Mme d’Egmont à l’hôtel Duplessy.—Le culte de Rousseau.—Rulhière et le marquis de Saint-Marc.—MM. de Lamontaigne, Risteau, Pelet d’Anglade, de Lamothe, Baritault de Soulignac, d’Albessard, etc...—Le président de Lavie et ses œuvres.—Paul-Marie-Arnaud de Lavie.—Joseph Vernet.—Hommage de Barbot à Thémire.—Un cénacle de jeunes femmes: satire anonyme.—Économistes et savants: le chevalier de Vivens, M. de Romas et ses expériences, l’abbé Baudeau à la recherche de sa voie.—Une lecture de Dom Galéas.
La marquise du Deffant assure qu’il y a trois moyens de remplir la vie: l’occupation du cœur, le travail du corps, l’exercice de l’esprit. Ces moyens, Mme d’Egmont les employait tous trois, en consacrant au dernier le plus clair de ses loisirs: l’étude—au retour de la parade—l’absorbait durant le jour; le soir, elle soupait chez Mme Duplessy[248].
On voit, dans cet étonnant XVIIIe siècle, d’étranges liaisons entre grandes dames ou petites-maîtresses. On s’y adore à première vue parce que de part et d’autre—coïncidence providentielle!—on a eu l’idée de se mettre une assassine à la naissance du sourcil, ou qu’on porte «un ruban de même couleur de rose»...
L’affection qui unit Mmes d’Egmont et Duplessy avait des causes moins futiles. Toutes deux, malgré la différence d’âge, sentaient et pensaient de même. Toutes deux, éprises des sciences positives, aimaient la nature, non avec l’affectation d’élégantes asservies à la mode, mais «en sincères campagnardes». Un autre sentiment devait encore resserrer les liens existant entre elles: leur dévotion commune à Jean-Jacques Rousseau... On ne peut, aujourd’hui, se rendre compte de l’influence exercée par le citoyen de Genève. Du culte qu’il inspira à ses contemporaines naquit une sorte de franc-maçonnerie dont les ramifications s’étendaient au loin. Le nombre des femmes qui, sous prétexte de musique à copier, allèrent s’imprégner du parfum du maître, est incalculable. Mme Duplessy accomplit-elle le pieux pèlerinage? Ce ne fut sûrement point l’envie qui lui manqua... Son admiration pour le dieu résulte suffisamment de la pièce suivante que, par une exception significative, elle consigna, de sa propre main, sur le sottisier de l’ami Barbot:
La ferveur de Mme d’Egmont n’était pas moins profonde. Elle datait de sa sortie du couvent. Richelieu, après Fontenoy, voulant éblouir Paris par l’éclat de ses fêtes, en confia la partie musicale à Rousseau qui eut dès lors ses grandes entrées dans la maison. La jeune pensionnaire recueillit les premiers échos du Devin du village: ils la bercèrent comme un rêve. De son côté, Jean-Jacques fut attiré par cette intelligence en voie de formation... Toujours aux petits soins, il herborisa pour elle, lui dévoila les secrets de la nature, composa des romances à son intention, l’éleva à la dignité de confidente... Le cœur du maître se prit-il aux charmes de l’élève? Mme Necker l’affirme, dans une phrase sèche comme sa personne. La beauté de Mme d’Egmont, assure-t-elle, est un paradoxe: il n’est pas étonnant que Rousseau en soit amoureux... A cet amour—si tant est qu’il existât—répondit la plus fidèle admiration[249].
Mme Duplessy ne pouvait offrir à sa séduisante amie le commerce du cher philosophe; les ressources qu’elle mit à sa disposition n’étaient point pourtant à dédaigner. Ses salons avaient vu peu à peu, malgré une sélection jalouse, augmenter le nombre des fidèles: la présence de Mme d’Egmont leur imprima un caractère mondain auquel, vingt ans plus tôt, on ne songeait guère... Il est facile, par un travail de restitution semblable à ceux dont on usa pour faire revivre la société de Mmes de Tencin et de Lambert, de passer en revue le personnel qui, à cette époque, fréquenta l’hôtel du Jardin-Public. Ouvrons cette porte que jadis poussa la main de Montesquieu, pénétrons dans le salon d’honneur et jetons un coup d’œil rapide sur l’assemblée qui s’y presse...
Deux officiers s’offrent à nos regards: l’un dans le costume sévère des gendarmes du roi, l’autre avec l’habit bleu brodé d’argent des gardes-françaises... La maréchale d’Estrées, qui savait apprécier les jolis hommes, eût hésité entre eux.
Le premier, Claude-Carloman de Rulhière, nous est connu. Figure intéressante: nez au vent, légèrement pointu comme le nez des malicieux, front haut, bouche narquoise, œil d’une rare pénétration: un beau ténébreux qui ne plaît pas moins aux femmes par ses hardiesses que par ses madrigaux. Il réussit peu, en revanche, auprès des hommes: certains jugements portés sur lui poussent la sévérité jusqu’à l’injustice. De la campagne de Hanovre, où il suivit Richelieu en rêveur plus qu’en soldat, Rulhière a rapporté un poème dont il ne craint pas, sous le couvert de l’éventail, de réciter quelques passages. Les Disputes, tel en est le titre. «Lisez-les; c’est du bon temps!» en dira Voltaire qui, dans ses exagérations de vieille coquette aussi facile à prodiguer la louange qu’avide de la recevoir, n’hésite pas à comparer ce badinage aux chefs-d’œuvre de La Fontaine et de Molière. Ce qui vaut mieux que les Disputes, ce sont les travaux que, devenu diplomate, le jeune officier, mettant le sceau à sa réputation, édifiera sur l’histoire de Russie et de Pologne.
Son compagnon, Jean-Paul-André des Razens, marquis de Saint-Marc, est un Gascon de bonne mine, au sourire railleur, au regard fin, à l’abord séduisant, à l’imagination féconde: on sent que le soleil du Midi chauffa cette tête aristocratique. Sa bravoure est proverbiale: à quinze ans, n’étant encore qu’enseigne, il se distinguait de telle sorte que Louis XV l’embrassait en présence de l’armée entière. Maintenant, il sert dans les gardes-françaises—un régiment renommé pour ses bonnes fortunes... M. de Saint-Marc célèbre les siennes en strophes légères où apparaissent parfois d’heureuses inspirations:
Les beaux yeux sont pour moi ceux où je lis qu’on m’aime!
explique-t-il avec une fatuité qui révèle son talon rouge et donne un avant-goût de la manière voluptueuse de Musset. La verve anacréontique de ce conquérant n’est pas toujours inoffensive: témoin l’épigramme qu’il décocha à Mme de Staal-Delaunay, coupable, à son gré, d’avoir exclu de Mémoires exquis plus d’une aventure galante dont elle fut l’héroïne.—Pouvais-je agir différemment! lui fait-il confesser,
.... Je ne me suis peinte qu’en buste!
A ce menu bagage littéraire, il faut joindre un lot d’épîtres et de fables où perce un scepticisme malin, deux comédies-ballets, une tragédie lyrique, Adèle de Ponthieu, représentée à l’Opéra et remise trois fois à la scène... N’est-ce point suffisant pour la célébrité d’un soldat-gentilhomme, à une époque où tant de poètes attitrés furent de simples ajusteurs de rimes? Néanmoins, l’oubli—frère jumeau de la mort—eût emporté, comme tant d’autres, le nom de Saint-Marc sans un impromptu récité dans l’inoubliable soirée du 30 mars 1778, où Paris, en délire, couvrit de fleurs le cénobite de Ferney. Quelques vers du triomphateur, en réponse à son confrère de Gascogne, firent plus, pour la gloire de ce dernier, que ses titres académiques. Il le confesse ingénument:
En ce moment, une douce griserie absorbe le jeune poète, dont les regards suivent avec persistance la silhouette de Mme d’Egmont. Rulhière le rappelle à la réalité:
—Marquis, murmure-t-il à son oreille, n’êtes-vous pas de la maison?
—Sans doute, en qualité de neveu d’un vieil ami, le conseiller Jean-Jacques Bel.
—Alors, faites-moi la grâce de mettre un nom sur les visages qui nous entourent.
Déférant à ce désir, M. de Saint-Marc désigne d’un mot chacun des personnages qui évoluent sous leurs yeux:—le négociant Risteau, dont la plume agile se signala au service d’une cause juste[250];—M. de Baritault de Soulignac, qui s’est fait une spécialité de l’étude des fossiles;—M. Balan, de la Cour des Aides, naturaliste renommé;—les frères de Lamothe, Alexis et Delphin, jurisconsultes éminents, à la veille de publier leur commentaire sur les coutumes en vigueur dans le ressort du Parlement de Guyenne;—François Cazalet, leur émule au Barreau, dont la fin tragique rappellera celle de Sénèque[251];—Guillaume Brochon, un autre avocat de race, le modèle des dialecticiens;—le sculpteur Claude Francin, sur le point d’achever ses travaux de la place Royale;—le mélomane Sarrau de Boynet, sans lequel il n’est pas de bonne fête musicale;—le docteur Grégoire, aussi beau parleur qu’habile praticien;—M. Journu, dont la précieuse collection enrichira un jour la Ville[252];—M. Ansely, «un philosophe anglais d’un caractère vénérable...» Sa fille vient de faire la conquête de Marmontel qui, pour lui plaire, composa la romance de Pétrarque, dont raffolent les salons[253].
Des officiers de robe leur succèdent:—François de Lamontaigne, qui eut l’honneur de prononcer à l’Académie l’éloge de l’auteur des Lettres persanes;—l’avocat général Dudon, l’un des esprits d’élite auxquels l’humanité devra l’abolition de la question préparatoire;—le président Antoine-Alexandre de Gascq, à qui l’on commence à reprocher sa trop grande liaison avec le maréchal;—Jean-Baptiste de Secondat, agronome et naturaliste, digne fils d’un père illustre;—Jacques Pelet d’Anglade, encore sous le charme de la conversation de Voltaire[254];—M. d’Albessard, le plus spirituel des officiers du ministère public, lequel, assure-t-on, prépare ses harangues dans la chaise qui le transporte au bal...
—Monsieur, lui demande une dame qui vient de se le faire présenter, il me semble vous avoir vu quelque part...
—En effet, réplique-t-il, j’y vais quelquefois...
Le mot, depuis, a fait fortune[255].
Quittons cet aimable plaisant pour aborder le président de Lavie, dont le visage austère se profile à l’extrémité de la bibliothèque[256]... Physionomie fruste et bourrue, Jean-Charles de Lavie est un apôtre des idées nouvelles. Mais, au rebours d’une foule de néophytes, il conforme sa conduite à ses doctrines. La simplicité de ses goûts est légendaire: il se nourrit de cruchade, en guise de brouet noir, et ne circule qu’à pied pour ne point humilier les gens dépourvus de carrosse...
Ce Spartiate n’est pas seulement un citoyen honnête, c’est aussi un écrivain de talent. Ses Réflexions sur les grands hommes de Plutarque dénotent une connaissance profonde de l’histoire ancienne. Mais son œuvre capitale a pour titre: Des Corps politiques et de leurs gouvernements. Ce n’est, à vrai dire, qu’une imitation de la République, de Bodin[257]; mais, si l’auteur épouse, en les accommodant aux mœurs modernes, des idées professées avant lui, la part qui lui revient en propre est digne d’examen. Elle augmente à chaque édition—il y en eut quatre—et finit par constituer une œuvre personnelle d’une valeur indiscutable[258].
Paris vient de faire, au traité des Corps politiques, l’accueil le plus flatteur. Fréron, dont la plume ne brille point par l’indulgence, lui consacre une longue étude où l’éloge n’est pas ménagé. «Je ne crois pas, dit-il, que, depuis l’Esprit des lois, nous ayons eu une meilleure production de ce genre. Peut-être même cet ouvrage est-il plus utile que l’Esprit des lois, parce qu’il est rempli d’une infinité de vues patriotiques qui l’emportent sur la théorie du célèbre président. C’est partout le philosophe éclairé, le législateur zélé sans enthousiasme, ne s’écartant jamais de la vérité et de la simplicité des moyens, ne sacrifiant jamais à l’amour de l’hypothèse, ne s’égarant point dans ces rêves d’un homme de bien qui ne peuvent se réaliser. C’est un habile médecin qui proportionne les remèdes au tempérament de ses malades, et qui, cependant, les met sur le chemin de la santé[259]»
Ce jugement n’implique-t-il pas quelques réserves? Si certaines doctrines de Jean-Charles de Lavie peuvent aujourd’hui prêter matière à discussion, les chapitres qu’il consacre au duel, à l’indépendance du magistrat, au droit de vie et de mort, à la liberté du commerce, à la dépopulation des campagnes—dont les habitants, «aimant mieux être exacteurs qu’essuyer l’exaction,» s’enrôlent parmi les agents du fisc,—au régime des corvées, pour lesquelles, en termes émus, il sollicite un adoucissement; toutes ces pages, où le style reste toujours à la hauteur de la pensée, témoignent d’une âme généreuse éprise d’un ardent amour de l’humanité... Peut-être cet oublié, qui se recommanda par ses vertus civiques autant que par ses écrits, mériterait-il d’être rappelé au souvenir de ses concitoyens autrement que par la plaque d’une rue où les honnêtes gens ne peuvent s’aventurer...
D’autant mieux que le nom de Lavie ne cessera point, jusqu’au commencement de ce siècle, d’être porté dignement. Voici, en effet, Paul-Marie-Arnaud, fils de Jean-Charles, comme lui président au Parlement, comme lui aussi pratiquant un sage libéralisme. Député de la noblesse aux États-Généraux, il sera des premiers à joindre son suffrage à ceux des représentants du Tiers... En vue de se préparer aux luttes politiques, il étudie, il médite, il voyage. L’an dernier, il parcourait l’Angleterre. Bientôt, il visitera la Suisse «pour voir des hommes libres et jouir du spectacle d’une nation indépendante au milieu de l’Europe»[260]. L’égalité, que chacun commence à prôner, n’est pas pour lui une formule vaine. Hier, il adoptait un jeune nègre qu’il associe aux études, à l’éducation, aux jeux de ses propres enfants. Demain, il offrira un refuge aux vieillards et aux orphelins. Partout, il prodigue les trésors d’une bienfaisance inépuisable... Le souvenir de ces actes de philanthropie suffira pour arracher son acquittement au Tribunal révolutionnaire, devant lequel un farouche sans-culotte, s’improvisant son défenseur, ne craindra pas de rendre hommage à ses sentiments patriotiques, aussi bien qu’aux traditions libérales du Parlement défunt[261].
Mais voilà que, derrière lui, apparaît un personnage de petite taille, au visage ouvert, au teint hâlé, à l’œil brillant, aux traits d’une vivacité méridionale. C’est le peintre Joseph Vernet, depuis dix-huit mois à Bordeaux, où, par ordre de Sa Majesté, il travaille à des vues de la rade. Deux de ses tableaux—deux chefs-d’œuvre—viennent d’être exposés à la Bourse. Versailles les réclame; mais la Guyenne a la bonne fortune d’en conserver plusieurs autres[262]. Quelque considérable que soit le nombre de ces toiles, Vernet n’a pu, cependant, satisfaire tout le monde; aussi annonce-t-il que celles qui représentent le Château-Trompette seront incessamment gravées par Cochin et Le Bas, afin de permettre à tous ses amis de garder un souvenir de son passage. A cette déclaration, des cris éclatent de toutes parts:
—Monsieur Vernet, portez-moi sur votre liste!... Monsieur Vernet, ne m’oubliez pas!...
Il inscrit à la hâte: l’abbé de Laneufville, MM. Pic frères, M. Morel, M. de Richon, le marquis de Roally... Puis, se voyant débordé:
—Messieurs, s’écrie-t-il, ne vous préoccupez pas; j’enverrai chez Labottière un ballot qui permettra de faire droit à toutes les demandes...
Alors, aux applaudissements de l’assemblée, la comtesse d’Egmont s’avance, escortée de Mme Duplessy, et fait hommage au grand artiste d’une tabatière en or qu’il accepte les larmes aux yeux[263].
Durant le cours de cette scène, Mme d’Aiguillon devise avec Barbot. L’âge, hélas! commence à se faire sentir. La figure s’empâte, la taille s’épaissit, la voix devient plus sonore, bien que ce ne soit pas—comme se plaît à le dire Mme du Deffant—la trompette du jugement dernier. Ce qui, en revanche, n’a pas changé, ce sont les délicatesses de cœur de l’excellente femme, toujours avenante, toujours charitable, toujours spirituelle... A-t-elle vraiment vieilli? On en peut douter: apprenez, disait Mme de Chaulnes, qu’une grande dame reste toujours jeune...
C’est ce que Barbot, avec une complaisance galante, s’efforce de démontrer...
—Flatteur, murmure-t-elle; trêve de menteries!
Et comme le président proteste, jurant que, le matin même, il a transcrit sur ses tablettes des vers en l’honneur de la duchesse...
—Une ode? demande-t-elle...
—Non, Madame, un madrigal.
—Voyons: cela me reportera de vingt ans en arrière, à l’époque où, séducteur, vous serriez de près certaine comtesse et lui enseigniez l’art de choisir un amant...
—Et où, réplique Barbot, vous nous disiez des chansons gauloises telles que la Béquille du père Barnabas[264]!
—Ce temps-là n’est plus, Barbot: on ne sait plus rire en France.
—A qui le dites-vous, duchesse! Maintenant, au lieu d’épîtres amoureuses, j’écris... je vous le donne en cent!... une dissertation sur saint Barnabé[265].
—Voyons le madrigal.
—M’y voici:
—Eh! mais, s’écrie Mme d’Aiguillon, l’idée est délicate et la chute jolie: Thémire aurait mauvaise grâce à n’être point satisfaite...
A ce moment, M. de La Tresne, après quelques paroles avec M. de Secondat, vient faire sa révérence à la duchesse...
—Je gage, assure-t-il, que Barbot vous récite les Quand et les Pourquoi décochés à notre ami Pompignan.
—Non certes; que signifie?...
—Que Pompignan, avec son orgueil démesuré, est en train de devenir la fable de Paris. Voltaire, qu’il n’a pas craint d’attaquer en face, vient d’entrer en lice... Ah! Madame, quelle volée de bois vert!
—Vous ne m’en disiez rien, Barbot...
—C’est ce matin, duchesse, que je reçus le paquet[266]; justement, j’ai la pièce sur moi...
Et le bonhomme de fouiller dans des poches gigantesques où foisonnent pêle-mêle journaux, lettres, brochures, papiers de tous formats; mais ses efforts demeurent vains... A sa mine déconfite, Mme d’Aiguillon ne peut réprimer un rire retentissant...
—M. de Montesquieu, insinue-t-elle, estimait que, dans l’ordre des choses difficiles, il en est deux devant lesquelles il faut s’avouer impuissant: découvrir une épingle dans un char de foin, et retrouver un manuscrit confié à votre vigilance... Je commence à croire qu’il avait raison.
—Madame, réplique sentencieusement Barbot, M. de Montesquieu, quand il prenait la peine de juger son monde, ne se trompait jamais... Aussi bien, ma mémoire peut-elle suppléer au désordre qu’il vous plaît de relever en ces termes sévères...
Et il se met à réciter la satire dont Bordeaux, après Paris, allait faire des gorges chaudes...
Laissons Lefranc de Pompignan sous la férule, et passons dans le salon voisin où, pour causer à l’aise, s’est réfugiée une troupe de jeunes et jolies femmes. C’est le coin des minois espiègles, des yeux éveillés, des épaules troublantes. On devise, on rit, on chuchote à travers un nuage de poudre, des flots de parfums, une avalanche de gazes, de plumes et de fleurs: le fouillis le plus pittoresque en même temps que le plus harmonieux...
Élisabeth Duplessy, debout, dans la pose d’une prêtresse d’Apollon, prononce quelques paroles qui éveillent vivement la curiosité, car les caquetages cessent comme par enchantement, les chaises se rapprochent, et l’on n’entend plus que le choc des éventails, uni au frémissement des jupes de satin.
—Vous avez cette liste? demandent à voix basse dix bouches inquiètes.
—Ici même, dans la paume de mon gant.
—Elle comprend?
—De nombreuses personnes de notre monde. Au nom de chacune d’elles correspond, en manière d’ironie ou de critique, le titre d’une comédie.
—Quel oubli des convenances!
—Oh! l’allure générale n’est point pour effrayer... En désire-t-on un spécimen? Je prends au hasard parmi les dames... Les Folies amoureuses: Mlles de Pile... La Fausse Prude: la première présidente... Les Précieuses ridicules: Mlles de Sallegourde... Que dire encore! La sentencieuse Mme Boyer figure la comtesse d’Escarbagnas; Mlle de Ségur tient l’emploi des Bélise, et votre humble servante est représentée sous les traits de Philaminte, l’épouse méconnue du bonhomme Chrysale...
—Lisez, lisez, chère belle! s’écrie-t-on de toutes parts.
Rassurée par ce concert unanime, Mlle Duplessy commence une lecture bientôt entrecoupée de Oh! de Ah! de rires étouffés, d’indignations de commande... Et quels ébats, quelles discussions, que de commentaires après cette revue épigrammatique où le Tout-Bordeaux mondain reçoit un coup de griffe! La jeune troupe est maintenant aussi bruyante que, naguère, elle était silencieuse[267]... Mais ce tumulte ne parvient pas à troubler la sérénité d’un groupe de causeurs réfugiés dans l’embrasure de la fenêtre: le chevalier de Vivens, M. de Romas, l’abbé Baudeau, le président de Lavie, le Père François...
Le chevalier de Vivens est un vieillard allègre, le type de ces gentilshommes du XVIIIe siècle qui, initiés au culte d’une philosophie humanitaire, immolèrent, sur ses autels, loisirs, fortune, ambition. Son existence se résume dans cette maxime digne de Socrate: C’est le lot des âmes communes de ne songer qu’à soi! Durant le cours de sa longue carrière, M. de Vivens ne cessa de s’effacer devant les autres, poursuivant, avec ténacité, la recherche de ce qui, dans l’ordre matériel ou dans l’ordre moral, peut accroître le bonheur de nos semblables... On trouve, chez cet obstiné, un mélange de Buffon et de Florian. Au premier, il emprunta son goût pour les sciences d’observation, l’histoire naturelle, la physique, la minéralogie, l’économie rurale; du second, il possède l’amour des choses champêtres, le naturel et l’exquise sensibilité. Peut-être pourrait-on dire de lui, comme de l’abbé de Saint-Pierre, à propos de ses Rêves d’un homme de bien, qu’il fut plus propre à faire un ministre dans la République de Platon qu’un secrétaire d’État dans les conseils d’une monarchie absolue; mais le caractère utopique de certaines de ses aspirations n’est point de nature à lui aliéner les cœurs... Montesquieu, qui se délectait à son château de Clairac, où l’on prétend qu’il écrivit plusieurs passages des Lettres persanes, éprouvait une vive tendresse pour M. de Vivens.
Le personnage avec lequel, en ce moment, converse le chevalier, mérite une mention toute spéciale. C’est M. de Romas: un robin de petite ville, à la veille de prendre rang parmi les gloires de la Gascogne[268]. Il vient, en effet, en même temps que le grand physicien du nouveau monde, peut-être même avant lui, d’arracher au ciel le secret de la foudre. Qu’on ne lui dispute pas le mérite de sa découverte: «Il est aujourd’hui démontré, écrit un savant moderne, que de Romas n’a rien emprunté à Franklin, et que l’originalité de sa belle expérience ne saurait lui être contestée[269]...»
Cette expérience, sur les résultats de laquelle l’Académie était fixée depuis longtemps, l’inventeur brûlait de l’exécuter sous les yeux de la multitude. A cet effet, il installait ses appareils dans un coin du Jardin-Royal,—juste au moment où un tremblement de terre d’une violence inouïe jetait la panique dans la cité[270]... L’occasion lui sembla propice pour démontrer que, nouveau Jupiter, il pouvait à son gré diriger les fluides électriques. Fatale inspiration! Convaincu que «ces maléfices» n’étaient point étrangers à la catastrophe qui plongeait la ville dans le deuil, le public ne lui laissa pas le loisir d’achever. Jupiter fut hué, menacé, poursuivi: c’est à peine si ses machines purent échapper aux fureurs populaires, et le triomphe entrevu se changea en la plus cruelle des déceptions... Six mois se sont écoulés depuis ce désastre, et le cœur du malheureux robin en est encore meurtri.
L’abbé Baudeau, qui lui prodigue ses consolations, appartient à la race, nouvellement éclose, des économistes. Ses études, à vrai dire, ne l’ont guère préparé à l’apostolat qu’il va poursuivre de concert avec Quesnay et le marquis de Mirabeau. Professeur de théologie à l’abbaye de Chancelade, il s’adonna d’abord à des travaux d’histoire et à des traductions pour le compte du Saint-Siège. Bientôt, les horizons du Périgord lui parurent étroits. L’Académie bordelaise faisant célébrer, tous les ans, une messe pour la Saint-Louis, il sollicita l’honneur d’y prêcher le sermon[271]. Le Père François appuya sa demande, assurant que le jeune orateur s’acquitterait de sa tâche à la satisfaction générale: «Il a du feu dans l’imagination, écrivait-il, un bon langage, beaucoup d’esprit et les dehors d’un prédicateur[272].» La docte assemblée n’étant pas riche, on marchanda un peu; enfin, grâce à Mme Duplessy, on finit par tomber d’accord. Le prône annoncé dut satisfaire l’auditoire, car l’abbé ne retourna point à Chancelade. C’est à Bordeaux qu’il trouva sa voie, entassant, au cours de consciencieuses recherches, les matériaux qui devaient lui permettre «d’élever le temple de la félicité humaine»[273]... Nul doute que le milieu rencontré à l’hôtel du Jardin-Public n’ait contribué, dans une large mesure, au développement de cette vocation.
Précisément, c’est de science économique qu’on s’entretient autour de lui. M. de Vivens, qui s’en est fait une spécialité, professe que la décadence du royaume est due à l’abandon de l’agriculture, à l’accroissement excessif des villes et des colonies, aux privilèges, aux monopoles[274]... Les monopoles surtout excitent ses doléances. Qui le croirait! Au siècle dernier, Bordeaux prohibe encore la consommation des vins qui ne sont point récoltés par ses habitants. L’entrée du port est également interdite aux bateaux de certaines régions: c’est ainsi que la Haute-Guyenne, n’ayant licence d’expédier ses produits que durant l’hiver, se voit exclue du marché du monde[275]!
Ses critiques ne sont pas moins vives relativement aux céréales: une question palpitante... C’est l’heure où la nation, «rassasiée de tragédies, de romans, d’opéras et de disputes sur la Grâce, se met à raisonner sur les blés.» Comment n’en raisonnerait-on point à Bordeaux, où les disettes sont fréquentes par suite de l’extension donnée à la culture de la vigne!... Chacun des discoureurs déplore les entraves apportées à la circulation, non seulement à l’intérieur, mais aussi au dehors. Le Père François fait cependant quelques réserves:
—En temps de guerre, dit-il, la liberté doit prendre fin: on ne peut admettre qu’en nourrissant nos ennemis, nous leur fournissions des armes.
—Eh! Monsieur, réplique le président de Lavie, les Anglais n’ont manqué ni de pain ni de biscuit en 1757 et 1758... Cela posé, il était plus utile à la France de leur en fournir que d’abandonner ce profit à l’étranger. Lorsque je vends du blé à mon ennemi, je prends de lui de l’argent qui me sert à lui faire la guerre. Je ne livre qu’une chose qui périrait pour moi et qu’il trouverait ailleurs: l’avantage est de mon côté[276]...
M. de Lavie, prôneur du libre-échange, devançait de vingt ans Turgot[277]!
A ce moment, un bruit confus et monotone, que l’on comparerait volontiers au murmure d’un ruisseau roulant sur des cailloux, attire l’attention de l’assemblée. Suivons les curieux et marchons à la découverte...
Dans le cabinet d’histoire naturelle, au milieu des poissons volants, des chiens de mer, des crocodiles attachés au plafond, un personnage, sur lequel ces spécimens d’une science qui confine à la nécromancie jettent un reflet étrange, ébauche de la main droite un geste noble, tandis que la main gauche tient suspendu, à la hauteur de l’œil, un manuscrit volumineux... C’est Dom Galéas, qu’un admirateur trop zélé a convié à lire la dernière de ses œuvres. Le regard inspiré, la perruque en désordre, oublieux des autres et de lui-même, le Révérend tantôt amincit, tantôt enfle sa voix, et, tour à tour mordant ou onctueux, encense la vertu ou flagelle le vice... Le monde s’écroulerait sans interrompre sa lecture!...
Sous la menace d’un poème en douze chants que ce barde infatigable a tiré de sa poche, chacun cherche à s’esquiver. L’exemple est salutaire: hâtons-nous de le suivre.
L’inoculation en Guyenne.—Épreuve tentée par Mme d’Egmont: son départ de Bordeaux.—Reconstitution du théâtre.—Société d’actionnaires.—Les débuts de Mlle Émilie.—Chansons contre le maréchal: incarcérations au fort du Hâ.—Le cadet des Labottière.—Albouis-Dazincourt.—Procédés de Richelieu.—Fêtes en son honneur: la Belle Jardinière.—Représentations offensantes pour la morale: le Galant Escroc.
Madame d’Egmont touchait au terme de son séjour: les circonstances dans lesquelles il prit fin méritent d’être mentionnées...
Chaque époque eut ses fléaux particuliers expédiant, avant l’âge, les gens dans l’autre monde. Le XVIIIe siècle en compta deux: l’indigestion et la petite vérole. Ceux qui résistaient à celui-ci succombaient à celui-là. Pour le premier, il existait un remède préventif, la sobriété, dont on usait le moins possible. Pour le second, il n’y en avait aucun: les malades mouraient dru comme mouches.
C’est alors qu’on importa d’Asie, où il se pratiquait de temps immémorial, le système de l’inoculation. La Grande-Bretagne l’essaya tout d’abord; il franchit ensuite la Manche, et, après avoir élu domicile à Genève, pénétra en France. Grâce à l’initiative de quelques grands seigneurs, il y rencontra bientôt un certain nombre d’adeptes. Mais si le procédé sembla louable aux esprits dépourvus de préjugés, la majeure partie de la nation estima que c’était tenter Dieu que de soumettre ses créatures aux atteintes d’une épidémie dont sa bonté pouvait leur épargner l’épreuve[278]. Soucieux d’éclairer le public, le Parlement de Paris se décida à saisir de la question les Facultés de médecine et de théologie.
La province n’attendit point cette consultation pour entrer en lice. A Bordeaux, l’inoculation faisait grand tapage. Non contents de disputer avec les savants du dehors, les médecins du pays engageaient entre eux des polémiques acharnées. Le docteur Grégoire, qui jouissait d’un grand renom «pour la hardiesse de ses traitements couronnés de succès inouïs»[279], fut attaqué avec violence par son confrère Lamontagne. De part et d’autre, on se jeta à la face le vocabulaire des Diafoirus et des Purgon, tandis que la ville se divisait en deux camps: les inoculés, rares encore, déposant en faveur du traitement auquel ils s’étaient soumis; les gens hostiles, assurant qu’il était indigne du patriotisme français d’user d’un système venu en droite ligne de l’Angleterre, et qui, d’ailleurs, exposait à de fâcheuses conséquences[280]... Justement, on ne parlait depuis quelques semaines—Dieu sait avec quelle ironie!—que d’un échec éprouvé par les innovateurs dans la personne du fils du receveur des tailles d’Agen, M. de Latour...
Ce mécompte, qui augmentait le trouble des esprits, dut paraître cruel aux habitués de l’hôtel du Jardin-Public acquis, de longue date, au principe de l’inoculation. Montesquieu, avec Mme d’Aiguillon, avait figuré parmi les premiers prosélytes. Guasco, dès 1750, faisait à Londres une conférence en faveur de la méthode nouvelle et poursuivait à Paris son apostolat, en dépit des quolibets de la duchesse du Maine. Les convictions du Père François n’étaient pas moins robustes[281]. Quant à Mme d’Egmont, elle savait, par la correspondance de Voltaire, les succès de Tronchin qui, non content de ressusciter une fois les gens, comme le faisait Esculape, leur assurait «la perpétuité de vie»...
Une victoire retentissante devenait indispensable pour regagner le terrain perdu; la jeune comtesse, avec sa crânerie habituelle, s’offrit à la lancette de l’opérateur... Ce ne fut, de toutes parts, qu’un cri d’admiration mêlée de crainte. La muse de Rulhière s’empressait de calmer ces inquiétudes... Non, s’écriait-elle,
Et le versificateur, dans une période où l’enthousiasme supplée à l’inspiration, montrait la troupe des amours veillant, attendrie, près du chevet de l’héroïne.
L’opération eut lieu[282]. Un bras aux lignes sculpturales subit la piqûre de l’acier imprégné de virus humain. Suprême angoisse! On chantait victoire, quand une fièvre putride se déclara, mettant en péril les jours de la malade... La science, heureusement, eut le dessus, et Bordeaux éclata en applaudissements frénétiques[283].
Mme d’Egmont n’en était pas moins gravement atteinte. On lui recommanda les eaux de Forges... Son départ, regretté de tous, fut sûrement l’objet d’une de ces manifestations où l’exubérance méridionale aime à se donner carrière. A l’hôtel du Jardin-Public, les témoignages, pour être discrets, n’en furent pas moins vifs. Que de bouches amies soupirèrent ce quatrain:
Séparé de sa fille et abandonné à ses instincts, Richelieu reprit sa vie de libertinage. Les fêtes, le jeu, les aventures galantes recommencèrent de plus belle; chaque réunion nocturne s’achevait par un second souper où, bravant l’indigestion, il se gorgeait des mets les plus fins, assurant qu’à l’exemple de M. de Pourceaugnac il ne dormait jamais mieux que lorsqu’il avait fortement mangé[285]. En même temps, il s’ingéniait à satisfaire ses penchants pour le théâtre, guidé moins par l’amour de l’art que par celui de ses prêtresses.
En qualité de premier gentilhomme de la Chambre, préposé aux menus plaisirs de Sa Majesté, le maréchal avait la haute main sur les scènes de Paris. C’est lui qui fixait l’ordre des représentations, arrêtait l’affiche, signait les engagements, ordonnait les débuts, expédiait au For-l’Évêque les acteurs récalcitrants et donnait le dernier coup d’œil au maillot des nymphes du ballet: une fonction qu’il accomplissait avec le zèle d’un calculateur qui y trouve son profit...
Se ménager à Bordeaux les mêmes jouissances, procéder au recrutement des grandes coquettes et des ingénues, régner sur ce personnel facile, comme il régnait à la Comédie-Française et à l’Académie de musique, tel fut le but poursuivi. Une transformation aussi complète exigeait de fortes avances. Richelieu—en grand capitaine mâtiné de Turcaret—eut une idée géniale: constituer une société qui se chargerait des frais de l’entreprise. Les actions, émises à mille écus, furent souscrites par ses courtisans... Moyennant quoi, une troupe appropriée aux désirs du maître se trouva prête dès l’automne de 1760.
Cette célérité était d’un heureux présage. On s’attendait à des merveilles... La montagne accoucha d’une souris. Il apparut bien vite que les premiers sujets manquaient d’éclat, que l’ensemble ne dépassait point une moyenne tolérable, et que, au cours du divertissement, évoluaient des danseuses aussi ignorantes des ronds de jambe que de l’art des pointes et des entrechats[286]. Le public constata surtout l’insuffisance de la grande coquette, également chargée des rôles tragiques, laquelle, à ces emplois absorbants, joignait encore ceux de directrice de la scène et de maîtresse en titre du maréchal; on la nommait Mlle Émilie. C’était, assure Collé, une grande fille assez bien faite, mais laide et maigre, sans voix, sans grâce, sans intelligence, que les abonnés de la Comédie-Française avaient refusée par acclamation[287]...
Bien des lèvres éprouvèrent ce que Fréron appelle la démangeaison du sifflet. La prudence ferma toutes les bouches. Mais, hors de la salle, loin des sentinelles placées aux portes du parterre, la critique reprit ses droits sous forme de chansons. On en composa de sanglantes, une notamment où les tenanciers du tripot comique,
«se trouvoient peints au naturel». Chacun des actionnaires y était passé au fil d’une implacable raillerie:—M. de Gascq, déserteur du Palais au profit du théâtre;—le marquis de Montferrand, grand sénéchal de Guyenne, devenu le compère du souffleur[288];—le jeune Duvigier, «pieds légers et cerveau lourd»;—les jurats, toujours prêts à s’humilier devant le maître;—le maréchal lui-même qui, la menace aux lèvres,
Ces fredons firent si bien le tour de la ville qu’ils arrivèrent aux oreilles des intéressés. Grande rumeur, investigations de la police et, finalement, arrestation d’une demi-douzaine d’ajusteurs de rimes. On leur adjoignit le cadet des frères Labottière, pauvre garçon faible d’esprit, dont le crime consistait à avoir livré les couplets satiriques à des filles de la Comédie... Comme il était le moins coupable de la bande, on ne le retint au fort du Hâ que l’espace de quatre mois[289]!
Pauvre maréchal! L’heure de l’expiation avait sonné. Ridé, flétri, grotesque en ses coquetteries d’éphèbe, paré comme une châsse et huché sur des talons dont la hauteur augmente à mesure que le dos accentue sa courbe, le «Pacha de Guyenne» dégage, sous le fard, des relents de courtisane en retraite. Quand, à cette époque, Walpole parle de décrépitude, c’est Richelieu qu’il prend pour terme de comparaison. Ce n’est plus, déclare-t-il, qu’un vieux portrait du général Churchill, bien qu’il affecte, comme ce dernier, d’avoir des Bootbies... Et il ajoute: Hélas! pauvres Bootbies[290]!... Voltaire n’a pas la dent moins dure. Si, par devant, il encense encore, comme il se rattrape par derrière! Mon héros, dans sa correspondance intime, a, peu à peu, fait place à la vieille poupée...
Pour achever la déroute de l’idole déchue, il ne manquait que le dédain et les affronts du beau sexe: l’épreuve ne lui fut pas épargnée...
Les bourgeois inoccupés qui, deux fois par semaine, assistaient à l’arrivée du fourgon de Toulouse, en virent descendre, certain jour, un Provençal de bonne mine: bouche rieuse, regard expressif, physionomie avenante, visage irrégulier mais pétillant d’esprit. Si, à ces qualités physiques, on ajoute de la finesse, de l’entrain, des réparties heureuses, on conviendra que Joseph Albouis—ainsi se nommait le nouveau venu—avait de quoi faire son chemin. Particularité intéressante: ce descendant des Phocéens semblait né pour le théâtre. Il jouait, non sans éclat, les premiers rôles de tragédie et déployait une verve endiablée dans l’emploi des Crispins...
Richelieu, qui désirait mettre en ordre les souvenirs de sa vie, s’attacha ce prodige en qualité de secrétaire. Fixa-t-il des appointements? C’est probable; mais, fidèle à sa méthode de promettre toujours sans jamais tenir, il n’eut garde d’offrir au jeune homme les satisfactions de l’émargement. Cependant, la fréquentation du beau monde et la nécessité de déplacements continuels imposaient à celui-ci de lourdes dépenses. Albouis contracta des dettes. Ayant fait flèche de tout bois, il dut, après trois ans de services impayés, réclamer le montant de sa créance... Richelieu, pour défendre sa bourse, possédait, comme Mazarin, quatorze manières de faire la sourde oreille: il manœuvra si bien que le pauvre secrétaire en demeura pour ses frais d’éloquence. Réduit à déserter, Albouis se réfugia à Bruxelles, entra au théâtre, et, sous le nom de Dazincourt, qu’il ne devait plus quitter, inaugura la série des succès dramatiques qui allaient le placer au premier rang dans la maison de Molière... Mais, en Marseillais vindicatif, il eut soin, avant de partir, de souffler au plus ladre des gouverneurs la plus chère de ses Bootbies... Richelieu en posture de Sganarelle, quelle revanche pour les rimeurs emprisonnés au fort du Hâ[291]!
Le vice-roi se consolait de ces misères par une étude approfondie de la scène bordelaise, où il régnait en maître—à ce point que le public devait se morfondre à la porte jusqu’à son arrivée, quelque tardive qu’elle pût être[292]. Il faisait brosser des décors, ordonnait la représentation de pièces nouvelles, obtenait de l’auteur des Scythes des changements à cette tragédie, améliorait le personnel, ne négligeait rien, en un mot, pour la réussite d’une entreprise devenue sienne... Entreprise aléatoire, il faut le reconnaître. Bien que les sujets de talent n’eussent pas alors des exigences excessives—on avait une haute-contre pour deux cents francs par mois—les directeurs ne faisaient jamais fortune, leurs calculs se trouvant sans cesse déjoués par des guerres, des famines ou des pestes qui éloignaient les étrangers et vidaient la bourse des indigènes. Si, par hasard, ces fléaux les épargnaient, un deuil de cour suffisait pour anéantir les plus belles espérances. On avait beau multiplier les efforts, recourir à l’attrait d’étoiles de passage, organiser des tournées dans la province, pousser jusqu’à Toulouse, ou même jusqu’à Marseille, c’est par la banqueroute que s’achevaient les campagnes les mieux combinées.
Grâce à la main-mise de Richelieu et à la réclame des sociétaires, le spectacle, peu suivi jusqu’alors, devint le rendez-vous des élégances équivoques et de la galanterie en quête d’aventures. Caraccioli, dans son Voyage de la Raison en Europe, s’en explique de la façon suivante: «Il n’étoit pas flatteur pour les femmes qui tiennent un rang distingué de se voir en quelque sorte effacées par des filles entretenues qui affichent la magnificence et qu’on montre au doigt. Les gens raisonnables en murmuroient, les petits-maîtres en rioient, mais l’usage avoit prévalu: la coutume est un terrible tyran[293]...» La coutume avait du bon, au gré des commanditaires. En dépit de la médiocrité de troupes recrutées un peu partout, et allant de l’ancien substitut Hacher au futur conventionnel Collot d’Herbois, le montant des recettes annuelles dépassa le chiffre de deux cent mille livres. De détestable qu’elle était jadis, l’affaire devenait excellente: si bien que chaque actionnaire, lors de la dissolution opérée en 1770, toucha vingt mille livres de bénéfices[294].
Comment ne pas couvrir de fleurs ce distributeur de dividendes! Sociétaires et comédiens n’avaient garde d’y manquer. Chaque année, le 24 août, veille de la Saint-Louis, le théâtre célébrait la fête de son protecteur. Bouquets au naturel ou allégoriques, harangues versifiées, cantates en clef de sol ou en clef d’ut, aucune platitude n’était ménagée. Parfois, l’adulation se donnait carrière sous forme de comédies mêlées de danses et d’intermèdes musicaux. C’est ainsi qu’en 1767 la population était admise au spectacle de la Belle Jardinière, pièce de circonstance, émaillée des flatteries les plus grossières. L’armée y célébrait la gloire du vainqueur de Port-Mahon, la magistrature ses vertus, le peuple sa charité et son attachement au bien public. Une mère, jeune encore, lui offrait—symbole inattendu—une branche d’oranger fleuri, tandis que sa fille, une vierge à son aurore, ébauchait le récit d’un rêve de nature à faire illusion «au héros aussi heureux en amour qu’en guerre»... Hâtons-nous de déclarer, pour l’honneur de la cité bordelaise, que cette œuvre honteuse n’est imputable à aucun de ses enfants[295].
Ces manifestations n’étaient point du goût de tout le monde. Aussi bien, depuis le départ de Mme d’Egmont, l’opinion jugeait-elle sévèrement «le directeur de conscience des nymphes du ballet». Bientôt la bonne compagnie, spécialement la robe, refusa de paraître dans ses salons. Seuls, la noblesse d’épée, perdue de dettes, et quelques négociants vaniteux lui demeurèrent fidèles. Le maréchal eut beau renouveler les splendeurs qui marquèrent sa prise de possession, augmenter l’éclat de son cortège, se faire précéder à l’église de hautbois et de violons, entourer son prie-Dieu d’un escadron de gardes, s’offrir, comme Louis XIV, aux regards de la foule lorsqu’il s’asseyait à une table d’apparat, le charme s’était dissipé: à l’admiration des premiers jours succédait un insurmontable dégoût.
Il semble qu’à partir de ce moment, Richelieu se soit attaché à répondre par le scandale aux sentiments dont il se sentait l’objet. C’est surtout à l’égard du sexe faible que s’exerce l’impertinence de ses rancunes. Tantôt, par des indiscrétions calculées, il flétrit un groupe d’imprudentes qui se fièrent jadis à son honneur. Tantôt, il range toutes les femmes de la ville dans la catégorie des filles non repenties. Il ne cesse, d’ailleurs, de leur tendre des pièges et prend un malin plaisir à offenser leurs yeux et leurs oreilles. A cet effet—heureux d’accroître son œuvre démoralisatrice—il ordonne la représentation de comédies d’un libertinage éhonté...
—Ainsi, demande-t-il un jour, le Galant Escroc, avec ses indécences, fait faire la grimace aux dames bordelaises?
—Oh! monseigneur, assure son interlocuteur—un des sujets de la troupe—elles l’ont trouvé d’une force... d’une force...
—Tant mieux! réplique-t-il, elles y reviendront; jouez-le souvent...
«Et moi», ajoute Collé, qui reproduit cette conversation, «je n’en reviens pas qu’on tolère une pareille pièce sur un théâtre public!...» La pruderie du chroniqueur ne saurait être suspecte: le Galant Escroc est de lui[296].
Vis-à-vis des hommes, Richelieu emploie d’autres procédés. D’une séduction irrésistible, quand il veut se mettre en frais, il est aussi passé maître dans l’art de l’insolence. Les premiers personnages de la ville subissent ses algarades. Il n’est pas jusqu’à l’archevêque à qui il ne joue des tours pendables, le faisant suivre de flûtes traversières au moment où le prélat désirerait le plus conserver son incognito. Quant à ceux des jurats qui n’ont pas la bonne fortune de lui plaire, il les traite comme des laquais. Mais c’est surtout la bourgeoisie et le petit monde qu’il s’ingénie à molester[297]. Un système d’espionnage à domicile lui permet de pénétrer les secrets des gens: il en abuse avec délices, écartant toute plainte par la menace de lettres de cachet, dont, assure l’auteur de ses Mémoires, il avait toujours les poches pleines...
Richelieu, comme le répétaient ses courtisans, pouvait se croire investi de l’héritage des princes d’Aquitaine, lorsqu’une voix troubla sa quiétude. Cette voix, que ne parvinrent à étouffer ni l’arbitraire ni les violences, qui raffermit les cœurs et releva les courages, c’était celle-là même dont le peuple aimait à suivre les inspirations, que les puissants n’écoutaient pas sans trouble, et qu’Henri III, durant la Ligue, disait à elle seule valoir toute une armée:... la voix grondeuse du Parlement!