 36.

[297] Supplément aux Mémoires de Saint-Simon, t. XXI, p. 254 et suiv.

Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités? C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse, pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:—Messieurs, déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.

La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus. Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement, Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible. Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car, n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme.

[298] D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir: 1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs; 4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes ducales.—Écrits inédits, t. III, p. 435 et suiv.

Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent leur première humiliation,—déchéance du droit à la Couronne et interdiction de traverser le parquet,—le cœur des ducs avait eu un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce coup d'État,—c'en était un,—visait à la fois M. du Maine et le Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux. Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV, c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second, on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre, le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc, et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300].

[299] «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit partout.»—Journal de Barbier, t. I, p. 10.

[300] Il en était de même pour le comte de Toulouse. Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.

Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante, d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!

[301] Mémoires de Saint-Simon, t. XV, p. 355 et suiv.; t. XVI, p. 1 et suiv.

C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver, en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens, des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces... Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et, pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes, déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs; les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:—travail qui ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil n'en fût donné.

[302] Le lit de justice y fut tenu «dans la grande antichambre où le roi avait accoutumé de manger».

Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires, ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur, l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui causent d'incomparables délices, dont le développement furieux déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir: «Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui ravissent l'auteur des Mémoires et produisent sur ses nerfs l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux, écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...» Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation, une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses paroles,—«un reste de venin, de la malice la plus raffinée», dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa compagnie»,—n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui «ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les robins de la création!

[303] Voir, au Journal de Buvat (t. I, p. 524), le procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.

Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins, le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut, d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât, en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces nouvelles, était survenue avant la rédaction des Mémoires[305]!

[304] Mémoires du marquis d'Argenson, t. I, p. 46.

[305] Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir demeurer en souffrance».

Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement, l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper, resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé, son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité encore accrue.

Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de son Premier Président.

Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,—nous verrons aux frais de qui,—M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des Mémoires. Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée», du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que, lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une maison[307].

[306] Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.

[307] Voir Mathieu Marais, t. II, p. 11. Voir également le Journal de l'exil à Pontoise, rédigé par Gilbert de Lisle.

Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage, c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le 28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux auteur des Mémoires, pénétrant dans le repaire du scélérat qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner, cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme de Fontenille[310]?—Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!... Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,—le mot est de Pontchartrain,—s'emparait du Premier Président et, le bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet, dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]...

[308] Collection de Gilbert de Lisle, lequel fait, à l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»

[309] Sœur de M. de Lorges.

[310] Sœur du Premier Président.

[311] M. Chéruel, faisant état des Mémoires de Villars, s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il (Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti de cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne cessait de le tourmenter.»—Saint-Simon considéré comme historien du règne de Louis XIV, p. 115.

Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent que l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent même que, le jour de la réception du duc de Nevers, M. de Mesmes donnerait un gage de son bon vouloir en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu sait avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à l'heure dite, mais hélas, comme par le passé, le mortier présidentiel demeura immobile sur l'énorme perruque dont il couronnait l'édifice.

Encore une tentative avortée.—Comme elle n'était pas de nature à accroître auprès de la postérité le prestige de son auteur, celui-ci a jugé opportun de n'en point perpétuer le souvenir: on n'en trouve trace ni dans les Mémoires, ni dans les Écrits inédits. C'est au maréchal de Villars que l'histoire est redevable du renseignement[312].

[312] Mémoires de Villars, t. II, p. 475 et suiv.


XVI

Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président de Mesmes.—De Mesmes fut-il vénal?—Son rôle pendant l'exil de Pontoise.—Il meurt pauvre.—Son prestige.—Appréciation des contemporains.—A-t-il trempé dans la conspiration de Cellamare?—Invraisemblance de cette accusation.

Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu «des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances.

Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.

Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang. En dehors des pensions,—dont, le plus souvent, les quartiers servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur prédécesseur[313],—les Premiers Présidents recevaient des gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes. C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs, ne craignaient même pas de provoquer les offres:

[313] C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas de M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de retenue établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.

[314] Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de huit ou dix mille écus. Il serait facile de multiplier les exemples.

[315] Correspondance de Bussy-Rabutin, t. IV, p. 284. Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue de pareille somme.

—Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais fort en peine de les établir[316]...

[316] Mai 1664.—Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 135.

C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au début du procès de Fargues.

A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément jeune,—Enquêtes et Requêtes,—dont la turbulence faisait le désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie.

Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants, notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se produisit dans les conditions économiques toutes particulières révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats, réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin, envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il. La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail, ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret. Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt mille livres... C'est le Régent qui payait...

[317] Relation de Gilbert de Lisle.

Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent, étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318]. De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier! Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses dettes.

[318] Journal de Barbier, t. I, p. 299.

Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient, entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition, un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait pas moins,—résultat sans exemple,—à la satisfaction des deux parties. La Constitution (bulle Unigenitus) était enregistrée avec la participation des gallicans les plus rigides; Law, abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite; et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718.

[319] Ibid., p. 245.

[320] Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse magistrature, n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.

C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais, qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M. le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu. S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type «du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757: «M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit, la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à laquelle il n'est pas facile de parvenir[324]

[321] Journal de Mathieu Marais, t. I, p. 236.

[322] Journal de Barbier, t. I, p. 298.

[323] Mémoires du président Hénault, p. 398.

[324] Mémoires du duc de Luynes, t. XVI, p. 192.—La seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M. de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président, dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible, timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: Elle en tira peu de secours, et ceci également: rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir. C'est une présomption de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare.

Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des Mémoires, un abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.—Outrée de la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!—Ce conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence, craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de son talent de beau parleur et de formuler des protestations de fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre: un véritable coup de théâtre!—Se voyant déjà la corde au cou, le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie de contrition, remettait la lettre dans sa poche,—une arme trop précieuse pour qu'il s'en dessaisît!—et s'éloignait sans ajouter mot[326].