[48] Livre 98ème.

(Enfin complètement dégoûté de son séjour en Savoie, par suite des mauvais traitements qu'il y recevait, et que toutes les cajoleries ne pouvaient lui faire oublier, il partit pour la France, ce qui comme nous l'avons vu, était un de ses anciens projets. Tout au commencement du 17ème siècle, nous le trouvons à Paris, et le 15 Mars 1601, étant à l'abbaye de St Germain, ses visions le reprirent de plus belle.

Au commencement de son séjour à Paris, il paraît qu'on lui accordait parfois un logement dans les grandes maisons où il plaçait ses pamphlets, car il répète à plusieurs reprises: “Au logis de Madame la Duchesse de Bouillon, j'eus une vision… Au logis de Madame la Princesse de la Marque, estant en contemplation… Le 7 Janvier, 1601, j'allay souper avec le Comte de la Forest qui estoit logé à la porte St Germain des prez. Le comte me donna une petite chambre auprès de la sienne.”)

Quand je suis venu en France, continue-t-il, j'ay remis quarante livres que j'avois fait escrire à des petits compagnons, au Comte Jacques de Montmaieu, Prince de Brandy… Estant à Lyon, Monsieur le Duc de Nemours, roy de valeur, me fist très grande caresse, et deffendit à ceux de la cour, qu'ils n'eussent à me faire aucun desplaisir, sous peine de l'estrapade.[49]

[49] Livre 48ème.

(Bluet raconte alors une aventure fâcheuse pour lui, mais assez plaisante. Un soldat l'attire dans un piège, lui enlève cent écus que les Espagnols lui avaient donnés, et le dépouille nu, jusqu'à la chemise, ne lui laissant autre chose qu'un méchant bas de chausse de toile.)

Arrivé à Paris, la première année le Roy me donna une chesne d'or de cent escus; les deux années suivantes, deux cens escus, et quarante escus pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, Roy de paix, que le grand Abraham me donna.

J'ay receu cent francs de mes gages de ceste année présente, et cent escus que le Roy m'a faict donner pour le chariot et le livre de la représentation, que je donnay au Roy de paix; et me revenoit bien le dict chariot et le dict livre à cent cinquante escus, dequoy l'on me les a donnez, et quatre escus que l'Imperatrice me fist donner, et puis cinquante escus pour envoyer à mon père… Monsieur Bastien Zamet, le grand Abraham m'a donné la première fois quatre escus, et puis six escus en trois fois, et un habit dont j'en fis faire trois, et six chemises, sans autres bienfaits que j'ay receus de luy. Madame la Duchesse de Lorraine, royne d'espérance, sœur du grand Empereur, m'a donné six escus, et luy donnay un présent qui valoit quatre escus. Monsieur le Duc de Lorraine, le Roy Godefroy de Bouillon, me donna six escus, et ce à cause que je luy avois faict présent d'un beau livre qui avoit la couverture d'argent, et le dedans en velin, avec force belles petites figures, et mes oraisons escrites à la main, avec le prophète Royal David en bosse, en figure qu'il estoit berger, qu'il avoit tué Goliath, et en figure qu'il estoit Roy; dont j'en avois refusé d'un marchand quinze escus. J'avois fait faire quatre artilleries, qui estoit l'œuvre la mieux faite, tout le montage de mesme étoffe que le canon: il y avoit tout ce qui est requis en telles pièces: j'en avois faict faire quatre, qui estoit une œuvre rare, me revenant à seize escus, et ce trois ou quatre mois avant la naissance de Monseigneur le Prince Dauphin… Madame la princesse de Conty, Royne de Senaïque, me donna dix escus la première fois, et en plusieurs fois me donna trente escus, et un habit qui coustoit trente six escus. Elle me payoit toute la despense que je faisois. Madame la Duchesse de Nemours, Royne de la fleur de May, m'a donné la première fois huict escus, une autre fois douze, puis quinze, puis dix. Monsieur le Duc de Nemours, Roy Octavien, la première fois me donna un bel habit, qui valoit cinquante escus, et en plusieurs fois dix-huit escus. Madame la Duchesse de Longueville, Royne Esther, m'a donné deux escus, un beau manteau d'escarlate, doublé de fine frize, couleur de Zinzolin, qui valoit quinze escus, et un manteau de serge en broderies qui est estimé cinquante escus. Monsieur le Duc de Nevers, roy de valeur, me donna une medaille d'or qui pesoit huict escus, et puis un habit qu'il me donna du deuil de sa mère, et m'a faict donner un escu aux estrennes… Monsieur le comte et Prince d'Auvergne, Roy Cæsar, m'a donné six aulnes de velours, qu'il a faict prendre chez un marchand…

(Un grand nombre d'autres personnages donnent l'un un pourpoint, l'autre un chapeau de castor, un troisième un bas-de-chausse de serge, &c. &c. Monsieur Laurent de Cenamy lui fait présent d'une bouteille d'huile pour accommoder sa salade; Monsieur le Vidame du Mans, le grand supplice, lui donne le corps d'un haut de chausse rond, sans canons ni bas, qu'il vend pour deux écus, parceque, dit-il, il ne pouvait s'en servir. Quoique Bluet ne vécût pour ainsi dire que d'aumônes, il refusait parfois d'en recevoir par fierté. Il nous raconte qu'ayant dîné un jour chez M. De Chappes, le chevalier Dammont lui prit la main et y mit une pièce d'or; “mais, dit-il, je fis refuz parcequ'il m'a donné plusieurs fois, sans jamais l'avoir courtizé ni demandé. M. De Chappes me donna un jour sept quarts d'escus sans que je voulusse les recevoir non plus, à cause que j'ay honte, parceque j'ay reçeu plusieurs biens de luy.” Cependant peu-à-peu les donneurs se lassent et les libéralités diminuent. Le maréchal de Balaguy lui promet un habit, le fait venir trente fois chez lui, à cet effet, et finalement il ne l'obtient pas. Il offre à l'évêque de Noyon un beau chandelier qui valait six écus, et sa grandeur lui donne cinq testons! Voilà, dit tristement Bluet, la libéralité de ce Prélat! Il fait cadeau à Madame la Vidame du Mans d'un petit livre dont la couverture est en argent, façonné en lacs d'amour et le dedans de vélin, où sont écrites ses oraisons à la main, et comme grande dame, généreuse et recognoissante, elle m'a donné un chapelet qui vaut bien dix sols! “Messieurs les lecteurs, ajoute-t-il ailleurs, qui verrez ces escrits, c'est pour vous honorer, et c'est pour me mespriser en la despence que j'ay faicte pour imprimer mes livres, où j'ay despendu trois mil six cents escus. Je n'en fais aucune avarice, je ne l'ay point enterré en terre, ny caché en une muraille, l'argent va, l'argent vient, encore plus fou est celuy qui en amasse avec avarice, et qui y met son cœur.”

“Pour avoir donné de mes livres à des estrangers que je n'ay jamais veu qu'une fois, j'ay tiré plus de commodité d'eux, que des autres. Je ne les ay jamais courtisez, mais ils me sont venus rechercher, et m'ont mené à leur logis, et m'ont donné des habits et argent.” Il continue ensuite à détailler ses désappointements à cause des misérables aumônes qu'on lui faisait.)

Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu en une fois! mais, (ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle, enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de travail… Je plains le temps perdu!

(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête suivante au Roi Henri IV.)

Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout seul… Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié… Le cœur me faict bien mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit; mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés accoustrés de même couleur… Je ne demande rien qu'une livre de pain que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service. Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais. S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant et louant Dieu le créateur, &c. &c.

(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV.

Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y mourut de misère et de besoin.)

Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris, ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre plein d'intérêt.