Raclant, de ses genoux, la muraille, s'accrochant à la pierre de ses doigts nerveux, Raoul, à son tour, se laissa tomber.
Et aussitôt il sentit une étreinte.
—C'est moi! fit le Persan, silence!
Et ils restèrent immobiles, écoutant...
Jamais, autour d'eux, la nuit n'avait été plus opaque...
Jamais le silence plus pesant ni plus terrible...
Raoul s'enfonçait les ongles dans les lèvres pour ne pas hurler: «Christine! C'est moi!... Réponds-moi si tu n'es pas morte, Christine?»
Enfin, le jeu de la lanterne sourde recommença. Le Persan en dirigea les rayons au-dessus de leurs têtes, contre la muraille, cherchant le trou par lequel ils étaient venus et ne le trouvant plus...
—Oh! fit-il... la pierre s'est refermée d'elle-même.
Et le jet lumineux de la lanterne descendit le long du mur, puis jusqu'au parquet.
Le Persan se baissa et ramassa quelque chose, une sorte de fil qu'il examina une seconde et rejeta avec horreur.
—Le fil du Pendjab! murmura-t-il.
—Qu'est-ce? demanda Raoul.
—Ça, répondit le Persan en frissonnant, ça pourrait bien être la corde du pendu que l'on a tant cherchée!...
Et, subitement pris d'une anxiété nouvelle, il promena le petit disque rouge de sa lanterne sur les murs... Ainsi il éclaira, événement bizarre, un tronc d'arbre qui semblait encore tout vivant avec ses feuilles... et les branches de cet arbre montaient tout le long de la muraille et allaient se perdre dans le plafond.
À cause de la petitesse du disque lumineux, il était difficile d'abord de se rendre compte des choses... on voyait un coin de branches... et puis une feuille... et une autre... et à côté, on ne voyait rien du tout... rien que le jet lumineux qui semblait se refléter lui-même... Raoul glissa sa main sur ce rien du tout, sur ce reflet...
—Tiens! fit-il... le mur, c'est une glace!
—Oui! une glace! dit le Persan, sur le ton de l'émotion la plus profonde. Et il ajouta, en passant sa main qui tenait le pistolet sur son front en sueur:
—Nous sommes tombés dans la chambre des supplices!
[3]M. Pedro Gailhard m'a raconté lui-même qu'il avait encore créé des postes de fermeurs de portes pour de vieux machinistes, qu'il ne voulait pas lui-même mettre à la porte.
[4]À cette époque, les pompiers avaient encore mission, en dehors des représentations, de veiller à la sécurité de l'Opéra; mais ce service, depuis, a été supprimé. Comme j'en demandais la raison à M. Pedro Gailhard, il me répondit que «c'était parce qu'on avait craint que dans leur inexpérience parfaite des dessous du théâtre, ils n'y missent le feu».
[5]L'auteur, pas plus que le Persan, ne donnera d'autre explication sur cette apparition d'ombre-là. Alors que tout dans cette histoire historique sera normalement au cours d'événements quelquefois apparemment anormaux, expliqué, l'auteur ne fera point comprendre expressément au lecteur ce que le Persan a voulu dire par ces mots: C'est quelqu'un de bien pis! (que quelqu'un de la police du théâtre). Le lecteur devra le deviner, car l'auteur a promis à l'ex-directeur de l'Opéra, M. Pedro Gailhard, de lui garder le secret sur la personnalité extrêmement intéressante et utile de l'ombre errante au manteau qui, tout en se condamnant à vivre dans les dessous du théâtre, a rendu de si prodigieux services à ceux qui, les soirs de gala, par exemple, osent se risquer dans les dessus. Je parle ici de services d'État, et je ne puis en dire plus long, ma parole.
[6]L'ancien directeur de l'Opéra, M. Pedro Gailhard, m'a conté un jour au cap d'Ail, chez Mme Pierre Wolff, toute l'immense déprédation souterraine due au ravage des rats, jusqu'au jour où l'administration traita, pour un prix assez élevé du reste, avec un individu qui se faisait fort de supprimer le fléau en venant faire un tour dans les caves tous les quinze jours.
Depuis, il n'y a plus de rats à l'Opéra, que ceux qui sont admis au foyer de la danse. M. Gailhard pensait que cet homme avait découvert un parfum secret qui attirait à lui les rats comme le «coq-levent» dont certains pêcheurs se garnissent les jambes attire le poisson. Il les entraînait, sur ses pas, dans quelque caveau, où les rats, enivrés, se laissaient noyer. Nous avons vu l'épouvante que l'apparition de cette figure avait déjà causée au lieutenant de pompiers, épouvante qui était allée jusqu'à l'évanouissement—conversation avec M. Gailhard—et, pour moi, il ne fait point de doute que la tête-flamme rencontrée par ce pompier soit la même qui mit dans un si cruel émoi le Persan et le vicomte de Chagny (papiers du Persan).
[7]On n'a jamais retrouvé ces deux paires de bottines qui avaient été déposées, d'après les papiers du Persan, juste entre le portant et le décor du Roi de Lahore, à l'endroit où l'on avait trouvé Joseph Briquet pendu. Elles ont dû être prises par quelque machiniste ou «fermeur de portes».
Le Persan a raconté lui-même, comment il avait vainement tenté, jusqu'à cette nuit-là, de pénétrer dans la demeure du Lac par le lac; comment il avait découvert l'entrée du troisième dessous, et comment, finalement, le vicomte de Chagny et lui se trouvèrent aux prises avec l'infernale imagination du fantôme dans la chambre des supplices. Voici le récit écrit qu'il nous a laissé (dans des conditions qui seront précisées plus tard) et auquel je n'ai pas changé un mot. Je le donne tel quel, parce que je n'ai pas cru devoir passer sous silence les aventures personnelles du daroga autour de la maison du Lac, avant qu'il n'y tombât de compagnie avec Raoul. Si, pendant quelques instants, ce début fort intéressant semble un peu nous éloigner de la chambre des supplices, ce n'est que pour mieux nous y amener tout de suite, après vous avoir expliqué des choses fort importantes et certaines attitudes et manières de faire du Persan, qui ont pu paraître bien extraordinaires.
«C'était la première fois que je pénétrais dans la maison du Lac, écrit le Persan. En vain avais-je prié l'amateur de trappes—c'est ainsi que, chez nous, en Perse, on appelait Erik—de m'en ouvrir les mystérieuses portes. Il s'y était toujours refusé. Moi qui étais payé pour connaître beaucoup de ses secrets et de ses trucs, j'avais en vain essayé, par ruse, de forcer la consigne. Depuis que j'avais retrouvé Erik à l'Opéra, où il semblait avoir élu domicile, souvent, je l'avais épié, tantôt dans les couloirs du dessus, tantôt dans ceux du dessous, tantôt sur la rive même du Lac, alors qu'il se croyait seul, qu'il montait dans la petite barque et qu'il abordait directement au mur d'en face. Mais l'ombre qui l'entourait était toujours trop opaque pour me permettre de voir à quel endroit exact il faisait jouer sa porte dans le mur. La curiosité, et aussi une idée redoutable qui m'était venue en réfléchissant à quelques propos que le monstre m'avait tenu, me poussèrent, un jour que je me croyais seul à mon tour, à me jeter dans la petite barque et à la diriger vers cette partie du mur où j'avais vu disparaître Erik. C'est alors que j'avais eu affaire à la Sirène qui gardait les abords de ces lieux, et dont le charme avait failli m'être fatal, dans les conditions précises que voici. Je n'avais pas plutôt quitté la rive, que le silence parmi lequel je naviguais fut insensiblement troublé par une sorte de souffle chantant qui m'entoura. C'était à la fois une respiration et une musique; cela montait doucement des eaux du Lac et j'en étais enveloppé sans que je pusse découvrir par quel artifice. Cela me suivait, se déplaçait avec moi, et cela était si suave, que cela ne me faisait pas peur. Au contraire, dans le désir de me rapprocher de la source de cette douce et captivante harmonie, je me penchai, au-dessus de ma petite barque, vers les eaux, car il ne faisait point de doute pour moi que ce chant venait des eaux elles-mêmes. J'étais déjà au milieu du Lac et il n'y avait personne d'autre dans la barque que moi; la voix,—car c'était bien maintenant distinctement une voix,—était à côté de moi, sur les eaux. Je me penchai... Je me penchai encore... Le Lac était d'un calme parfait et le rayon de lune qui, après avoir passé par le soupirail de la rue Scribe, venait l'éclairer, ne me montra absolument rien sur sa surface lisse et noire comme de l'encre. Je me secouai un peu les oreilles dans le dessein de me débarrasser d'un bourdonnement possible, mais je dus me rendre à cette évidence qu'il n'y a point de bourdonnement d'oreilles aussi harmonieux que le souffle chantant qui me suivait et qui, maintenant m'attirait.
Si j'avais été un esprit superstitieux ou facilement accessible aux faibles, je n'aurais point manqué de penser que j'avais affaire à quelque sirène chargée de troubler le voyageur assez hardi pour voyager sur les eaux de la maison du Lac, mais, Dieu merci! je suis d'un pays où l'on aime trop le fantastique pour ne point le connaître à fond et je l'avais moi-même trop étudié jadis avec les trucs les plus simples, quelqu'un qui connaît son métier peut faire travailler la pauvre imagination humaine.
Je ne doutai donc point que je me trouvais aux prises avec une nouvelle invention d'Erik, mais encore une fois cette invention était si parfaite que, en me penchant au-dessus de la petite barque, j'étais moins poussé par le désir d'en découvrir la supercherie que de jouir de son charme.
Et je me penchai, je me penchai... à chavirer.
Tout à coup, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et m'agrippèrent le cou, m'entraînant dans le gouffre avec une force irrésistible. J'étais certainement perdu si je n'avais eu le temps de jeter un cri auquel Erik me reconnut.
Car c'était lui, et au lieu de me noyer comme il en avait eu certainement l'intention, il nagea et me déposa doucement sur la rive.
—Vois comme tu es imprudent, me dit-il en se dressant devant moi tout ruisselant de cette eau d'enfer. Pourquoi tenter d'entrer dans ma demeure! Je ne t'ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au monde! Ne m'as-tu sauvé la vie que pour me la rendre insupportable? Si grand que soit le service rendu, Erik finira peut-être par l'oublier et tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même.
Il parlait, mais maintenant je n'avais d'autre désir que de connaître ce que j'appelais déjà le truc de la sirène. Il voulut bien contenter ma curiosité, car Erik, qui est un vrai monstre—pour moi, c'est ainsi que je le juge, ayant eu, hélas! en Perse, l'occasion de le voir à l'œuvre—est encore par certains côtés un véritable enfant présomptueux et vaniteux, et il n'aime rien tant, après avoir étonné son monde, que de prouver toute l'ingéniosité vraiment miraculeuse de son esprit.
Il se mit à rire et me montra une longue tige de roseau.
—C'est bête comme chou! me dit-il, mais c'est bien commode pour respirer et pour chanter dans l'eau! C'est un truc que j'ai appris aux pirates du Tonkin, qui peuvent ainsi rester cachés des heures entières au fond des rivières[8].
Je lui parlai sévèrement.
—C'est un truc qui a failli me tuer! fis-je... et il a été peut-être fatal à d'autres!
Il ne me répondit pas, mais il se leva devant moi avec cet air de menace enfantine que je lui connais bien.
Je ne m'en «laissai pas imposer». Je lui dis très net:
—Tu sais ce que tu m'as promis, Erik! plus de crimes!
—Est-ce que vraiment, demanda-t-il en prenant un air aimable, j'ai commis des crimes?
—Malheureux!... m'écriai-je... Tu as donc oublié les heures roses de Mazenderan?
—Oui, répondit-il, triste tout à coup, j'aime mieux les avoir oubliées, mais j'ai bien fait rire la petite sultane.
—Tout cela, déclarai-je, c'est du passé... mais il y a le présent... et tu me dois compte du présent, puisque, si je l'avais voulu, il n'existerait pas pour toi!... Souviens-toi de cela, Erik: je t'ai sauvé la vie!
Et je profitai du tour qu'avait pris la conversation pour lui parler d'une chose qui, depuis quelque temps, me revenait souvent à l'esprit.
—Erik, demandai-je... Erik, jure-moi...
—Quoi? fit-il, tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les serments sont faits pour attraper les nigauds.
—Dis-moi... Tu peux bien me dire ça, à moi?
—Eh bien?
—Eh bien!... Le lustre... le lustre? Erik...
—Quoi, le lustre?
—Tu sais bien ce que je peux dire?
—Ah! ricana-t-il, ça, le lustre... je veux bien te le dire!.. Le lustre, ça n'est pas moi!... Il était très usé, le lustre...
Quand il riait, Erik était plus effrayant encore. Il sauta dans la barque en ricanant d'une façon si sinistre que je ne pus m'empêcher de trembler.
—Très usé, cher Daroga![9] Très usé, le lustre!... Il est tombé tout seul... Il a fait boum! Et maintenant, un conseil, Daroga, va te sécher, si tu ne veux pas attraper un rhume de cerveau!... et ne remonte jamais dans ma barque... et surtout n'essaie pas d'entrer dans ma maison... je ne suis pas toujours là... Daroga! Et j'aurais du chagrin à te dédier ma messe des morts!
Ce disant et ricanant, il était debout à l'arrière de sa barque et godillait avec un balancement de singe. Il avait bien l'air alors du fatal rocher, avec ses yeux d'or en plus. Et puis, je ne vis bientôt plus que ses yeux et enfin il disparut dans la nuit du lac.
C'est à partir de ce jour que je renonçai à pénétrer dans sa demeure par le lac! Évidemment, cette entrée-là était trop bien gardée, surtout depuis qu'il savait que je la connaissais. Mais je pensais bien qu'il devait s'en trouver une autre, car plus d'une fois j'avais vu disparaître Erik dans le troisième dessous, alors que je le surveillais et sans que je pusse imaginer comment. Je ne saurais trop le répéter, depuis que j'avais retrouvé Erik, installé à l'Opéra, je vivais dans une perpétuelle terreur de ses horribles fantaisies, non point en ce qui pouvait me concerner, certes, mais je redoutais tout de lui pour les autres[10]. Et quand il arrivait quelque accident, quelque événement fatal, je ne manquais point de me dire: «C'est peut-être Erik!...» comme d'autres disaient autour de moi: «C'est le Fantôme!...» Que de fois n'ai-je point entendu prononcer cette phrase par des gens qui souriaient! Les malheureux! s'ils avaient su que ce fantôme existait en chair et en os et était autrement terrible que l'ombre vaine qu'ils évoquaient, je jure bien qu'ils eussent cessé de se moquer!... S'ils avaient su seulement ce dont Erik était capable, surtout dans un champ de manœuvre comme l'Opéra!... Et s'ils avaient connu le fin fond de ma pensée redoutable!...
Pour moi, je ne vivais plus!... Bien qu'Erik m'eût annoncé fort solennellement qu'il avait bien changé et qu'il était devenu le plus vertueux des hommes, depuis qu'il était aimé pour lui-même, phrase qui me laissa sur le coup affreusement perplexe, je ne pouvais m'empêcher de frémir en songeant au monstre. Son horrible, unique et repoussante laideur le mettait au ban de l'humanité, et il m'était apparu bien souvent qu'il ne se croyait plus, par cela même, aucun devoir vis-à-vis de la race humaine. La façon dont il m'avait parlé de ses amours n'avait fait qu'augmenter mes transes, car je prévoyais dans cet événement auquel il avait fait allusion sur un ton de hâblerie que je lui connaissais, le cause de drames nouveaux et plus affreux que tout le reste. Je savais jusqu'à quel degré de sublime et désastreux désespoir pouvait aller la douleur d'Erik, et les propos qu'il m'avait tenus—vaguement annonciateurs de la plus horrible catastrophe—ne cessaient point d'habiter ma pensée redoutable.
D'autre part, j'avais découvert le bizarre commerce moral qui s'était établi entre le monstre et Christine Daaé. Caché dans la chambre de débarras qui fait suite à la loge de la jeune diva, j'avais assisté à des séances admirables de musique, qui plongeaient évidemment Christine dans une merveilleuse extase, mais tout de même je n'eus point pensé que la voix d'Erik—qui était retentissante comme le tonnerre ou douce comme celle des anges, à volonté—pût faire oublier sa laideur. Je compris tout quand je découvris que Christine ne l'avait pas encore vu! J'eus l'occasion de pénétrer dans la loge et, me souvenant des leçons qu'autrefois il m'avait données, je n'eus point de peine à trouver le truc qui faisait pivoter le mur qui supportait la glace, et je constatai par quel truchement de briques creuses, de briques porte-voix, il se faisait entendre de Christine comme s'il avait été à ses côtés. Par là aussi je découvris le chemin qui conduit à la fontaine et au cachot—au cachot des communards—et aussi la trappe qui devait permettre à Erik et s'introduire directement dans les dessous de la scène.
Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apprendre, de mes propres yeux et de mes propres oreilles qu'Erik et Christine Daaé se voyaient, et de surprendre le monstre, penché sur la petite fontaine qui pleure, dans le chemin des communards (tout au bout, sous la terre) et en train de rafraîchir le front de Christine Daaé évanouie. Un cheval blanc, le cheval du Prophète, qui avait disparu des écuries des dessous de l'Opéra, se tenait tranquillement auprès d'eux. Je me montrai. Ce fut terrible. Je vis des étincelles partir de deux yeux d'or et je fus, avant que j'aie pu dire un mot, frappé, en plein front, d'un coup qui m'étourdit. Quand je revins à moi, Erik, Christine et le cheval blanc avaient disparu. Je ne doutais point que la malheureuse ne fût prisonnière dans la demeure du Lac. Sans hésitation, je résolus de retourner sur la rive, malgré le danger certain d'une pareille entreprise. Pendant vingt-quatre heures je guettai, caché près de la berge noire, l'apparition du monstre, car je pensais bien qu'il devait sortir, forcé qu'il était d'aller faire ses provisions. Et à ce propos, je dois dire que, quand il sortait dans Paris ou qu'il osait se montrer en public, il mettait à la place de son horrible trou de nez, un nez de carton pâte garni d'une moustache, ce qui ne lui enlevait point tout à fait son air macabre, puisque, lorsqu'il passait, on disait derrière lui: «Tiens, voilà le père Trompe-la-Mort qui passe», mais ce qui le rendait à peu près—je dis à peu près—supportable à voir.
J'étais donc à le guetter sur la rive du Lac,—du Lac Averne, comme il avait appelé, plusieurs fois, devant moi, en ricanant, son lac—et fatigué de ma longue patience, je me disais encore: Il est passé par une autre porte, celle du «troisième dessous», quand j'entendis un petit clapotis dans le noir, je vis les deux yeux d'or briller comme des fanaux, et bientôt la barque abordait. Erik sautait sur le rivage et venait à moi.
—Voilà vingt-quatre heures que tu es là, me dit-il; tu me gênes! je t'annonce que tout cela finira très mal! Et c'est bien toi qui l'auras voulu! car ma patience est prodigieuse pour toi!... Tu crois me suivre, immense niais,—(textuel)—et c'est moi qui te suis, et je sais tout ce que tu sais de moi, ici. Je t'ai épargné hier, dans mon chemin des communards; mais je te le dis, en vérité, que je n'y t'y revoie plus! Tout cela est bien imprudent, ma parole! et je me demande si tu sais encore ce que parler veut dire!
Il était si fort en colère que je n'eus garde, dans l'instant, de l'interrompre. Après avoir soufflé comme un phoque, il précisa son horrible pensée—qui correspondait à ma pensée redoutable.
—Oui, il faut savoir une fois pour toutes—une fois pour toutes, c'est dit—ce que parler veut dire! Je te dis qu'avec tes imprudences—car tu t'es fait déjà arrêter deux fois par l'ombre au chapeau de feutre, qui ne savait pas ce que tu faisais dans les dessous et qui t'a conduit aux directeurs, lesquels t'ont pris pour un fantasque persan amateur de trucs de féerie et de coulisses de théâtre (j'étais là... oui, j'étais là dans le bureau; tu sais bien que je suis partout)—je te dis donc qu'avec tes imprudences, on finira par se demander ce que tu cherches ici... et on finira par savoir que tu cherches Erik... et on voudra, comme toi, chercher Erik... et on découvrira la maison du Lac... Alors, tant pis, mon vieux! tant pis!... Je ne réponds plus de rien!
Il souffla encore comme un phoque.
—De rien!... Si les secrets d'Erik ne restent par les secrets d'Erik, tant pis pour beaucoup de ceux de la race humaine! C'est tout ce que j'avais à te dire et, à moins que tu ne sois un immense niais—(textuel)—cela devrait te suffire; à moins que tu ne saches ce que parler veut dire!...
Il s'était assis sur la partie arrière de sa barque et tapait le bois de la petite embarcation avec ses talons, en attendant ce que j'avais à lui répondre; je lui dis simplement:
—Ce n'est pas Erik que je viens chercher ici!...
—Et qui donc?
—Tu le sais bien: c'est Christine Daaé!
Il me répliqua:
—J'ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aimé pour moi-même.
—Ce n'est pas vrai, fis-je; tu l'as enlevée et tu la retiens prisonnière!
—Écoute, me dit-il, me promets-tu de ne plus t'occuper de mes affaires si je te prouve que je suis aimé pour moi-même?
—Oui, je te le promets, répondis-je sans hésitation, car je pensais bien que pour un tel monstre, telle preuve était impossible à faire.
—Eh bien, voilà! c'est tout à fait simple!... Christine Daaé sortira d'ici comme il lui plaira et y reviendra!... Oui, y reviendra! parce que cela lui plaira... y reviendra d'elle-même, parce qu'elle m'aime pour moi-même!...
—Oh! je doute qu'elle revienne!... Mais c'est ton devoir de la laisser partir.
—Mon devoir, immense niais! (textuel)—C'est ma volonté... ma volonté de la laisser partir, et elle reviendra... car elle m'aime!... Tout cela, je te dis, finira par un mariage... un mariage à la Madeleine, immense niais! (textuel). Me crois-tu, à la fin? Quand je te dis que ma messe de mariage est déjà écrite... tu verras ce Kyrie...
Il tapota encore ses talons sur le bois de la barque, dans une espèce de rythme qu'il accompagnait à mi-voix en chantant: Kyrie!... Kyrie!... Kyrie Eleïson!... Tu verras, tu verras cette messe!
—Écoute, conclus-je, je te croirai si je vois Christine Daaé sortir de la maison du Lac et y revenir librement!
—Et tu ne t'occuperas plus de mes affaires?
—Eh bien! tu verras cela ce soir... Viens au bal masqué. Christine et moi irons y faire un petit tour... Tu iras ensuite te cacher dans la chambre de débarras et tu verras que Christine, qui aura regagné sa loge, ne demandera pas mieux que de reprendre le chemin des communards.
—C'est entendu!
Si je voyais cela, en effet, je n'aurais qu'à m'incliner, car une très belle personne a toujours le droit d'aimer le plus horrible monstre, surtout quand, comme celui-ci, il a la séduction de la musique et quand cette personne est justement une très distinguée cantatrice.
—Et maintenant, va-t'en! car il faut que je parte pour aller faire mon marché!...
Je m'en allai donc, toujours inquiet du côté de Christine Daaé, mais ayant surtout, au fond de moi-même, une pensée redoutable, depuis qu'il l'avait réveillée si formidablement à propos de mes imprudences.
Je me disais: «Comment tout cela va-t-il finir? «Et, bien que je fusse assez fataliste de tempérament, je ne pouvais me défaire d'une indéfinissable angoisse à cause de l'incroyable responsabilité que j'avais prise un jour, en laissant vivre le monstre qui menaçait aujourd'hui beaucoup de ceux de la race humaine.
À mon prodigieux étonnement, les choses se passèrent comme il me l'avait annoncé. Christine Daaé sortit de la maison du Lac et y revint plusieurs fois sans qu'apparemment elle y fût forcée. Mon esprit voulut alors se détacher de cet amoureux mystère, mais il était fort difficile, surtout pour moi—à cause de la redoutable pensée—de ne point songer à Erik. Toutefois, résigné à une extrême prudence, je ne commis point la faute de retourner sur les bords du Lac ni de reprendre le chemin des communards. Mais la hantise de la porte sécrète du troisième dessous me poursuivant, je me rendis plus d'une fois directement dans cet endroit que je savais désert le plus souvent dans la journée. J'y faisais des stations interminables en me tournant les pouces et caché par un décor du Roi de Lahore, qu'on avait laissé là, je ne sais pas pourquoi, car on ne jouait pas souvent le Roi de Lahore. Tant de patience devait être récompensée. Un jour, je vis venir à moi, sur ses genoux, le monstre. J'étais certain qu'il ne me voyait pas. Il passa entre le décor qui se trouvait là et un portant, alla jusqu'à la muraille et agit, à un endroit que je précisai de loin, sur un ressort qui fit basculer une pierre, lui ouvrant un passage. Il disparut par ce passage et la pierre se referma derrière lui. J'avais le secret du monstre, secret qui pouvait, à mon heure, me livrer la demeure du Lac.
Pour m'en assurer, j'attendis au moins une demi-heure et fis, à mon tour, jouer le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je n'eus garde de pénétrer moi-même dans le trou, sachant Erik chez lui. D'autre part, l'idée que je pouvais être surpris ici par Erik me rappela soudain la mort de Joseph Buquet et, ne voulant point compromettre une pareille découverte, qui pouvait être utile à beaucoup de monde, à beaucoup de ceux de la race humaine, je quittai les dessous du théâtre, après avoir soigneusement remis la pierre en place, suivant un système qui n'avait point varié depuis la Perse.
Vous pensez bien que j'étais toujours très intéressé par l'intrigue d'Erik et de Christine Daaé, non point que j'obéisse en la circonstance à une maladive curiosité, mais bien à cause, comme je l'ai déjà dit, de cette pensée redoutable qui ne me quittait pas: «Si, pensais-je, Erik découvre qu'il n'est pas aimé pour lui-même, nous pouvons nous attendre à tout.» Et, ne cessant d'errer—prudemment—dans l'Opéra, j'appris bientôt la vérité sur les tristes amours du monstre. Il occupait l'esprit de Christine par la terreur, mais le cœur de la douce enfant appartenait tout entier au vicomte Raoul de Chagny. Pendant que ceux-ci jouaient tous deux, comme deux innocents fiancés, dans les dessus de l'Opéra—fuyant le monstre—ils ne se doutaient pas que quelqu'un veillait sur eux. J'étais décidé à tout: à tuer le monstre s'il le fallait et à donner des explications ensuite à la justice. Mais Erik ne se montra pas—et je n'en étais pas plus rassuré pour cela.
Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que le monstre, chassé de sa demeure par la jalousie, me permettrait ainsi de pénétrer sans péril dans la maison du Lac, par le passage du troisième dessous. J'avais tout intérêt, pour tout le monde, à savoir exactement ce qu'il pouvait bien y avoir là dedans! Un jour, fatigué d'attendre une occasion, je fis jouer la pierre et aussitôt j'entendis une musique formidable; le monstre travaillait, toutes portes ouvertes chez lui, à son Don Juan triomphant. Je savais que c'était là l'œuvre de sa vie. Je n'avais garde de bouger et je restai prudemment dans mon trou obscur. Il s'arrêta un moment de jouer et se prit à marcher à travers sa demeure, comme un fou. Et il dit tout haut, d'une voix retentissante: «Il faut que tout cela soit fini avant! Bien fini!» Cette parole n'était pas encore pour me rassurer et, comme la musique reprenait, je fermai la pierre tout doucement. Or, malgré cette pierre fermée, j'entendais encore un vague chant lointain, lointain, qui montait du fond de la terre, comme j'avais entendu le chant de la sirène monter du fond des eaux. Et je me rappelai les paroles de quelques machinistes dont on avait souri au moment de la mort de Joseph Buquet: «Il y avait autour du corps du pendu comme un bruit qui ressemblait au chant des morts.»
Le jour de l'enlèvement de Christine Daaé, je n'arrivai au théâtre qu'assez tard dans la soirée et tremblant d'apprendre de mauvaises nouvelles. J'avais passé une journée atroce, car je n'avais cessé, depuis la lecture d'un journal du matin annonçant le mariage de Christine et du vicomte de Chagny, de me demander si, après tout, je ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre. Mais la raison me revint et je restai persuadé qu'une telle attitude ne pouvait que-précipiter la catastrophe possible.
Quand ma voiture me déposa devant l'Opéra, je regardai ce monument comme si j'étais étonné, en vérité, de le voir encore debout!
Mais je suis, comme tout bon oriental, un peu fataliste et j'entrai, m'attendant à tout!
L'enlèvement de Christine Daaé à l'acte de la prison, qui surprit naturellement tout le monde, me trouva préparé. C'était sûr qu'Erik l'avait escamotée, comme le roi des prestidigitateurs qu'il est, en vérité. Et je pensai bien que cette fois c'était la fin pour Christine et peut-être pour tout le monde.
Si bien qu'un moment je me demandai si je n'allais pas conseiller à tous ces gens, qui s'attardaient au théâtre, de se sauver. Mais encore je fus arrêté dans cette pensée de dénonciation, par la certitude où j'étais que l'on me prendrait pour un fou. Enfin, je n'ignorais pas que si, par exemple, je criais pour faire sortir tous ces gens: «Au feu!» je pouvais être la cause d'une catastrophe, étouffements dans la fuite, piétinements, luttes sauvages,—pire que la catastrophe elle-même.
Toutefois, je me résolus à agir sans plus tarder, personnellement. Le moment me semblait, du reste, propice. J'avais beaucoup de chances pour qu'Erik ne songeât, à cette heure, qu'à sa captive. Il fallait en profiter pour pénétrer dans sa demeure par le troisième dessous et je pensai, pour cette entreprise, à m'adjoindre ce pauvre petit désespéré de vicomte, qui, au premier mot, accepta avec une confiance en moi qui me toucha profondément; j'avais envoyé chercher mes pistolets par mon domestique. Darius nous rejoignit avec la boîte dans la loge de Christine. Je donnai un pistolet au vicomte et lui conseillai d'être prêt à tirer comme moi-même, car, après tout, Erik pouvait nous attendre derrière le mur. Nous devions passer par le chemin des communards et par la trappe.
Le petit vicomte m'avait demandé, en apercevant mes pistolets, si nous allions nous battre en duel? Certes! et je dis: Quel duel! Mais je n'eus le temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est brave, mais tout de même il ignorait à peu près tout de son adversaire! Et c'était tant mieux!
Qu'est-ce qu'un duel avec le plus terrible des bretteurs à côté d'un combat avec le plus génial des prestidigitateurs? Moi-même, je me faisais difficilement à cette pensée que j'allais entrer en lutte avec un homme qui n'est visible au fond que lorsqu'il le veut et qui, en revanche, voit tout autour de lui, quand toute chose pour vous reste obscure!... Avec un homme dont la science bizarre, la subtilité, l'imagination et l'adresse lui permettent de disposer de toutes les forces naturelles, combinées pour créer à vos yeux ou à vos oreilles l'illusion qui vous perd!... Et cela, dans les dessous de l'Opéra, c'est-à-dire au pays même de la fantasmagorie! Peut-on imaginer cela sans frémir? Peut-on seulement avoir une idée de ce qui pourrait arriver aux yeux ou aux oreilles d'un habitant de l'Opéra, si on avait enfermé dans l'Opéra—dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq dessus—un Robert-Houdin féroce et «rigolo», tantôt qui se moque et tantôt qui hait! tantôt qui vide les poches et tantôt qui tue!... Pensez-vous à cela: «Combattre l'amateur de trappes?»—Mon Dieu! en a-t-il fabriqué chez nous, dans tous nos palais, de ces étonnantes trappes pivotantes qui sont les meilleures des trappes!—Combattre l'amateur de trappes au pays des trappes!...
Si mon espoir était qu'il n'avait point quitté Christine Daaé dans cette demeure du Lac où il avait dû la transporter, une fois encore, évanouie, ma terreur était qu'il fût déjà quelque part autour de nous, préparant le lacet du Pendjab.
Nul mieux que lui, ne sait lancer le lacet de Pendjab et il est le prince des étrangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. Quand il avait fini de faire rire la petite sultane, au temps des heures roses de Mazenderan, celle-ci demandait elle-même à ce qu'il s'amusât à la faire frissonner. Et il n'avait rien trouvé de mieux que le jeu du lacet du Pendjab. Erik qui avait séjourné dans l'Inde, en était revenu avec une adresse incroyable à étrangler. Il se faisait enfermer dans une cour où l'on amenait un guerrier,—le plus souvent, un condamné à mort—armé d'une longue pique et d'une large épée. Erik, lui, n'avait que son lacet, et c'était toujours dans le moment que le guerrier croyait abattre Erik d'un coup formidable, que l'on entendait le lacet siffler. D'un coup de poignet, Erik avait serré le mince lasso au col de son ennemi, et il le traînait aussitôt devant la petite sultane et ses femmes qui regardaient à une fenêtre et applaudissaient. La petite sultane apprit, elle aussi, à lancer le lacet du Pendjab et tua ainsi plusieurs de ses femmes et même de ses amies en visite. Mais je préfère quitter ce sujet terrible des Heures Roses de Mazenderan. Si j'en ai parlé, c'est que je dus, étant arrivé avec le vicomte de Chagny dans les dessous de l'Opéra, mettre en garde mon compagnon contre une possibilité toujours menaçante autour de nous, d'étranglement. Certes! une fois dans les dessous, mes pistolets ne pouvaient plus nous servir à rien, car j'étais bien sûr que du moment qu'il ne s'était point opposé du premier coup à notre entrée dans le chemin des communards, Erik ne se laisserait plus voir. Mais il pouvait toujours nous étrangler. Je n'eus point le temps d'expliquer tout cela au vicomte et même je ne sais si, ayant disposé de ce temps, j'en aurais usé pour lui raconter qu'il y avait quelque part, dans l'ombre, un lacet du Pendjab prêt à siffler. C'était bien inutile de compliquer la situation et je me bornai à conseiller à M. de Chagny de tenir toujours sa main à hauteur de l'œil, le bras replié dans la position du tireur au pistolet qui attend le commandement de feu. Dans cette position, il est impossible, même au plus adroit étrangleur, de lancer utilement le lacet du Pendjab. En même temps que le cou, il vous prend le bras ou la main et ainsi ce lacet, que l'on peut facilement délacer, devient inoffensif.
Après avoir évité le commissaire de police et quelques fermeurs de portes, puis les pompiers, et rencontré pour la première fois le tueur de rats et passé inaperçu aux yeux de l'homme au chapeau de feutre, le vicomte et moi nous parvînmes sans encombre dans le troisième dessous, entre le portant et le décor du Roi de Lahore. Je fis jouer la pierre et nous sautâmes dans la demeure qu'Erik s'était construite dans la double enveloppe des murs de fondation de l'Opéra (et cela, le plus tranquillement du monde, puisque Erik a été un des premiers entrepreneurs de maçonnerie de Philippe Garnier, l'architecte de l'Opéra, et qu'il avait continué à travailler, mystérieusement, tout seul, quand les travaux étaient officiellement suspendus, pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune).
Je connaissais assez mon Erik pour caresser la présomption d'arriver à découvrir tous les trucs qu'il avait pu se fabriquer pendant tout ce temps-là: aussi n'étais-je nullement rassuré en sautant dans sa maison. Je savais ce qu'il avait fait de certain palais de Mazenderan. De la plus honnête construction du monde, il avait bientôt fait la maison du diable, où l'on ne pouvait plus prononcer une parole sans qu'elle fut espionnée ou rapportée par l'écho. Que de drames de famille! que de tragédies sanglantes le monstre traînait derrière lui avec ses trappes! Sans compter que l'on ne pouvait jamais, dans les palais qu'il avait «truqués», savoir exactement où l'on se trouvait. Il avait des inventions étonnantes. Certainement, la plus curieuse, la plus horrible et la plus dangereuse de toutes était la chambre des supplices. À moins des cas exceptionnels où la petite sultane s'amusait à faire souffrir le bourgeois, on n'y laissait guère entrer que les condamnés à mort. C'était, à mon avis, la plus atroce imagination des heures roses de Mazenderan. Aussi, quand le visiteur qui était entré dans la chambre des supplices en «avait assez», il lui était toujours permis d'en finir avec un lacet du Pendjab qu'on laissait à sa disposition au pied de l'arbre de fer!
Or, quel ne fut pas mon émoi, aussitôt après avoir pénétré dans la demeure du monstre, en m'apercevant que la pièce dans laquelle nous venions de sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, était justement la reconstitution exacte de la chambre des supplices des heures roses de Mazenderan.
À nos pieds, je trouvai le lacet du Pendjab que j'avais tant redouté toute la soirée. J'étais convaincu que ce fil avait déjà servi pour Joseph Buquet. Le chef machiniste avait dû, comme moi, surprendre certain soir Erik au moment où il faisait jouer la pierre du troisième dessous. Curieux, il avait à son tour tenté le passage avant que la pierre ne se refermât et il était tombé dans la chambre des supplices, et il n'en était sorti que pendu. J'imaginai très bien Erik traînant le corps dont il voulait se débarrasser jusqu'au décor du Roi de Lahore et l'y suspendant, pour faire un exemple ou pour grossir la terreur superstitieuse qui devait l'aider à garder les abords de la caverne!
Mais, après réflexion, Erik revenait chercher le lacet du Pendjab, qui est très singulièrement fait de boyaux de chat et qui aurait pu exciter la curiosité d'un juge d'instruction. Ainsi s'expliquait la disparition de la corde de pendu.
Et voilà que je le découvrais à nos pieds, le lacet, dans la chambre des supplices!... Je ne suis point pusillanime, mais une sueur froide m'inonda le visage.
La lanterne dont je promenais le petit disque rouge sur les parois de la trop fameuse chambre, tremblait dans ma main.
M. de Chagny s'en aperçut et me dit:
—Que se passe-t-il donc, monsieur?
Je lui fis signe violemment de se taire, car je pouvais avoir encore cette suprême espérance que nous étions dans la chambre des supplices, sans que le monstre n'en sût rien!
Et même, cette espérance-là n'était point le salut car je pouvais encore très bien m'imaginer que, du côté du troisième dessous, la chambre des supplices était chargée de garder la demeure du Lac, et, cela peut-être, automatiquement.
Oui, les supplices allaient peut-être, commencer automatiquement.
Qui aurait pu dire quels gestes de nous ils attendaient pour cela?
Je recommandai l'immobilité la plus absolue à mon compagnon.
Un écrasant silence pesait sur nous.
Et ma lanterne rouge continuait à faire le tour de la chambre des supplices... je la reconnaissais... je la reconnaissais...
[8]Un rapport administratif, venu du Tonkin et arrivé à Paris fin juillet 1900, raconte comment le célèbre chef de bande le De Tham, traqué avec ses pirates par nos soldats, put leur échapper, ainsi que tous les siens, grâce au jeu des roseaux.
[9]Daroga, en Perse, commandant général de la police du gouvernement.
[10]Ici le Persan aurait pu avouer que le sort d'Erik l'intéressait également pour lui-même, car il n'ignorait point que si le gouvernement de Téhéran eût appris qu'Erik était encore, vivant, c'en était fait de la modeste pension de l'ancien Daroga. Il est juste, du reste, d'ajouter que le Persan avait un cœur noble et généreux et nous ne doutons point que les catastrophes qu'il redoutait pour les autres n'aient occupé fortement son esprit. Sa conduite, du reste, dans toute cette affaire, le prouve suffisamment et est au-dessus de tout éloge.
Nous étions au centre d'une petite salle de forme parfaitement hexagonale... dont les six pans de murs étaient intérieurement garnis de glaces... du haut en bas... Dans les coins, on distinguait très bien les «rajoutis» de glace... les petits secteurs destinés à tourner sur leurs tambours... oui, oui, je les reconnais... et je reconnais l'arbre de fer dans un coin, au fond de l'un de ces petits secteurs... l'arbre de fer, avec sa branche de fer... pour les pendus.
J'avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny était tout frémissant, tout prêt à crier à sa fiancée le secours qu'il lui apportait... Je redoutais qu'il ne pût se contenir.
Tout à coup, nous entendîmes du bruit à notre gauche.
Ce fut d'abord comme une porte qui s'ouvrait et se refermait, dans la pièce à côté puis il y eut un sourd gémissement. Je retins plus fortement encore le bras de M. de Chagny, puis nous entendîmes distinctement ces mots:
—C'est à prendre ou à laisser! La messe de mariage ou la messe des morts.
Je reconnus la voix du monstre.
Il y eut encore un gémissement.
À la suite de quoi, un long silence.
J'étais persuadé, maintenant, que le monstre ignorait notre présence dans sa demeure, car s'il en eût, été autrement, il se serait bien arrangé pour que nous ne l'entendions point. Il lui eût suffi pour cela de fermer hermétiquement la petite fenêtre invisible par laquelle les amateurs de supplices regardent dans la chambre des supplices.
Et puis, j'étais sûr que s'il avait connu notre présence, les supplices eussent commencé tout de suite.
Nous avions donc, dès lors, un gros avantage sur Erik: nous étions à ses côtés et il n'en savait rien.
L'important était de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais rien tant que l'impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer à travers les murs pour rejoindre Christine Daaé, dont nous croyions entendre, par intervalles, le gémissement.
—La messe des morts, ce n'est point gai! reprit la voix d'Erik, tandis que la messe de mariage, parlez-moi de cela! c'est magnifique! Il faut prendre une résolution et savoir ce que l'on veut! Moi, il m'est impossible de continuer à vivre comme ça, au fond de la terre, dans un trou, comme une taupe! Don Juan triomphant est terminé, maintenant je veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et nous irons nous promener le dimanche. J'ai inventé un masque qui me fait la figure de n'importe qui. On ne se retournera même pas. Tu seras la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons pour nous tout seuls, à en mourir. Tu pleures! Tu as peur de moi! Je ne suis pourtant pas méchant au fond! Aime-moi et tu verras! Il ne m'a manqué que d'être aimé pour être bon! Si tu m'aimais, je serais doux comme un agneau et tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.
Bientôt le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie d'amour, grandit, grandit. Je n'ai jamais rien entendu de plus désespéré et M. de Chagny et moi reconnûmes que cette effrayante lamentation appartenait à Erik lui-même. Quant à Christine, elle devait, quelque part, peut-être de l'autre côté du mur que nous avions devant nous, se tenir, muette d'horreur, n'ayant plus la force de crier, avec le monstre à ses genoux.
Cette lamentation était sonore et grondante et râlante comme la plainte d'un océan. Par trois fois Erik sortit cette plainte du rocher de sa gorge.
—Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas!
Et puis, il s'adoucit:
—Pourquoi pleures-tu? Tu sais bien que tu me fais de la peine.
Un silence.
Chaque silence pour nous était un espoir, Nous nous disions: «Il a peut-être quitté Christine derrière le mur.»
Et nous ne pensions qu'à la possibilité d'avertir Christine Daaé de notre présence sans que le monstre se doutât de rien.
Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si Christine nous en ouvrait la porte; et c'est à cette condition première que nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions même où la porte pouvait se trouver autour de nous.
Tout à coup, le silence d'à côté fut troublé par le bruit d'une sonnerie électrique.
Il y eut un bondissement de l'autre côté du mur et la voix de tonnerre d'Erik:
—On sonne! donnez-vous donc la peine d'entrer!
Un ricanement lugubre.
Qui est-ce qui vient encore nous déranger? Attends-moi un peu ici... je m'en vais aller dire à la sirène d'ouvrir.
Et des pas s'éloignèrent, une porte se ferma. Je n'eus point le temps de songer à l'horreur nouvelle qui se préparait; j'oubliai que le monstre ne sortait que pour un crime nouveau peut-être; je ne compris qu'une chose: Christine seule était derrière le mur!
Le vicomte de Chagny l'appelait déjà.
—Christine! Christine!
Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté, il n'y avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût pas entendu à son tour. Et, cependant, le vicomte dut répéter plusieurs fois son appel.
Enfin une faible voix parvint jusqu'à nous.
—Je rêve, disait-elle!
—Christine! Christine! c'est moi, Raoul.
Silence.
—Mais répondez-moi Christine!... si vous êtes seule, au nom du ciel, répondez-moi.
Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.
—Oui! Oui! C'est moi! Ce n'est pas un rêve!... Christine, ayez confiance!... Nous sommes là pour vous sauver... mais pas une imprudence!... Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.
—Raoul!... Raoul!
Elle se fit répéter plusieurs fois qu'elle ne rêvait pas et que Raoul de Chagny avait pu venir jusqu'à elle, conduit par un compagnon dévoué qui connaissait le secret de la demeure d'Erik.
Mais aussitôt à la trop rapide joie que nous lui apportions succéda une terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s'éloignât sur-le-champ. Elle tremblait qu'Erik ne découvrît sa cachette, car, en ce cas, il n'eût pas hésité à tuer le jeune homme. Elle nous apprit en quelques mots précipités qu'Erik était devenu tout à fait fou d'amour et qu'il était décidé à tuer tout le monde et lui-même avec le monde, si elle ne consentait pas à devenir sa femme devant le maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné jusqu'au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C'était le dernier délai. Il lui faudrait alors choisir, comme il disait, entre la messe de mariage et la messe des morts!
Et Erik avait prononcé cette phrase que Christine n'avait pas tout à fait comprise: «Oui ou non; si c'est non, tout le monde est mort et enterré!»
Mais, moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondit d'une façon terrible à ma pensée redoutable.
—Pourriez-vous nous dire où est Erik? demandai-je.
Elle répondit qu'il devait être sorti de la demeure.
—Pourriez-vous vous en assurer?
—Non!... Je suis attachée... je ne puis faire un mouvement.
En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pûmes retenir un cri de rage. Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements de la jeune fille.
—Oh! la délivrer! Arriver jusqu'à elle!
—Mais où êtes-vous donc? demandait encore Christine... Il n'y a que deux portes dans ma chambre: la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai parlé, Raoul!... une porte par où entre et sort Erik, et une autre qu'il n'a jamais ouverte devant moi et qu'il m'a défendu de franchir jamais, parce qu'elle est, dit-il, la plus dangereuse des portes... la porte des supplices!...
—Christine, nous sommes derrière cette porte-là!...
—Vous êtes dans la chambre des supplices?
—Oui, mais nous ne voyons pas la porte.
—Ah! si je pouvais seulement me traîner jusque-là!... Je frapperais contre la porte et vous verriez bien l'endroit où est la porte.
—C'est une porte avec une serrure? demandai-je.
—Oui, avec une serrure.
Je pensai: Elle s'ouvre de l'autre côté avec une clef, comme toutes les portes, mais de notre côté à nous, elle s'ouvre avec le ressort et le contrepoids, et cela ne va pas être facile à découvrir.
—Mademoiselle! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette porte.
—Mais comment? répondit la voix éplorée de la malheureuse... Nous entendîmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence de se libérer des liens qui l'emprisonnaient...
—Nous ne nous en tirerons qu'avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la clef de cette porte...
—Je sais où elle est, répondit Christine qui paraissait épuisée par l'effort qu'elle venait de faire... Mais je suis bien attachée!... Le misérable!...
Et il y eut un sanglot..
—Où est la clef? demandai-je, en ordonnant à M. de Chagny de se taire et de me laisser conduire l'affaire car nous n'avions pas un moment à perdre.
—Dans la chambre, à côté de l'orgue, avec une autre petite clef en bronze à laquelle il m'a défendu de toucher également. Elles sont toutes deux dans un petit sac en cuir qu'il appelle: Le petit sac de la vie et de la mort... Raoul! Raoul!... fuyez!... tout ici est mystérieux et terrible... et Erik va devenir tout à fait fou... Et vous êtes dans la chambre des supplices!... Allez-vous-en par ou vous êtes venus! Cette chambre-là doit avoir des raisons pour s'appeler d'un nom pareil!
—Christine! fit le jeune homme, nous sortirons d'ici ensemble ou nous mourrons ensemble!
—Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici tous sains et saufs soufflai-je, mais il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attachée, mademoiselle? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui! Il le sait bien!
—J'ai voulu me tuer! Le monstre, ce soir, après m'avoir transportée ici évanouie, à demi chloroformée, s'était absenté. Il était, paraît-il,—c'est lui me l'a dit,—allé chez son banquier!... Quand il est revenu, il m'a trouvée la figure en sang... j'avais voulu me tuer! je m'étais heurté le front contre les murs.
—Christine! gémit Raoul, et il se prit à sangloter.
—Alors, il m'a attachée... je n'ai le droit de mourir que demain soir à onze heures!...
Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus «hachée» et beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner l'impression en la transcrivant ici. Souvent nous nous arrêtions au milieu d'une phrase, parce qu'il nous avait semblé entendre un craquement, un pas, un remuement insolite... Elle nous disait: Non! Non! ce n'est pas lui!... Il est sorti! Il est bien sorti! J'ai reconnu le bruit que fait, en se refermant, le mur du Lac.
—Mademoiselle! déclarai-je, c'est le monstre lui-même qui vous a attachée... c'est lui qui vous détachera... Il ne s'agit que de jouer la comédie qu'il faut pour cela!... N'oubliez pas qu'il vous aime!
—Malheureuse! entendîmes-nous, comment ferais-je pour l'oublier jamais!
—Souvenez-vous-en pour lui sourire... suppliez-le... dites-lui que ces liens vous blessent.
Mais Christine Daaé nous fit:
—Chut!... J'entends quelque chose dans le mur du Lac!... C'est lui!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...
—Nous ne nous en irions pas, même si nous le voulions! affirmai-je de façon à impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir! Et nous sommes dans la chambre des supplices!
Silence! souffla encore Christine.
Nous nous tûmes tous les trois.
Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur, puis s'arrêtaient et refaisaient à nouveau gémir le parquet.
Puis il y eut un soupir formidable suivi d'un cri d'horreur de Christine et nous entendîmes la voix d'Erik.
—Je te demande pardon de te montrer un visage pareil! je suis dans un bel état, n'est-ce pas? C'est de la faute de l'autre? Pourquoi a-t-il sonné? Est-ce que je demande à ceux qui passent l'heure qu'il est? Il ne demandera plus l'heure à personne. C'est de la faute de la sirène...
Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de l'abîme d'une âme.
—Pourquoi as-tu crié, Christine?
—Parce que je souffre, Erik.
—J'ai cru que je t'avais fait peur...
—Erik, desserrez mes liens... ne suis-je pas votre prisonnière?
—Tu voudras encore mourir...
—Vous m'avez donné jusqu'à demain soir, onze heures, Erik...
Les pas se traînent encore sur le plancher.
—Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis aussi pressé que toi... oui, moi aussi, j'en ai assez de cette vie-là, tu comprends!... Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer... Tu n'as qu'un mot à dire: non! et ce sera fini tout de suite, pour tout le monde... Tu as raison... tu as raison! Pourquoi attendre jusqu'à demain soir onze heures? Ah! oui, parce que ça aurait été plus beau!... j'ai toujours eu la maladie du décorum... du grandiose... c'est enfantin!... Il ne faut songer qu'à soi dans la vie!... à sa propre mort... le reste est du superflu... Tu regardes comme je suis mouillé?... Ah! ma chérie, c'est que j'ai eu tort de sortir... Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors!... À part çà, Christine, je crois bien que j'ai des hallucinations... Tu sais, celui qui sonnait tout à l'heure chez la sirène,—va-t-en voir au fond du lac s'il sonne—eh bien, il ressemblait... Là, tourne-toi... es-tu contente? Te voilà délivrée... Mon Dieu! tes poignets, Christine! je leur ai fait mal, dis?... Cela seul mérite la mort..... À propos de mort, il faut que je lui chante sa messe!
En entendant ces terribles propos, je ne pus m'empêcher d'avoir un affreux pressentiment... Moi aussi, j'avais sonné une fois à la porte du monstre... et sans le savoir, certes!... j'avais dû mettre en marche quelque courant avertisseur... Et je me souvenais des deux bras sortis des eaux noires comme de l'encre... Quel était encore le malheureux égaré sur ces rives?
La pensée de ce malheureux-là m'empêchait presque de me réjouir du stratagème de Christine, et cependant, le vicomte de Chagny murmurait à mon oreille ce mot magique: délivrée!... Qui donc? Qui donc était l'autre? Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des morts?
Ah! le chant sublime et furieux! Toute la maison du Lac en grondait... toutes les entrailles de la terre en frissonnaient... Nous avions mis nos oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de Christine Daaé, le jeu qu'elle jouait pour notre délivrance mais nous n'entendions plus rien que le jeu de la messe des morts. Cela était plutôt une messe de damnés... Cela faisait, au fond de la terre, une ronde de démons.
Je me rappelle que le Dies iræ qu'il chanta nous enveloppa comme d'un orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des éclairs... Certes! je l'avais entendu chanter autrefois... Il allait même jusqu'à faire chanter les gueules de pierre de mes taureaux androcéphales, sur les murs du palais de Mazenderan... Mais chanter comme ça, jamais! jamais! Il chantait comme le dieu du tonnerre...
Tout à coup, l'orgue et la voix s'arrêtèrent si brusquement que M. de Chagny et moi reculâmes derrière le mur, tant nous fûmes saisis... Et la voix subitement changée, transformée, grinça distinctement toutes ces syllabes métalliques.
—Qu'est-ce gîte tu as fait de mon sac?
La voix répéta avec fureur:
—Qu'est-ce que tu as fait de mon sac? Christine Daaé ne devait pas trembler plus que nous.
—C'est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te délivre, dis?...
On entendit des pas précipités, la course de Christine qui revenait dans la chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre mur.
—Pourquoi fuis-tu? disait la voix rageuse qui avait suivi... Veux-tu bien me rendre mon sac! Tu ne sais donc pas que c'est le sac de la vie et de la mort?
—Écoutez-moi Erik, soupira la jeune femme... puisque désormais il est entendu que nous devons vivre ensemble... qu'est-ce que çà vous fait?... Tout ce qui est à vous m'appartient!...
Cela était dit d'une façon si tremblante que cela faisait pitié. La malheureuse devait employer ce qui lui restait d'énergie à surmonter sa terreur... Mais ce n'était point avec d'aussi enfantines supercheries, dites en claquant des dents, qu'on pouvait surprendre le monstre.
—Vous savez bien qu'il n'y a là-dedans que deux clefs... Qu'est-ce que vous voulez faire? demanda-t-il.
—Je voudrais, fit-elle, visiter cette chambre que je ne connais pas et que vous m'avez toujours cachée... C'est une curiosité de femme! ajouta-t-elle, sur un ton qui voulait se faire enjoué et qui ne dut réussir qu'à augmenter la méfiance d'Erik tant il sonnait faux...
—Je n'aime pas les femmes curieuses! répliqua Erik, et vous devriez vous méfier depuis l'histoire de Barbe-Bleue... Allons! rendez-moi mon sac!... rendez-moi mon sac!... Veux-tu laisser la clef!... Petite curieuse!
Et il ricana pendant que Christine poussait un cri de douleur... Erik venait de lui reprendre le sac.
C'est à ce moment que le vicomte, ne pouvant plus se retenir, jeta un cri de rage et d'impuissance, que je parvins bien difficilement à étouffer sur ses lèvres...
—Ah mais! fit le monstre... Qu'est-ce que c'est que ça?... Tu n'as pas entendu, Christine?
—Non! non! répondait la malheureuse; je n'ai rien entendu!
—Il me semblait qu'on avait jeté un cri!
—Un cri!... Est-ce que vous devenez fou, Erik?... Qui voulez-vous donc qui crie, au fond de cette demeure?... C'est moi qui ai crié, parce que vous me faisiez mal!... Moi, je n'ai rien entendu!...
—Comme tu me dis cela!... Tu trembles!... Te voilà bien émue!... Tu mens!... On a crié! on a crié!... Il y a quelqu'un dans la chambre des supplices!... Ah! je comprends maintenant!...
—Il n'y a personne, Erik!...
—Je comprends!...
—Personne!...
—Ton fiancé... peut-être!...
—Eh! je n'ai pas de fiancé!... Vous le savez bien!...
Encore un ricanement mauvais.
—Du reste, c'est si facile de le savoir... Ma petite Christine, mon amour... on n'a pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe dans la chambre des supplices... Veux-tu voir? veux-tu voir?... Tiens!... S'il y a quelqu'un... s'il y a vraiment quelqu'un, tu vas voir s'illuminer tout là-haut, près du plafond, la fenêtre invisible... Il suffit d'en tirer le rideau noir et puis d'éteindre ici... Là, c'est fait... Éteignons! Tu n'as pas peur de la nuit, en compagnie de ton petit mari!...
Alors, on entendit la voix agonisante de Christine.
—Non!... J'ai peur!... Je vous dis que j'ai peur dans la nuit!... Cette chambre ne m'intéresse plus du tout!... C'est vous qui me faites tout le temps peur, comme à une enfant, avec cette chambre des supplices!... Alors, j'ai été curieuse, c'est vrai!... Mais elle ne m'intéresse plus du tout... du tout!...
Et ce que je craignais par-dessus tout, commença automatiquement... Nous fûmes, tout à coup, inondés de lumière!... Oui, derrière notre mur, ce fut comme un embrasement. Le vicomte de Chagny qui ne s'y attendait pas, en fut tellement surpris qu'il en chancela. Et la voix de colère éclata à côté.
—Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... Là vois-tu maintenant, la fenêtre?... la fenêtre lumineuse!... Tout là-haut!... Celui qui est derrière ce mur ne la voit pas lui!... Mais, toi, tu vas monter sur l'échelle double. Elle est là pour cela!... Tu m'as demandé souvent à quoi elle servait... Eh bien! te voilà renseignée maintenant!... Elle sert à regarder par la fenêtre de la chambre des supplices... petite curieuse!...
—Quels supplices?... quels supplices y a-t-il là-dedans?... Erik! Erik! dites-moi que vous voulez me faire peur!... Dites-le-moi, si vous m'aimez, Erik!... N'est-ce pas qu'il n'y a pas de supplices? Ce sont des histoires pour les enfants!...
—Allez voir, ma chérie, à la petite fenêtre!...
Je ne sais si le vicomte, à côté de moi, entendait maintenant la voix défaillante de la jeune femme, tant il était occupé du spectacle inouï qui venait de surgir à son regard éperdu... Quant à moi qui avais vu ce spectacle-là déjà trop souvent, par la petite fenêtre des Heures roses de Mazenderan, je n'étais occupé que de ce qui se disait à côté, y cherchant une raison d'agir, une résolution à prendre.
—Allez voir, allez voir à la petite fenêtre!... Vous me direz!... Vous me direz après comment il a le nez fait!
Nous entendîmes rouler l'échelle que l'on appliqua contre le mur...
—Montez donc!... Non!... Non, je vais monter... moi, ma chérie!...
—Eh bien! oui... je vais voir... laissez-moi!
—Ah! ma petite chérie!... Ma petite chérie!... que vous êtes mignonne... Bien gentil à vous de m'épargner cette peine à mon âge!... Vous me direz comment il a le nez fait!... Si les gens se doutaient du bonheur qu'il y a à avoir un nez... un nez bien à soi... jamais ils ne viendraient se promener dans la chambre des supplices!...
À ce moment, nous entendîmes distinctement au-dessus de nos têtes, ces mots:
—Mon ami, il n'y a personne!...
—Personne?... Vous êtes sûre qu'il n'y a personne?...
—Ma foi, non... il n'y a personne...
—Eh bien, tant mieux!... Qu'avez-vous, Christine?... Eh bien, quoi! Vous n'allez pas vous trouver mal!... Puisqu'il n'y a personne!... Là!... descendez!... là!... Remettez-vous! puisqu'il n'y a personne... Mais comment trouvez-vous le paysage?...
—Oh! très bien!...
—Allons! ça va mieux!... N'est-ce pas, ça va mieux!... Tant mieux, ça va mieux!... Pas d'émotion!... Et quelle drôle de maison n'est-ce pas où l'on peut voir des paysages pareils?...
—Oui, on se croirait au Musée Grévin!... Mais, dites-donc, Erik... il n'y a pas de supplices là-dedans!... Savez-vous que vous m'avez fait une peur!...
—Pourquoi, puisqu'il n'y a personne!...
—C'est vous qui avez fait cette chambre-là, Erik?... Savez-vous que c'est très beau! Décidément, vous êtes un grand artiste, Erik...
—Oui, un grand artiste «dans mon genre».
—Mais, dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette chambre la chambre des supplices?...
—Oh! c'est bien simple. D'abord, qu'est-ce que vous avez vu?
—J'ai vu une forêt!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans une forêt?
—Des arbres!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans un arbre?
—Des oiseaux...
—Tu as vu des oiseaux...
—Non, je n'ai pas vu d'oiseaux.
—Alors, qu'as-tu vu! cherche!... Tu as vu des branches! Et qu'est-ce qu'il y a dans une branche? dit la voix terrible... Il y a un gibet! Voilà pourquoi j'appelle ma forêt la chambre des supplices!... Tu vois, ce n'est qu'une façon de parler! Tout cela est pour rire!... Moi, je ne m'exprime jamais comme les autres!... Je ne fais rien comme les autres!... Mais j'en suis bien fatigué!... bien fatigué!... J'en ai assez, vois-tu? d'avoir une forêt dans ma maison, et une chambre des supplices!... Et d'être logé comme un charlatan au fond d'une boîte à double fond!... J'en ai assez! j'en ai assez!... Je veux avoir un appartement tranquille, avec des portes et des fenêtres ordinaires et une honnête femme dedans, comme tout le monde!... Tu devrais comprendre cela Christine, et je ne devrais pas avoir besoin de te le répéter à tout bout de champ!... Une femme comme tout le monde!... Une femme que j'aimerais, que je promènerais, le dimanche, et que je ferais rire toute la semaine! Ah! tu ne t'ennuierais pas avec moi! J'ai plus d'un tour dans mon sac, sans compter les tours de cartes!... Tiens! veux-tu que je te fasse des tours de cartes? Cela nous fera toujours passer quelques minutes, en attendant demain soir, onze heures!... Ma petite Christine!... Ma petite Christine!... Tu m'écoutes?... Tu ne me repousses plus!... dis? Tu m'aimes!... Non! tu ne m'aimes pas!... Mais ça ne fait rien! tu m'aimeras! Autrefois, tu ne pouvais pas regarder mon masque à cause que tu savais ce qu'il y a derrière... Et maintenant tu veux bien le regarder et tu oublies ce qu'il y a derrière, et tu veux bien ne plus me repousser!... On s'habitue à tout, quand on veut bien... quand on a la bonne volonté!... Que de jeunes gens qui ne s'aimaient pas avant le mariage se sont adorés après! Ah! je ne sais plus ce que je dis... Mais tu t'amuserais bien avec moi!... Il n'y en a pas un comme moi, par exemple, ça, je le jure devant le bon Dieu qui nous mariera—si tu es raisonnable—il n'y en a pas un comme moi pour faire le ventriloque! Je suis le premier ventriloque du monde!... Tu ris!... Tu ne me crois peut-être pas!... Écoute!
Le misérable (qui était, en effet le premier ventriloque du monde) étourdissait la petite (je m'en rendais parfaitement compte) pour détourner son attention de la chambre des supplices!... Calcul stupide!... Christine ne pensait qu'à nous!... Elle répéta à plusieurs reprises, sur le ton le plus doux qu'elle put trouver et de la plus ardente supplication:
«Éteignez la petite fenêtre!... Erik! éteignez donc la petite fenêtre!...
Car elle pensait bien que cette lumière, soudain apparue à la petite fenêtre, et dont le monstre avait parlé d'une façon si menaçante, avait sa raison terrible d'être... Une seule chose devait momentanément la tranquilliser, c'est qu'elle nous avait vus tous deux, derrière le mur, au centre du magnifique embrasement, debout et bien portants!... Mais elle eût été plus rassurée, certes!... si la lumière s'était éteinte...
L'autre avait déjà commencé à faire le ventriloque. Il disait:
—Tiens! je soulève un peu mon masque! Oh! un peu seulement... Tu vois mes lèvres? Ce que j'ai de lèvres? Elles ne remuent pas!... Ma bouche est fermée... mon espèce de bouche... et cependant tu entends ma voix!... Je parle avec mon ventre... c'est tout naturel... on appelle ça être ventriloque!... C'est bien connu: écoute ma voix... où veux-tu qu'elle aille? Dans ton oreille gauche? dans ton oreille droite?... dans la table?... dans les petits coffrets d'ébène de la cheminée?... Ah! cela t'étonne... Ma voix est dans les petits coffrets de la cheminée! La veux-tu lointaine?... La veux-tu prochaine?... Retentissante?... Aigüe?... Nasillarde?... Ma voix se promène partout!... partout!... Écoute, ma chérie... dans le petit coffret de droite de la cheminée, et écoute ce qu'elle dit: Faut-il tourner le scorpion?... Et maintenant, crac! écoute ce qu'elle dit dans le petit coffret de gauche: Faut-il tourner la sauterelle?... Et maintenant, crac!... La voici dans le petit sac en cuir... Qu'est-ce qu'elle dit? «Je suis le petit sac de la vie et de la mort!» Et maintenant, crac!... la voici dans la gorge de la Carlotta, au fond de la gorge dorée, de la gorge de cristal de la Carlotta, ma parole!... Qu'est-ce qu'elle dit? Elle dit: «C'est moi, monsieur crapaud! c'est moi qui chante: J'écoute cette voix solitaire... couac!... qui chante dans mon couac!...» Et maintenant, crac, elle est arrivée sur une chaise de la loge du fantôme... et elle dit: «Madame Carlotta chante ce soir à décrocher le lustre!...» Et maintenant, crac!... Ah! ah! ah! ah!... où est la voix d'Erik?... Écoute, Christine, ma chérie!... Écoute... Elle est derrière la porte de la chambre des supplices!... Écoute-moi!... C'est moi qui suis dans la chambre des supplices!... Et qu'est-ce que je dis? Je dis: «Malheur à ceux qui ont le bonheur d'avoir un nez, un vrai nez à eux et qui viennent se promener dans la chambre des supplices!... Ah! ah! ah!»