The Project Gutenberg eBook of La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

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Title: La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Author: André Grellet-Dumazeau

Release date: September 30, 2020 [eBook #63349]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOCIÉTÉ BORDELAISE SOUS LOUIS XV ET LE SALON DE MME DUPLESSY ***

Au lecteur

Index

Table des matières

L’image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.
Elle appartient au domaine public.

LA
SOCIÉTÉ BORDELAISE
SOUS LOUIS XV


Bordeaux.—Imp. G. Gounouilhou, rue Guiraude, 11.


Mme DUPLESSY
1702-1782

A. GRELLET-DUMAZEAU


LA
SOCIÉTÉ BORDELAISE
SOUS LOUIS XV
ET LE
SALON DE MME DUPLESSY


Portrait et Index


BORDEAUX PARIS
FERET ET FILS, ÉDITEURS LIBRAIRES ASSOCIÉS, ÉDITEURS
15, cours de l’Intendance Rue de Buci, 13

1897

INTRODUCTION

Dans une scène des Précieuses, la fille du seigneur Gorgibus exalte, en un jargon inoubliable, la supériorité de Paris sur la province: Paris, le bureau des merveilles, le refuge des manières galantes, l’académie du vrai mérite, le temple du bel esprit... Sur quoi, chiffonnant la dentelle de ses canons, le marquis de Mascarille laisse tomber cette parole qui a l’allure tranchante d’un arrêt: Hors de Paris, point de salut pour les honnêtes gens!

Cette sentence paraît excessive. On a peine à croire, avec Cathos et Madelon, que la culture intellectuelle, l’art de la conversation et le respect des bienséances furent, en un temps quelconque, l’apanage d’une coterie ou d’une ville, et que les pays d’outre-Seine—qui virent naître Montaigne, Pascal et Montesquieu—méritent d’être tenus pour chose négligeable.

Sans doute, dans l’œuvre de restitution à outrance que ce siècle expirant prend plaisir à édifier, Paris, dédaigneux et exclusif, s’est taillé la part du lion. Les monographies abondent sur les salons, ruelles, boudoirs, coulisses, cabarets, officines de tous genres qui, de Mme de Montespan à la Dubarry, donnèrent le ton à la capitale, régentèrent la mode et façonnèrent l’opinion. Chaque réunion éclose dans le rayon de Notre-Dame a trouvé ses historiens, chaque souper ses chroniqueurs, chaque mauvais lieu ses thuriféraires. Des équipes de chercheurs, poussant l’amour du document jusqu’aux limites extrêmes, ont su, à travers des nuages de poussière, exhumer la série des grandes dames et des bourgeoises, des courtisans et des laquais, des premiers rôles du théâtre et de la finance, des extravagants, des gens d’esprit et des sots, qui—ne fût-ce qu’une heure—éveillèrent la curiosité.

En dépit du dédain professé à son égard, la province ne s’est point émue. Moins tapageuse, mais aussi active, elle a, de son côté, bouleversé bibliothèques et rayons, démontrant, par de décisives publications, qu’en notre terre de France, après comme avant l’hôtel de Rambouillet, la politesse, le goût, le savoir-vivre constituèrent—avec la bravoure et la gaieté—un patrimoine commun, et que fût-on, à l’aide d’artifices, parvenu à emprisonner ces qualités nationales dans l’enceinte de Philippe-Auguste, elles eussent vite forcé bastilles et murailles pour s’épandre en liberté aux quatre vents du royaume.

Dans cette résurrection d’un passé qui appartient à tous, Bordeaux mérite une mention spéciale. Des initiatives individuelles, opérant sous l’égide de sociétés savantes, affirment chaque jour les gloires de la Guyenne, font revivre ses morts illustres, reconstituent ses monuments détruits, ses usages oubliés, ses institutions disparues. Les temps anciens, l’époque de la domination anglaise, le XVIe siècle, ont subi la main-mise de fureteurs sagaces. Le XVIIe et le XVIIIe, sans doute parce qu’ils sont plus près de nous, ont été moins explorés...

Et pourtant, quelles périodes attachantes! Du mouvement littéraire, politique et social qui en marqua le cours, Bordeaux n’eut garde de se désintéresser. Nulle part la vie ne fut plus intense, le choc des passions plus dramatique, le labeur plus fécond. Oh! le généreux pays. Ajoutons: l’aimable pays. Sur ce sol privilégié, le mérite coudoie l’élégance, la science fait bon ménage avec l’esprit gaulois, et les vers qu’on y improvise ne déparent point les recueils qui commencent à circuler.

Toutes proportions gardées, Bordeaux n’a rien à envier à Paris. Comme Paris, il eut ses ruelles galantes, ses cabarets où l’on soupait «à tant par teste», ses salons, ses friands de la lame, ses abbés, ses amazones. Les gens d’esprit surtout y abondèrent. Comment s’en étonner? La Gascogne, «cet arrière-coin de la France» dont Étienne Pasquier admirait les plumes vaillantes, n’est-elle point par excellence le pays du langage prime-sautier et pittoresque? Combien, si l’on prenait la peine de chercher, n’y trouverait-on pas de personnages supportant la comparaison avec les beaux diseurs de la place Royale! A ceux-ci on opposerait sans désavantage le premier président de Pontac, neveu de l’évêque de Bazas, un lettré délicat;—Louis Machon, l’auteur de l’Apologie de Machiavel[1];—l’avocat Martin Despois, dont un érudit de marque a révélé l’existence encore enveloppée de mystère[2];—Thibaud de Lavie, le tribun-diplomate;—le vieil avocat général Dusault, à la fois orateur, poète et soldat;—toute la pléiade des polémistes et des capitaines d’aventures dont l’épée et les satires firent merveilles contre le Mazarin;—Élie de Bétoulaud, un original non dépourvu de talent;—le président de Salomon-Virelade, le plus éclairé des critiques, dont la maison, organisée en académie, servit de rendez-vous littéraire à toute une génération[3]...

Les femmes n’occupent pas une place moins distinguée... Que de jolies bouches—depuis Mme de Lestonnac, sœur de Michel de Montaigne—lancèrent le trait, sur les bords de la Garonne, avec une verve qu’envieraient les rives de la Seine! Que de physionomies originales, de nature à retenir l’attention au même titre que Mme Cornuel, Angélique Paulet et la présidente Tambonneau! Citons-en quelques-unes:—Mlle Dupin, dont la causticité, devenue proverbiale, piqua au vif deux voyageurs célèbres, Chapelle et Bachaumont[4];—la première présidente de Pontac, qui tenait au monde savant par les deux Dupuy; à la cour par Mlle de Montpensier, sa cousine; à Port-Royal par les Arnauld, ses alliés; aux faiseurs de concetti par M. de Segrais, qui lui dédia sa Relation de l’Isle imaginaire;—Mmes Duval, de Gascq, de Volusan, d’Aulède, d’Espagnet,... tout un escadron de précieuses évoluant suivant les règles du bon ton, initiées à la gamme des soupirs, et, comme les caudataires de Julie d’Angennes, «poussant le doux, le tendre, le passionné»[5]...

La période du XVIIIe siècle ne comprend pas moins de personnalités marquantes. Le milieu où elles se meuvent n’a rien perdu de son originalité, bien que l’effort des esprits tende à un autre but. La femme, désormais, cherche autant à s’instruire qu’à plaire. L’homme, sous une apparente frivolité, s’est formé une idée plus haute du devoir. L’inconnu l’attire; les sciences exactes, jadis dédaignées, ne le laissent plus indifférent. Tandis que jansénistes et disciples de Molina se disputent la direction des âmes, l’économie politique jette ses premières racines, embrassant les spéculations financières, commerciales, agricoles, les rapports des contribuables avec le fisc, les réformes nécessaires au soulagement du peuple. Partout s’organisent des collections. L’Académie bordelaise, qui vient de se fonder, accroît sans cesse le nombre de ses prosélytes. Les travaux qu’on lui adresse se multiplient chaque année: astronomie, médecine, météorologie, physique, histoire naturelle, on remue tout... C’est l’heure où Montesquieu étudie les contractions péristaltiques des batraciens, la circulation du suc, l’origine du gui, la transparence des corps, la cause des échos...

Dans l’ordre littéraire, le mouvement n’est pas moins accentué. L’art si éminemment français de la conversation brille d’un éclat sans précédent. On cause, on disserte, on argumente à chaque tournant de rue, à la Bourse, au théâtre, au palais de l’Ombrière—rendez-vous quotidien des fines langues et des nouvellistes. C’est, dans tous les lieux fréquentés par le public, un chassé-croisé de saillies, d’anecdotes, d’épigrammes, de critiques assaisonnées de sel gascon. Partout, enfin, s’engagent des discussions passionnées sur la puissance nouvelle avec qui trônes et rois devront bientôt compter: l’esprit philosophique. Oh! le jeune dieu en est encore à ses premiers pas. Sa marche est incertaine, indécise sa parole, lointain et voilé le but qu’il poursuit. Quoique d’apparence débile, il n’en respire pas moins à pleins poumons, joyeux de vivre, prenant le vent et guettant l’avenir, honoré dans les meilleures compagnies, bienvenu des boudoirs comme des cabinets d’étude, caressé par des princes, choyé par des duchesses et bercé sur de nobles genoux.

La partie de nos annales qui correspond à cette époque—le règne de Louis XV—attend encore un historien jaloux de s’inspirer aux sources. A cette œuvre de demain, dont il est permis de prédire le succès, nous apportons, en manière de tribut, quelques notes sur la Société bordelaise et le Salon de Mme Duplessy... Superficielle comme la plupart des publications de ce genre, dépourvue d’ailleurs de prétention, cette étude n’a pas l’ambition de tout dire. A creuser les sujets multiples qu’elle effleure, il faudrait, avec des travaux de longue haleine, un contingent de plusieurs volumes. La tâche accomplie par nous est plus modeste. Des figures rencontrées au cours de nos investigations, nous offrons, non des portraits, mais des ébauches. De même, des faits qui servent à expliquer ces figures, nous rappelons sommairement les grandes lignes. Faits et figures nous ont semblé intéressants: puissent des érudits en possession de loisirs plus complets les produire en pleine lumière!

Un reproche nous sera peut-être adressé: celui d’attribuer à la note intime une part prépondérante... Nous confessons n’avoir qu’un goût restreint pour les généralités de commande, les éloges d’apparat, les discours officiels, les articles nécrologiques. Un écrivain moderne, dans une préface bien connue, déclare que la peinture vraie des mœurs et des caractères, assortie d’un choix d’anecdotes, constitue la partie attachante de l’histoire. Il ajoute qu’il donnerait volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d’Aspasie ou d’un esclave de Périclès[6]. Sur nous aussi, le document privé exerce une attraction particulière: nous n’hésitons pas à croire qu’un Journal de Mme Duplessy—dont on ne possède malheureusement qu’un paquet de lettres—en apprendrait autrement long sur la société bordelaise, ses tendances, son esprit, ses individualités marquantes, que le monceau de pièces de tous formats emmagasinées dans nos dépôts publics.

Nous ne saurions clore ces lignes sans adresser l’expression de notre gratitude à l’éminent conservateur de la Bibliothèque municipale, M. Raymond Céleste. C’est son érudition aussi sûre que judicieuse, aussi désintéressée que bienveillante, qui nous a guidé dans nos investigations. Nul ne possède mieux que lui les arcanes du vieux Bordeaux: bon nombre de manuscrits ayant trait à cette région n’occupent une place dans nos archives que grâce à son activité enthousiaste de fureteur. Il estime, en effet, au rebours du seigneur de Montaigne, que des choses de peu il y a moyen de faire des histoires... Si, par aventure, ce livre obtenait quelque estime, c’est beaucoup à M. Céleste qu’il en faudrait reporter l’honneur.

Nous avons aussi une dette à acquitter vis-à-vis de M. Dast de Boisville, dont les précieuses découvertes ont, de longue date, retenu l’attention du monde savant. Ce chercheur infatigable, qui dressa la nomenclature jusque-là inconnue des officiers du Parlement, n’a point dédaigné de soumettre à un contrôle minutieux l’orthographe des noms propres contenus dans ce volume: œuvre ardue et délicate dont l’importance n’échappera à aucun de ceux qui, dans la restitution du passé, apportent le souci de l’exactitude... Nous prions M. de Boisville de recevoir le témoignage de notre reconnaissance—avec nos excuses pour les erreurs peu graves, nous en avons l’espoir, qui pourraient se produire au cours de l’impression.

G.-D.

LA
SOCIÉTÉ BORDELAISE
SOUS LOUIS XV


CHAPITRE PREMIER

M. de Chazot et la famille Duplessy.—Mariage de Mlle de Chazot: débuts de son salon.—L’hôtel du Jardin-Public: ses collections, sa bibliothèque.—Réception de Mme Duplessy à l’Académie des Arcades.—Élisabeth Duplessy.—Dom Galéas, l’ami Patience.—État des esprits.

D

Dans une lettre intime du 3 septembre 1742, Montesquieu écrit au président Barbot: «Mandez-moi à l’oreille si je pourrois vous envoyer un Temple de Gnide, bien relié en maroquin vert, pour en faire un hommage à Mme Duplessy...» Le châtelain de La Brède venait de publier une édition nouvelle—corrigée et augmentée—de son œuvre badine, une édition de luxe avec sept vignettes gravées par Watelet et Cochin. La personne à laquelle il destinait l’exemplaire annoncé était une jeune veuve comme se plut, avec un art exquis, à en former le XVIIIe siècle: aimable, pleine de charme, agréablement teintée de belles-lettres, d’une érudition peu commune et tenant bureau d’esprit... Elle s’appelait Jeanne-Marie-Françoise de Chazot.

Son père, Claude de Chazot, sieur d’Albuzy, se parait volontiers du titre de gentilhomme de la vénerie du roi. Mais sa principale, son unique occupation, était celle de receveur général des fermes—emploi dans lequel l’avait précédé le fastueux Montauron que le grand Corneille, dans une heure d’oubli, eut la faiblesse de comparer à l’empereur Auguste[7].

M. de Chazot ne chercha point à jouer les Mécènes. Sa fortune s’élevait à cent mille écus: une misère! En revanche, la médiocrité dans laquelle il eut la sagesse de se maintenir le marqua d’une note aussi rare que flatteuse: il eut l’honneur de ne pas figurer parmi le millier de traitants qui, à l’avènement de Louis XV, placés entre la vie et la bourse[8], furent tenus de rendre gorge. Arrivé au terme de sa carrière, il put, en toute sécurité de conscience, goûter le calme de la retraite au fond de sa terre de Puypéroux-Boisredon, située aux confins de la Saintonge.

Avant de faire ses adieux au monde, il prit le soin de marier sa fille à un officier de robe, messire Claude Duplessy, d’une famille originaire de Lorraine[9]. L’aïeul, Pierre Duplessy, était venu à Blaye, appelé par un frère de sa mère, le capitaine Michel, qui y commandait, sous les ordres du premier duc de Saint-Simon, un bâtiment attaché au port de cette place. Nommé architecte-ingénieur du roi au département de Guyenne, Pierre Duplessy ne tarda pas à attirer l’attention. Héritier de son oncle, dont il joignit le nom au sien, il se fixa à Bordeaux, y acquit droit de cité, et mourut durant la construction de la chapelle des Dominicains—aujourd’hui Notre-Dame—qu’on édifia sur ses plans.

L’existence laborieuse qu’il mena lui ayant permis d’accroître sa fortune, son fils acheta une charge de conseiller au Parlement—le rêve de tout bourgeois pourvu de rentes[10]. Ces offices, en effet, conféraient la noblesse et donnaient accès dans le meilleur monde. La haute juridiction—à la fois judiciaire, politique, financière et administrative—à laquelle ils ressortissaient, prenait une part active à la marche des affaires publiques: d’attachantes occupations pour les hommes voués à l’étude du droit, de la jurisprudence, des réformes législatives et des intérêts sociaux...

A Toulouse, à Rouen, à Paris, l’emploi était enviable. A Bordeaux où, depuis longtemps, la noblesse d’épée n’existait guère qu’à l’état de souvenir, il jouissait d’un relief exceptionnel. D’autant mieux que, par leur train de vie, les officiers de justice s’ingéniaient à rehausser encore la dignité dont ils étaient revêtus. La maison d’un président comprenait une nuée de clients et de serviteurs[11]. Les conseillers, quoique d’allures plus modestes, entretenaient aussi un domestique nombreux—sans compter le carrosse traditionnel qui, au dire des chroniques, révélait les hôtes du palais de l’Ombrière au même titre que la robe rouge et le bonnet carré[12].

Au XVIIIe siècle, tout parlementaire était doublé, sinon d’un lettré et d’un savant, au moins d’un curieux et d’un chercheur. Pierre Duplessy fut, à la fois, un chercheur, un savant et un lettré. L’admirable bibliothèque du premier président de Pontac ayant été mise en vente, il s’empressa de l’acquérir. Non seulement il la garda intacte; mais, procédant avec un soin religieux, il l’augmenta des meilleurs livres publiés sous le règne de Louis XIV[13].

Les fils de cet érudit, qui parlait couramment plusieurs langues, devaient, comme leur père, porter la robe. Tous deux furent pourvus d’offices de conseiller. Le cadet, qu’on nommait M. de Pauferrat, jurisconsulte de mérite en même temps que rimeur disert, prenait volontiers la parole aux assemblées des chambres[14]. L’aîné, Claude—l’heureux époux de Mlle de Chazot—passionné pour les recherches historiques, les spéculations de la science, les manifestations de l’art sous ses formes diverses, était appelé à briller d’un vif éclat. Une maladie lente l’emporta, en 1736, à la fleur de l’âge... Déjà, sa demeure servait de rendez-vous aux gens distingués de la province que son urbanité et les grâces de sa jeune femme savaient attirer et retenir.

Devenue veuve, Mme Duplessy n’eut garde de négliger l’œuvre commencée sous ces heureux auspices. Sa maîtrise, au contraire, s’affirma avec une autorité croissante; bientôt, il ne s’établit plus de renommée littéraire qui ne portât l’estampille de son salon, et Montesquieu lui-même accepta l’honneur de figurer au nombre de ses amis.

Le portrait annexé à ce volume date de cette époque[15]. A coup sûr, il n’est point vulgaire. La virtuose dont il reproduit l’image ne pouvait, nulle part, passer inaperçue: elle s’imposait à tous les yeux par la noblesse de sa démarche, l’élégance de ses manières, la distinction de sa physionomie. Un Bordelais qui plaida contre elle—dès lors non suspect de flatterie—assure qu’elle réunissait tout pour plaire... A ces avantages physiques, il faut joindre un esprit cultivé, sagace, d’une profonde sûreté de jugement et de goût. L’affectation lui est odieuse, et l’on est sûr de ne trouver chez elle ni précieuses ni raffinés... Mme Duplessy résume, dans un harmonieux ensemble, les qualités sérieuses du grand siècle et les grâces moins sévères du siècle nouveau—sans ce dualisme choquant observé chez la marquise de Lambert, laquelle, «dogmatisant le matin,» prêchait le soir la plus accommodante des morales[16].

Bien que ne répudiant pas cette pointe de galanterie qui constituait le fond de la politesse française, la maison était honnête. En dépit de la fantaisie du peintre, qui se plut à la représenter tenant à la main un amour battant de l’aile, la jeune veuve ne subit pas le joug du dieu malin. Le souci de sa dignité, une façon virile de comprendre ses devoirs, les occupations multiples qui absorbaient sa vie, la préservèrent de ces entraînements pour lesquels nos pères professaient tant d’indulgence.

Ce fut une de ces studieuses qui ne trouvent jamais de journée trop longue. A l’avidité de tout connaître, elle joignait la faculté de tout embrasser. Mais la pente de son esprit l’entraînait vers les sciences exactes. L’histoire naturelle surtout la captivait: son cabinet, le premier qu’on vit à Bordeaux, passait pour l’un des plus beaux de l’Europe... Poussons la porte du «sanctuaire», et, à la suite d’un contemporain qui veut bien nous servir de guide, visitons-en les curiosités...

Deux vastes pièces, ordonnées avec méthode, sont affectées aux collections. La première, garnie d’armoires, de tablettes, de vitrines, contient toutes les richesses de la conchyliologie[17]. La seconde rappelle les boutiques d’antiquaires, telles que certains romans se plaisent à les dépeindre, avec un appareil de réchauds, de cornues, d’instruments mystérieux, et toute une série d’animaux suspendus aux solives: chiens de mer, poissons volants, crocodiles, chauves-souris aux ailes déployées... Spectacle troublant pour les âmes délicates! Heureusement le regard ne tarde pas à se porter vers les parois de la muraille où apparaissent, rangés avec symétrie, les plumages multicolores des oiseaux des îles: un chatoiement de couleurs gaies allant du jaune de chrome au bleu d’azur, en passant par toutes les nuances de l’arc-en-ciel...

Du temple de l’ornithologie on accède à la bibliothèque, dont les mathématiques, la physique, l’astronomie se disputent les hauts rayons. L’histoire y occupe également une place importante. Au rebours de Mme du Châtelet qui regardait Tacite «comme une bégueule colportant les commérages de son quartier», Mme Duplessy a le culte des anciens. Chez elle, Tacite est traité avec autant d’égards qu’Agrippa d’Aubigné et l’honnête de Thou. L’éclectisme est, d’ailleurs, sa règle de conduite. Dans ce milieu épris de tolérance, Rome fait bon ménage avec les philosophes, et le chef-d’œuvre de Pascal avec les Maximes de saint Ignace. Droit, jurisprudence, poésie, rien n’est oublié. Quant à l’art, il est représenté par soixante in-folio d’estampes, une multitude d’eaux-fortes et des antiques de prix: cornalines gravées en creux, vermeilles, hyacinthes, jaspes, améthystes.

Nous voici à l’entrée des salons: Bordeaux n’en possède pas de plus brillants. Ce ne sont, partout, que tapisseries de haute lisse, fauteuils à larges dossiers, canapés, caquetoires, girandoles, glaces, laques et vernis..... Aux murs, des scènes de Téniers, des paysages de Berghem, des chasses de Wouvermans et quelques toiles que, de ses doigts légers, brossa la fée du logis. A droite, un pupitre chargé de musique; à gauche, un clavecin à ravalement; plus loin, un cabinet «d’Allemaigne» enrichi de cuivres dorés...

L’hôtel qui abrite ces merveilles est situé aux portes de la ville, dans un immense enclos compris entre le Jardin-Public[18]—avec lequel il communique au moyen d’une grille—et les rues Fondaudège et Saint-Laurent. Des plantes rares, une charmille admirable, des arbres séculaires constituent l’ornement du parc, où un réservoir, alimenté par des sources vives, entretient une exquise fraîcheur[19]. On ne trouverait pas en Guyenne un jardin plus vert; il n’en est pas non plus qui possède une plus riche variété de fleurs... Les fleurs! la passion de Mme Duplessy. Ce ne sont pas seulement les senteurs de l’œillet et l’épanouissement d’une touffe de roses qui la délectent. Elle éprouve une admiration sans bornes pour la nature: non cette petite-maîtresse pomponnée, frisée, enrubannée, que bientôt, à Trianon, on célébrera en vers alanguis, mais la mère féconde dont l’enfantement mystérieux soulève tant de problèmes. Admiration à la fois discrète et curieuse, où l’intuition poétique de Jean-Jacques s’allie aux données positives du parfait jardinier.

Des plantes aux animaux, il n’y a qu’un pas: Mme Duplessy aime toutes les bêtes. Elle les choie, les caresse et daigne les admettre à l’honneur de son intimité. Chats et chiens lui servent de cortège. Elle en parle en termes délicats où se glisse une note attendrie. «Vous avez bien fait, écrit-elle, de m’envoyer le nom de la petite chienne. Nous ne savions comment l’appeler et elle étoit tout étonnée. Elle est charmante. C’est la plus belle tête qu’on puisse voir... Quoiqu’elle soit encore triste, elle a un air mignard qui prévient en sa faveur. Le premier meuble qu’on lui a offert est un beau coussin garni d’étoffe de soie sur lequel elle ira se reposer lorsqu’elle sera lasse d’être caressée sur les genoux; et, comme elle laisse un peu traîner la queue, on lui donnera un laquais pour la porter.»—La marquise de Sévigné dans ses bons jours, n’eût pas trouvé de formule plus heureuse.

La femme d’esprit, l’artiste, la collectionneuse qu’était Mme Duplessy, reçut bientôt une distinction qui couronnait sa supériorité. La Société des Arcades—une académie qui, bien qu’ayant son siège à Rome, se délectait des bergeries de d’Urfé—lui faisait l’honneur de l’admettre dans ses rangs. Par décret, daté du bois sacré de Parrhase, au pays des Arcadiens, la nouvelle dignitaire était agréée en qualité de pastourelle, sous le vocable de Bérénice, et recevait, à titre d’apanage, la province d’Argolide[20].

Saluée, par delà les monts, du nom d’une reine déguisée en bergère, l’aimable veuve subissait, à Bordeaux, une nouvelle métamorphose. Les poètes du cru l’élevaient à la dignité de muse. Elle devint Uranie, celle des neuf déesses qui, préposée au département des sciences astronomiques, siège au sommet du Parnasse, vêtue d’azur, couronnée d’étoiles, portant, en guise de sceptre, le globe du monde.

Elle ne tardait pas, d’ailleurs, à partager sa gloire avec l’aînée de ses deux filles, Mlle Élisabeth. Celle-ci était une élégante personne, façonnée aux bonnes manières, de nature vaporeuse comme Mme d’Épinay, éprise de littérature, grande dévoreuse de livres, aimant la musique «à la folie», touchant du clavecin[21], peignant à ses heures, et ne résistant pas au désir de risquer quelques rimes... Elle aussi sera, un jour, gratifiée du diadème: on la représentera—la main droite tendue pour imposer silence—sous les traits de Polymnie, muse de la poésie lyrique.

Ces deux figures—mère et fille—semblent n’en former qu’une, tant est profonde la communauté de sentiments qui les unit... Mais voilà, attachée à leur ombre, une apparition fantastique qui, drapée dans les plis de la robe monacale, s’avance, majestueuse, la tête rejetée en arrière, agitant des bras d’une longueur invraisemblable, tantôt inclinés vers la terre, tantôt se dressant vers le ciel avec des attitudes inspirées... L’apparition n’est autre qu’une façon de Bénédictin répondant au nom de Dom Galéas: la grande utilité de la maison. Dom Galéas est le secrétaire, le factotum, le confident de ces dames. Il possède une cursive merveilleuse, copie avec intelligence la musique, fait le quatrième au whist et entretient un commerce suivi avec saint Médard—ce qui n’est point à dédaigner lorsque la sécheresse se fait sentir. A-t-on besoin d’une cuisinière? Nul ne s’entend comme lui à découvrir les cordons bleus... D’un aumônier? C’est son affaire... D’un ouvrage prohibé? Il a des ressources infinies. Toujours prêt à rendre service, il apparaît au moment du dîner, où sa fourchette demeure rarement inactive. Il s’emploie aux commissions, promène les étrangers, leur sert de cicerone, et circule avec une liberté qui déroute les idées actuelles: la discipline monastique ne semble pas l’atteindre... Peut-être a-t-il ses coudées franches comme placeur des vins du couvent. Son ordre, en effet, est propriétaire, dans les Graves, de vignes dont les produits sont recherchés—les bons religieux ne se livrant «à aucune des supercheries qu’en cette matière presque tout le monde se permet[22]...» Pour charmer ses loisirs, le Révérend élève des serins, apprivoise des angoras et dresse des barbets qu’il proclame supérieurs aux chiens du Bengale de l’infant Don Philippe[23]. Au demeurant, le meilleur compagnon du monde: on l’appelle l’ami Patience, un ami dont on abuse quelquefois, mais pour lequel, à l’occasion, on ne marchanderait ni peines ni sacrifices.

Ne croyez pas que le froc abrite en lui un de ces «moines ignares» que Voltaire s’ingénie à tourner en ridicule. Dom Galéas est pourvu de connaissances variées et parle congrûment en chaire. Sarrasin, qui occupait un emploi identique à l’hôtel de Rambouillet, avait, sans doute, plus de souplesse dans le talent. On lui disait: Sarrasin, prêchez comme un Carme!... Sarrasin, prêchez comme un Cordelier!... Sarrasin prêchait comme un Cordelier ou comme un Carme. On lui eût prescrit de prêcher comme Bourdaloue—si Bourdaloue eût prêché de son temps—qu’il eût prêché comme Bourdaloue[24]... Dom Galéas n’abdiquait point ainsi sa personnalité. Il restait toujours Dom Galéas et, quand il transportait l’auditoire par l’éloquence de ses périodes, personne ne se fût avisé de prétendre qu’il empruntait la langue de Bossuet ou celle de Mascaron.

Pourquoi faut-il qu’un travers—et quel travers!—accompagne tant de qualités! Le traître ne marche que les poches bourrées de sonnets, d’odes, de pièces fugitives. Malheur à l’imprudent qui se risque à lui donner audience. A l’heure néfaste où le manuscrit est exhumé des profondeurs de sa robe de bure, il se produit dans ce cœur candide d’étranges révolutions. Cet agneau a des acharnements de tigre: il assassine son monde à coups d’interminables déclamations... La Guyenne ne compte plus ses victimes.

Tels sont les hôtes; telle est la maison.—C’est sous ces frais ombrages où expirent les bruits de la ville, dans ces salons dont chacun ambitionne l’accès, au fond de cette bibliothèque ouverte à toutes les investigations, que l’Académie, au sortir de ses séances, vient chercher un délassement. Aux plus distingués de ses membres se joignent les autres célébrités locales, savants, artistes, femmes d’esprit: toute une phalange de personnes instruites, à la parole judicieuse et alerte, à la bonne humeur franche et communicative. Délivrées de l’oppression terrible de Louis XIV, dont les dragons, «violant, volant, tuant, incendiant,» firent, à Bordeaux, «onze cents maisons désertes»[25]; jalouses de proclamer l’autonomie littéraire de la province; en possession de cette autorité qui s’attache aux ardeurs convaincues—les langues se délient et effleurent les sujets les plus divers: réformes à l’ordre du jour, découvertes scientifiques, ouvrages en cours de publication, échos mondains, nouvelles de Versailles, jusqu’à ces riens, insaisissables et délicieux, qui défrayèrent le XVIIIe siècle.

A l’heure où commence cette étude, la Régence a achevé sa dernière folie. Le duc de Bourbon, premier ministre, vient lui-même d’abandonner son portefeuille. C’est le sage Fleury qui gouverne l’État, inaugurant une manière de trêve durant laquelle, comme le reste du royaume, la Guyenne a l’heureuse fortune de n’avoir pas d’histoire... Profitons du calme dont elle jouit pour lier commerce avec cette société bordelaise si peu connue et si digne de l’être, examinons les œuvres accomplies par elle, et jetons un coup d’œil rapide sur ses personnalités marquantes, en débutant par les intimes de l’hôtel Duplessy.

CHAPITRE II

Les intimes de Mme Duplessy.—Jean-Jacques Bel et Le Nouveau Tarquin.—Le Père François Chabrol.—Un disciple d’Épicure: le président Barbot.—Querelle entre le Parlement et la Cour des Aides.—L’Ermite de Roaillan: M. de Lalanne.—MM. de Ségur, de Gascq, de Caupos, de Marcellus, de Navarre, de La Tresne, de Raoul...—Mme de Pontac-Belhade: ses rapports avec l’Académie.—Sœur du pot-au-feu: la duchesse d’Aiguillon.

L

Le premier qui se présente à nous est le conseiller Jean-Jacques Bel...

Un robin de taille exiguë, sec, fluet, aux mains grêles, à l’air vieillot. Le corps est penché en avant, le dos légèrement voûté, la tête à peine détachée des épaules. Tout, dans la figure, est affilé, sauf le menton dont la rondeur épaisse établit avec les autres traits un contraste saisissant. Que de vie, d’ailleurs, que de pénétration dans ces yeux menus d’où le regard s’élance tenace et chaud, tandis que la bouche, relevée aux commissures des lèvres, ébauche un sourire plein de finesse! Le côté dominant de cette physionomie, c’est, avec un mélange de bonté et de malice, le détachement de la matière: on sent que la pensée, affranchie des convoitises malsaines, s’élève sans effort aux plus nobles aspirations.

Il y a, dans ce petit homme, l’étoffe d’un organisateur. Grouper les intelligences d’élite; diriger les ardeurs non disciplinées; provoquer, au souffle fécond de l’émulation, les vocations qui sommeillent, tel est le but vers lequel ne cesse de tendre son amour du bien public. A peine sorti de l’école, il réunit ses camarades, fonde des conférences, institue un programme de travaux où chacun apporte son contingent. Pénétré de ce sentiment que tout ce qui favorise les associations scientifiques, littéraires et morales concourt à l’amélioration de l’humanité, son rêve—qu’il réalisera—est d’installer l’Académie dans son magnifique hôtel de l’Esplanade du Château-Trompette[26].

Il ne lui suffit pas de créer des œuvres ou d’assurer l’existence d’institutions anciennes. Cet esprit généreux est doublé d’un penseur et d’un écrivain: ajoutons d’un délicat, poussant jusqu’au fanatisme le culte du beau langage. Nourri des maîtres du grand siècle, son goût se révolte de l’affectation qui envahit les ouvrages nouveaux.

Le jargon des Précieuses, affirme-t-il, n’est rien auprès des mièvreries de la Régence. Et le malheur c’est que, des pièces de théâtre, des mercures, des journaux, la contagion s’étend aux livres de fonds et à l’éloquence judiciaire. La chaire elle-même ne tardera pas à être envahie pour peu que, dans sa clémence aveugle, le ciel épargne plus longtemps les arrière-neveux de Cathos et Madelon!...

Montesquieu assure que l’emphase fleurie est le propre des nations qui sortent de l’état barbare. Jean-Jacques Bel estimait, au contraire, qu’elle caractérise les peuples en voie de décadence... Ah! quelle vigoureuse campagne ce passionné de notre vieil idiome, si séduisant dans sa simplicité robuste, dirige contre les Scudérys passés et présents, les inventeurs de formules prétentieuses et

Les manieurs de mots l’un de l’autre étonnés,

auxquels, il assimile certains immortels convaincus de complaisances inavouables! Imprimées à Amsterdam, ses publications vengeresses eurent l’honneur d’amuser Paris; or, chacun sait qu’un auteur qui déride ses juges est bien près d’obtenir gain de cause[27].

Là ne se borne pas le bagage de Jean-Jacques Bel. Il faut y joindre certaine comédie qui parut, à La Haye, sous ce titre: Le Nouveau Tarquin. C’est, sous forme de parodie satirique, la mise en scène d’un drame judiciaire qui, en son temps, fit beau tapage: le procès de la Cadière et du Père Girard[28]. Sur ce sujet scabreux, le librettiste donne carrière à une fantaisie toute moderne. Lucrèce, devant un tribunal qui rappelle celui des Plaideurs, expose ses doléances sur des airs de vaudeville. Tarquin ébauche une défense émaillée de citations bouffonnes. Enfin, Brutus, juge du litige, flétrit le vice avec des aphorismes dignes de M. Prudhomme. Tout cela, dans un style parfois gaillard, toujours alerte et facile... L’éditeur affirme que, représentée dans un cercle d’intimes, la pièce obtint un succès de fou rire, et que trois sénateurs des plus austères—on nommait ainsi les officiers du Parlement—y perdirent leur gravité. Mais c’est surtout en Provence, sur le théâtre même de l’aventure, que le Nouveau Tarquin fut applaudi. Il y fit fureur: à ce point que, jugeant une réponse indispensable, les partisans du Père Girard improvisèrent un ballet-comédie qu’on exécuta en toute hâte dans les couvents de Toulon et de Marseille[29].

Dans l’intervalle de ces batailles, Jean-Jacques Bel n’a garde de demeurer inactif. Toute nouveauté l’attire et le captive. Mais c’est dans le commerce des philosophes que s’écoulent ses heures préférées. Les anciens n’ayant plus de secrets pour lui, ses investigations se concentrent sur les modernes. Justement, il en est un dont la doctrine, encore mal connue, lui échappe: ce philosophe, c’est Newton... Le petit homme fluet nourrit, sous sa perruque à longues boucles, le désir d’interroger les disciples du maître...

—Quand partons-nous? glisse-t-il à l’oreille de son voisin, un abbé à la mine avenante.

Et celui-ci, le cœur gros, de répondre:

—S’il ne dépendait que de moi!

Cet abbé, c’est le Père François Chabrol—le Père François, comme on l’appelle communément. Encore un familier du logis; nous allions dire, suivant le mot de Mme de Tencin, une autre de ses bêtes... Qualificatif qui ne saurait prêter à l’équivoque: la ménagerie de l’altière chanoinesse comprenait Duclos, Marmontel, d’Argental, Pont-de-Veyle...

Ce n’est pas que le Père François ait rien de commun avec l’école encyclopédique. Le supérieur des Récollets—tel est son titre—n’aspire pas à régenter le monde: son couvent lui suffit. C’est un savant qui s’est fait une spécialité de la physique, de l’algèbre, de l’astronomie, et qui a découvert, à ses moments perdus, une recette merveilleuse pour la préparation de l’hypocras... Son ordre, de nos jours, eût lancé une marque!

Les sciences exactes n’absorbent pas les loisirs du Père François. Érudit consommé et bibliophile sagace[30], c’est aussi un voyageur intrépide. Il a franchi les Alpes et parcouru l’Italie. La France n’attire pas moins sa curiosité. L’an dernier, il visitait la Bretagne, d’où il revint par le Périgord, consignant, au jour le jour, ses impressions de route. Rien de convenu ni d’apprêté dans sa correspondance, d’où se dégage, au contraire, le charme d’une humeur exquise[31]... L’honnête Récollet proclame—n’est-ce point de la sagesse?—que l’austérité empreinte sur le visage annonce moins le degré de la vertu que l’effort fait pour l’atteindre. Ses qualités, aussi remarquables que les produits de son alambic, sont appréciées partout. On se le dispute dans les meilleures sociétés, on le choie, on le dorlote, on garnit ses poches de friandises; mais, s’il prodigue volontiers son bon sourire, ses préférences le ramènent chez Mme Duplessy dont il partage tous les goûts. Comme elle, notamment, il adore les fleurs. Dès qu’apparaissent les beaux jours, il arrive chargé de pivoines ou d’anémones... Personne n’en médit: comme Fontenelle, le Père François possède les agréments du cœur sans en avoir les exigences.

Un personnage moins détaché de la matière, c’est le président Barbot, l’ami fidèle qui reçut, à titre de mandataire, le fameux Temple de Gnide relié en maroquin. Montesquieu, dont il fut le condisciple, en parle en termes engageants: «C’est un des hommes du monde que j’aime le plus. Il s’est toujours appliqué aux sciences, mais comme un gentilhomme. Il sait comme les savants et a de l’ardeur comme les Mécènes.» Ajoutons, pour achever le portrait, qu’on ne vit jamais de Gascon «aussi simplement simple».

A ces dons naturels, Barbot joignait une «vaste littérature». Mais, bien qu’il écrivît de façon à charmer les plus difficiles, il ne voulut jamais affronter les périls de la publicité. On eut beau lui prodiguer les encouragements, rien ne put triompher de ses répugnances: «J’ai lu, écrit l’auteur des Lettres persanes, votre dissertation sur l’Esprit. Personne, mieux que vous, ne peut traiter cette matière. C’est un meurtre que d’enfouir les jolies choses que vous faites. Il y a longtemps que je vous le dis, et cela ne vous corrige pas. Vous êtes toujours le même et je ne compte plus de vous punir de cette modestie. C’est une maladie incurable, qui prive malheureusement le public de vos bonnes productions.»

Appréciation pleine de justesse: tous les contemporains la confirment. Montesquieu, au surplus, ne ménageait pas, quand il les méritait, les épigrammes à son ami d’enfance. Chargé, comme secrétaire de l’Académie, d’en classer les archives, Barbot avait des distractions étranges, des oublis fâcheux, des négligences impardonnables. Lettres, mémoires, papiers de tous genres s’accumulaient au fond de son cabinet dans un désordre majestueux. Chercher un document dans ce fouillis, c’était une entreprise folle. Le châtelain de La Brède en gémissait... quand il n’en riait pas. Parfois même, sa raillerie, d’un flegme tout britannique, s’exerçait aux dépens des tiers... «Monsieur,» écrira-t-il à un candidat navré de la perte de ses manuscrits, «vous me surprenez beaucoup quand vous me dites que le président Barbot n’a égaré que deux de vos dissertations. Il vous en reste deux et j’admire votre bonheur. Il faut que le président ait changé ou qu’il ait des attentions pour vous: à un autre il les aurait égarées toutes quatre.»

Dans cette querelle de ménage, c’est le coupable qui eut le dernier mot. Sa vengeance fut, à la fois, d’un grand seigneur et d’un homme d’esprit. Cette bibliothèque où le livre cherché demeurait aussi introuvable «qu’une épingle dans une botte de foin», il en fit don à l’Académie: ce sont ses amis les persifleurs qui en durent débrouiller le chaos[32].

La modestie n’exclut ni l’entrain ni la verve. De l’une et de l’autre de ces qualités, Barbot possède à revendre. Nul ne lance comme lui, dans un cercle restreint, les reparties délicates. Nul ne conte avec autant d’humour ces gauloiseries inoffensives dont nos pères se délectaient. Sa mémoire emmagasine tout, le grave, le dramatique, le badin;—ce qui ne l’empêche pas de collectionner les œuvres les plus diverses, sans négliger celles que la police a reçu mission de pourchasser. Les pièces de vers circulant à l’état de manuscrits sont, par ses soins, consignées sur un énorme registre qu’on a eu la bonne fortune de préserver des flammes qui, après sa mort, consumèrent tous ses papiers. Dans ce précieux recueil—un sottisier, comme on disait alors—on trouve, côte à côte, odes, fables, épigrammes, poèmes de tous formats et de toute origine. Une chanson non expurgée de Montesquieu y fraternise avec des pamphlets contre les ministres, tandis qu’à d’incisives satires sur l’événement du jour, bordelais ou parisien, succède une série de bouquets à Chloris...

Un genre qui ne déplaît point au président. Les femmes raffolent de lui: la tradition assure qu’il ne leur tient pas rigueur. Il estime, en effet, que la vue d’un joli minois est un spectacle récréatif, et qu’on peut lire au fond de deux beaux yeux—quelle qu’en soit la couleur—des choses aussi intéressantes que dans «les plus renommés grimoires, chartes ou parchemins...» Ces sortes d’études, où se récréaient les meilleurs, ne tiraient pas toujours à conséquence. Témoin Mathieu Marais, qui confesse ingénument être bien revenu «du pays de la bagatelle» par cette bonne raison qu’il n’y pénétra jamais... Barbot avait également accompli le pèlerinage; mais on peut croire qu’il ne s’arrêta point à la porte du sanctuaire. L’Amour, en effet, lui apparaît comme «l’union délicieuse des esprits et des corps», et peu s’en faut qu’il ne pense, avec le Vert-Galant, que, pour mener à bien une aventure, rien ne vaut les témérités «d’une bonne effronterie»[33].

Cet aimable épicurien vivait dans une étroite intimité avec Jean-Jacques Bel: un conflit entre le Parlement et la Cour des Aides les mit un jour aux prises[34]. Le Parlement confia le soin de ses intérêts à l’auteur du Nouveau Tarquin, la Cour des Aides se fit représenter par Barbot, et une guerre épique s’engagea à coups de mémoires, de dissertations, de textes exhumés de la poudre des greffes. Durant plusieurs années, les presses ne cessèrent de gémir, tandis que tout Bordeaux, passionné pour cette lutte digne des héros d’Homère, battait des mains à chaque nouvel exploit. Il y eut, de part et d’autre, une dépense inouïe de talent, de ressources, de subtile érudition, de malice. «Ces deux grands hommes,»—assure un chroniqueur,—«en travaillant pour la gloire de leurs Compagnies, jetèrent les fondements de la leur[35]...» Le détail le plus remarquable de cette épopée, c’est que les sentiments des deux athlètes n’en subirent aucune atteinte. Le jour s’écoulait à forger des armes; le soir, on devisait de bonne amitié sous la charmille de Mme Duplessy.—Tels les paladins de nos vieilles légendes, après de vaillants corps-à-corps, vainqueurs et vaincus à tour de rôle, se passaient le baume merveilleux qui étanche les plaies et referme les estafilades[36].

Encore une figure sympathique: celle de l’Ermite de Roaillan. M. de Lalanne, que l’on désigne de la sorte, est le dernier représentant d’une famille qui figurerait parmi les plus illustres si une tache n’eût terni son blason[37]. Sarran II de Lalanne, le grand-oncle de celui-ci, également président à mortier et, de plus, lieutenant général de l’Amirauté, fut, sous le règne de Louis XIII, convaincu de fabrication de fausse monnaie. La condamnation prononcée contre lui, sa fuite au château de Villandraut, où ses complices—ils étaient légion—organisèrent la résistance contre les troupes royales; ses pérégrinations à travers l’Europe; sa réception par le Saint-Père; son retour en France après la mort de Richelieu; sa réintégration par Mazarin dans un siège de judicature souillé par ses crimes—constituèrent, à une époque si riche cependant en aventures invraisemblables, le plus étonnant et le plus mouvementé des drames!

Le Lalanne d’aujourd’hui n’a rien de commun avec ce bandit grand seigneur. Humain, charitable, ennemi de la fraude, chacun le tient en haute estime, et, comme il passe pour le plus grand épistolier du monde, c’est un honneur de figurer sur la liste de ses correspondants...

—Président, lui demande-t-on, combien de lettres ce mois-ci?

—Madame, répond-il, le mois est peu chargé: une centaine tout au plus.

—Y compris les billets doux? fait Barbot, d’un air narquois.

—Monsieur, réplique ce sage, les Essais proclament que l’Amour ne doit pas survivre à la jeunesse.

—Bah! riposte son interlocuteur, les Essais enseignent aussi qu’il est le centre où converge l’humanité, et certain proverbe, que je tiens pour excellent, assure qu’il est de toutes les saisons...

M. de Lalanne cumule les spécialités. En même temps qu’un écrivain, c’est un astronome résolu[38] et un chasseur infatigable: sa meute, dont les sujets de tête lui viennent des Bénédictins[39], jouit d’une célébrité au moins égale à celle des pâtés de bécasses préparés par son maître-queux[40]. Ses goûts champêtres ne l’empêchent pas, d’ailleurs, de trouver de l’attrait au commerce des dames: l’Ermite de Roaillan sait aussi bien composer un madrigal que tourner une lettre, lancer un daguet, ou prédire une éclipse.

Tels sont les amis de la première heure, auxquels il faudra bientôt ajouter le vieux président de Gascq, tout cousu de malice[41];—le conseiller de Caupos, le plus zélé des académiciens, surnommé le Misanthrope, sûrement par antiphrase[42];—le président de Ségur, l’heureux propriétaire de Château-Lafite et de Château-Latour, qu’on appelle le Roi des vins,... un prodigue incorrigible dont le carrosse ne coûte pas moins de onze mille livres;—le conseiller de Navarre, philosophe épris de poésie;—le comte de Marcellus, un original logé dans une cave où il tient bureau de nouvelles[43];—le président de La Tresne, à qui «son génie, joint à beaucoup de capacité et de droiture», eût permis d’aspirer à la première présidence[44];—le conseiller de Raoul, gazette vivante et généalogiste impitoyable, dont les tablettes, bourrées de détails inédits, constituent un régal de haut goût[45]... On en pourrait citer d’autres.

Longue aussi serait la liste des femmes qui firent les délices de ce monde de lettrés. L’une d’elles—Mme de Pontac-Belhade—est restée célèbre... «Ne m’oubliez pas auprès de la comtesse!» ne cessent de répéter les correspondances du temps. Belle? Elle l’était à ravir... Spirituelle? On citait ses mots... Érudite? Comment ne l’eût-elle pas été! Elle logeait à la source des lumières: dans l’hôtel de l’Académie. Les fenêtres de la docte assemblée s’ouvraient sur sa terrasse: une terrasse qui eut son heure de gloire! Que de précieux échos ne recueillit-elle pas! Savantes discussions, joyeux devis, vers lestement troussés, chansons badines... Une surtout provoquait des applaudissements unanimes lorsque arrivait ce couplet louangeur:

Milord, êtes-vous curieux
De nos rares et belles choses?
Chez Pontac on a de grands yeux,
Beaucoup de lys, beaucoup de roses[46].

La comtesse ne rencontrait que des admirateurs. Si, comme il y a gros à parier, la tragi-comédie de Jean-Jacques Bel affronta chez Mme Duplessy les feux de la rampe, le rôle de la chaste Lucrèce lui fut confié tout d’une voix. Mais que de convoitises dut faire naître le rôle du séducteur! Celui qui en obtint la charge ne fut point un Tarquin à plaindre.

Quelque brillante que soit l’auréole de Mme de Pontac, elle n’en pâlit pas moins devant l’éclat répandu par la duchesse d’Aiguillon—celle-là même que les encyclopédistes, heureux de trouver chez elle le boire et le manger, adorèrent sous le vocable de Sœur du pot-au-feu: Anne-Charlotte de Crussol-Florensac, mariée en 1718 au marquis de Richelieu. Durant une période de trente années, la verve de la duchesse—fille de la Gaye France—s’épanouit autant sur les bords de la Garonne que dans les ruelles de Versailles ou les soupers littéraires de Paris...

Grande dame de naissance et d’éducation, philosophe par tempérament, femme d’esprit à toute heure, Charlotte de Crussol, en Guyenne, tenait état de plaideuse. La terre d’Aiguillon, érigée en duché-pairie «mâle ou femelle» par le premier ministre de Louis XIII, au profit de sa nièce, avec faculté—ce qui ne s’était jamais vu—d’en disposer à sa convenance, passa d’abord sur la tête d’une vieille fille que Saint-Simon nous montre provoquant, dans le plus grotesque des équipages, les huées de la valetaille[47]. A la mort de cette extravagante, le marquis de Richelieu hérita; mais Louis XIV, cédant à une cabale soutenue par le chancelier, défendit au légataire de prendre le titre, le rang et les honneurs de duc. Quand, plus tard, celui-ci obtint gain de cause, ses domaines étaient l’objet d’entreprises de tous genres dont il fallut saisir le Parlement de Bordeaux. La jeune duchesse se plut à suivre elle-même ses procès, à visiter ses juges, à stimuler procureurs et avocats... L’histoire a gardé le souvenir d’une question de franc-alleu qui lui tenait étrangement au cœur. Dès que l’affaire, grossie de quelque incident nouveau, revenait à l’audience, Mme d’Aiguillon partait en poste et s’installait au palais de l’Ombrière. Le jour, elle vivait de procédure. Le soir, oublieuse de la chicane, elle apportait aux réunions choisies de la ville l’appoint de sa gaîté prime-sautière, bizarre parfois, jamais banale.

Charlotte de Crussol parlait quatre langues, excellait dans les sciences économiques, tournait finement la phrase, avec force citations latines, et traduisait Pope de façon à ravir les plus exigeants. Le mot, chez elle, était toujours heureux, l’idée toujours originale... Regardez-la, disait un critique perspicace, elle ne pense pas d’après les autres! Le culte que le doux abbé de Saint-Pierre voua à cette virtuose allait jusqu’au fanatisme[48]. Quant à Voltaire, il la compare à Minerve descendue de l’Olympe... Au besoin, à Minerve il eût joint Vénus, car il proclame qu’Henri IV lui eût sacrifié la belle Gabrielle[49]: en quoi son affirmation ne risquait guère de recevoir un désaveu!

La marquise du Deffant témoignait moins d’enthousiasme. «La duchesse d’Aiguillon, écrit-elle, a la bouche enfoncée, le nez de travers, le regard fol et hardi, et, malgré cela, elle est belle. L’éclat de son teint l’emporte sur l’irrégularité des traits. Sa taille est grossière, sa gorge et ses bras sont énormes; cependant, elle n’a l’air ni pesant ni épais: la force, en elle, supplée à la légèreté...»

Peut-être pourrait-on tenir ce portrait pour ressemblant si l’amie de Walpole, qui ne pécha jamais par l’indulgence, ne le faisait suivre d’appréciations où se révèle une jalousie féroce,—appréciations qu’elle ne tarde pas, d’ailleurs, à démentir dans vingt endroits de sa correspondance. Mme du Deffant, dont la sécheresse égoïste, malgré les ridicules d’un amour sénile, ne fut un secret pour personne, ne possédait pas les qualités requises pour juger une femme qui vécut plus encore par le cœur que par l’esprit. Mme d’Aiguillon avait-elle, sous le coup d’impressions impétueuses, le regard que lui prête sa perfide amie? Le fait n’est guère vraisemblable. Mais ce qui est hors de doute, c’est qu’au repos c’était le plus bénin, le plus rassurant des regards. La douceur empreinte sur cette physionomie faisait vite oublier certains airs de brusquerie masculine et les éclats d’une voix un peu rude qui s’essaya avec succès dans l’art tragique. La charité était l’inaltérable vertu de Sœur du pot-au-feu. Sans parler des écrivains désemparés, il n’est pas de misérable qui frappât vainement à sa porte. Le peuple, dont les suffrages ne sont point à dédaigner, l’appelait la bonne duchesse.

Mme d’Aiguillon avait un autre mérite qui suffirait à nous la rendre chère: elle entoura d’une affection que n’entamèrent ni ses impatiences en matière allodiale, ni le temps, «ce grand fauteur de brouilleries,» ni de mesquines rivalités de salons, celui dont l’impérissable image emplirait, à elle seule, l’hôtel du Jardin-Public: le président de Montesquieu[50].