La Cardeuse de Matelas.
Sommaire: Pourquoi il importe de carder les matelas.—Description topographique de la place du Caire.—Cardeuses de matelas.—Leur costume.—Instruments de leur profession.—Beaucoup d’appelées et peu d’élues.—Taciturnité.—Prix fixe.—Repas du soir.—Logement.—Travail chez les tapissiers.—Contrées d’où viennent les Cardeuses.—Cardeurs.—Ancienne corporation des Cardeurs, Peigneurs, Arçonneurs de laine et coton, etc.—Savante dissertation sur l’origine des lits, des matelas et des Cardeuses.—Le lit de Pénélope.—Réflexions ultra-philosophiques.
Nos matelas ont besoin d’être cardés. La laine, matière animale, finirait par se décomposer, si elle n’était, de temps en temps, battue, peignée, exposée à l’air. Il est urgent d’avoir recours à une Cardeuse; mais où la trouverons-nous?
Place du Caire, ou place des Canettes. Celle-ci est située au faubourg Saint-Germain; celle-là au centre de Paris, près de la célèbre Cour des Miracles, et du nid typographique d’où, couvés avec un soin paternel, les Industriels prennent leur essor. Elle doit son nom aux brillantes et inutiles victoires de Bonaparte et de Kléber en Égypte.
Cette place du Caire, étroite et triangulaire, a pour ornements principaux des pilastres égyptiens, des cafés de troisième ordre, un marchand de vin, un bureau de tabac, une station de fiacres, et les Cardeuses de matelas, qui s’y trouvent en embuscade pour attendre le bourgeois. Elles sont là, se chauffant au soleil, debout ou accroupies, coiffées de mouchoirs à carreaux, vêtues de robes de cotonnade, et portant les instruments de leur profession, dont voici la nomenclature et le prix:
| Un métier, composé de quatre barres de bois | 7 | fr. |
| Deux cardes | 5 | |
| Un tablier de cuir | 6 | |
| 18 | fr. | |
Nous en choisissons deux au milieu du troupeau rangé le long du mur; nous les prions d’abandonner la paire de bas qu’elles tricotaient; elles se lèvent, déposent au coin d’une boutique voisine les pliants sur lesquels elles étaient assises, chargent leurs longues barres sur leurs épaules, nous suivent à pas précipités jusqu’à notre domicile habituel, et nous les installons dans une cour, où elles se mettent à l’œuvre. Quelques-unes, qui sont venues dès l’aube camper au rendez-vous général, y stationnent encore le soir, tristes et découragées. Aucun client ne s’est présenté pour elles; elles ont vu s’éloigner successivement leurs compagnes plus fortunées; elles ont guetté les pratiques avec la patience du héron, et, quand tout espoir est perdu, elles rentrent dans leur galetas, l’estomac creux, les membres transis, les yeux humides.
Si nous n’avons malheureusement point de cour, nous établirons notre couple de Cardeuses dans un grenier, dans une chambre mansardée; à leur grand regret, car une poussière aride, s’échappant des flancs des matelas entr’ouverts, emplira l’étroit espace, et irritera les poumons des ouvrières. Tâchez donc, de grâce, de leur laisser de l’air et du soleil!
Pendant la journée entière, nos deux Cardeuses tireront et passeront leurs deux cardes l’une sur l’autre, ou diviseront la laine à grands coups de baguette, avec autant de gravité, mais avec beaucoup moins de loquacité qu’un président de Cour d’assises.
Les femmes ont toujours eu—nous n’en voulons pas médire, mais la vérité avant tout—les femmes, donc, ont toujours eu l’habitude de jaser en travaillant. Que de robes et de bavettes taillées par les couturières! que de cancans fabriqués en même temps que les chapeaux dans un magasin de modes! Qui dira les efforts multipliés et infructueux d’une sous-maîtresse pour maintenir en sa classe le calme et l’immobilité? Par exception à une règle que le consentement universel semble avoir consacrée, les Cardeuses sont de fidèles sectatrices du dieu Harpocrate, l’ennemi juré du sexe féminin. Deux Cardeuses accouplées à la même tâche, en face l’une de l’autre, peuvent demeurer quatre heures sans dire un seul mot. Rien de ce qui se passe autour d’elles ne les émeut; aucun incident n’éveille leur curiosité; le grincement de la carde, qui sépare les fils entrelacés de la laine, est le seul bruit qui émane d’elles; elles n’éprouvent jamais le besoin de se communiquer de mutuelles observations; mais il faut moins attribuer leur mutisme à une sage tempérance qu’à la stérilité de leur esprit.... et à la peur d’avaler de la poussière.
La Cardeuse de matelas est simple au moral comme au physique; elle n’a de précieux sur sa personne que des boucles d’oreilles d’or, monomanie qu’elle partage avec la Marchande de Poisson. Cette humilité de cœur tant recommandée par l’Évangile, la Cardeuse la possède au plus haut point; elle a la soumission et la modestie de Cendrillon, n’élève point la voix, ne surfait jamais. Ses prix sont invariablement arrêtés:
| Pour un matelas de trois pieds de large | 1 | fr. | 50 | c. |
| Pour un matelas de quatre pieds | 2 | » | ||
Elle peut carder et recoudre cinq à six matelas avant l’heure de la retraite. Comme les anciens hôtes de la cour des Miracles, elle mène une vie errante et irrégulière: se trouvant parfois, quand finit sa journée, à un myriamètre de son domicile, elle s’attable chez le premier gargotier venu, et dîne largement avec des arlequins[30], du fromage et du vin frelaté.
[30] Voyez page 45, ligne 58.
La Cardeuse demeure au sixième étage, dans une de ces immenses maisons divisées en cellules comme une ruche, et où les ouvriers parisiens sont amoncelés par centaines. Son logis est étroit, dépourvu de meubles; elle repose sur un grabat, elle qui nous procure des couchers si doux et si moelleux, à moins que, prélevant chez ses pratiques des contributions illégales, elle n’ait fini par se faire un matelas des flocons de laine enlevés journellement aux matelas d’autrui.
L’hiver vient; les pauvres, si nombreux à Paris,
Que feront les Cardeuses? Elles ont vécu pendant l’été sans qu’il leur fût possible d’économiser; l’état de l’atmosphère ne leur permet plus de travailler en plein air; les bourgeois sont plus disposés à s’étendre sur leurs matelas qu’à les faire carder. Les Cardeuses se mettent à la solde des tapissiers, et préparent, moyennant 15 centimes la livre, du crin pour la fabrication des matelas. Ce genre de travail leur est souvent funeste: on a employé, pour apprêter le crin, du vitriol, dont les émanations empoisonneraient quelquefois les pauvres ouvrières si on ne leur portait de prompts secours.
Trois régions ont l’heureux privilége de fournir à la capitale des Cardeuses de Matelas:
Il s’ensuit qu’une réunion de Cardeuses reproduit, en abrégé, le phénomène de la confusion des langues: les unes grasseyent le langage parisien; les autres s’énoncent en patois charabia; d’autres encore dénotent, par leur accent traînard, leur origine falaisienne.
Les Cardeuses de Matelas sont presque toutes âgées et pourvues de peu d’attraits. Une jeune et jolie provinciale, venue à Paris pour tenir la carde, a bien des luttes à soutenir, bien des séductions à repousser, si elle veut persister à vivre dans l’obscure condition de Cardeuse de Matelas. «Vous n’êtes pas faite pour cela,» lui murmurent à l’oreille maints conseillers perfides; «quittez cet ignoble métier.» Et la pauvre fille, éblouie par la perspective d’une vie de luxe, enivrée par les flatteries, avide de plaisirs et d’oisiveté, s’avilit en échangeant—à quel prix, grand Dieu!—la bure contre la soie; elle s’abaisse en croyant monter.
Nous n’avons point parlé des Cardeurs, qui, bien que peu nombreux, ne sont pas un mythe fantastique. Il est certains métiers accaparés, à juste titre, par les dames, que la nature semble avoir destinées à l’exercice de toutes les professions sédentaires; le cardage est de ce nombre, et l’on pourrait adresser aux Cardeurs ce reproche d’Ulysse à Achille: «Que faites-vous, fils de Pélée? les ouvrages de laine ne sont pas dignes de vous occuper.» Les Cardeurs sont des vieillards voûtés, tristes et moroses, et qui paraissent mériter le reproche impoli qu’Hernani adresse à Ruy Gomez de Silva.
Les Cardeurs formaient jadis une corporation, dont les maîtres étaient qualifiés de cardeurs, peigneurs, arçonneurs de laine et coton, drapiers drapans, coupeurs de poils, fileurs de lumignons, cardiers, etc. Elle avait non-seulement le privilége de carder et de peigner la laine, mais encore celui de fabriquer des cardes et des draps, et de teindre la laine en noir, musc et brun. Ses anciens statuts avaient été confirmés par lettres-patentes de Louis XI, du 24 juin 1467, et par d’autres lettres-patentes de Louis XIV, du mois de septembre 1688, enregistrées au Parlement le 22 juin 1691. Il fallait, pour être reçu maître, avoir fait trois ans d’apprentissage, un de compagnonnage, et présenter un chef-d’œuvre. La communauté était représentée par trois jurés, établis pour en défendre les intérêts, et réformer les abus qui s’y pourraient introduire.
Quoique les historiens n’aient pas daigné nous laisser de détails sur la profession de cardeur, il est présumable que son antiquité remonte à l’invention des lits, imaginés par les Persans, suivant saint Clément d’Alexandrie: «Les Barbares, dit-il dans son recueil intitulé Stromates[31], sont les inventeurs de presque tous les arts. Nous savons aussi que les Perses ont construit les premiers chars, les premiers lits, les premiers marchepieds.»
[31] Mot qui signifie tapisserie.
Les héros d’Homère sommeillaient sur des peaux de bêtes, coucher bien digne de gens qui mettaient des gigots à la broche de leurs propres mains. Le même poëte donne du lit nuptial d’Ulysse une description incompréhensible dans le texte grec, et plus encore dans les traductions de l’érudite Mme Dacier, de l’élégant prince Lebrun, du flegmatique Bitaubé[32]. La fidèle Pénélope doute que l’individu qui se présente à Itaque soit véritablement le sage Ulysse. Pour l’éprouver, elle dit à sa nourrice Euryclée: «Hâtez-vous de préparer cette couche moelleuse qui se trouve maintenant hors de la chambre de l’hyménée, et que mon époux construisit lui-même. C’est là que vous dresserez un lit, en étendant dessus des peaux, des couvertures de laine et de riches tapis, afin que ce héros goûte un doux sommeil.—Qui donc a déplacé cette couche? répond Ulysse irrité. Cette entreprise eût été difficile au mortel même le plus ingénieux. Un dieu seul l’aurait transportée ailleurs. Il n’est aucun homme, fût-il à la fleur de l’âge, qui l’eût aisément changée de place; et la preuve certaine est dans la manière dont elle fut construite, car c’est moi-même qui l’ai faite, et nul autre que moi. Dans l’enceinte des cours était un jeune olivier couronné d’un vert feuillage; il s’élevait comme une large colonne. Je bâtis tout autour la chambre de l’hyménée avec des pierres étroitement unies; je la couvris d’un toit magnifique, et je plaçai les portes épaisses, formées d’ais solides. J’abattis ensuite les branches de l’olivier; alors, coupant le tronc près de la racine, j’en ôtai l’écorce avec le fer, et l’ayant creusé, je le posai sur le pied de l’arbre, où je l’assujettis avec de fortes chevilles introduites dans des trous nombreux, que je fis au moyen d’une longue tarière. Après avoir poli cette couche et le pied qui la soutenait, j’achevai cet ouvrage en incrustant l’or, l’argent et l’ivoire. Enfin, je tendis dans l’intérieur des sangles de cuir recouvertes d’une pourpre éclatante. Telle est la preuve de ce que j’ai dit. Je ne sais donc, ô reine, si ma couche est encore intacte dans la chambre que j’ai bâtie, ou si quelqu’un l’a transportée ailleurs en coupant à la racine l’olivier sur lequel je l’avais attachée.»
[32] Odyssée, chant XXIII.
A ces mots, Pénélope reconnaît son époux. La nourrice Euryclée et l’intendante Eurynome préparent la couche nuptiale, qu’elles recouvrent d’étoffes délicates et de tapis éclatants. On nous dira peut-être que
Mais, à moins de profonde ingratitude, nos lecteurs doivent nous savoir gré d’avoir mis sous leurs yeux ce curieux passage, qui démontre d’une manière péremptoire qu’à l’époque où écrivait Homère on ignorait l’usage des matelas. Les Grecs ne semblent pas les avoir connus; cependant un auteur nommé Antiphon nous apprend que les Athéniens tiraient des matelas de Corinthe. Les Romains, dans les premiers temps de la république, couchaient sur la paille, comme les indigents d’aujourd’hui. «Les lits de nos pères, dit Ovide, n’étaient garnis que d’herbes et de feuilles; et celui qui pouvait y ajouter des peaux était riche.» Plus tard, ils fabriquèrent des matelas, qu’ils appelaient pulvini. Le poëte Lucrèce fait mention du peigne de fer à carder la laine (ferreus pecten quo lana carminatur); et l’on voit apparaître pour la première fois dans les ouvrages de Varron le nom de Cardeuse (carminatrix). Les sybarites de l’empire reposaient leurs corps efféminés sur des lits de fin duvet, sur des matelas de laine de Milet, et les Cardeuses devaient avoir d’autant plus d’occupation que l’on était alors dans l’usage de se coucher pour manger.
Pendant le moyen-âge, les lits devinrent de véritables édifices, ornés de dais magnifiques, de colonnes, de bas-reliefs merveilleusement sculptés, et la composition du coucher se compliqua graduellement. «Un lit, dit l’Encyclopédie, est composé du châlit en bois, de la paillasse, des matelas, du lit de plume, du traversin, des draps, des couvertures, du dossier, du ciel, des pentes, des rideaux, des bonnes grâces, de la courte-pointe, du couvre-pieds, etc.» On se servit longtemps, pour carder, du chardon à Bonnetier ou à Foulon, plante considérée comme si essentielle que l’exportation en était interdite par les règlements.
Les Cardeuses sont sur le point de disparaître. Elles n’existent guère en province, où les tapissiers en tiennent lieu, et où l’on se contente généralement de battre la laine des matelas avec des baguettes, sans jamais la carder. Elles sont présentement déclassées, à Paris, par le cardage mécanique, dont les agents traînent dans les rues de petites voitures chargées d’inscriptions, roulants prospectus de la nouvelle industrie. Les Cardeuses avaient vu sans crainte prôner, par les encyclopédies domestiques, les matelas de mousse, les matelas de zostère, et autres sommiers végétaux. La laine restait en honneur, malgré ces inventions économiques, qui tendaient à ramener l’homme à l’enfance de l’art cubilaire; mais le cardage mécanique porte une atteinte plus directe aux priviléges de nos pauvres travailleuses. Il n’est donc point de progrès qui, profitable à la majorité, ne soit funeste à quelques-uns.
Le Boulanger.
Sommaire: Description poétique d’une Boulangerie.—Travail du Boulanger de province.—Détails sur la Boulangerie ancienne et moderne.—Le pot neuf rempli de noix.—Vieilles ordonnances renouvelées.—Uniforme exigé par les lois.—École de Boulangerie.—Boulangerie Viennoise.—Apprentissage.—Bénéfices.—Épuisement précoce.—Compagnonnage.—Enfants de maître Jacques.—Jour de la Saint-Honoré.—Guerres avec les charpentiers.—Maître Boulanger.—Vente à faux poids.—Histoire de Pierre Bachelard.—Souvenirs de disette.—Dépôt de garantie.—Conclusion humanitaire.
Vous descendez, par un tortueux escalier, dans un antre souterrain qui retentit de grincements aigus et de gémissements sourds. L’éclat d’une fournaise ardente s’unit aux pâles lueurs des lampes, pour vous montrer confusément, sous une voûte noire et fumeuse, des hommes maigres, demi-nus, demi-rôtis, prêts à s’écrier comme saint Laurent: «Tournez-moi de l’autre côté!» Sont-ce des conspirateurs, des faux-monnayeurs, des damnés? Vous voyez là simplement des Boulangers. Cette bouche pleine de flammes est celle du four; ces strideurs aiguës sont le chant du grillon, hôte familier des boulangeries; cet homme qui geint pétrit votre nourriture de demain. Tous ces instruments que vous remarquez, épars sur le sol, dressés contre la muraille, ou entre les mains des ouvriers, sont ceux qui servent à la confection du pain: pelles, pétrins, coupe-pâtes, râbles, corbeilles, moulin à passer la farine en grappe, et divers autres outils panificateurs.
C’est à Paris seulement que l’on observe dans toute son extension ce travail nocturne. Le Boulanger provincial se couche tard et se lève matin, mais, du moins, il passe la nuit dans son lit. De l’aube jusqu’à midi, il fait ses levains et ses fournées, se repose pendant quelques heures, rafraîchit ses levains, et les manipule de nouveau vers les neuf heures du soir, avant de s’endormir du sommeil du juste.
Chose bizarre! ce métier, qu’on pourrait croire le plus ancien de tous après l’agriculture, était à peine connu dans le monde païen. Les mères de famille romaines fabriquaient elles-mêmes le pain, une heure avant le repas; on le cuisait sur l’âtre en le couvrant de cendres chaudes, ou sur une espèce de gril qu’on plaçait au-dessus de quelques charbons ardents. L’usage des fours ne fut importé d’Orient en Europe que l’an 583 de la fondation de Rome. A cette époque, des Boulangers s’établirent dans les quatorze quartiers de Rome, et formèrent un collége auquel ils demeurèrent attachés avec toute leur famille, sans pouvoir quitter leur état ni passer librement d’une boulangerie dans une autre.
En France, les Boulangers s’appelèrent d’abord tamisiers, tameliers, talmisiers (du mot tamis); puis, au treizième siècle, Boulangers, à cause de la forme ronde des pains en boule qu’ils fabriquaient. Leur communauté était sous la protection du grand-panetier de France, et l’on ne pouvait aspirer à la maîtrise qu’après avoir été successivement vanneur, bluteur, pétrisseur, et enfin gindre ou maître-valet pendant quatre ans. Le candidat comparaissait alors devant le chef de la communauté, un pot neuf rempli de noix à la main: «Maître, disait-il, j’ay faict et accomply mes quatre années, veez-cy mon pot remply de noix.» Le chef, après s’être assuré de la durée réelle de l’apprentissage, prenait le pot, le brisait sur le pavé, et recevait le néophyte.
La communauté fut soumise, au dix-septième siècle, à la juridiction du prévôt de Paris et du lieutenant-général de police. On comptait, en 1762, deux cent cinquante Boulangers dans l’enceinte de Paris, six cent soixante dans les faubourgs, et neuf cents Boulangers forains, qui apportaient du pain, deux fois par semaine, de Saint-Denis, Gonesse, Corbeil, et autres lieux.
La Révolution n’a point complétement affranchi la boulangerie, qui demeure soumise à de vieilles ordonnances, comme celle du prévôt de Paris, du 22 novembre 1546: «Le pain, dit-elle, doit être sans mixtion, bien élaboré, fermenté et boulangé, bien cuit et essuyé, froid et paré, à six ou sept heures du matin. Il est défendu d’employer aucune farine réprouvée ou gâtée, blé relevé ou son remoulu.» On a maintenu encore en vigueur deux arrêts du Parlement, l’un du 16 novembre 1560, l’autre du 20 mars 1670. Le premier interdit l’emploi d’autre levure de bière que celle qui se fait dans Paris et aux environs, fraîche et non corrompue. Le second enjoint aux Boulangers d’avoir poids et balances en cuivre, pendant publiquement dans leurs boutiques, afin que l’acheteur puisse faire peser le pain si bon lui semble. On a pris pour base de ce qu’on doit mettre en pâte par chaque pain, un rapport de l’Académie des sciences, entériné par arrêt du Parlement du 25 juillet 1785, et posant en principe qu’un sac de bonne farine, du poids de 325 livres, donne au moins 400 livres de pain.
La profession de Boulanger ne peut être prise ni abandonnée sans autorisation préalable. La liste des Boulangers de Paris, classés suivant la quantité de farine qu’ils cuisent chaque jour, est imprimée annuellement. Des décrets et ordonnances spéciales règlent l’état de la boulangerie à Paris et dans les départements. Les plus minutieux détails de cette importante industrie ont été sagement prévus, et les garçons Boulangers sont les seuls dont l’uniforme soit déterminé réglementairement. «Ils doivent être vêtus, dans leur travail, d’une cotte qui leur descende jusqu’au dessus du mollet, sans aucune fente, et d’un gilet boutonné qui peut être sans manches. Ils ne doivent en aucun cas se montrer dans les rues sans être vêtus d’un pantalon et d’un gilet à manches.» Si donc vous voyez un Boulanger en costume de travail, fumant tranquillement sa pipe à la porte de la boutique, vous êtes autorisé à crier haro! il est en contravention, et tout sergent de ville rigide aurait droit de mettre la main sur ce sans-culotte déhonté.
Malgré les entraves indispensables apportées au commerce de la boulangerie, l’art de la panification est arrivé à son apogée. Les travaux de Parmentier et de Cadet de Vaux l’avaient déjà régénéré sous Louis XVI. Le lieutenant-général de police Lenoir avait fondé, dans la rue de la Grande-Truanderie, une école gratuite où l’on fabriquait le pain blanc de l’École-Royale-Militaire, et le pain bis des prisons de Paris. Cependant nous étions restés au-dessous des étrangers pour la boulangerie fine; nous n’avons présentement plus rien à leur envier. Le pain étalé aux vitres des magnifiques boulangeries parisiennes est d’une délicatesse exquise, et quand on a dégusté les produits succulents de la boulangerie dite Viennoise, on ne manque jamais
De faire en bien mangeant l’éloge des morceaux.
Le métier de Boulanger s’apprend en un an ou dix-huit mois, durant lesquels le jeune mitron donne au maître une rétribution de 150 à 200 francs. Un ouvrier accompli est payé, à Paris, moitié en espèces, moitié en nature; il gagne, par jour, 2 francs 75 centimes, et un pain d’un kilogramme. Les appointements de l’ouvrier en chef s’élèvent à la somme de 5 francs. Lorsqu’on a exercé jusqu’à l’âge de quarante ans environ, on est tellement las et épuisé, qu’il faut songer à la retraite. La flamme du four est aussi fatale au Boulanger que le feu du champ de bataille au soldat; l’homme qui alimente est, dans ses vieux jours, aussi invalide que l’homme qui tue, et, après avoir passé sa vie à nourrir les autres, il se trouve lui-même sans asile et sans pain.
Contre les chances contraires de la fortune, contre les soucis de leur laborieuse existence, les garçons Boulangers ont cherché un refuge dans le compagnonnage. Ils font partie du devoir, qui prétend avoir pour fondateur un certain maître Jacques, architecte du temple de Salomon. Cette association, composée d’abord des tailleurs de pierre, des menuisiers et des serruriers, a successivement adopté les boulangers, les maréchaux, les tourneurs, les vitriers, les charrons, les tanneurs, les corroyeurs, les blanchers, les chaudronniers, les teinturiers, les fondeurs, les ferblantiers, les couteliers, les bourreliers, les selliers, les cloutiers, les tondeurs, les vanniers, les doleurs, les chapeliers, les sabotiers, les cordiers, les tisserands et les cordonniers.
Les compagnons Boulangers trouvent dans chaque ville une mère qui les héberge et s’occupe de leur placement. Ils ont pour signe extérieur une raclette suspendue à l’une de leurs boucles d’oreilles, et, dans les solennités, de grosses cannes à pomme d’ivoire. Tous les ans, le 16 mai, jour de la Saint-Honoré, précédés de musiciens et des syndics de leur corps, parés de bouquets et de faveurs tricolores, ils se rendent processionnellement à la messe. Le lendemain, ils font célébrer un service pour les défunts, et offrent un pain bénit de fine fleur de farine, que quatre compagnons portent sur leurs épaules, orné de drapeaux et d’innombrables rubans. On trouve dans les journaux du 19 mai 1841 une description détaillée de cette remarquable cérémonie.
Les compagnons Boulangers ont pour adversaires les charpentiers; la haine que se portent les enfants de maître Jacques et les charpentiers, enfants du père Soubise, est d’une si haute antiquité, qu’elle n’est plus expliquée que par des légendes. Neuf cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, disent les traditions, maître Jacques, qui voyageait dans les Gaules, fut persécuté par les disciples du père Soubise; dix d’entre eux tentèrent un jour de l’assassiner, et l’obligèrent à se réfugier dans un marais. Maître Jacques, retiré à la Sainte-Beaume, y vivait d’une vie ascétique et contemplative, quand un de ses élèves, nommé par les uns Jéron, et par les autres Jamais, le livra à ses ennemis; un baiser qu’il donna au vénérable solitaire servit de signal à cinq assassins, qui le percèrent de cinq coups de poignard. Depuis, les sectateurs de maître Soubise sont poursuivis par la faction adverse comme solidaires de ce lâche homicide. Une vendetta, évidemment née d’une rivalité primitive entre deux devoirs synchroniques, divise les compagnons en deux armées, et, par une aberration étrange, le principe fraternel de l’association engendre de sanglants conflits. On a vu, au mois d’août 1841, les Boulangers et les charpentiers se livrer bataille dans les champs voisins de Toulouse, et plusieurs étaient tombés grièvement blessés quand les habitants des faubourgs dispersèrent les combattants.
Le maître Boulanger demeure étranger aux querelles et aux bénéfices du compagnonnage, comme il l’est au travail manuel de la fabrication du pain; ses fonctions se bornent à l’achat des farines et à la direction générale. Non moins que sa moitié, héroïne d’un refrain populaire:
Son ambition est d’être nommé syndic de la boulangerie, et de n’avoir aucune altercation avec le fonctionnaire civil, maire ou commissaire de police, qui épie attentivement les contraventions. Il est assez difficile à un Boulanger de n’être jamais en défaut; d’avoir toujours exactement par avance la fourniture d’un mois requise par les ordonnances; de ne point se tromper quelquefois de quelques centigrammes sur le poids du pain qu’il débite. Trop souvent, le défaut de poids légal n’est point, il faut le dire, le résultat d’une erreur; trop souvent des condamnations judiciaires signalent à la réprobation publique le délit de quelques Boulangers rapaces, qui, se flattant d’échapper à l’active surveillance de l’autorité, dérobent honteusement quelques grammes de farine. Laissons la justice et l’opinion flétrir ces citoyens indignes, et opposons-leur l’honnête Boulanger, celui qui ne connaît point la fraude, celui qui accorde aux pauvres de longs crédits, qui leur donne même au besoin quittance entière et sans réserve, préférant le trésor de leur reconnaissance à des pièces de cinq francs mal acquises.
Tel fut M. Bachelard, le modèle, l’archétype des Boulangers, l’honneur du département de l’Ain, qui lui a donné naissance. Il fut d’abord domestique, et ses services lui concilièrent tellement la confiance de son maître, que celui-ci, à son lit de mort, le fit appeler pour lui dire: «Tu m’as témoigné un dévouement sans bornes; tu es, pour moi, moins un serviteur qu’un ami; deviens le tuteur de mes enfants et le régisseur de leur fortune.»
Le maître meurt, et Pierre Bachelard gère les biens des orphelins avec l’intégrité.... d’un notaire? non; d’un agent de change? encore moins...; d’un ministre?... Allons donc! que le lecteur cherche lui-même une comparaison!
Son pieux devoir accompli, Bachelard épouse une honnête fille, et élève à Coligny une hôtellerie où nous le laisserons, attendu qu’il s’agit ici des Boulangers, et non des gens qui logent à pied et à cheval. L’établissement prospérait, quand les alliés fondirent comme des nuées de sauterelles sur le département de l’Ain; ils pillèrent les provisions et les fourrages du malheureux aubergiste, qui se trouva avoir travaillé pour S. M. le roi de Prusse. Ruiné dans son premier commerce, il se fit Boulanger, et quand des indemnités furent distribuées aux victimes de l’invasion, il renonça à sa part en faveur des indigents. C’est ici que commence la série des bonnes actions qui lui méritent une mention honorable en ce recueil. Dans la disette de 1816 et 1817, il fabrique gratuitement le pain que l’autorité locale fait distribuer chaque jour aux indigents; il veut, dit-il, contribuer au soulagement des pauvres. En 1828, le prix du pain ayant éprouvé une augmentation notable, Bachelard le donne aux ouvriers de sa commune à cinq et dix centimes au-dessous du cours. On l’avait chargé de remettre chaque semaine une certaine quantité de pains à une vieille femme infirme; au bout de quelque temps il reçut contre-ordre, et continua toutefois à servir la pauvre vieille, sans lui révéler jamais qu’elle avait changé de bienfaiteur.
Un pareil homme honore la boulangerie, et si les vertus sont préférables aux dons de l’esprit, elle doit s’enorgueillir de Bachelard plus que du boulanger-poëte de Nîmes, dont nous ne voulons pourtant point contester les talents et les qualités. De bonnes actions valent mieux qu’un recueil de vers plus ou moins élégants.
Les disettes, qui sont la pierre de touche des Boulangers probes et humains, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois.
Les hommes de la vieille génération se rappellent avec horreur les fréquentes alarmes causées par l’insuffisance des subsistances. Ils nous répètent les cris que poussaient les Parisiennes, le 6 octobre 1789, en escortant à Paris la famille royale: «Courage, mes amis! nous ne manquerons plus de pain; nous vous amenons le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron.» Ils nous racontent le meurtre commis, le même mois, sur la personne d’un malheureux Boulanger de la rue du marché Palu; ils nous peignent la foule affamée faisant queue à la porte des Boulangers, et réduite à la portion congrue. Les progrès de l’administration des subsistances ont rendu impossibles la disette et les désastreux excès qu’elle entraîne. Outre que chaque Boulanger doit avoir en magasin un approvisionnement déterminé en raison du nombre de sacs de farine qu’il cuit journellement, il est astreint à un dépôt de garantie, qui est, à Paris, fixé de la manière suivante[33]:
| NOMBRE DE SACS. | |
| Pour le Boulanger qui cuit chaque jour quatre sacs de farine et au-dessus | 84 |
| Pour celui qui cuit trois sacs et au-dessus | 66 |
| Pour celui qui cuit deux sacs et au-dessus | 48 |
| Pour celui qui cuit au-dessous de deux sacs | 18 |
Chaque sac doit contenir cent cinquante-neuf kilogrammes de farine de première qualité.
[33] Ordonnance du 17 juillet 1831.
Après avoir pris ces utiles précautions, il ne reste plus qu’à mettre tout le monde à même de se procurer du pain en quantité suffisante.
La Femme de Ménage.
Sommaire: Comparaison de la Femme de Ménage avec le chat et le perroquet.—Description d’un physique qui n’a rien d’attrayant.—Comment on devient Femme de Ménage.—Occupations quotidiennes.—Les tourterelles et les Femmes de Ménage.
Si la Femme de Ménage n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer; car c’est le plus désagréable de tous les animaux domestiques, après le chat et le perroquet.
A tout prendre, elle les vaut bien. Le chat est notoirement égoïste et perfide; la Femme de Ménage ne l’est pas moins. Le perroquet jase à tort et à travers; la Femme de Ménage bavarde avec autant de ténacité, mais comme, outre le don de la parole, elle possède celui de la médisance, elle compromet par ses commérages et ses calomnies les individus qui ont le malheur de l’employer.
Encore si elle était jeune et belle! si elle avait le front élevé, le sourire gracieux, les yeux vifs, la main blanche, la taille svelte ou majestueuse! si elle se présentait à nous comme une apparition féerique, descendue du ciel sur un rayon de l’aurore! Parmi les femmes de chambre, les bonnes d’enfants, les cuisinières même, on rencontre, de loin en loin, des femmes jetées par le hasard dans une condition infime, mais dignes de figurer, aussi bien que la reine Victoria, sur quatre planches de sapin recouvertes de velours. Quant aux Femmes de Ménage, elles semblent n’avoir jamais eu de jeunesse, n’avoir jamais inspiré de tendres sentiments, être nées à soixante ans, avec un nez bourgeonné, des mains calleuses, un asthme, des rhumatismes, et le visage d’une pomme de reinette conservée six mois dans un fruitier. On épuiserait en vain toute l’eau de la fontaine de Jouvence pour leur rendre quelque fraîcheur. Elles résument tous les types de vieilles créées par l’imagination des romanciers, Elspeth, Megs Merrilies, la Sachette, Peg Sliderskew, et autres héroïnes de Walter Scott, Hugo, Hoffman et Dickens. Ces vers de l’énergique Régnier leur sont applicables:
Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.
Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient, frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle; on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même exercice, ou se reposer dans ses foyers.
Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main, depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles, et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste capacité de ses poches.
O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres, qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin, des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons un punch; j’ai du sucre, et,—ajoutez-vous facétieusement,—le premier rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?
Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!
Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.
Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de déguerpir.
Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.
«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave chercher une autre bouteille!»
Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le suffrage unanime des gourmets.
Cependant, un pareil accident s’étant renouvelé, le négociant crut devoir en conférer avec son fournisseur. «Ah! çà, lui dit-il, expliquez-moi donc comment il se fait que parmi vos bouteilles de vin de Bourgogne, il s’en trouve un certain nombre de vin de Surène. Vous me permettrez de vous dire que vous auriez pu vous dispenser....
—Comment! s’écria le marchand de vin; sur quelle herbe avez-vous marché? Je vous ai livré la quintessence de mon cru, et vous m’accusez de vous avoir trompé! Je vous défie de prouver ce que vous avancez.
—Je vous le prouverai quand vous voudrez.
—A l’instant même.
On se rendit à la cave, et la dégustation successive de plusieurs bouteilles démontra combien les reproches de l’acheteur étaient fondés. Le vendeur protesta de son innocence; l’acheteur persista dans ses conclusions; la querelle s’échauffa; des injures furent échangées; une provocation s’ensuivit, et les adversaires, avant de se séparer, faillirent se jeter les bouteilles à la tête.
Heureusement les révélations de la portière de la maison vinrent éclaircir l’affaire. La Femme de Ménage du négociant importait régulièrement à la maison une bouteille de vin à 40 centimes le litre, et la substituait adroitement à une bouteille de bourgogne, qu’elle exportait à son profit.
Voilà les tours des Femmes de Ménage. Elles sont absolument de la nature de Babonette, l’épouse de Dandin, qui disait d’elle avec l’accent du regret et de l’admiration:
Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu.... ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance, gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.
Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante. Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.
Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer, nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.
Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la police; le public et elles-mêmes y gagneraient.
Le Balayeur.
Sommaire: L’auteur désire garder l’anonyme.—Balayage à la charge des particuliers.—Entreprise générale de Balayage public.—Inconvénient de la délicatesse d’odorat.—Ancienneté du service de nettoiement de la ville de Paris.—Balayage à la charge de la ville.—Misère des Balayeurs.—Travaux d’hiver.—Travaux d’été.—Métamorphoses du Balayeur après onze heures du matin.—Péroraison poétique.
Un grand poëte inédit, appelé à être un jour de l’Académie de Saint-Jean-Pied-de-Port (au moins), a peint en ces termes le réveil du Parisien:
La classe des Balayeurs est en effet une des plus matinales de Paris. Quelle que soit la saison, ils sont, à trois ou quatre heures, debout, les armes à la main, et marchent, par brigades hideuses et déguenillées, à la conquête des immondices. Un peu plus tard, des sonneurs partis des bureaux des commissaires de police, parcourent les rues, et avertissent les habitants de balayer. Portières, sortez de votre bouge et mettez-vous à l’œuvre! Garçons épiciers, garçons de magasin, locataires des rez-de-chaussées, refoulez les ordures, sans toutefois les pousser sur la propriété du voisin! Mettez à part les verres et les débris de bouteilles; cassez la glace ou la neige; ou sinon, gare les amendes! Les inspecteurs de la salubrité sont inflexibles, et la moindre contravention serait l’objet d’un procès-verbal. L’obligation de balayer est commune à tous, aux propriétaires d’une maison de cinq étages comme aux savetiers en échoppes;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
n’en défend point les concierges-portiers des palais royaux.
Les premiers Balayeurs qui nous apparaissent portent un chapeau de cuir, orné par-devant d’une plaque de cuivre, sur laquelle on lit:
ADMINISTRATION
no 30,
RUE NOTRE-DAME-DE-NAZARETH.
Ce sont les satellites de l’entreprise générale de balayage public, fondée par Destors, en 1781, sous les auspices de l’autorité municipale. A raison de 3 à 4 centimes par mètre, elle se charge de remplir les obligations imposées aux habitants, de balayer jusqu’au milieu de la chaussée, de gratter et laver les trottoirs, d’arroser en été, de briser les glaces en hiver, de nettoyer les escaliers, les cours, les plombs, etc. Ses employés, conjointement avec les habitants, amoncellent les boues au coin des bornes, en tas immenses et peu odoriférants. Malheur aux gens délicats que leurs affaires contraignent à sortir de bonne heure! Étouffés par une atmosphère empestée, ils penseront tristement à l’air pur des campagnes, et s’écrieront avec le poëte déjà cité:
Qui croirait que cette ville de Paris, que nous voyons si fangeuse, est plus belle et plus triomphante que jamais? L’architecte Hurtaut, auteur d’un Dictionnaire de Paris (1779), dit que: «Dès l’an 1666 on commença à nettoyer les rues.» Si l’on n’y avait pas songé précédemment, il est à présumer que la grande capitale devait être le plus hideux des cloaques. Le service de nettoiement fut, dès le principe, organisé à peu près comme aujourd’hui. A sept heures en été, à huit heures en hiver, au tintement de la sonnette, il fallait procéder au balayage. Une somme de 450,000 livres, levée sur les propriétaires de maisons, était affectée aux services des boues, lanternes et pavage, et l’on prenait sur ce chiffre cent mille livres pour payer l’adjudicataire au rabais de l’entreprise du balayage.
Les escouades d’hommes et d’enfants, à la solde de l’entrepreneur, ont dans leurs attributions la toilette des places, des boulevards, des ponts, quais, ports, descentes d’abreuvoirs, escaliers de descente à la rivière, etc. A peine ont-elles fini leur tâche, que les boueurs conduisent à travers les rues leurs tombereaux, dont ils emportent hors de la ville le contenu fécondant. Cette vase qui vous répugne contribuera à fertiliser les champs voisins, et, transformée agréablement, reparaît sous forme de carotte, pomme de terre, ou autre végétal.
Plaignez les hommes que la destinée a condamnés à cette utile et rebutante besogne du débarbouillement des pavés, car aucun bien-être, aucune jouissance, ne compensent leurs fatigues et leurs douleurs. Ce sont des galériens, moins le crime; des forçats libres et estimables; car il leur faut une grande force d’âme pour lutter contre le dénuement, et ne jamais manquer au commandement qui dit: «Tu ne déroberas point.» En grelottant dans leurs haillons à côté de gens chaudement vêtus, en frôlant des boutiques où l’or étincelle, il leur faut, pour se conserver purs de tout larcin, soit une résignation bénigne, soit une crainte terrible des procureurs du roi; et, certes, c’est moins ce dernier sentiment qui les guide que la moralité profondément enracinée en leurs cœurs. Ils savent s’imposer à eux-mêmes le supplice de Tantale. Leur minable extérieur cache une âme incorruptible.
«C’est pour un modèle,» dit Henri Monnier, taillant ses crayons et ouvrant son album, pendant que le Balayeur posait devant lui.
—Modèle de misère, dit tristement le balayeur.
L’hiver surtout!...
Sans les balayeurs, Paris serait englouti sous les glaces comme les légions françaises en Russie. Un verglas glissant couvre le pavé; les ruisseaux gelés forment de larges nappes de cristal, dont de nouvelles eaux accroissent continuellement l’épaisseur; le dégel fait de cette masse solide un océan de fange que grossissent en tombant des toits des torrents de neige fondue. Le corps enveloppé d’une espèce de sac qu’ils portent en bandoulière durant les beaux jours, chaussés de gros sabots, coiffés de chapeaux qui peuvent tenir lieu de parapluie, les Balayeurs fendent à coups de pioche les blocs de glace, préviennent d’innombrables chutes en semant de la cendre ou du sable sur le verglas, et disent aux flots du dégel: «Vous n’irez pas plus loin!»
La belle saison change la nature de leurs travaux, sans augmenter leur salaire d’un franc par jour. C’est la classe aisée seulement qui peut saluer le soleil de mai, comme l’avant-coureur des plaisirs, ainsi que l’a si élégamment exprimé notre grand poëte inédit:
Travaillez, Balayeurs, et puisque le temps est sec, et l’asphalte des trottoirs brûlant, guidez de places en places des tonneaux qui répandront sur le sol une rosée rafraîchissante et salutaire.
N’étant occupé par l’administration que pendant quelques heures, le Balayeur a d’ordinaire plusieurs métiers lorsqu’il appartient à la jeune génération. C’est un Protée qui subit de nombreuses métamorphoses; tantôt commissionnaire marron, tantôt marchand ambulant. Ses chefs, en relation perpétuelle avec la police, lui obtiennent sans trop de démarches une patente. C’est lui qui crie le soir, au coin des passages: «Demandez des allumettes chimiques; un sou le paquet, deux sous la boîte!» Ou bien: «Tenez, Messieurs, si vous voulez rire, c’est la nouvelle édition des calembours de M. Odry, composés et recueillis par ce célèbre acteur.» Parfois il distribue des imprimés, l’annonce d’un élixir odontalgique, de la pommade du lion, d’un clyso-pompe à jet continu, d’un restaurant à 75 centimes par tête, de socques sans brides articulés en liége, d’un cabinet de phrénologie et de cartes, de chapeaux neufs à 3 fr. 50 cent., de perruques et toupets invisibles, ou de cinq cent mille francs de marchandises à vendre par cessation de bail. Souvent encore, le Balayeur exploite, dans l’après-midi, une modeste boutique à deux sous, et en s’adressant de préférence aux dames, comme au sexe le plus faible et le plus sensible, il s’écrie avec chaleur: «Deux sous, Mesdames! la vente à bon marché! il est facile de se convaincre que les articles n’ont pas été établis pour le prix! Deux sous au choix dans toute l’étendue de la vente! Ciseaux, couteaux, tabatières, miroirs de poche, tuyaux de pipe à deux sous! Demandez, Mesdames, profitez du bon marché! donnez-vous la peine de voir et de vérifier ce petit fonds de vente!»
Le Balayeur transfiguré vend aussi des foulards à treize sous, «restant du fonds d’un commerçant qui a fait banqueroute de neuf cent mille francs les mains pleines.» Il débite des cahiers de papier à lettre, ou des bourses de tricot, «article très-bien fait et bien confectionné, le même que l’on vend vingt-cinq sous dans toutes les boutiques.» Il trafique aussi des bâtons de phosphore enserrés dans des étuis de plomb, et déploie en ce cas une éloquence dont ceux qui l’ont vu le matin ne l’auraient pas soupçonné capable: «Avec un clou, dit-il, vous pouvez obtenir du feu, à l’aide de mon briquet. Tenez, Messieurs, vous vous trouvez dans une société comme il faut, chez un ministre ou un ambassadeur. Au dessert, vous faites semblant de vouloir moucher la chandelle, et vous l’éteignez. La maîtresse dit: Satané farceur! il ne sera pas moucheur à l’Opéra; et pendant qu’elle va chercher de la lumière, vous dites: Je parie un litre avec n’importe qui que je rallume la chandelle; on se moque de vous, on vous défie, chacun dit la sienne. Vous tirez de votre poche un briquet; vous prenez avec un clou, un cure-dent, une fourchette, gros comme une épingle de ma composition; vous l’approchez de la mèche, et à l’instant même une brillante lumière éclaire la société!»
L’idée que le pauvre Balayeur se forme du grand monde nous rappelle les paroles mises sérieusement, par un vaudevilliste des Funambules, dans la bouche d’un personnage aristocratique: «En vérité, madame la marquise est bien singulière; à présent, elle change de femme de chambre comme de chemise, tous les huit jours.»
Le Balayeur vend aussi des balais; il se promène tenant en main une sorte de porte-manteau garni de balais de crin, et s’annonce par ce cri: «Balayez, balayez, nettoyez vos maisons, Mesdames; à dix-neuf sous! Voilà le marchand de balais!»
Nous aimons mieux le Balayeur en ces fonctions variées que dans sa principale branche de commerce. Sitôt qu’il saisit le balai, une odeur de fange nous monte au nez; nous recommençons nos jérémiades sur le climat pluvieux et maussade de la capitale, et nous nous rappelons involontairement les accents pleins de mélancolie de notre futur académicien: