[13] Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient les privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant contre du bon argent.

Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolérerait un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le Moniteur que la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans recevront le châtiment qu'ils méritent.

«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14]

[14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.


On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais. On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs s'attendaient à une invasion française.

Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.

Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés. Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire rejeter les sommations britanniques.

Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853.

La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité, même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de Serai bournou. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée, cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.

Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui avait été l'âme de cette défense.

Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000 hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600 canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance, n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises. Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des janissaires—cette fidèle conservatrice des traditions—par des troupes manœuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des armes nouvelles, un nom, le Nizam-i-Djedid. Il l'aurait opposée en attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.

Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de décentralisation propre aux mœurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de Syrie.

Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage. Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier.

Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière. Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs. Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte.

Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner dans la capitale. Une milice auxiliaire, les Yamaks, qu'on avait embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en suivant les rives du Bosphore. Les Yamaks ne se livrèrent, paraît-il, à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en ces circonstances. Pas un chrétien ne saigna du nez, écrit un Grec contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger.

Ne trouvant aucune résistance, les Yamaks s'attroupèrent sous les murs du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches, bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.

A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le Mufti,—grand interprète des textes sacrés—rendait un fetva qui prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse confondait la cause du Nizam-i-Djedid avec celle de la France, c'est que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan. Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les résultats voulus.

Maintenant que le danger de Nizam-i-Djedid était écarté, le Divan crut devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait. Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité, il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle des entreprises.

Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra sans obstacle dans la première cour par la Bab-Humaioun qui s'ouvre sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais, avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il voulait.

—Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez.

Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim, qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.

A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.

Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).

Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode non moins sensationnel. Le bruit s'étant répandu que Baïraktar méditait de restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et les Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, on l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à peu près sans défense, une nouvelle émeute soulevait la ville entière. En un instant son conak était assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se réfugia avec une odalisque dans une tour attenante à la maison. Le lendemain, on y découvrait leurs cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à l'atmeïdan, était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, la rébellion gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de faire subir à Moustafa le sort que celui-ci avait infligé à son frère Selim. Encore une fois le fatal lacet remplissait son office. Après cette exécution il ne restait que lui seul prince survivant de la famille. Cette considération arrêta instantanément la sédition. Les fureurs se calmèrent. Ulemas et dignitaires allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. Le règne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de l'histoire ottomane. Il devait réaliser tous les projets que Selim ne put exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie de la pléiade de réformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la faire vivre jusqu'à l'aurore du XXe siècle.

On sera peut-être curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables que cette Turquie énigmatique et inquiétante, où il se sent décidément de plus en plus dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant dans l'étoile de son maître qui alors rayonnait d'un éclat dont le monde était ébloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux promesses de son ambassadeur. D'un caractère loyal et simple, il avait apporté dans l'accomplissement de sa tâche l'intrépide dévouement du soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingénue confiance du Français qui s'imagine que le monde entier est taillé à son image. Ses intentions étaient trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait ouvrir les écluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de sang les combinaisons napoléoniennes.

A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout confit de sucreries et de propos aimables, où l'accueil cérémonieux se pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la saveur); où les résistances irréductibles se drapent de manières conciliantes et prometteuses jusqu'au moment attendu où elles peuvent s'étaler hardiment. Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur et l'amertume des fluctuations de ce régime local; mais de cette brutale chute dans la réalité, il ne se releva jamais plus.

Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople dont le séjour lui est insupportable jusque-là qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller n'importe où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est un prétexte pour demander son rappel. En attendant, comme Charles XII à Bender, il passe sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et à peine aura-t-il mis le pied sur le sol français qu'il se trouvera subitement guéri.

Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la possibilité d'une conspiration française, en revanche la révolution de Stamboul fournissait à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage opportunisme. Il n'avait été informé des événements que nous venons de résumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin. De Tilsitt, Talleyrand écrivait à Sebastiani qu'un armistice venait de mettre fin aux hostilités entre la France et la Russie et il l'autorisait à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intérêts de la Turquie, mais il laissait entendre en même temps que la France n'était tenue à rien envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent contre tout traité de paix séparé. Ils prétendaient que, conclu dans ces conditions, il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'était assurément d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il avait faits lui-même plus d'une fois et tous successivement oubliés. Il feignait notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi effendi s'était refusé de signer à Fikenstein le traité d'alliance avec Napoléon. A la vérité, le Divan n'avait rien oublié, mais il pensait qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il arriverait par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne lui était dû.

S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, le Divan envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs nécessaires pour discuter les conditions, et le 23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. Engagés dans cette voie de la réconciliation les Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume, dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu'à déclarer «qu'il s'en remettait aveuglément à la sagesse de l'empereur qui peut faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne faut voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci d'amadouer celui qu'on avait assez berné pour qu'il pût se croire autorisé à prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait. C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence dans leurs affaires privées; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une politique plus loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui allait disposer du sort de l'Empire était trop évident pour qu'on n'essayât pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs s'en tirèrent assez bien, car le traité qui consacrait l'armistice, prévoyait l'évacuation de la principauté par les troupes russes.

Cependant, malgré les clauses de l'armistice de Slobodzié, le Tzar refusait d'évacuer les principautés. Napoléon, instruit par l'expérience, ferma les yeux. Était-il dans son intention de donner une leçon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusèrent le passage à travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.