La Marchande de la Halle

La Marchande de la Halle.

Voyage de la Marchande de la Halle à Paris

XX.
LA MARCHANDE DE LA HALLE.

Les laitages nouveaux du matin ou du jour,
On les fait épaissir quand l’ombre est de retour;
Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,
La ville au point du jour les reçoit du village,
Ou le sel les sauvant des atteintes de l’air,
Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.
Virgile, Géorgiques, traduction de Delille.

Sommaire: Vente du beurre.—Ferme de Basse-Normandie.—Voyage à Paris.—Richesse et simplicité.—Caractère.—La fille de la fermière.—Esprit religieux.

De quelle marchande s’agit-il?

Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la physionomie.

Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.

C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre son beurre et ses fromages à la halle de Paris.

La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes, et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après l’ouverture de la vente en gros.

Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait, entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation, un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la qualité du beurre et du fromage.

Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi, veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle; ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le sommes tous.

Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route, que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se détourner de son vrai chemin.

Elle entre à Paris, et si les habitants de cette bonne ville méritaient leur réputation de badauds, ils ouvriraient assurément de grands yeux à l’aspect de ce gothique véhicule, et de la paysanne qui y est incluse. Madame Javotte est douée d’une grosse tête, d’un gros torse et de grosses jambes. Son costume, reproduit de visu par H. Monnier, est propre, mais d’une simplicité excessive. Ce n’est qu’aux fêtes patronales, ou dans les occasions solennelles, qu’elle déploie un luxe qui n’étonne point les gens initiés à ses ressources. Elle attache alors à ses oreilles des anneaux d’or d’un poids respectable; elle entoure son cou d’une pesante chaîne d’or, à laquelle pend une croix à la Jeannette. Mais, dans ses excursions hebdomadaires, la Marchande de la Halle ne songe point à se parer. Elle est tout entière aux affaires, et ne désire pas attirer les regards par le faste de sa toilette: c’est à la bourse qu’elle vise, et non au cœur.

Cette femme, du reste, n’a jamais connu les sentiments tendres. Elle a été élevée dans une ferme, habituée dès l’enfance à travailler rudement, et à n’avoir qu’un but, celui de gagner de l’argent aux dépens des Parisiens. Elle s’est mariée sans la moindre inclination, uniquement pour atteindre plus facilement le but proposé, pour se donner un collaborateur. Produire et vendre, voilà sa vie; connaître le cours du beurre, des œufs et des fromages, voilà sa science; calculer combien rapporte une vache ou un dellage[34], voilà sa seule pensée.

[34] Mot normand, qui signifie un certain nombre de sillons.

Les denrées de madame Javotte sont de la meilleure qualité; jamais elle ne mêle de vieux beurre au nouveau; jamais elle n’emploie de safran, d’herbes ou de décoction pour colorer les produits de ses barattes. On peut mirer ses œufs sans y rencontrer un poulet naissant, sans y constater le moindre principe de décomposition. Aussi toutes ses marchandises sont-elles vendues au taux le plus élevé. Elle emporte toujours de Paris une somme rondelette, et il n’est point surprenant qu’elle ait de l’argenterie sur sa table, des fonds placés chez le notaire, et quantité de linge et de vêtements dans ses grandes armoires de chêne.

Malgré son aisance notoire, madame Javotte se plaint de la dureté des temps: «Ah! mon Dieu, répond-elle à ceux qui l’interrogent sur son état financier, j’crai qu’ces Parisiens i voulont avoir tout pour ren. Ma vente de la s’maine darniaire n’paie pas tant seulement les frais d’la course. Et pis, les propriétaires sont si durs; c’est pas assez qu’i nous prenions la laine; i voudraient core nous avoir la peau. Crairiez-vous que l’nôtre songe core à nous augmenter? Allais, marchais, si ça continue, j’irons tout dret à l’hôpital.»

Dans son village, madame Javotte est respectée et regardée comme une femme du plus haut mérite, quoiqu’elle sache lire et écrire tout juste assez pour correspondre avec les marchands de beurre qu’elle fournit. «La mère Javotte n’est pas malheureuse, disent les paysans; c’ti-là qui lèvera son oreiller est ben sûr d’y trouver queuqu’chose[35]. Sa fille est un bon parti, dame! all’est d’débit, et y a ben des hommes de loi qui n’demanderaient pas mieux que d’l’épouser, quoiqu’ses parents n’soient qu’des laboureux.»

[35] C’est-à-dire qu’elle laissera une succession importante. Expression normande, qui vient de ce qu’on plaçait autrefois sa bourse sous son oreiller.

Cette jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Ernestine, ne suivra point la profession de sa mère. Elle a été placée tout enfant dans un pensionnat de Mantes, et a reçu l’éducation ordinaire des jeunes filles de la bourgeoisie. Comme le prévoient les paysans, elle trouvera sans peine un notaire ou un avoué, pressé de payer sa charge avec une dot, et consentant volontiers à prendre pour belle-mère une paysanne ignorante; mais cette paysanne, dont on fait fi, communique l’impulsion à une grande machine agricole, livre à la consommation d’excellents produits, augmente son pécule en approvisionnant nos marchés; sa fille danse, joue des quadrilles, parle et écrit passablement; mais jamais, par des œuvres utiles, elle n’accroîtra sa fortune particulière, ou la richesse générale: madame Javotte appartient à la généreuse race des producteurs; mademoiselle Ernestine n’est bonne à rien.

Cependant la vieille fermière idolâtre son unique enfant, dont elle se propose de solenniser la noce par une fête extraordinaire, avec profusion de cidre, de vin blanc, de volailles, de tartines, de rubans et de coups de fusil. On se rendra sans éclat à la mairie, car le mariage civil n’est qu’une simple formalité, mais la bénédiction nuptiale sera donnée aux époux avec toutes les pompes de la liturgie. Quoique la fermière ait de fréquentes relations avec les incrédules de la Halle au beurre, et les voltairiens du marché des Prouvaires, elle est encore attachée aux pratiques de la religion catholique. On l’a vue autrefois descendre la Seine jusqu’à Elbeuf, pour assister aux belles processions de la Fête-Dieu. Elle ne manque ni grand’messe, ni vêpres, et se rend invariablement au pèlerinage de sainte Clotilde, le dimanche le plus proche du 2 juin de chaque année. Elle croit à l’efficacité des eaux de la fontaine des Andelys, et à la vertu curative des bagues qui ont touché l’image de la femme de Clovis.

Comme on le voit, notre fermière n’est pas exempte de superstition. Elle s’imagine que, le vendredi saint, les œufs contiennent des crapauds; qu’il y a des raparats dans les vieilles démolitions; qu’une bûche de Noël arrosée d’eau bénite préserve du tonnerre; et de peur de se porter malheur, elle ne coupe pas un pain sans tracer une croix sur le côté plat.

Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville. Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures, pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation; c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries? elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.

Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.

Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,

elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de mettre en réserve la première part pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une voix chevrotante:

Aguignette, aguignon,
Coupez-moi un p’tit cagnon;
Si vous n’voulez pas l’couper,
Donnez-moi l’pain tout entier.

Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants qui, pendant la semaine preneuse (la semaine Sainte), viennent demander la paschré en chantant la Passion de Notre-Seigneur.

Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.

Paysage; Vue prise en Normandie
Le Cocher de Fiacre

Le Cocher de Fiacre.

Cocher sur son siége

XXI.
LE COCHER DE FIACRE.

Il excelle à conduire un char dans la carrière.
Racine, Britannicus.

Sommaire: Énumération des véhicules parisiens.—Statistique.—Quelques mots sur les Cochers de bonne maison, les grooms, les Cochers d’omnibus, les Cochers de coucou, de corbillard et de cabriolet.—Le Cocher de fiacre.—Son costume.—Fiacres anciens et modernes.—Imprécation du Cocher contre l’unique objet de son ressentiment.—Au Cocher fidèle.—Causerie politique.—A l’heure ou à la course.—Frappez derrière!—Distraction d’un membre de l’Institut.—O Jupiter, donne-moi de la pluie!—Le Cocher de fiacre après dîner.—Beaucoup de bruit, peu de besogne.—L’échoppe du savetier.—Le dimanche du Cocher de fiacre.—Noces et festins.—Carnaval.—Conscrits.—Duels.—Trait de probité.—Caisse de secours et pensions.

«Une voiture, mon maître!—Un cabriolet, milord, mon prince!» crient, à la sortie des spectacles, ces hommes à tout faire, dont le métier est en général de n’en pas avoir, et en particulier d’ouvrir les portières des carrosses de louage, et d’en abaisser complaisamment le marchepied.

C’est devant la façade d’un théâtre, entre onze heures et minuit, qu’on peut voir réunis des échantillons de tous les genres de véhicules à l’usage des Parisiens. Fiacres, cabriolets milords ou compteurs, Carolines, Citadines, Zéphyrines, Atalantes, carrosses du Delta, courent, passent, repassent, se pressent, se succèdent, se croisent, comme des fusées volantes dans le ciel. C’est le rendez-vous, l’assemblée générale, la convention nationale des voitures publiques; il ne manque que le corbillard....

Dont puisse le ciel vous préserver longtemps, cher lecteur!

On compte à Paris, d’après une statistique officielle[36], 53,000 voitures:

Voitures de remise ou de place 800
Cabriolets, id. id. 1,200
Voitures de maître 10,000
Cabriolets bourgeois 11,000
Charrettes, tombereaux, baquets 30,000
Total 53,000

[36] Moniteur du 29 octobre 1841.

Il y a donc, par conséquent, près de cinquante-trois mille Cochers; desquels devons-nous vous entretenir?

Est-ce du Cocher de bonne maison, personnage qui, hérissé de fourrures et coiffé d’un tricorne, a la rotondité d’un député du centre, la pesanteur d’un éléphant, et l’insolence d’un chef de bureau?

Est-ce du groom, ce Bébé des Cochers, être chétif et rabougri, serré dans une élégante redingote, et jaune comme les revers de ses bottes?

Est-ce du Cocher d’omnibus, automate qui, suivant toujours la même ligne, prend le parti de se laisser conduire par ses chevaux?

Est-ce du Cocher de coucou, victime innocente, malheureuse et persécutée des chemins de fer?

Est-ce du Cocher de corbillard, qui, malgré les crêpes et son lugubre costume, aime à rire, aime à boire, aime à chanter comme nous?

Est-ce enfin du Cocher de cabriolet, fier du privilége de s’asseoir à côté du bourgeois, avec lequel il cause intrépidement de la réforme, des fortifications, du Théâtre-Français, des procès faits à la presse, de l’Opéra, du tombeau de Napoléon, des banqueroutes, et du cours de la rente?

Pour faire passer sous vos yeux tous ces individus d’allure différente, il faudrait écrire un volume in-8o, et nous ne pouvons accorder qu’un nombre limité de pages à la physiologie des automédons modernes; bornons-nous donc à la monographie du Cocher de Fiacre.

Celui que nous vous présenterons compte maintes années de bons et loyaux services; il a reçu son livret et sa médaille bien avant la Révolution de 1830. La compagnie de loueurs de voitures à laquelle il appartient a souvent récompensé par des gratifications la bonne conduite et la probité du père Gigomard.

Le père Gigomard a quarante-neuf ans; il est robuste, quoique légèrement voûté. La teinte rosée de son nez est l’indice d’une prédilection assez prononcée pour le jus de la treille; il pourrait jouer, tout aussi bien que Mascarille, cette scène de déshabillement qui, dans les Précieuses Ridicules, provoque un rire universel; car il porte un gilet de flanelle, un ou deux gilets, un vieil habit, une redingote et un carrick à triple collet. Aussi, quand ses confrères ont avec lui,—ce qui arrive parfois,—quelque discussion à coups de fouet, ils ne visent jamais qu’à la figure, seule partie vulnérable de son individu.

Le père Gigomard est matinal:

Aussitôt que la lumière
A redoré nos coteaux,
Il commence sa carrière
Par visiter ses chevaux.

Il les panse, les bouchonne, les harnache, nettoie son fiacre, en dégage les panneaux de toute souillure.... Admirez l’élégance et la richesse de ce carrosse de louage! Où sont les voitures de nos ancêtres, lourdes et périlleuses machines, auxquelles ils préféraient avec raison la chaise à porteur et la vinaigrette? Bien des fiacres actuels sont assurément plus commodes que le pesant équipage où montait Henri IV pour aller visiter Sully. Le luxe s’est fait roturier; les progrès du confortable ont été si rapides, que les vieux fiacres, construits sous la Restauration, n’osent plus apparaître au grand jour. Ils ne sortent que le soir, comme des mendiants honteux, tandis que leurs jeunes rivaux étalent en plein soleil de brillantes couleurs.

Le fiacre que conduit le père Gigomard peut entrer en concurrence avec les plus somptueux, surtout après avoir été suffisamment débarbouillé par le soigneux Cocher. Ses chevaux, non plus, ne sont point d’une maigreur trop osseuse; leur vigueur et leur santé ont été constatées, en présence d’un commissaire de police, par l’expert vétérinaire de la Préfecture, et si on les conduisait au marché, on trouverait assez aisément des amateurs qui en offriraient jusqu’à cinquante francs.

Quand le père Gigomard a récuré sa maison roulante, il s’achemine vers la station, où, moyennant 75 francs par an, il lui est accordé de se mettre chaque jour à la file[37]. En attendant la pratique, il tire de son gousset une pipe de terre ultrà culottée, la bourre lentement et avec méthode, et s’enveloppe d’une auréole de fumée. Ne voyant venir aucuns voyageurs, il attribue leur absence à l’omnibus, et l’accable de malédictions: «Gueux d’omnibus, murmure-t-il; méchant bateau à vapeur, canaille de voiture! Regardez-moi un peu quelle tournure ça vous a! dirait-on pas une boîte d’eau d’cologne? et dire qu’on aime mieux s’empiler là d’dans, que d’s’asseoir sur mes coussins, pour épargner une trentaine de sous? comme c’est mesquin! Et c’conducteur, fait-il d’la poussière, en fait-il!... Ça n’empêche pas qu’l’autre jour il a mené à la Madeleine un monsieur qui voulait aller à la Bastille; il n’s’en vante pas, le sans-cœur, mais j’connais l’anecdote. Fouette donc tes rosses, méchant propre à rien, casse-toi le cou; n’y aura pas grand mal!»

[37] Les droits de station rapportent annuellement 426,000 francs à la ville de Paris.

Cette véhémente apostrophe lui ayant desséché le gosier, le père Gigomard entre dans un cabaret voisin. La devanture est surmontée d’une enseigne, où l’on voit un Cocher présenter à un bourgeois un sac qui est censé contenir une prodigieuse quantité de napoléons. Une inscription explique le tableau:

AU COCHER FIDÈLE.

Tout en mangeant de la ratatouille, précédée et suivie de plusieurs verres de vin, le père Gigomard s’entretient avec ses collègues du rembrunissement de l’horizon politique, et s’approchant de celui qui tient le journal:

«Eh bien, dit-il, a-t-on des nouvelles de la Pologne? elle aura bien d’la peine à s’en tirer... Ah! si j’étais cocher de l’Autocrate, j’voudrais le verser dans une fondrière, au risque de me casser l’cou à moi-même.... Que fait-on du prince Louis? on assure que c’est un jeune homme qu’a des moyens, mais il n’vaudra jamais son oncle; on n’en fabriquera plus comme celui-là; le moule est brisé!... Ah! çà, il paraît que les Anglais sont en train de prendre la Chine, i veulent donc tout avoir, ces insulaires? Dieu de Dieu!... j’n’aime pas les Chinois; j’en ai vu sur des paravents, et ça m’paraît un bien vilain peuple; mais j’leur paierais bien bouteille, à condition qu’ils donneraient une volée aux habits rouges! Y a pas à dire, les Anglais et nous, nous n’serons jamais compère et compagnon; et si l’ministère n’veut pas s’décider à leur chercher querelle, je m’révolutionne, et j’donne mon coucou aux premiers émeutiers qui me l’demanderont. Mais, tenez, ne parlons pas politique; ça m’échauffe le sang; faisons plutôt une partie de piquet; huit sous en deux cents liés, ça t’va-t-il, Jérôme?

La partie est à peine commencée, lorsqu’une voix du dehors s’écrie:

«O hé! père Gigomard! v’là trois bourgeois qui d’mandent à se faire trimballer; c’est à votre tour à marcher.

—Sacristi! dit Gigomard en étalant son jeu sur la table, ces bourgeois auraient bien fait d’arriver cinq minutes plus tard. Sacristi! c’est-i dommage! j’avais gagné en main! six carreaux, seizième majeure et 14 d’as, 96; tierce majeure en trèfle, 99, trois rois, 102, avoir joué, 103! j’te faisais capot sur table encore! 115, la dernière 116, et 40, 156! enfin, j’te repincerai un autre jour; ce qui est différé n’est pas perdu.... Voilà, not’ bourgeois!»

Notez que lorsque vous prenez un fiacre, vous êtes toujours un bourgeois pour le Cocher; dès que vous n’avez plus besoin de ses services, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un monsieur, un simple particulier.

«Par ici, Cocher; arrivez donc! voilà un quart-d’heure au moins que nous attendons!

—Voilà! est-ce à l’heure ou la course?»

Contractez autant que possible à la course; autrement vous soumettez le Cocher à une tentation terrible. Il se trouvera partagé entre le désir de vous conduire promptement à votre destination, et celui d’accroître son salaire en prenant le chemin des écoliers; des remords tardifs saisissent le malheureux voyageur, lentement promené dans les rues les plus tortueuses, les plus encombrées. Il peste contre les fiacres, et

Honteux et confus,
Jure, mais un peu tard, qu’il ne les prendra plus....

qu’à la course; d’autant plus mécontent, qu’à toutes ses observations, l’imperturbable Cocher répond flegmatiquement: «Dam’! Monsieur, il fallait prendre le chemin de fer!»

Le crocodile a, dit-on, pour ennemi, un petit animal appelé l’ichneumon. L’ichneumon du Cocher de Fiacre, c’est le gamin de Paris. Pendant que le père Gigomard poursuit tranquillement sa route, un gamin, déterminé également à ne pas aller à pied, et à ne rien débourser, s’installe sur le marchepied de derrière. Heureusement qu’un passant avertit le Cocher, en lui criant: «Tapez derrière!» Et de vigoureux coups de fouet font instantanément déguerpir le bourgeois de contrebande.

Un mathématicien, membre de l’Institut, connu par sa science et ses distractions profondes, errait un jour dans la rue, poursuivi par un problème; tout à coup il s’arrête devant une sorte de tableau noir, qui n’était autre chose que la face postérieure d’un fiacre, et, ramassant un plâtras, il commence à tracer des triangles et des circonférences. Le fiacre se met en marche; le savant, sur le point de trouver la solution qu’il cherchait, monte sur le marchepied, et il continuait à dessiner des figures de géométrie, quand de rudes coups de fouet, le tirant de son extase, lui firent sentir qu’il n’était pas à son cours du Collége de France.

Les occupations du Cocher de Fiacre varient suivant l’état de l’atmosphère. Durant la semaine, quand le temps est beau, le père Gigomard se croise les bras, et fume dans les deux acceptions du mot. Il est comme les canards, il aime la pluie, dût-elle transpercer son carrick, sa redingote et ses trois gilets.

«Comment! dit-il avec humeur en contemplant le ciel sans nuages, il ne tombera pas une goutte d’eau! ça m’arrangerait pourtant bien; y a tant de monde dehors aujourd’hui! Coquin d’soleil! Y a donc que’que chose de détraqué dans le firmament? Bah! ne perdons pas l’espérance; nous aurons de l’orage ce soir; j’m’en vais toujours casser une croûte.»

Et il retourne à l’enseigne du Cocher Fidèle, où l’attendent une nourriture saine et abondante, et une boisson plus abondante encore, quoique beaucoup moins salutaire. Il est souvent dangereux d’employer le père Gigomard après son dîner. Exposé depuis le matin au froid, à la pluie, il a senti trop impérieusement le besoin de se réconforter, et, communiquant à ses chevaux l’excitation qu’il éprouve lui-même, il prend sa course avec une hardiesse inaccoutumée, dépasse les voitures de maître, entame les bornes, monte à l’assaut des trottoirs.

«Cocher, Cocher! arrêtez donc! où allez-vous? nous versons!»

—Soyez tranquilles, ayez pas peur.

—Cocher! ouvrez-nous; nous voulons descendre.

—Nous arriverons, n’craignez rien,» répète le Cocher flegmatique, croyant fermement qu’il y a un Dieu pour lui; mais ses actions sont moins rassurantes que ses paroles; et les voyageurs dont il compromet la sécurité, sont obligés de se précipiter hors du fiacre, et d’achever la route à pied, après avoir menacé l’imprudent d’attaquer en dommages et intérêts son loueur, civilement responsable.

Deux farces dont le père Gigomard a été victime lui ont toutefois appris la tempérance à ses dépens. Il était un soir à la barrière de la Villette, et, ayant bu plus que de coutume à son dîner, il dormait paisiblement sur son siége, quand des cris, mêlés d’éclats de rire, le réveillèrent en sursaut.

«Ohé, Cocher! êtes-vous pris?

—Où allez-vous?

—Au boulevard Saint-Denis.

—Combien qu’vous êtes?

—Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous arranger.»

Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre, ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord. Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes, entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture vide.

«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas conduire un régiment.

—C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire soigné.»

Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé, complétement dépourvu d’habitants!

Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent impérativement:

«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»

Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui, emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime d’un tremblement de terre.

Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières, père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place au chemin de fer.

Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit la noce au Capucin ou au Cadran Bleu. Durant les saturnales du Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller, le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés, ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés, lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:

«Au bois de Vincennes!

—Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du caporal dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire. Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang, aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:

«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme,—ou bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?... et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux renoncer au métier.»

La conduite du père Gigomard en cette circonstance montre que l’humanité est une de ses vertus; son honnêteté ne mérite pas moins d’éloges. Vingt fois on a oublié dans son fiacre des valeurs, des objets précieux, qu’il aurait pu s’approprier; il a toujours été au-devant des réclamations. On a parlé de fiacres perfides, qui ont entraîné des voyageurs, et principalement des voyageuses dans des quartiers lointains et déserts de concert avec des voleurs. Ces allégations ont été imaginées par des hommes dont la lecture des romans d’Anne Radcliffe avait sans doute dérangé le cerveau. Le Cocher de Fiacre est aussi fidèle en réalité que sur l’enseigne des cabarets, et en voici un exemple historique:

Un commis-voyageur d’une maison de Bruxelles prend un fiacre à la station de l’Hôtel-de-Ville, et le congédie quelques heures après, pour aller rejoindre un ami qui lui avait donné rendez-vous à onze heures au café Colbert. A peine y est-il entré, qu’une émotion violente se peint sur ses traits.

«Qu’as-tu donc? lui demande son ami, te sens-tu indisposé?

—Mon Dieu! j’ai perdu mon portefeuille!

Il se fouille, retourne ses poches, et demeure convaincu de la réalité de sa perte.

—Qu’est-ce qu’il y avait dedans?

—La procuration de ma maison, deux billets de banque de mille francs, des effets au porteur... On me l’aura volé.

—Ne l’as-tu pas oublié quelque part?

—Je crois l’avoir ouvert dans le fiacre que j’ai pris ce matin.

—Sais-tu le numéro?

—C’est 197, 297 ou 397, autant que je puis me le rappeler.

—Où l’as-tu laissé?

—A la place des Victoires.

—Allons-y.»

Les deux amis courent à la station, et y cherchent inutilement le fiacre; ils vont à la place de l’Hôtel-de-Ville, interrogent le gardien et les Cochers, donnent le signalement de celui qu’ils soupçonnent d’infidélité, mais sans pouvoir le rencontrer. L’anxiété du commis-voyageur redoublait à chaque instant: «Ce coquin de cocher se sera sauvé avec mon portefeuille, s’écriait-il, je suis ruiné, déshonoré, mon patron ne croira jamais au malheur qui m’est arrivé; il s’imaginera que j’ai détourné à mon profit les valeurs qui m’étaient confiées! Ma femme dira que j’ai dépensé mon argent en débauches. Je passerai pour un mandataire infidèle, pour un joueur, pour un libertin!

—Calme-toi, lui dit son ami; allons à la Préfecture de police, et faisons-y notre déclaration.»

Cette formalité accomplie, le commis-voyageur, harassé de fatigue, épuisé d’angoisses, rentre à son hôtel, et trouve à la porte son Cocher de Fiacre, qui l’attendait patiemment.

«Arrivez donc, lui crie l’honnête homme; je suis là depuis onze heures du matin.

—Vous avez mon portefeuille?

—Le voici.»

Le commis-voyageur poussa un cri de joie, et faillit embrasser le cocher. Lorsqu’enfin, remis de son émotion, il lui eut fait accepter une récompense, il lui demanda: «Comment avez-vous découvert mon adresse?

—Vous veniez de descendre de ma voiture quand j’ai trouvé le portefeuille; j’ai naturellement pensé qu’il était à vous. Je vous avais vu entrer rue du Mail; j’ai été d’hôtel en hôtel, en vous décrivant tant bien que mal aux portiers: un homme grand, cinq pieds six pouces, nez aquilin, gros favoris noirs, pantalon de nankin et redingote marron. Le portier du numéro 29 vous ayant reconnu, j’ai pris le parti de vous attendre; j’étais à votre porte, pendant que vous couriez peut-être après moi.»

Le père Gigomard serait capable d’un pareil trait; mais il n’accepterait point de récompense; il dirait à l’étranger reconnaissant: «Gardez votre argent, je m’suis fait une loi d’n’empocher que celui que j’gagne dans mon état. Seulement, si vous êtes dans la nouveauté, et que vous ayez quelque pièce d’étoffe qui vous gêne, j’vous prierai d’vous en débarrasser en faveur de ma femme; ça lui f’ra plaisir à c’te pauvre vieille, qui n’a rien à s’mettre les dimanches sur le casaquin.»

Ce désintéressement est d’autant plus méritoire, que le père Gigomard n’a guère de fonds à la Caisse-d’Épargne. Le loueur qui l’exploite s’est enrichi. Mais le Cocher qui ne reçoit chaque jour qu’une modique somme et de faibles pour-boire, a mis excessivement peu de foin dans ses bottes:

«Ainsi va le monde, dit-il philosophiquement, les grands poissons mangeront toujours les petits. Les propriétaires de voitures sont de beaux messieurs, amis du Préfet de police. Ils sont en corporation, et se font représenter par des délégués. Nous autres, pauvres Cochers, personne ne nous représente; personne ne plaide nos intérêts. Aussi, c’est les maîtres qu’ont tout le fricot, et nous n’avons que du pain sec. Mais enfin il y a une caisse de pension et de secours pour les Cochers vieux et infirmes, c’est une ressource; ça vaut toujours mieux que rien.»

Station
Le Chiffonnier

Le Chiffonnier.

Chiffonnier à la veillée

XXII.
LE CHIFFONNIER.

Dans un cabaret, barrière du Maine,
Au temps où le vin se vendait six sous,
Lorsque, pour six blancs, on avait sans peine
Un plat de goujons et du lard aux choux,
Un vieux Chiffonnier un jour se présente,
Casquette levée et le croc au poing;
Il vient demander si sa douce amante
N’est pas, par hasard, restée en un coin.
Chanson populaire.

Sommaire: Belle prosopopée.—Causes qui déterminent à embrasser la profession de Chiffonnier.—Ce que c’est que les carons, le gros de Paris, le gros de campagne, le bul, etc.—Emploi des chiffons, des verres cassés, des os, etc.—Éloge de la chimie.—Le marchand de chiffons.—Description de son intérieur.—Chiffonniers nocturnes.—Prix d’une course d’omnibus.—Garnis de Chiffonniers.—Quos ego....—Relations avec les voleurs.—Le Chiffonnier décapité.—La veuve Boursin.—Le père Moustache.—Rixes et combats.—Chansons de guerre.—Expédition contre les chats et les chiens.—Gratteurs de ruisseaux.—Chiffonniers en province.

Non, vous n’êtes pas morts tout entiers, étranges habitants de la Cour des Miracles, sujets du grand Coësre, belistres, cagoux, archi-suppôts de l’argot, piètres, malingreux, coquillards; peuplades bohémiennes qui viviez dans la rue; lézards-bipèdes amoureux du soleil, parias cuirassés contre la honte pour l’amour de la liberté, et qui vous courbiez si bas sous la verge des lois, qu’elle ne vous atteignait point; non, vous n’êtes pas morts ab intestat et sans successeurs. Dans la société moderne, moins tolérante pour les Truands, vous avez été remplacés par les Chiffonniers.

Lorsqu’un homme est sans ressources, et qu’il peut en trouver en fouillant dans les tas d’ordures, il faudrait qu’il n’eût pas sept francs dans sa poche pour se priver d’une hotte et d’un crochet. Dès qu’il est armé Chiffonnier, dès qu’il s’est familiarisé à l’ignominie de ce sale métier, après l’avoir adopté par nécessité, il le continue par inclination. Il se complaît dans sa vie nomade, dans ses promenades sans fin, dans son indépendance de lazarone. Il regarde avec un profond mépris les esclaves qui s’enferment du matin au soir dans un atelier, derrière un établi. Que d’autres, mécaniques vivantes, règlent l’emploi de leur temps sur la marche des horloges, lui, le Chiffonnier philosophe, travaille quand il veut, se repose quand il veut, sans souvenirs de la veille, sans soucis du lendemain. Si la brise le glace, il se réchauffe avec des verres de camphre; si la chaleur l’incommode, il ôte ses guenilles, s’allonge à l’ombre, et s’endort. A-t-il faim, il se hâte de gagner quelques sous, et fait un repas de Lucullus avec du pain et du fromage d’Italie. Est-il malade, que lui importe? «L’hôpital, dit-il, n’a pas été inventé pour les chiens.»

Soumis à toutes les privations, le Chiffonnier est fier parce qu’il se croit libre. Il traite avec hauteur le marchand de chiffons même, auquel il porte la récolte du jour, et dont il reçoit de temps en temps de légères avances sur celle du lendemain. «Si tu ne veux pas m’acheter, j’m’en fiche pas mal, j’irai ailleurs,» s’écrie-t-il; et il fait mine de s’éloigner. On aperçoit son orgueil à travers les trous multipliés de sa veste.

«Mais, demandent avec étonnement les gens du monde, comment le Chiffonnier peut-il subsister? qui peut vouloir de son ignoble marchandise?» Leur surprise augmentera quand nous leur affirmerons que certains marchands de chiffons sont riches; mais elle diminuera sensiblement lorsque nous leur aurons montré tous les trésors que renferme la hotte d’un Chiffonnier. Rien de ce qu’il ramasse au coin des bornes n’est perdu pour l’industrie; les vils débris qu’il retire de la boue sont comme de hideuses chrysalides auxquelles la science humaine donnera des formes élégantes et des ailes diaphanes.

Ainsi, les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage:

Prix de 100 kilog.
Les carons, vieux papiers sales 8 francs.
Le gros de Paris, toiles d’emballages, restes de sacs 8  
Le gros de campagne, chiffons de couleur, cotonnades 18  
Le gros bul, toiles en fil grossières et sales 20  
Le bul, même qualité, mais plus propre 26  
Le blanc sale, chiffons, ordinairement de cotonnades 34  
Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil 44  

Les chiffons d’une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du Marché du Temple. Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniac des lambeaux de laine ou de draps. On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassés, et de nouvelles ferrures avec les anciennes.

Un grand festin s’est donné; les convives étaient nombreux, les services variés, les mets exquis; les débris amoncelés près de la porte de l’hôtel attestent la magnificence de la fête; eh bien! tous ces restes sont utilisés. Les coquilles d’huîtres fument les champs, ou servent à la fabrication de la chaux; les bribes de pain engraissent les bestiaux, si elles ne sont pas assez présentables pour grossir les soupes consistantes des Maçons et des Limousins, ou pour être consommées par le Chiffonnier en personne. Et les os sont-ils négligés? les tabletiers, les tourneurs ne savent-ils pas les changer en bilboquets, en quilles, en dominos, en fiches d’échiquier, en cure-dents, en couteaux à papier? Les os calcinés et pulvérisés ne sont-ils pas la base du noir animal, cet engrais puissant, ce stomachique de la terre épuisée? Et les assiettes cassées? on en ôte précieusement la dorure; et la porcelaine entre dans la composition du ciment romain, ou, réduite en poudre impalpable, elle est mêlée au papier dont elle augmente le poids.

Voilà des manipulations dignes d’un siècle où la chimie dompte la matière et semble usurper une partie de la puissance créatrice. La chimie aujourd’hui se mêle à toutes les actions de la vie, et l’on a peine à concevoir comment les anciens s’en passaient. S’agit-il de teindre une robe, vite du chlore, des acides, des mordants, du prussiate de potasse. Vient-il une épidémie, c’est la chimie qui constate la quantité de substances délétères combinées avec l’air atmosphérique. Non-seulement on fait de la chimie dans les manufactures, mais nous en faisons nous-mêmes tous les jours, sans nous en douter. Quand, par exemple, vous vous procurez du feu avec un briquet Fumade, vous engendrez une série de phénomènes chimiques de la plus haute importance. Le chlorure de potassium de l’allumette se combine avec l’acide sulfurique imbibant l’amiante du flacon; il se forme du sulfate de potasse, avec un tel dégagement de chaleur que le soufre s’enflamme; le chlore se dégage, la goutte d’acide sulfurique devient de l’acide sulfureux en abandonnant au chlore une portion d’oxygène; et le sulfate de potasse, passant à l’état solide, reste attaché en globules jaunes sur le bois incandescent de l’allumette: que de science résumée dans un briquet!

Cette expérience quotidienne n’est pas plus miraculeuse que le changement des chiffons en papiers, des os en poudre fertilisante, des vieux draps en sel ammoniac, et de la porcelaine en ciment.

Habile alchimiste, le marchand de chiffons transmute en or les objets de rebut qu’on lui apporte. Avec le produit de la vente du caron et du bul il achète des rentes sur l’État. Il reçoit les Chiffonniers dans un bouge infect, et ses amis dans un salon élégant. Sa boutique est hideuse à voir; elle est encombrée d’immondices, de guenilles crottées, de bois pourris, d’ossements qui sentent l’amphithéâtre; le tout apporté par des êtres à peine humains, pesé dans des balances d’un aspect fantastique, trié par des mégères décrépites....... Mais si l’on pénètre au delà de cette première pièce, si l’on visite l’appartement particulier du Chiffonnier en gros, on y remarquera l’attirail ordinaire du luxe bourgeois, la pendule dorée, les scènes gravées de la vie de Napoléon, le cabaret en porcelaine.

Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.

Ce meuble est à l’usage de la fille du logis, héritière recherchée et digne de l’être. Nous pouvons citer un Chiffonnier en gros de la rue Jean-Tison, qui a donné à chacune de ses deux filles soixante mille francs de dot!

Si les marchands de chiffons gagnent tant, il est tout simple que les Chiffonniers ne gagnent presque rien; effectivement, les plus actifs n’arrivent à réaliser que trois ou quatre francs par jour. Ce sont ceux qui, malgré une ordonnance encore en vigueur, celle du 26 juillet 1777, vaguent dans les rues pendant la nuit. Les Chiffonniers, comme les papillons, se partagent en diurnes et en nocturnes; et ces derniers, commençant leurs pérégrinations au moment où les balayeurs reposent, ont chance de faire de bonnes trouvailles. Ils adoptent certains quartiers, et de préférence le faubourg Saint-Germain, la Chaussée-d’Antin, le faubourg Saint-Honoré, résidences de la classe opulente. Ils finissent par être connus des cuisinières, dont ils reçoivent du pain et de la viande, s’engageant en revanche à restituer tout objet perdu qu’ils pourraient découvrir dans les ordures. Une fois qu’ils sont acclimatés dans une certaine circonscription, ils ont des bénéfices en dehors de leur industrie. Les gens paresseux et condamnés par état à se lever matin se font réveiller par eux. Nous avons l’honneur de connaître un Chiffonnier qui va tous les matins de la montagne Sainte-Geneviève à l’Assomption, pour frapper à la porte d’un épicier, d’un pâtissier et d’un marchand de vin. Cette course lui vaut 30 centimes, et cet ouvrier économe calcule que cette faible somme paie les trois-quarts de son loyer quotidien.

Les Chiffonniers diurnes ne sont pas étrangers à tous plaisirs. Ils vont, le dimanche, boire à la barrière avec leurs épouses, et se permettent même d’aller voir un mélodrame en vogue, Lazare le Pâtre, ou la Grâce de Dieu, ou Paul et Virginie, ou tout autre, pourvu que le sujet soit intéressant et le traître puni à la fin de la pièce.

Quelle que soit sa prospérité, le Chiffonnier n’a jamais de meubles à lui, il loge toujours en garni, au prix fixe de 20 centimes, que les logeurs méfiants exigent communément d’avance: «Tes quatre sous, ou tu ne couches pas.» L’individu qui peut débourser, Chiffonnier ou Chiffonnière, se jette sans quitter ses haillons, sur une paillasse. Dans ces noires chambrées, où l’on couche pour deux sous, le lit commun est une longue planche en talus, et la couverture commune est un lambeau de tapisserie, cloué au mur d’un côté, et attaché de l’autre à un clou. Quand des querelles nocturnes surgissent en cette enceinte, le logeur paraît armé d’un merlin, et du nom de Neptune gourmandant les vents: «Qu’est-ce qui bronche ici? que j’ lui abatte un aileron!»

Dans ces repaires, les Chiffonniers se trouvent en contact avec des voleurs dont ils deviennent passivement les complices. Ils ne sont pas tenus de leur prêter un concours actif; mais dévoiler le mystère d’une criminelle entreprise serait se vouer à d’implacables vengeances. Soupçonné d’avoir trahi deux voleurs, un vieux Chiffonnier fut trouvé, un matin, assassiné au coin d’une borne. On l’avait surpris à la veillée, on lui avait tranché la tête, que, par un atroce raffinement de barbarie, on avait déposée dans sa hotte!

Tous les Chiffonniers savent et parlent l’argot, ce patois énergique qui appelle la langue la menteuse, l’amour le dardant, une montre une toquante, la lune la luisarde, un livre un babillard, et le supplice l’Abbaye de Monte-à-Regret. Un mot favori des Chiffonniers est rupin, vieille expression autrefois employée pour signifier un gentilhomme. Tout ce qu’ils trouvent beau, tout ce qui excite leur admiration, est rupin ou chenu; mais quoique possédant le langage des gens qui vivent de proie, quoique confondue avec eux, la majorité des Chiffonniers n’est pas pervertie par cette dangereuse fréquentation; il en existe même qui se recommandent par leur probité, et qui, s’ils trouvent de l’argent, un cachet, un porte-crayon, des cuillères, prennent des renseignements avant de s’approprier ce que leur a envoyé la fortune. Le 11 octobre 1841, la veuve Boursin, vieille Chiffonnière de la rue Mouffetard, habituée de la Chaussée-d’Antin, déterre dans un tas d’ordures un bouton de chemise en diamant. Elle ne quitte point la rue, va de maison en maison, exhibe sa trouvaille, découvre le propriétaire du bouton, et s’empresse de le lui restituer, ne demandant pour récompense que le prix de sa journée qu’elle avait perdue en recherches.

On doit signaler parmi les Chiffonniers honorables le père Moustache, ancien soldat de la garde impériale, chevalier de la Légion-d’Honneur. Ce brave homme, ayant deux filles, a longtemps renoncé à toucher sa pension pour leur faire donner une éducation convenable et les mettre à même de s’établir. Aussi est-il en honneur dans sa tribu, qui sait au moins apprécier les vertus qu’elle n’exerce pas.

Travailler le moins, boire le plus possible, telle est la volupté suprême des Chiffonniers. Dans les beaux jours, on en voit au milieu des rues montueuses du quartier Saint-Marcel, couchés au soleil, et jouant aux dés comme des lansquenets. S’ils se disputent, ils passent sans transition des injures aux voies de fait. Par une habitude traditionnelle, ils mettent bas leur chemise, avant d’en venir aux mains, et crient, en se montrant l’épaule: «Regarde-moi celle-là, elle n’a jamais été marquée; en pourrais-tu dire autant?» Puis une lutte acharnée s’engage; les haillons déchirés s’éparpillent; les deux adversaires, à moitié nus, roulent en hurlant sur le pavé ensanglanté.

Les Chiffonniers ont une vive inclination pour la rixe. Un amour irrésistible de désordre les pousse au combat toutes les fois que l’émeute se déchaîne. Ils ont même une chanson de guerre dont le refrain est:

En avant courage!
Marchons les premiers;
Du cœur à l’ouvrage,
Braves Chiffonniers!

En entendant leurs cris sauvages, en suivant des yeux dans sa chute cette avalanche de gueux déterminés, le commerçant dit avec terreur: «Voilà le faubourg Marceau qui descend!» Le plus stable gouvernement tremble sur sa base, quand, guidée par les Chiffonniers, la have population des faubourgs se rue sur les riches quartiers. On appréhende moins le pillage que le bouleversement de la société; on sent combien l’ordre public est faible contre tant de gens qui n’ont rien à perdre; et la protestation armée des misérables fait comprendre à tous la nécessité d’adopter comme règle de conduite ce grand axiome: «Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.»

En temps de calme, les Chiffonniers ne font la guerre qu’aux animaux domestiques: aux chiens et aux chats, qu’ils vendent à l’équarrisseur. Un dogue vaut de 30 à 40 sous; un chien de moyenne taille, de 5 à 10 sous; un chat, 4 sous en été et 8 sous en hiver. Les tondeurs emploient la graisse de chat, d’autres artisans l’huile de pieds de chien; et les fourreurs s’accommodent des peaux, qui deviennent entre leurs mains du renard noir ou de la marte zibeline. Un Chiffonnier déterminé, agile comme un chasseur de chamois, intrépide comme un tueur d’ours, ferait promptement sa fortune en poursuivant sa proie jusque sur les toits, en pénétrant audacieusement dans l’intérieur des maisons, en affrontant la fureur des portières et les poursuites de l’Autorité.

Il fut dans la famille des Chiffonniers une branche collatérale aujourd’hui proscrite, celle des Gratteurs de ruisseau. Après les pluies d’orage, ils se précipitaient dans les rues, et fouillaient la boue avec une persévérance souvent fructueuse: ils ramassaient de vieux clous, des ferrailles, de l’or même; mais la police les a suspendus de leurs fonctions, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés.

La chiffonnerie s’étend actuellement dans les campagnes. Des Chiffonniers provinciaux parcourent les villages pour acheter les chiffons, les os, les vieux papiers; mais le véritable Chiffonnier, tel que nous l’avons dépeint, indépendant, insoucieux, ivrogne, abruti, indiscipliné, et toujours Frrrançais! est aussi essentiellement Parisien que la Colonne Vendôme ou l’Arc de l’Étoile.

Chiffonnier et Chiffonnière