[183] Journal de Barbier, t. I, p. 13.
[184] Mémoires de Mme de Staal de Launay, in fine.
[185] Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute entreprise». Mémoires de Villars, t. II, p. 413.
Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme un ange»,—un ange déchu, s'entend,—dont il possède la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,—contradiction qu'on ne s'explique guère,—avec une telle poltronnerie que, pour le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».
[186] Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 223. Ce n'est pas seulement de poltronnerie que parlent les Mémoires; c'est aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît aujourd'hui avoir fait justice.
C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié, retors, que, pour juger le récit des Mémoires, il importe de se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI: diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander l'application aux princes,—non pourvus d'un trône,—dont le sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.
Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même, convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»... Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu. Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont les décisions,—il ne l'ignore pas,—régleront le sort de ses dispositions posthumes[189]?—Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord préalable des parties en cause.
[187] Louis XIV et la Grande Mademoiselle, par Arvède Barine, p. 146.
[188] Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p. 408.
[189] Voir, notamment, les Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 261 et suiv.
Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire. Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a laissé, lui aussi, des Mémoires. Or Villars ne souffle mot des incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:
[190] Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il arriva le 9 septembre 1714.
—«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de raison que le Premier Président le refuse et que le représentant veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»
Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:
—«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si c'étoit par mon ordre.»
C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression, à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que l'on sait—il n'en est pas question. La formule de Villars est d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il, prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»
[191] Mémoires de Villars, t. II, p. 349.
Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine, désireux de se faire bien venir des deux parties,—ses juges de demain,—envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce prince dans des négociations que l'intransigeance de certains ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et à lui-même, l'auteur des Mémoires n'était pas homme à la reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que, pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une victime,—Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger une occasion aussi heureuse.
La dernière maladie de Louis XIV.—Les ducs délibèrent.—Les ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.—Les pairs ecclésiastiques.—M. de Reims.—Questions d'étiquette.—Négociations avec le Régent.
Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs, pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise, appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne.
L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui, chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre, les ambitions de toute nature,—Dieu sait si elles étaient nombreuses!—se donnaient librement carrière. La Cour, du plus humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil, ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre, suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique la précipitait du côté du soleil levant.
Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi. Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité! Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer ses arguments.
[193] Mémoires de Saint-Simon, t. VIII, p. 365.
[194] Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.
Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens, poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans l'immense tableau que constituent ses Mémoires, font l'objet de portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces ombres ducales devront en demander raison.
Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole, avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle: non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial, de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour l'affaire du bonnet.
Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,—pour l'entrée, la sortie, les saluts,—à traiter l'indiscret comme l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195].
[195] Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de Ponchartrain.
Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196]. Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune: «tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des combinaisons».
[196] Journal de Mathieu Marais, t. II, p. 328.
Ajoutons, d'un trait rapide:—«M. d'Antin, qui ne se consolait pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;—le maréchal de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être fort sensible aux questions de cérémonial;—M. d'Estrées, un viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui refuser;—M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles, pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui supportait cette défaveur avec plus de résignation que les entreprises de la robe;—M. de Coislin, évêque de Metz, héritier et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de Novion[197];—M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,—bassette, pharaon, biribi,—dont la ferme lui rapportait quarante mille écus de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement: émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre, certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils étaient investis[199].
[197] La réception de M. de Coislin qui, bien que d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le «bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis du roi.
[198] C'est lui, assurait-on,—on ne prête qu'aux riches,—qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la même sur toutes les toiles.»
[199] L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de Carignan.
Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire: des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention, d'usurper la préséance[200]!
[200] Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût commis». Mémoires, t. X, p. 443.
Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly, archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables, M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais, enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu. Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette. Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où, prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis, lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive, conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable. Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange, n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne paraît pas avoir souvent mise en pratique.
[201] «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de nécessité vertu.» Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 298.
[202] D'après Buvat (Journal de la Régence, t. II, p. 294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre des prêtres de son diocèse. Une chanson—on en fit plusieurs à ce sujet—lui prête le langage suivant:
La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies de fait contre un des récalcitrants. Chansonnier historique, t. II, p. 174.
[203] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 358.
Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette, s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de «l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les ducs constituaient la noblesse titrée; tout ce qui n'était pas duc était relégué dans la noblesse non titrée[204]. Or, l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles. Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences; mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui, c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre, écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît, au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce qui atteignit également son alter ego, M. de Reims, «dont la dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si odieux[208]».
[204] Cette distinction existait encore sous la Restauration. Mémoires de la comtesse de Boigne, t. I, p. 396.
[205] Journal de Mathieu Marais, t. I, p. 177.
[206] Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.
[207] Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon, par Chéruel, p. XLV.
[208] Mémoire du Parlement, du mois d'avril 1716.
En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.—Soit! fut-il répondu.—Vous trouverez bon que nous restions couverts quand le Premier Président prendra notre avis?—Je vous en donne ma parole...»
[209] Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. Écrits inédits, t. III, p. 435.
Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles. Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature. A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la Couronne, aux pires aventures.
Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses interlocuteurs s'écrièrent:
—Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées, vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte!
Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille. Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se résigna,—après d'orageuses discussions au cours desquelles quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur les bâtards.
Commencée à huit heures du soir, cette conférence,—une véritable veillée d'armes,—se prolongea assez avant dans la nuit. Puis, comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions, rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore. A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans, le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus loin,—nous en aurons ensuite fini avec les portraits,—il importe de dire quelques mots.
Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).—Sa jeunesse.—Sa famille.—Son caractère.—Le Président André de Novion.—Appréciations de Saint-Simon sur ces deux personnages.
Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel, Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe, M. de Mesmes,—on l'appelait alors M. de Neuchâtel,—avait tenu à honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans, en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210]. En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire, héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses: «Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir pour confrère un homme comme vous.»
[210] Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640, remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en 1688.
Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre. Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent les Caractères, la dissemblance sur d'autres points est telle qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse.
[211] Les Caractères, chapitre De la ville.
La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna, de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu, philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]... La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de nous avertir:
[212] Le Journal de Barbier (t. I, p. 298) dit «les débauches».
[213] Correspondance de Madame Palatine, t. I, p. 422 et 473.
La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban citron de son ordre, la mouche à miel, et à rimer quelques vers suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet, que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais de poésie.
Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin. Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un, le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur, la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye, c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle, sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun, ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités, objets d'art, la bibliothèque,—cette Memmienne à la garde de laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été préposé,—et certaine collection d'antiques et de médailles, composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise. «Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec autant d'intrépidité!»
Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par François de Troy, était un homme de belle stature et de forte corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant, d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer, poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour tout ce qui tenait à la Cour[214].»