«Le sous-gouverneur, dit-il, n'est pas le seul à connaître la vie intime de chah Abbas le Grand. Ce souverain, m'a-t-on conté, se plaisait à adresser à son bouffon des questions bizarres. «Un homme a commis une faute très grave: comment peut-il, en voulant se la faire pardonner, présenter une excuse qui soit pire que la faute commise?» lui demanda-t-il un jour. Le lendemain, comme le roi montait les degrés conduisant à l'appartement de ses femmes, le fou s'approcha et le pinça fortement au mollet.
«—Qu'est-ce à dire? s'écria le roi en courroux.
«—Excusez-moi, Majesté, gémit le coupable, je croyais tenir la jambe de la favorite.»
On connaît une autre solution du même problème donnée naïvement par le grand maître des cérémonies de Charles X. Après l'enterrement de son frère Louis XVIII, le roi se plaignit amèrement du désordre du cortège funèbre. «Sire, nous ferons mieux la prochaine fois», répondit en tremblant l'officier incriminé.
3 septembre.—Souvent déjà, tout en longeant le Tchaar-Bag, je suis passée devant la façade de la médressè de la Mère du Roi, et toujours j'ai été tentée de visiter cet édifice, merveilleux à en juger d'après les proportions monumentales de sa porte d'entrée et l'éclat des émaux à fond bleu turquoise de la coupole et des minarets cachés en partie derrière un rideau de verdure. Tout ce que j'avais rêvé n'est rien auprès de la réalité.
La baie ogivale qui constitue l'entrée de la médressè s'élève au centre d'une façade à deux étages longue de près de cent mètres. Une large torsade de faïence bleu turquoise, reposant à ses extrémités sur des bases d'albâtre, dessine tout autour de l'ouverture une brillante archivolte. La porte en bois de cyprès est couverte de plaques d'argent ciselées avec art.
Je franchis le seuil et pénètre dans un large vestibule octogone recouvert d'une coupole; à droite et à gauche sont placés des gradins de bois, sur lesquels des marchands de comestibles étalent des pêches magnifiques, des raisins dont les ancêtres sont nés au pays de Chanaan, du lait aigre, des concombres, des kébabs prêts à rôtir, en un mot les approvisionnements d'un restaurant bien achalandé.
Ce vestibule, où viennent se pourvoir aux heures des repas maîtres et élèves, est percé de larges baies: l'une communique avec la porte extérieure; celles de droite et de gauche s'ouvrent sur deux vestibules secondaires; la quatrième donne accès dans la cour de la médressè, ombragée de platanes vigoureux. Il n'est point étonnant que ces arbres soient, malgré le développement de leurs branches inférieures, plus fournis à la cime que les platanes du Tchaar-Bag, car la médressè de la Mère du Roi a été bâtie en 1710 sous le règne de chah sultan Houssein, près de cent ans après la plantation de la fameuse promenade de chah Abbas.
Les yeux, éblouis par les reflets des briques émaillées qui scintillent aux rayons du soleil, ne distinguent à première vue que les grandes masses du tableau. Au premier plan, les arbres du jardin se réfléchissent sur les eaux cristallines de longs bassins d'albâtre et forment de leurs rameaux épais un cadre sombre au milieu duquel se détachent comme noyés dans une buée lumineuse le dôme et les minarets revêtus d'une mosaïque de briques émaillées. Le fond bleu turquoise de la coupole sert de fond à de gracieuses volutes blanches et à des arabesques jaune clair, serties, suivant le cas, d'un mince filet gros bleu ou noir. Le revêtement de toutes les parties inférieures du monument est formé de carreaux de faïence d'un blanc laiteux recouverts d'entrelacs bleu foncé, donnant aux parties les plus résistantes de la construction un aspect de solidité en harmonie avec leur rôle dans l'ensemble du monument.
Les artistes qui ont produit une œuvre aussi admirable ont droit à tout notre respect; on ne saurait élever à un plus haut degré la décoration architecturale et profiter plus judicieusement des ressources que la nature a réparties à l'Orient. Quant à moi, je ne connais pas en Europe de monument susceptible de produire une impression analogue à celle que l'on éprouve en présence de la médressè de la Mère du Roi.
Les élèves ne sont pas nombreux en cette saison. N'étaient les marchands installés sous le vestibule et quelques prêtres occupés à fumer le kalyan avec une gravité toute sacerdotale, on pourrait croire la médressè presque aussi déserte que le caravansérail de la Mère du Roi et le bazar contigus. Nous ne serons guère gênés aujourd'hui pour faire tout à notre aise nos relevés et nos photographies.
Pendant que nous opérons, le P. Pascal va rendre visite aux professeurs de l'école; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet d'entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. La dispute devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au milieu de nos sociétés civilisées d'inévitables conflits; plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de constater cette modération des chiites dans des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de bruyants éclats: chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son interlocuteur, parfois avec une grande justesse d'arguments, et toujours avec une parfaite tranquillité d'esprit et de gestes.
Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un honnête derviche aux cheveux incultes, que j'ai aperçu tantôt assis sur une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante voleurs des Mille et une nuits. Le disciple d'Hafiz est descendu de son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale. «Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m'assure un jeune théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n'était ni gras ni fortuné quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de feutre; des loutis (pillards) passant auprès de lui et le voyant endormi lui volèrent sa coiffure. A son réveil l'infortuné chercha vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au cimetière, s'assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil.
«—Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre? lui dit un de ses camarades.
—J'attends mon voleur; il viendra ici, puisque tout le monde y vient, et ce jour-là je reprendrai mon bien.»
Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l'heure n'était venue de déjeuner.
Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de faire honneur à la cuisine persane sous peine d'humilier nos hôtes, nous fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du quartier commerçant. Je n'ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout l'Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables musées; musée, c'est le mot, car il faut se contenter d'admirer et ne pas songer à acheter ces œuvres d'art, les marchands, jaloux et orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.
Le rôle de ces objets n'est pas d'ailleurs purement décoratif: ils sont tous garnis d'énormes bouquets de roses blanches ou jaunes, de jacinthes et de jasmins, dont le parfum pénétrant vient heureusement corriger les odeurs qui se dégagent de la foule.
Dans cette saison, l'aspect du bazar aux comestibles est particulièrement ravissant. De tous côtés s'empilent des montagnes de pêches vermeilles, des pyramides de limons doux, de melons et de concombres; des pastèques pourfendues par la moitié montrent aux passants altérés leur chair rouge gonflée d'une eau délicieuse, tandis que roulent pêle-mêle sur le sol des raisins et des aubergines monstres; en concurrence avec ces boutiques se présentent les étalages des épiciers, pharmaciens, droguistes, où miroitent, sous les rayons lumineux tombés du haut des toitures en forme de coupoles, des bocaux de cristal contenant toute une collection de sel de fer, de cuivre, de manganèse, et de longs vases de verre remplis de piment, de safran ou d'autres épices, condiments obligés de certains mets persans.
Le caravansérail arménien, dans lequel se trouvent les bureaux de Kodja Youssouf, est entouré d'une série de chambres profondes, fermées par des volets en mosaïque de bois. Au milieu du jour toutes ces portes sont soigneusement cadenassées, car les riches négociants se contentent de passer quelques heures à leur comptoir, à l'inverse des petits marchands du bazar, dont la boutique reste toujours ouverte.
Le Père frappe; des serviteurs se présentent et nous introduisent dans une salle voûtée; l'air de la pièce a conservé une bienfaisante fraîcheur. Nos domestiques apportent d'une rôtisserie voisine de délicieux kébabs emmaillotés dans une couche de pain, et des fruits confits dans du sirop aigre. Ces hors-d'œuvre, désignés sous le nom de torchis (aigreur), sont des aubergines de la grosseur d'une figue de vigne, des prunes de la taille d'une olive, ou des noix à peine formées. Les Persans mangent à tous les repas ces mets excitants, très agréables pendant les fortes chaleurs.
Après le déjeuner, Kodja Youssouf profite de notre présence à Ispahan pour faire défiler devant nous les plus habiles forgerons ispahaniens; ils portent avec eux des canards, des chameaux, des ânes, des boucliers et des aiguières en acier, façonnés au marteau et rehaussés de minces filets d'or ou de platine incrustés dans le dur métal.
Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de tapis. L'un d'eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées. J'accepte son offre avec d'autant plus d'empressement qu'il est marié, prétendent les matrones d'Ispahan, à l'une des plus jolies femmes de la ville.
L'entrée de l'andéroun sera difficile à forcer, et j'aurai bien du mal à me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus aimables.
«Votre esclave a vu du premier coup d'œil que ce jeune homme est le fils de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l'on n'en soit point frappé.»
Les Persans, sans oser se l'avouer, ont si peu de confiance dans la vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand plaisir.
Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s'est confondu en remerciements.