L’Égouttier.
Sommaire: Considérations morales.—Égouts de Paris.—Conseils aux touristes.—Égout Montmartre.—Administration du curage des égouts.—La rue de Nevers.—Organisation des Égouttiers.—Costume.—Instruments de travail.—Journée des Égouttiers.—Chef de division.—Cas d’asphyxie.—Anecdote.—Défense de fumer.—Trouvailles.—Inconvénients d’une pluie d’orage.—Dîner.—Travail dans les temps de gelée ou de sécheresse.—Salaire.—Dangers d’une coalition des Égouttiers.
Dans les grandes villes, tout est grossi, développé, revêtu de proportions gigantesques; toutes les grandeurs et toutes les misères sont concentrées, groupées, mises en relief. Si, d’un côté, les lumières intellectuelles y répandent un rayonnement immense, de l’autre, les vices nous épouvantent par leur active propagation. A côté de vastes palais se trouvent de vastes réceptacles d’immondices; et, pour recevoir les fanges de la cité, il a fallu creuser des canaux souterrains dont le parcours, à Paris, n’a pas moins de vingt-quatre lieues[38].
[38] Parent-Duchâtelet évalue la longueur totale à 35,846 mètres. Il n’a pu se la procurer en acte, «parce que, dit-il, quelques personnes qui la connaissent ne voulurent pas me la donner.»
Vingt-quatre lieues! quel travail colossal!... Vous qui vantez les anciens au détriment des modernes, quelle œuvre architecturale pouvez-vous opposer à ce monument d’utilité publique? Vingt-quatre lieues d’égouts solidement voûtés, solidement pavés, assez élevés pour qu’on s’y promène à l’aise! Étrangers qui venez visiter la capitale de la France, nous vous invitons à prendre sur vous de parcourir ces sombres routes. Ce voyage ne semble pas, sans doute, très-séduisant au premier abord: jusqu’à ce jour, quelques Anglais intrépides en ont seuls affronté les désagréments et les périls; mais ils en ont rapporté des impressions qui les ont amplement dédommagés d’une inhumation momentanée. Le docteur Parent-Duchâtelet, qui a laissé de si remarquables travaux sur l’hygiène publique, disait à l’un de ses amis, au milieu d’un bal donné à l’Hôtel-de-Ville: «J’aime cent fois mieux aller dans un égout que de venir à cette réunion.» Sans partager cette étrange prédilection, on peut avancer que les égouts de Paris doivent être comptés au premier rang des curiosités de cette ville.
Et les Égouttiers aussi.
L’eau fangeuse des ruisseaux se précipite dans ces vastes cavités par des bouches qui jadis étaient d’une menaçante largeur. On remarquait, entre autres, celle de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré; celle de la rue Montmartre, en face la rue Mandar, et l’immense caverne qui s’ouvrait au bas du chevet de Saint-Eustache. Ce fut dans cette dernière que, le 14 février 1795, l’on jeta le buste de Marat, dont les cendres avaient été solennellement transférées au Panthéon le 24 septembre 1794.
De distance en distance, des tampons, ouvertures couvertes de plaques de fer circulaires, ont été ménagés pour livrer passage aux Égouttiers. Nous ne voulons point pénétrer avec vous dans ces obscures retraites pour en suivre les détours et en raconter l’histoire; recommandons seulement à la reconnaissance publique Hugues Aubriot, prévôt des marchands et intendant des finances sous Charles V, et Michel-Étienne Turgot, président du grand-conseil de la ville en 1740. Le premier imagina de substituer des égouts voûtés aux égouts découverts; le second fit construire l’immense souterrain appelé aujourd’hui le grand égout de ceinture.
Les égouts de Paris jettent leurs fanges dans la Seine par quarante-cinq ouvertures, dont vingt et une sur la rive droite et vingt-quatre sur la rive gauche. Le grand égout de ceinture parcourt une étendue de 6,866 mètres; son bassin, selon l’ingénieur en chef Girard[39], occupe à lui seul une surface bien supérieure à la moitié de Paris, et des ramifications multipliées y amènent non-seulement les eaux d’un très-grand nombre de quartiers, mais encore celles des flancs méridionaux de la colline de Montmartre. Les autres égouts sont, sur la rive droite:
Les égouts Amelot et de l’abattoir Popincourt, du Petit-Musc, de la Grève, des rues de la Tannerie, de la Vieille-Lanterne, de la Vieille-Tuerie, de la Joaillerie, du Châtelet, de la Saulnerie, des arches Pépin et Marion, de la place de l’École, de la barrière des Sergents, de la rue Froidmanteau, du Carrousel, des Tuileries, de la place Louis XV, de la Pompe-à-Feu, de la rue Saint-Pierre.
[39] Mémoire sur les inondations souterraines de Paris, in-4o.
Sous les quartiers de la rive gauche serpentent les égouts de la Salpétrière, de la Ménagerie, de la Halle-aux-Vins, des Grands et des Petits-Degrés, de la place Maubert, de la rue de la Bûcherie et du pont Saint-Michel, de l’École-de-Médecine, de la rue de Seine, de la rue Saint-Benoît, des rues de Poitiers, de Belle-Chasse et de Bourgogne, du Palais-Bourbon, des Invalides, du Gros-Caillou, de l’École-Militaire.
On compte en outre onze égouts pour la Cité et pour l’île Saint-Louis; dans le faubourg Saint-Marceau, six égouts qui tombent dans la Bièvre; sur le quai Voltaire, deux petits égouts à l’usage de maisons particulières; et enfin trois égouts découverts dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.
Le curage des égouts est fait aux frais de l’entrepreneur-général du nettoiement, sous la direction de l’inspecteur-général de la salubrité. L’entrepreneur fournit les outils et ustensiles nécessaires, mais la surveillance des ouvriers appartient à une administration spéciale, dont le chef-lieu est rue de Nevers, 25. Cette rue est une des plus affreuses de Paris. Large d’environ trois mètres, elle est bordée de maisons noires, décrépites, tremblotantes, dont les pignons lézardés la couvrent d’une ombre éternelle. C’est comme un égout à ciel découvert.
Les Égouttiers parisiens sont au nombre de quatre-vingt-quatre, partagés en divisions de quatorze à quinze hommes. Leur uniforme se compose d’une blouse de toile bleue très-courte et de très-longues bottes de pêcheurs, qui leur sont fournies par l’administration. L’instrument dont ils se servent pour remuer la boue et la pousser vers la Seine est une longue perche terminée en forme de truelle qu’ils appellent rabot.
Tous les matins, vers une heure, chaque division marche au rendez-vous. Elle est commandée par un chef, qui porte sur le devant de son chapeau une plaque de cuivre où sont gravés ces mots:
PRÉFECTURE
DE POLICE.
SERVICE DES ÉGOUTS.
CHEF.
La division tout entière disparaît dans la branche d’égouts qui lui est assignée; deux Égouttiers seulement restent au dehors pour rouvrir le tampon quand il en sera temps. Quoique les fontaines aient coulé de six à sept heures sur le radier, cette descente n’est pas sans danger: il arrive que des gaz délétères enveloppent le travailleur au moment où il atteint le bas de l’échelle. Il tombe suffoqué, il va périr; mais, au risque de partager son sort, ses camarades viennent à son secours. On voit, en pareil cas, éclater ce noble dévouement dont la classe ouvrière a souvent donné des preuves. Le samedi 31 juillet 1841, à onze heures du matin, une division d’Égouttiers était groupée autour d’un tampon dans la rue d’Alger. Un homme manquait à l’appel: il était au fond du gouffre et râlait. La crainte arrêtait ses confrères; leur hésitation prolongée était l’arrêt de mort du malheureux asphyxié... Un jeune ouvrier se fait attacher avec une corde sous les aisselles, parvient jusqu’à la victime, la saisit dans ses bras, remonte avec elle et la rappelle à la vie.
La science a recherché les causes de ces accidents; elle a analysé l’air des égouts, et en a reconnu l’impureté. Tandis que celui que nous respirons se compose de vingt et une parties d’oxygène, de soixante et onze parties d’azote et de quelques millièmes seulement d’acide carbonique, l’air des égouts contient, suivant le calcul de M. Gaulthier de Claubry:
| Oxygène | 13,79 |
| Azote | 81,21 |
| Acide carbonique | 2,01 |
| Hydrogène sulfuré | 2,99 |
| 100,00 |
Cette atmosphère empestée, lorsqu’elle ne tue pas, attaque les paupières et les yeux, et cause de douloureuses ophthalmies; et cependant les Cureurs travaillent souvent dans l’égout de six heures et demie jusqu’à onze heures, sans remonter, à la lueur d’une petite lampe fumeuse. Si elle s’éteignait?... dites-vous; et vous les voyez déjà condamnés au destin du paysagiste Robert, perdu dans les catacombes de Rome:
Rassurez-vous toutefois... Les Égouttiers ont une telle habitude de leur noir labyrinthe, qu’ils savent précisément l’endroit où ils sont, et pourraient désigner la rue sous laquelle ils barbottent.
Durant ces tristes occupations, aucune distraction n’est permise. La pipe aurait bien des charmes pour le Cureur: il en aspirerait avec délices les bouffées odoriférantes; cependant, comme il se trouve souvent dans la compagnie des gens que l’odeur de la pipe incommode, on s’en abstient par politesse. Il est défendu de fumer, mais vous pouvez vous asseoir.
Ils sont là, à dix mètres du sol; le bruit des voitures leur parvient confusément; ils suivent à pas lents, le rabot à la main, ces longues galeries qui sont leur domaine. Par intervalles, l’un d’eux pousse un cri de joie: il vient de ramasser une pièce de cinq francs ou une canne à pomme d’or qui, échappée la veille des mains de son propriétaire, est tombée par les fentes d’un tampon; d’autres fois une exclamation d’horreur retentit: les Égouttiers maudissent la mesure qui a supprimé les tours, car ce lambeau sanglant qu’ils ramènent au bout de leur rabot, c’est le cadavre d’un enfant nouveau-né!...
La plupart du temps, ils ne trouvent rien que de la boue, partout et toujours. Cette boue, prétendent-ils, loin d’être malfaisante, a des vertus contre les plaies des jambes et les éruptions cutanées; c’est un onguent, un excellent spécifique; mais il n’a malheureusement point d’action sur les rhumatismes, l’une des maladies ordinaires des Cureurs.
Pendant la marche, le chef qui précède la division examine avec soin l’état de la voûte, et tient note des réparations à effectuer, pour les signaler à l’inspecteur-général.
Les Égouttiers sont exposés non-seulement à l’asphyxie, mais encore à la submersion. Si tout à coup le ciel se charge de nuages, si une pluie d’orage vient à tomber, ils se verront renversés à l’improviste par les eaux, et entraînés vers la Seine. Cet accident est rare, mais on en a des exemples: l’on a vu des Égouttiers, luttant contre des torrents tumultueux, se sauver à la nage au milieu des ténèbres, et gagner à grand’peine leur échelle. En 1809, à l’angle de la rue de Bondy, deux ouvriers sur sept furent noyés. Trois Égouttiers périrent, en 1820, dans le grand égout, près du faubourg du Temple; et leur chef, après de longs efforts, eut le bonheur de s’accrocher à une corde qu’on lui jeta par un tampon en face de la rue d’Angoulême.
Vers midi, les Égouttiers revoient la lumière du jour, et les hommes de chaque division vont dîner ensemble chez un gargotier. Après un modeste repas, ils reprennent leur promenade souterraine, et rafraîchissent le fond du radier, que les eaux des bornes-fontaines baignent de midi à deux heures.
Dans les temps de gelée ou de sécheresse, les Égouttiers enlèvent les sédiments adhérents au dallage des égouts. Leur service est alors moins pénible; mais comme on compte annuellement à Paris une moyenne de deux cent trente-quatre jours de vents humides et de cent quarante-deux jours de pluie, comme certaines années ont présenté jusqu’à trois cent vingt jours de pluie et cent vingt centimètres de hauteur d’eau pluviale, les Égouttiers ont peu de chances d’interruption dans le cours de leur existence amphibie.
Dans les quatre saisons, à Paris, l’on essuie de la pluie et du vent, du vent et de la pluie.
C’est pour deux francs vingt-cinq centimes, pour trois francs quand ils ont le grade de chef, que ces hommes consentent à s’enterrer vivants pendant la moitié de la journée, à piétiner dans un marais fétide et nauséabond. Au bout de vingt ans de service, ils ont droit à une pension de trois cents francs. Ce salaire est-il proportionné à leurs fatigues, à leurs dangers?... Ne doit-on pas appréhender qu’un jour, las d’être rétribués si modestement, ils refusent soudain de travailler?... Que deviendrions-nous, grand Dieu?... Le bourgeois parisien voit, sans trop d’inquiétude, les coalitions de serruriers, de forgerons, d’ouvriers en papiers peints, d’imprimeurs, etc.; mais supposez une coalition des Égouttiers: la fange s’accumule dans les canaux, et menace d’en sortir pour inonder Paris; d’immondes vapeurs se répandent; la peste, le typhus, vont peupler les hôpitaux; l’existence même de la ville est compromise: un déluge de boue va l’ensevelir.
Les Égouttiers sont, comme vous le voyez, les maîtres de la ville souterraine, les monarques du royaume des ténèbres. En cette qualité, ils ont droit à nos respects; et, si nous songeons à l’utilité de leur besogne, nous les indemniserons, par notre estime, de ce qu’elle a de rebutant.
En diverses circonstances, l’administration a appelé les savants à s’occuper du sort des Égouttiers. Lorsqu’il fut question de curer l’égout Amelot, abandonné et obstrué depuis longtemps, le préfet de police, M. Delavau, de concert avec M. de Chabrol, préfet de la Seine, organisa une commission pour diriger les travaux de curage sans compromettre ni la salubrité publique ni la santé des ouvriers. Cette commission, composée de MM. d’Arcet, Cordier, Girard, Devilliers, Parton, Gaulthier de Claubry, Labarraque et Chevallier, était dirigée par Parent-Duchâtelet. Grâce aux précautions prises par ces hommes savants et dévoués, le curage fut opéré sans danger. Six mois suffirent à trente-deux ouvriers pour extraire de l’égout Amelot et de ses embranchements deux mille cent cinquante tombereaux de matières solides, et trois fois autant de matières molles; et, au terme de cet effrayant travail, tous les Égouttiers jouissaient de la santé la plus florissante.
On assure même que quelques-uns avaient engraissé.
Le Marchand de Peaux de Lapins.
Sommaire: Description d’un nègre-blanc.—Esprit stationnaire.—Travaux d’hiver et d’été.—Destruction des chats.—Il faut des époux assortis.—Aventure récente.—Scène à la police correctionnelle.—Extension du commerce du Marchand de Peaux de Lapins.
Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer le Marchand de Peaux de Lapins.
Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne serait-il pas leur véritable couleur?
En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds sabots ne sauraient l’abandonner.
Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère, pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!» Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui, d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons, aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un Marchand de Peaux de Lapins!
Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police, dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins étaient accusés de les avoir enlevés,
Servant, sans le savoir, des haines domestiques,
puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des ragoûts frauduleux!
Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du refrain:
Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie, les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.
Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage d’Otello dans son âme.»
Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins, pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu. Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits, des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.
Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée 20 centimes seulement.
Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.
Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins, d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue: «J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»
Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir une somme ronde, qu’il refusait obstinément.
Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux; s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant, il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.
Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins, était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires et amaigries son bonnet crasseux,
Tenir à peu près ce langage:
«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura choin de moi encore malade et des petits?»
Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils acquittèrent la pauvre femme.
Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins, il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces, les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes, toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit, rafistole ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique; recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la Légion-d’Honneur.
Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la Grande Ville.
Le Portier.
Sommaire: Malédiction.—Variétés de l’espèce.—Le Suisse.—Le Concierge.—Concierge des Palais, de la Halle aux Blés, de la Halle aux Cuirs.—Concierge d’hôpital.—Histoire tragi-comique d’un Locataire et d’un Portier.
Heureux ceux qui ne connaissent pas le Portier! heureux les habitants des petites villes, malgré les cancans, le boston, les visites sans fin, les distributions de prix, les indigestions, les harangues du maire, parce que le Portier n’existe pas chez eux!
O témoignage vivant de la disparition de l’âge d’or, mouchard domestique, incarnation de la méfiance et de la curiosité! tu ne dois la vie qu’à la méchanceté des hommes! Aurait-on besoin de se cadenasser chez soi, d’entretenir sur le seuil des maisons de vigilants Cerbères, si la bonne foi régnait ici-bas? L’espionnage du Portier ne deviendrait-il pas inutile, du moment que personne ne songerait à s’approprier le bien d’autrui?
Quel ennui pour un honnête homme, de ne pouvoir entrer dans un logis quelconque sans attirer les regards d’un vassal qui, montrant au vasistas une figure inquiète, s’écrie: «Chez qui, Monsieur?—Où Monsieur va-t-il?—Que demande Monsieur?» Je demande que tu cesses de m’importuner, misérable! Suis-je un larron? ai-je l’air suspect? Faut-il te raconter d’où je viens, où je vais, te décliner mon nom et mes qualités? O malheureuse société, qui supposes toujours le mal, qui places des sentinelles partout, qui soumets les mieux intentionnés à l’intolérable inquisition des Portiers!
La loge du Portier a été le point de mire d’une multitude d’observations; on a patiemment scruté la vie privée et publique de ce fonctionnaire; mais l’espèce n’a pas été envisagée dans ses variétés: le Portier proprement dit, le Suisse, le Concierge, etc.
Le Suisse de porte, comme celui de paroisse, est pourvu d’un riche uniforme, chamarré de galons, et ombragé d’un tricorne. On pourrait, attendu qu’il est replet et vêtu de rouge, le prendre pour un officier de cavalerie anglaise. Il garde la porte des grandes maisons: ministères, ambassades, hôtels aristocratiques. Malgré l’épaisseur de son enveloppe matérielle, c’est un homme d’une exquise perspicacité, quand il s’agit de distinguer les gens à l’extérieur. Un personnage de haut rang, décoré d’un ou de plusieurs ordres vient-il à descendre d’un équipage armorié, le Suisse accourt, et s’incline avec la soumission d’un mandarin devant l’empereur de la Chine. Qu’un piéton se présente avec l’habit noir râpé du solliciteur, le Suisse ne daigne pas mentir, en disant: «Monsieur n’y est pas;» mais se cambrant avec fierté: «Que demandez-vous? Monsieur ne reçoit personne.—Cependant n’y aurait-il aucun moyen...—Je vous dis que Monsieur ne reçoit personne.» Et le pauvre hère s’éloigne pour revenir le lendemain essuyer un nouvel affront.
Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de l’État ou de la Liste civile.
Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé, et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter son monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les pour-boire des étrangers curieux.
La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement prohibé de la pipe.
Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche, rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.
Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse. Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier; on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi, une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets: bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs, briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée, offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac. Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce Garde-Porte.
[40] L’étymologie de concierge est, selon Ménage, conservius, du verbe conservare, conserver.
Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge, mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens, reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit. L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes, les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre, chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.
Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.
Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible, si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement; mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus tracassier des Concierges.
Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.
«Il n’y a donc pas de Portier ici?» dit-il, voyant la loge déserte.
—Vous voulez parler au Concierge? demanda, en accourant précipitamment, un petit homme coiffé d’un bonnet gras, et tenant un balai à la main.
—Vous avez un appartement à louer?
—Oui, Monsieur.
—De quel prix?
—Trois cents francs.
—A quel étage?
—Au second.... au-dessus de l’entresol.
—Voulez-vous me le montrer?
—Volontiers.
Tout en conduisant Agathocle, le Concierge continua la conversation.
—Monsieur n’est pas dans le commerce?
—Non; je suis avocat.
—Hum! hum! c’est un état qui attire bien du monde. Voyez-vous, Monsieur, cette maison-ci est une maison tranquille, et nous n’aimons pas y admettre les gens qui reçoivent beaucoup de visites, parce que ça salit les escaliers.... Vous n’avez pas de chien?
—Non.
—Tant mieux. Voyez-vous, Monsieur, comme notre maison est une maison tranquille, on n’y souffre ni chiens, ni enfants; ça crie, ça aboie et ça salit les escaliers. Monsieur est-il musicien?
—Je joue un peu d’accordéon. Pourquoi me demandez-vous ça?
—C’est que le propriétaire m’a expressément recommandé de ne pas louer à des musiciens. Il y a trois ans, nous avions le malheur d’en posséder plusieurs, et la maison était devenue inhabitable. Au premier, une demoiselle tapotait sur un piano du matin au soir; au second, un chef d’orchestre du théâtre du Luxembourg raclait du violon; et un étudiant en médecine, logé dans les mansardes, donnait du cor tous les soirs après dîner.
—Je conçois que ça devait faire un drôle de charivari.
—C’était assourdissant. Voici, Monsieur; donnez-vous la peine d’examiner. Remarquez la propreté du papier, les placards, le cabinet de toilette; la cheminée ne fume jamais.
—J’arrête ce logement, dit Agathocle en mettant cinq francs dans la main du Concierge.»
Ce don parut tempérer la maussaderie de cet homme vétilleux qui, en escortant le futur locataire jusqu’à la porte-cochère, fit des courbettes avec la gentillesse d’un cheval de manége.
«Si vous n’avez point de femme de ménage, Monsieur, je me recommande à vous; vous pouvez prendre dans le quartier des renseignements sur moi. Jérôme Ganachot est, je m’en flatte, avantageusement connu.
—Bien, bien; nous verrons.»
Le lendemain, Agathocle procéda à l’emménagement. M. Ganachot aida le commissionnaire à placer les meubles, et sa figure se rembrunit quand il vit le peu qu’en possédait le jeune stagiaire. Il lui fut impossible de contenir ses émotions, qui débordèrent en ces mots, prononcés avec un dédain mal dissimulé:
«C’est là tout ce que vous avez?
—Mon Dieu, oui, répliqua naïvement le longanime Agathocle, croyant le propos dicté uniquement par le désir qu’éprouvait le Portier de voir l’installation terminée.
—Vous oubliez ça, dit le commissionnaire, apportant un paquet de longues pipes turques avec leurs bouts d’ambre et leurs tuyaux de merisier.
—Ah! vous fumez, reprit Ganachot.
—Pourquoi pas?
—Dame! chacun son goût; mais ça ne serait pas le mien. Une fois que l’odeur de tabac s’est mise dans une chambre, il n’y a plus moyen de l’en faire déguerpir. Tenez, pour désinfecter un appartement du rez-de-chaussée, qu’avait occupé un officier en retraite, un fumeur enragé, il m’a fallu brûler sur une pelle la moitié d’un pain de sucre; à preuve que le propriétaire l’a payée. Après tout, ça vous regarde... Monsieur, je vous salue.»
Et le Concierge descendit en grommelant: «Ces emménagements, comme c’est désagréable! il y a d’la paille et des ordures partout! comme ça salit les escaliers!»
Quand on a été étudiant, on ne saurait se dispenser de pendre la crémaillère, cérémonie qui consiste à rassembler un certain nombre d’amis, pour les gorger de boissons alcooliques. Agathocle ne voulut pas déroger à l’usage, et invita de joyeux camarades à passer la soirée chez lui. Le Concierge compta les conviés un à un à mesure qu’ils défilèrent devant lui, et son âme fut triste jusqu’à la mort. Comme la pluie tombait depuis le matin, il songeait avec horreur aux crimes de lèse-escalier qui s’allaient commettre; il criait à chacun:
«Essuyez vos pieds, s’il vous plaît! N’oubliez pas d’essuyer vos pieds! Vous êtes prié d’essuyer vos pieds!»
S’étant même aperçu qu’un des invités, le plus crotté de tous, avait à peine effleuré le paillasson, M. Ganachot s’élança hors de sa tanière, et courut après le délinquant en hurlant d’une voix sombre:
«Vous auriez bien dû essuyer vos pieds, s’il vous plaît!»
La réunion fut d’abord assez calme; mais peu à peu le punch l’anima, et dans une conversation où le plaisant et le sérieux, les saillies bouffonnes et les réflexions profondes, la philosophie et les calembours étaient bizarrement confondus, on traita de omni re scibili et quibusdam aliis. A l’apogée de la discussion, la porte fut ébranlée par un coup violent, et le Concierge entra, non sans tousser, au milieu de la pièce enfumée.
«Pardon, excuse, monsieur Gouffier, dit-il; j’viens vous prier de faire un peu moins de bruit, si c’est possible. La locataire du premier, madame la comtesse de Vieussac, m’a fait signifier que si ça continuait, elle donnerait congé à l’instant même.
—Il me semble pourtant, répondit Agathocle, que nous sommes assez raisonnables.
—Je n’vous dis pas le contraire; mais cette maison-ci est une maison tranquille où il ne loge que des gens comme il faut.
—Est-ce que vous croyez que je ne vaux pas vos autres locataires? dit Gouffier légèrement irrité.
—Assurément, mais...
—C’est bien, c’est bien, je sais ce que j’ai à faire; laissez-moi en repos.»
M. Ganachot sortit; mais, peu de jours après, il prouva au jeune homme
Qu’un concierge offensé ne pardonne jamais.
Invité lui-même à une plantation de crémaillère, Agathocle arrive à sa porte à une heure après minuit. Il frappe; point de réponse. Il frappe encore; la maison tranquille paraissait déserte. Enfin, au bout d’un quart d’heure, M. Ganachot montre, à une fenêtre de l’entresol, sa tête ornée d’un bonnet de coton:
«Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est?
—Eh! parbleu! c’est moi, votre locataire, Agathocle Gouffier.
—Tiens, tiens, dit paisiblement le Concierge.
—Ouvrez-moi donc, je suis morfondu; ouvrez, ou je vais casser un carreau.
—Aussi, répond le Concierge sans se déranger, pourquoi rentrez-vous si tard? Dans toutes les maisons tranquilles, la porte est toujours fermée après minuit; vous auriez dû me prévenir. Quel tapage vous avez fait! je suis sûr que madame la comtesse va donner congé demain matin.»
Après ce discours, Ganachot se décida à tirer le cordon, et le malheureux avocat rentra chez lui, en se promettant de transplanter ailleurs ses pénates si le Portier persévérait dans sa tyrannie.
Agathocle appartenait, comme beaucoup de jeunes avocats, à la Société de la Morale Chrétienne, et recevait parfois les femmes ou les filles des criminels qu’il était chargé de défendre.
«Monsieur? lui dit un jour le Concierge.
—Qu’y a-t-il? dit Agathocle, s’arrêtant au moment de franchir le seuil.
—Monsieur, la locataire du premier m’a signifié qu’elle donnerait congé, si vous persistiez à tenir une conduite aussi scandaleuse.
—Comment, comment?
—Oui, Monsieur; il vient chez vous des femmes tous les jours, et vous pensez bien que cela fait mauvais effet dans une maison honnête et tranquille, sans compter qu’elles ramassent la boue aux quatre coins de Paris, et qu’elles salissent les escaliers.
—Écoutez, reprit Agathocle, vous m’ennuyez souverainement depuis que j’ai eu le malheur de m’établir ici. Votre maison tranquille est un enfer. Dites à votre comtesse que j’ai donné congé, et que je déménagerai au terme; entendez-vous?
—Vous ferez comme il vous plaira, Monsieur; vous êtes libre de nous quitter, mais vous ne trouverez pas beaucoup de maisons aussi tranquilles que celle-ci.
—Je l’espère bien. Quoi qu’il en soit, je vous donne congé, tenez-vous pour averti.
—Ça suffit, Monsieur.»
Dès ce moment, le stagiaire fut en guerre ouverte avec son Portier. Se souvenant de cet axiome diplomatique, que la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, M. Ganachot disait à quiconque se présentait: «M. Gouffier est sorti.» Souvent même, il feignait de ne pas le connaître: «M. Gouffier? où prenez-vous M. Gouffier? Que fait-il?
—Il est avocat et journaliste.
—Oh! cette maison-ci est une maison tranquille; nous n’avons pas de gens comme ça.»
Un avoué qu’Agathocle avait souvent sollicité, eut une cause à lui confier, et se hâta de lui écrire. Huit jours après, rencontrant l’avocat:
«En vérité, lui dit-il, vous êtes un joli garçon; vous me priez de vous faire plaider, je vous envoie une affaire pressée, et je n’entends point parler de vous.
—Vous m’avez écrit?
—Il y a huit jours.
—Mon Portier ne m’a point remis la lettre. Nous sommes à deux pas de chez moi, veuillez m’y accompagner; nous allons lui demander une explication.»
M. Ganachot écoute gravement la réclamation d’Agathocle, et répond: «Si on vous a adressé une lettre, je dois l’avoir; rien ne se perd ici.» Puis il prend sur une planche une vieille botte, et, la secouant sur la table, en fait tomber des pelotons de ficelle, des carrés de cire à frotter, des boîtes de cirage, des bouts de chandelles, et enfin la lettre de l’avoué.
«Je vous le disais bien, Monsieur; voici votre lettre; rien ne se perd ici.»
Ce dernier trait exaspéra Agathocle, qui prit le parti de quitter la place le lendemain. Dès six heures du matin, la voiture de déménagement fut à la porte, et le mobilier du jeune homme y fut bientôt entassé.
«Vous partez, Monsieur? lui demanda Ganachot.
—Dieu merci!
—Vous avez payé jusqu’au terme, vous êtes dans votre droit; mais je vous prie de jeter les yeux sur la quittance; elle se termine par: sauf les réparations locatives. Ayez donc la bonté de me solder ce petit compte.»
Et le Concierge présente à l’ex-locataire un mémoire de 45 francs 90 centimes, pour un carreau cassé, plafond à reblanchir, papier de tenture endommagé, serrures en mauvais état, etc., etc., etc.
«Et vous croyez, s’écria l’avocat en fureur, que je vais vous payer ce compte d’apothicaire?
—Assurément, Monsieur; autrement je serais dans la nécessité de vous retenir.
—Vous prétendriez m’empêcher de sortir?
—C’est mon devoir, Monsieur.
—Vous n’aurez pas un sou; je ne vous dois rien! Livrez-moi passage!
—Non, Monsieur; je suis dans mon droit.»
Agathocle fit un mouvement vers la porte. Le Portier se mit devant lui, et allongea la main comme pour le saisir au collet. Le jeune homme, courroucé, lança un coup de poing terrible dans la poitrine de Ganachot, qui tomba à la renverse.
«A la garde! au meurtre! à l’assassin!» cria le Concierge.
—Vous êtes un gredin!
—Vous m’insultez, vous me frappez! Bien! J’ai des témoins; je vous attaquerai en dommages et intérêts.»
M. Ganachot s’empara de la basque de l’habit d’Agathocle; une nouvelle rixe s’engagea; l’avocat perdit la basque de son habit, et le Concierge, trois de ses dents ébréchées.
«Nous plaiderons, Monsieur, dit-il en battant en retraite vers sa loge.
—Allez à tous les diables, répliqua l’avocat; vous n’avez que ce que vous méritez.»
Et il sortit de la maison tranquille.