LE SIEUR DE CHOLIÈRES
ET SES OUVRAGES.


Les Neuf Matinées et les Après-disnées du seigneur de Cholières sont rares; mais son ouvrage intitulé la Guerre des masles contre les femelles est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré, de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant, etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131 fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12 de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du 22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition nouvelle l’édition de Paris, Gilles Robinot, 1614, in-12, avec un privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez Bignon.

La Guerre des masles contre les femelles est un ouvrage du même genre et du même style que les Neuf Matinées et les Après-disnées; il renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était dans ses bonnes. C’est un galant compère qui sait par cœur son Gargantua et son Pantagruel, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel et amusant pantagruéliste avec le plus impitoyable dédain. Nous gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils n’étaient pas capables de l’apprécier.

Les Meslanges poétiques, qui font suite à la Guerre des masles contre les femelles, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à la fin des Neuf Matinées (édit. J. Gay), un composé de vers pris dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches. Ces Meslanges appartiennent exclusivement au sieur de Cholières, et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:

Car, moy, qui des amours ay passé la saison,
Qui ay morne le sang, le sens demy grison,
Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,
Et le traict seulement estoit en ma pensée.
J’estois de la servir soigneux et curieux:
Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, et Viollet-le-Duc, dans sa Bibliothèque poétique, ont oublié d’accorder un souvenir au sieur de Cholières.

La dédicace de la Guerre des masles contre les femelles est adressée «à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon, ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est également imaginaire; car Saincte-Bonne-lez-Marignon paraît être la patrie des bonnes femmes en mariage.

Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son premier ouvrage, les Neuf Matinées, fut dédié à monseigneur messire Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc. Mais l’auteur, dans la préface des Après-disnées, qui n’ont pas de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut prendre sous ses auspices les Neuf Matinées: «Ma muse, dit-il, avoit esclos le frère de ces Après-disnées, son nom ne peut estre ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi le sieur de Cholières crut devoir publier ces Après-disnées, sans aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les préliminaires des Neuf Matinées, une épître laudative en prose du sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., son singulier et ancien ami, un autre signé A. Diane ou Ange, ce qui représente certainement un pseudonyme de l’auteur.

Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort du sieur de Cholières, telles que nous les donne le Dictionnaire biographique universel et pittoresque (Paris, Aimé André, 1834, 4 vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie? Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis aux liseurs de ses Après-disnées: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis plus prompt à excuser in terminis habilibus, qu’à promettre.» Il promettait, à cette époque, un livre intitulé les Partis amoureux, livre qui n’a jamais paru.

Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé sous le nom de Colières, mais qui est certainement de lui. Cette erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de Cholières. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues Courtois et La Vallière-Nyon:

«La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée, non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer leur famille.» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.

Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre intitulé la Forest nuptiale, composé par le sieur de Colières, auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. Diane ou Ange, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les pièces préliminaires des Neuf Matinées. Voici le sonnet, assez peu intelligible, de la Forest nuptiale:

AU LISEUR.
SONNET DE L’AUTEUR.
Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages
Icy tant bigarez? Quoi? la diversité
Te devroit resjouir? Voir de mainte cité
Et de peuples divers les nuptiaux usages!
Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages
Des polygamies: suis la pudicité
Où te guide le train que ceux ont limité,
Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.
Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir
La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir
Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures
Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut,
Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut
Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.
A. Diane ou Ange.

En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage dans ses Après-disnées, revient gaillardement à ce sujet qu’il connaissait, comme il le dit, experto crede Roberto, et il entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était là dans son centre. La Forest nuptiale est du domaine rabelaisien et n’a rien de commun avec la Sylva nuptialis de Nevizanus.


LES
AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES
DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].

[10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares esprits. A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier, 1629, in-16 de 84 pages.


Le savant auteur du Manuel du Libraire, en décrivant ce petit livre dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi: «Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62 francs, parce qu’on ne connaissait pas encore les Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette, dans le monde des bibliophiles.

Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et d’une gaieté un peu libre.»

Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas cité dans sa Bibliothèque des romans. Plus tard, il figurait dans l’immense collection de romans français formée par le duc de la Vallière (voyez le no 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce petit roman est rare et mauvais.»

Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer, Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer des notices pour la Bibliothèque universelle des romans, ou pour les Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, et qui s’acquittaient souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires de ce volume rarissime.

Quel en est l’auteur, que le titre proclame l’un des plus rares esprits de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert, malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la Gazette françoise, recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse, étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de l’Honnête homme et le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le Francion et les Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette: l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages qui sont à peu près du même temps, car la première édition de la Vraie Histoire comique de Francion est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel avait fait paraître les Amours de Floris et de Cléonthe, qui ne valent peut-être pas les Amours du Filou et de Robinette.

Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue. Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre, dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les beaux esprits de ce temps ne se lassaient pas de produire? Le premier livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean Tainturier, est la traduction des Épistres d’Ovide en vers françois, avec un commentaire fort curieux, par Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui attribuer, un peu à l’aventure, la composition des Amours du Filou et de Robinette, mais il avait certainement introduit l’imprimerie à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.

L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur était grandement versé aux discours amoureux, c’est-à-dire déjà connu par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir l’obscurité de cette œuvre importante. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman des Amours du Filou et de Robinette faisait allusion à des faits et à des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour qu’on publiait alors.

Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois, qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant, à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,» comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou, et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes, avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.

Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?

Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611. On lit, dans le Discours sur l’apparition et faits pretendus de l’effroyable Tasteur, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé cette curieuse pièce dans son recueil des Variétés historiques et littéraires (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «Robinette censurée fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de Robinette et Gueridon, de Filou et Robinette.» Gueridon n’étant pas en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.

Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier lui consacre à propos de ce passage du Discours sur l’apparition du Tasteur: «Ce mot de filou n’était pas encore le nom d’une espèce; c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les barbes à la filouse. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes hardis se disant filous. Toutefois Filou se maintient comme type jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier renvoie son lecteur à cette phrase du Rolle des presentations faictes au grand jour de l’eloquence françoise: «S’est présenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de l’auteur, qui évoquait le Roi de bronze, lequel n’est autre que la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.

Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître par ses exploits de pince et de croc, qui valurent à son nom l’honneur de devenir synonyme de voleur. «Il y avoit desja quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629 l’historiographe de ses Amours folastres et récréatives, et s’en estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût pas manqué de raconter par la voix des Chantres du Pont-Neuf. «Je suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes les plus belles âmes de son temps.» Le mot filou se trouve pour la première fois, avec la signification de pipeur ou voleur, dans les Curiositez françoises, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville, 1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi, avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de filou a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses Origines françoises, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»

L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins plausibles: les uns dérivaient filou du grec φιλήτης[Greek: philêtês], qui veut dire voleur; les autres, du flamand fyil, signifiant vaurien; ceux-ci, du vieil allemand fillen, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là, de l’italien figliuolo, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses Origines françoises, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième siècle, s’était approprié le mot fillo dans le même sens que filou, qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall (de Casibus S. Galli) emploient au pluriel: fillones, suggère au savant et judicieux Du Cange cette définition: «Nebulones cujusmodi sunt, quos nostri inde fortean filous vocant: Verberones. Kero monach. Verbera, Fillo, Verberum, Filloum, Fillonokertu

Il est certain que filou, qui conserve à peu près la forme et l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois fillo, se prenait d’abord dans l’acception de mauvais garçon et de vagabond; mais ce mot-là impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les Analecta de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans le Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis, nous semble bien convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait fait paraître:

Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;
Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.

Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être le type du lenon parisien à cette époque, était sans doute peint d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année 1614: Estreine de Pierrot à Margot. Pierrot exige qu’une bonne chambrière sache

Dire Prominon Minette,
Ou quelque autre chansonnette,
Comme seroit Laridon,
Le Philoux ou Gueridon...

Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses Variétés historiques et littéraires, et que nous allons citer ici en entier, comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée la Moustache des Filoux arrachée, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes, sous le no 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi restitué: la Moustache du Filou arrachée, par le sieur du Lorens.

Muse et Phebus, je vous invoque.
Si vous pensez que je me mocque,
Baste! mon stil est assez doux;
Je me passeray bien de vous.
Je veux conchier la moustache,
Et si je veux bien qu’il le sçache,
De cet importun fanfaron
Qui veut qu’on le croye baron,
Et si n’est fils que d’un simple homme.
Peu s’en faut que je ne le nomme.
Il se veut mettre au rang des preux
Par une touffe de cheveux,
Et se jette dans le grand monde
Sous ombre qu’elle est assez blonde,
Qu’il la caresse nuict et jour,
Qu’il l’entortille en las d’amour,
Qu’il la festonne, qu’il la frise,
Pour entretenir chalandise,
Afin qu’on face cas de luy:
Car c’est la maxime aujourd’huy
Qu’il faut qu’un cavalier se cache,
S’il n’est bien fourny de moustache.
S’il n’en a long comme le bras,
Il monstre qu’il ne l’entend pas,
Qu’il tient encor la vieille escrime,
Qu’il ne veut entrer en l’estime
D’estre un de nos gladiateurs,
Mais plustost des reformateurs,
Et qu’avec son nouveau visage
Il prétend corriger l’usage,
Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il
Glosé sur le Docteur subtil.
L’usage est le maistre des choses;
Il fait tant de métamorphoses
En nos mœurs et en nos façons,
Que c’est le subject des chansons.
Quiconque ne le veut pas suivre
Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.
Les roses naissent au printemps;
Il faut aller comme le temps.
Le sage change de méthode:
On lui voit sa barbe à la mode,
Et ses chausses et son chapeau;
En ce différant du bedeau,
Qui porte, quelque temps qu’il fasse,
Mesme bonnet et mesme masse;
Son habit fort bien assorty,
Comme une tarte my-party,
Toutesfois sans trous et sans tache.
Il n’entreprend sur la moustache
De nostre baron prétendu,
De peur de faire l’entendu
Et en quelque façon luy nuire,
Car c’est elle qui le fait luire,
Qui fait qu’il se trouve en bon lieu
Et qu’il disne où il plaist à Dieu;
Car il n’a point de domicille,
Et s’il ne disnoit point en ville,
Sauf votre respect, ce seigneur
Disneroit bien souvent par cœur.
Bien que pauvreté n’est pas vice,
Ceste moustache est sa nourrice,
Son honneur, son bien, son esclat.
Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,
Ce beau confrère de lipée,
Avecque sa mauvaise espée
Qui ne degaine ny pour soy,
Ny pour le service du roy!
Quoiqu’il ait eu mainte querelle,
Elle a fait vœu d’estre pucelle,
Comme son maître le baron
Fait estat de vivre en poltron,
Je dis plus poltron qu’une vache,
Nonobstant sa grande moustache,
Qui le fait, estant bien miné,
Passer pour un déterminé,
Capable, avec ceste rapière,
De garder une chenevière.
Il tient que c’est estre cruel,
Que de s’aller battre en duël.
Qu’on le soufflette, il en informe,
Et vous dit qu’il tient cette forme
D’un postulant du Chastelet,
Qui n’avoit pas l’esprit trop let,
Et le monstra dans une affaire
Qu’il eut contre un apotiquaire
Pour de prétendus recipez
Où il y en eust d’attrapez.
La loy de la chevalerie,
C’est l’extreme poltronnerie.
Il fait pourtant le Rodomont
A cause qu’il fut en Piedmont,
Ou, que je n’en mente, en Savoye,
D’où vient ce vieux habit de soye,
Qui mérite d’être excusé,
Si vous le voyez tout usé;
Il y a bien trois ans qu’il dure.
Fust-il de gros drap ou de bure,
Aussi bien qu’il est de satin,
Il eust achevé son destin.
Mais sa moustache luy repare
Tout ce que la Nature avare
Refuse à son noble desir;
C’est son délice et son plaisir,
C’est son revenu, c’est sa rente,
Bref, c’est tout ce qui le contente,
Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,
Qu’avec grand soin il la nourrit;
Qu’il ne prend jamais sa vollée,
Qu’elle ne soit bien estallée;
Que son poil, assez deslié,
D’un beau ruban ne soit lié,
Tantost incarnat, tantost jaune.
Chacun se mesure à son aune;
Il y a presse à l’imiter.
Les filoux osent la porter
Après les courtaux de boutique;
Tous ceux qui hantent la pratique,
Laquais, soudrilles et sergens,
Quantité de petites gens
Qui veulent faire les bravaches,
Tout Paris s’en va de moustaches.
Ils suivent leur opinion
Contre la loy de Claudion.
Vous n’entendez que trop l’histoire...
Nos gueux s’en veulent faire à croire
En se parant de longs cheveux.
Pensez qu’au temple ils font des vœux
Et prières de gentils-hommes.
O Dieux! en quel siècle nous sommes!
Qu’il est bizarre et libertin!
Quant à moy, j’y perds mon latin
Et suis d’advis que l’on arrache
A ce jean-f..... sa moustache.
Le mestier n’en vaudra plus rien,
Nostre baron le prévoit bien:
C’est ce qui le met en cervelle.
La sienne n’est pas la plus belle.
Il sent bien que son cas va mal.
Je le voy dans un hospital,
Ou qui se met en embuscade
Pour nous demander la passade.
Il peut réussir en cet art,
Car il est assez beau pendart
Pour tournoyer dans une église;
Mais je luy conseille qu’il lise,
S’il veut estre parfait queman,
Les escrits du brave Gusman,
Dit en son surnom Alpharache.
Bran! c’est assez de la moustache.

Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des Amours folastres ajoutera pourtant quelques coups de pinceau.

Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui, dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs pièces qui concernent les filous en général: Regles, statuts et ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de les connoistre d’une lieue loing sans lunettes, in-8;—la Blanque des illustres Filous du royaume de Coquetterie, Paris, 1655, in-12, etc. Dans son Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et amoureuses (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit l’Assemblée des filoux et des filles de joie, de manière à prouver que le nom de filou était devenu synonyme de marlou, souteneur de filles. Cependant marlous et filous n’en étaient pas moins des voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre eux un Placet au Roi, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le Placet contraire présenté au Roi par les Filoux.

Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou de Robinette: l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage, in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce Courtizan grotesque, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: Coq à l’asne sur le mariage d’un Courtisan grotesque, 1620, in-8?

Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des Amours folastres la qualifie de nymphe de cuisine, devait être particulièrement connue à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette, de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée, publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.»

Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson dont le commencement est mentionné dans les Amours folastres:

Appelez Robinette,
Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.

On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps. Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers, dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon. Une de ces pièces porte pour titre: les Folastres et joyeuses Amours de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse rencontre à la Foire Saint-Germain (Paris, 1614, in-8). Ce titre rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier de cette même année 1614: Ballet des Argonautes, où estoit representé Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans une gaisne comme estant de Chastellerault (Paris, Fleury Bourriquant, 1614, in-8).

L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le ballet des Argonautes n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils soient, font partie essentielle de notre sujet:

GUELINDON AU ROY.
Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît,
Il est vray que mon nom sur les autres paroît,
Et que tous en leurs chants me font un sacrifice;
Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon,
Que, s’il s’offre jamais un sujet de service,
Je rendray mes effects plus cognus que mon nom.
GUELINDON A LA ROYNE.
Royne, à qui nos raisons consacrent des autels,
Lassé de me voir croistre en couplets immortels,
Et de parler tousjours ou des uns ou des autres,
Je viens sous une feinte à vous me retirer,
Pour ne parler jamais que pour vous admirer,
Et faire tous efforts pour adorer les vostres.
GUELINDON AUX DAMES.
Ce fameux Guelindon qu’icy je représente,
Pour s’estre trouvé seul avec une servante,
Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon;
Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire,
Je jure, par la foy d’un autre Guelindon,
Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire.
ROBINETTE AU ROY.
Comme une fille abandonnée,
J’ay couru le long d’une année,
Sans pouvoir trouver de support;
Mais, vous obligeant mon servage,
Je ne sçaurois en meilleur port
Me mettre à l’abry du naufrage.
ROBINETTE A LA ROYNE.
Grande Royne, qui tous les ans,
Ou par aumosnes, ou par présens,
Mariez tant de pauvres filles,
Faites-moy cette charité:
Si je ne suis des plus gentilles,
Je n’ay pas moins de volonté.
ROBINETTE AUX DAMES.
Je suis Robinette en habit,
Mais si, d’un changement subit,
Sans vous tromper à mon visage,
Vous me vouliez prendre à l’essay,
Je monstrerois bien que je sçay
Comme il faut frotter le mesnage.

Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme sous apparence de mariage, aventure qui ne nous est connue que par le titre de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable Robinette, et ici le ballet des Argonautes et le roman des Amours folastres semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de Châtellerault, une belle nymphe de cuisine, une lavandière, d’une pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait à tous les coins de Paris et de la France.

Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le personnage de Robin dans une farce ou jeu-parti d’Adam de la Hale; mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après, Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de l’Homme armé, qui se montre déjà dans le jeu de Robin et Marion, et qui vient troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa chanson de Cadet et Babet. Malgré l’ancienneté évidente de ces types populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a fait Borel dans son Thresor des antiquitez françoises, si le Filou ne descendrait pas en droite ligne du poëte Villon, qui avait laissé en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux coupeurs de bourse.


LES VAUX-DE-VIRE
ET
OLIVIER BASSELIN.


Avant l’édition des Vaux-de-Vire, publiée en 1811 par les soins de M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations, à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte virois, elles étaient à peu près ignorées.

Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique de ces Vaux-de-Vire, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son Essai sur l’histoire de l’industrie du Bocage (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).

L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition, faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous ce titre: Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes, fut tirée seulement à 148 exemplaires, savoir:

In‑4o Papier vélin superfin 11
  Grand carré 13
In‑8o Papier rose 10
  Vélin 64
  Raisin 48
  Épreuve 2

On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent: MM. Asselin (Auguste), sous-préfet; Corday (DE), membre du collége électoral du département; de Cheux de Saint-Clair, id.; Desrotours de Chaulieu (Gabriel), maire de la Graverie, id.; Dubourg-d’Isigny, membre du conseil d’arrondissement; Flaust, maire de Saint-Sever; Huillard d’Aignaux, premier adjoint du maire de la ville de Vire; Lanon de la Renaudière, avocat; Le Normand, receveur principal des droits réunis de l’arrondissement de Vire; Robillard, receveur des droits d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de Vire.»

C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie, mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire, en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M. Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris, tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle de M. Asselin.

Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin. Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de l’illustre bibliographe.

M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des dissertations, des notes et des variantes. Ce volume in-8 de 271 pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons, et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.

M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia, en 1833, à Avranches, les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire, choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles et glossaire. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé: «Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail. Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!»

Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon édition, intitulée: Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin et de Jean Le Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois, Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (Paris, Adolphe Delahays, 1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).

Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1o Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2o Vaux-de-Vire de Jean Le Houx; 3o Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit; 4o Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5o Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons.

Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément, dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe, dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement approuvé, dans ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, le système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il ne s’accroît pas en marchant. Pour que les savants Éditeurs de Vire pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin, il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.»

Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin, et même s’il a réellement vécu.

C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans date, intitulé: le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression. Le nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé, dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625, quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord sans aucune indication d’origine.

«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier dans ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque (p. 250), et que, de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent encore plus rares.»

Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en 1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant:

Olivier Bachelin,
Orrons-nous plus de tes nouvelles?
Vous ont les Anglois mis à fin!

Et jeu sans vilenie. Fiat.»

Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en 1515:

Hellas! Olivier Basselin,
N’orrons-nous point de vos nouvelles?
Vous ont les Engloys mis à fin...
Vous souliez gayement chanter,
Et desmener joyeuse vie,
Et les bons compaignons hanter,
Par le pays de Normendye.
Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin,
Est une compaignye moult belle:
Oncques ne vy tel pellerin...
Les Engloys ont faict desraison
Aux compaignons du Vau-de-Vire:
Vous n’orrez plus dire chanson,
A ceux qui les souloyent bien dire!
Nous prierons Dieu, de bon cueur fin,
Et la doulce Vierge Marye,
Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin:
Dieu le pere sy les mauldye!

Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais.

Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin, homme très-expert à la mer, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le nom est écrit Bisselin par La Croix du Maine, et Bosselin par Du Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé le Naufrage, raconte sans doute un épisode de sa vie maritime:

J’avois chargé mon navire
De vins qui estoient très-bons,
Tels comme il les faut, à Vire,
Pour boire aux bons compagnons.
Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
Nous estions là bonne trouppe,
Aimant ce que nous menions,
Qui, ayant le vent en pouppe,
Tous l’un à l’autre en beuvions.
Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
Desjà proche du rivage,
Ayant beu cinq à six coups,
Vînmes à faire naufrage,
Et ne sauvasmes que nous.
Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Il y a un autre Vau-de-Vire, le Voyage à Brouage, dans lequel Olivier Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de pilote et de caboteur:

Messieurs, voulez-vous rien mander?
Ce bateau va passer la mer,
Chargé de bon breuvage.
Le matelot le puisse bien mener,
Sans peril et sans naufrage!
Il va couler ici aval:
Pourveu qu’un pilleur desloyal
Ne le prenne au passage,
Et que le vent ne le mene point mal,
Il va descendre en Brouage.
Helas! ce vent n’est gueres bon.
Nous sommes perdus, compagnon!
Vuider faut ce navire,
Et mettre tous la main à l’aviron:
Regardez comme je tire!
Se vous tirez autant que moy,
Bien tost, ainsi comme je croy,
Gaignerons le rivage.
Il est bien près, car desja je le voy!...
Compagnon, prenons courage!

Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier Basselin était, en effet, homme expert à la mer, comme on le dit d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, achevé d’imprimer à la fin du mois d’apvril en l’an 1559, et probablement sous les yeux de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire III, intitulé: les Périls de mer, où le chansonnier s’adresse à un compagnon marinier, on remarque plusieurs expressions empruntées à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il hait naturellement l’orage et la tourmente; et que, dans le LIVe, qui commence ainsi:

Sur la mer je ne veux mie
En hazard mettre ma vie...

il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.

Dans tous les cas, l’homme expert à la mer, qui faisait imprimer un de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui avait été mis à fin par les Anglais. A plus forte raison, serait-il impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M. Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin.

Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast:

Farin Du Gast, tu es un honneste homme:
Par mon serment, tu es un bon galois!
Estois-tu point du temps que les Anglois
A Basselin firent si grand’ vergongne?
Ma foy, Farin, tu es un habile homme.
Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose
Qui mieux que toy ressemble à Basselin?
Premierement beuvoit soir et matin,
Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose:
Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.
Onc Basselin ne voulut de laitage,
Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy;
Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid,
Tu le ferois, et encor davantage.
Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
Basselin feut de fort rouge visage,
Illuminé, comme est un chérubin;
Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin,
Que maintenant tout en toy le presage.
Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
Raoul Basselin fit mettre en curatelle
Honteusement le bon homme Olivier;
Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier
Qui, en riant, te fait mettre en tutelle?
«Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»
A Basselin ne demeura que frire;
Et, toy, Farin, tu es bon mesnager.
Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger:
C’est de ton creu. Encore faut-il rire!
Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.

Il est aisé de voir que les Anglais, dont parle Jean Le Houx dans ce Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers, contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson de Le Houx, que les Anglais, qui firent si grand’ vergogne au pauvre chanteur virois, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis honteusement en curatelle dans sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du bonhomme Olivier, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté, et qu’il a chanté tant qu’il a bu.

Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du siècle dernier.

On lit ce qui suit dans les Mémoires pour servir à l’histoire de la ville de Vire, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., no 346): «Le plus ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on appela Vaux-de-Vire, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de Vaudevilles. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de foulon en draps. Ménage, dans ses Étymologies, et, après luy, les autheurs du Dictionnaire universel de Trévoux, se sont trompés, quand ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle, se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent. Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de Romain

Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le savant Lanon de la Renaudière, article Basselin dans la Biographie universelle de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons deux siècles après lui.

Bernard de la Monnoye, l’auteur des Noëls bourguignons, curieux qu’il était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces, chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir; mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses notes sur la Bibliothèque françoise de la Croix du Maine, un Olivier Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons appelées communément vaudevilles, au lieu qu’on devroit, dit Ménage, après Charles de Bourgueville dans ses Antiquités de Caen, les nommer vaudevires, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire, nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis recevoir, le mot vaudeville étant très-propre et très-naturel pour signifier ces chansons qui vont à val de ville, en disant vau pour val, comme on dit à vau de route et à vau l’eau, outre qu’on ne saurait me montrer que vaudevire ait jamais été dit dans ce sens.

«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, Bachelin, n’ait fait de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde, il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11]

[11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième siècle, on trouve le mot vaul de ville, employé par Nicolas de la Chesnaye, dans sa moralité de la Condamnacion de Bancquet. Voy. mon Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècle (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p. 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons, tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage, que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer définitivement le sens et l’origine du mot vaudeville: on appelait chanson de Vaux-de-Ville un refrain populaire qui courait par la ville.

L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau:

Le Français, né malin, créa le vaudeville:

«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12]

[12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.

Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un bon biberon qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise, dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du seizième siècle.