Ruine de Mme Duplessy.—Procès avec M. de Pauferrat: mémoires judiciaires.—Installation rue du Cahernan.—Nouvelles habitudes.—M. et Mme de Cursol à Fonchereau.—Vie d’un gentilhomme campagnard.—Correspondance de Mme Duplessy.—Une petite-fille de Montaigne.—Personnages divers.
Désintéressée dans ce débat héroïque, Mme Duplessy n’eut point à en subir les meurtrissures. Mais, au moment même où il se déroulait, d’autres épreuves bouleversaient son existence.
L’aîné de ses fils, François-Sabin, était, comme ses pères, entré au Parlement. Un mariage d’inclination, contracté avec une personne sans fortune, ne lui permit pas de conserver des fonctions aussi peu lucratives: il se retira d’abord en Médoc, puis à Paris, où il devint secrétaire perpétuel de la Société des Sciences[371].
Mise en demeure de fournir des comptes de tutelle, Mme Duplessy se trouva fort dépourvue. Les revenus de ses terres n’avaient cessé de décroître, tandis que ses dépenses allaient en augmentant... Les frais d’un salon, au siècle dernier, n’étaient point chose négligeable. Poètes et philosophes, quelque dégagés qu’ils fussent de la matière, ne faisaient point fi des menus savoureux: la légende de Scarron, remplaçant le rôt par un choix d’anecdotes, est de celles qui prêtent à la controverse... En vue de soutenir son train de maison, Mme Duplessy avait dû vendre quelques terres et contracter des dettes[372].
Pour comble de malheur, ce premier litige ne tarda pas à se compliquer d’un second, soulevé par son beau-frère, M. de Pauferrat, lequel, condamné par la retraite à ne plus trancher les différends des autres, s’ingéniait à faire de la procédure pour son compte, afin de n’en point perdre «l’heureuse accoutumance»: un adversaire redoutable, rompu à la chicane et prenant un malin plaisir à multiplier les attaques.
L’usage était alors de publier des mémoires contenant, avec des vérités bonnes à retenir, un flot d’indiscrétions, de perfidies, parfois même d’injures. Le factum de M. de Pauferrat, empreint d’une ardeur sénile, constitue un des spécimens les plus curieux de ce genre de littérature. Assorti de lardons et d’épigrammes, tantôt en prose, tantôt en vers, latins ou français, il dut mettre en belle humeur les perruques de la Grand’Chambre[373]. L’exorde, emprunté à la langue de Corneille, rappelle la prospérité des ancêtres, la situation brillante de l’auteur commun, les vertus de sa vénérable compagne... Comment—s’écrie l’émule de Petit-Jean—cette digne matrone procédait-elle pour accroître le bien familial?
C’est Bélise traitée de belle manière par un Chrysale retors, hargneux et jaloux d’amuser la galerie. Mlle Élisabeth n’est point oubliée dans ce flot d’outrages: elle se voit reprocher la foule de soupirants, de flatteurs, de parasites qui lui font cortège... On va même jusqu’à mettre en doute son honneur et sa probité. Tout cela pour réclamer «une portion légitimaire»[374]!
Au milieu de ces déboires, l’aimable femme trouvait le moyen d’assurer l’avenir de ses enfants. Le plus jeune, Claude-François, était pourvu d’un emploi sur la flotte. Sa fille cadette, Jeanne-Marie-Victoire, épousait un avocat de talent, M. de Lamontaigne, frère du conseiller[375]. Enfin, l’aînée, encore meurtrie des traits lancés par un oncle barbare, se décidait à accorder sa main à un gentilhomme de bonne maison, M. Méric de Cursol, l’arrière-neveu de Michel de Montaigne[376]. Ces mariages ne purent se réaliser qu’au prix de lourds sacrifices, dont le plus dur fut la vente de l’hôtel du Jardin-Public... Partagés, les meubles artistiques provenant de la succession de M. de Chazot! Dispersées, les collections qui faisaient la joie des connaisseurs! Délaissés, les instruments de physique qui excitaient la verve railleuse d’un adversaire impitoyable! Il ne resta de ces richesses à celle qui, si longtemps, les mit en œuvre, que ses livres préférés—parmi lesquels le Temple de Gnide bien relié en maroquin vert—et quelques toiles de choix: les Téniers, les Berghem, les Wouwermans... De la vie large, mondaine, agrémentée des jouissances de l’esprit, on passait à l’existence modeste, parfois gênée, d’une petite bourgeoise.
C’est rue du Cahernan, dans une maison du procureur Aumailley, tout proche son ami M. Buhan, avocat et jurat[377], que nous retrouvons Mme Duplessy[378]. Plus de laquais galonnés: son personnel se réduit à une camériste, Suzette, et à «une petite cuisinière servante»—que ferait-elle d’une grande!—sachant préparer un bouillon, mettre à la broche un rôt et mijoter une blanquette. Deux autres personnages, l’un à plume, l’autre à poil, complètent cet intérieur: une poule, aux ailes irisées, qui pond chaque matin un œuf exquis, et Circé, une bête de race, qui répond au signalement suivant... «Robe de couleur puce tirant sur l’écureuil, de jolies oreilles bien portantes, un fouet qui monte jusqu’aux épaules, les quatre pieds et l’estomac blancs, la tête mignonne, le museau fin, et toutes les grâces de l’enfance, car elle n’a pas encore deux mois et n’est guère plus grosse que le poing.»
La maîtresse du logis a maintenant dépassé l’âge des succès personnels et atteint celui où, d’après la duchesse de Brancas, il faut quitter les mouches pour la coiffe, la comédie pour le sermon, les parties fines pour le directeur de conscience, et les galants pour les amis «plus capables de soins que d’entreprises»... S’il est vrai, comme l’assure Larochefoucauld, que la vieillesse soit l’enfer des femmes, il est permis de croire que la règle souffre des exceptions. Mme Duplessy en est la preuve. Cette jeunesse qui l’a fuie, elle la contemple d’un œil ému, mais sans amertume. Même humeur, même sérénité, mêmes goûts qu’autrefois, et même confiance en l’avenir...
Vieille, cette septuagénaire? L’est-elle bien?... Voyez-la passer, dans sa robe de taffetas d’Espagne, mollement appuyée sur la canne d’ébène qu’elle acheta à la dernière foire. Sans doute, ses cheveux ont blanchi, sa bouche s’est plissée aux coins, les rides sillonnent son visage... Mais que de verdeur encore dans tout son être, que de grâce en ce sourire, que de charme au fond de ces yeux doux et pénétrants! Quant au cœur, il est resté chaud et généreux, en dépit de certain scepticisme inhérent à l’âge: une pensée noble le transporte, la contemplation d’une œuvre d’art le trouble, et la vue d’une touffe de roses ensoleillées le rend rêveur comme à vingt ans.
La fidélité s’impose à l’égard de ces natures d’élite «faites d’atomes accrochants»[379]. Mme Duplessy n’a perdu aucun de ses adorateurs. Barbot est demeuré son confident; le président de Lalanne lui fait une cour assidue; le Père François, dont les châteaux se disputent l’alerte vieillesse, est plus empressé que jamais. Quant à Dom Galéas, l’ami Patience, il continue son rôle de factotum, sans d’ailleurs y perdre une rime, une tirade déclamatoire, un coup de dents. Rien de changé pour lui dans la maison, si ce n’est la table devenue plus frugale. Mais lorsque «la petite cuisinière servante» a préparé, pour unique rôt, un plat de morue blanche, on mène le Révérend dîner chez quelque intime du voisinage... De la morue! s’écrie Mme Duplessy, jugez si c’est un mets de Bénédictin!
Ses relations féminines ne sont pas moins nombreuses. Elles comprennent tout un monde de douairières parmi lesquelles Mmes Le Berthon, de Brach, de Pontac, de Secondat, Dartigaut, de Saint-Angel, et un bouquet de jolies femmes où brillent, au premier rang, la comtesse de Reigniac et la captale de Buch, délicieuse malgré sa toilette extravagante et son chapeau à bords relevés comme celui que portait la Grande Mademoiselle. Partout, l’académicienne des Arcades est la bienvenue. Les réunions auxquelles on la convie n’ont rien des assemblées littéraires qu’elle présida jadis; mais on trouve encore, dans quelques salons, des causeries variées avec une partie de brelan, de piquet ou de whist à dix sous la fiche. On use—disons-le tout bas—de cartes de contrebande, et l’on se retire satisfait quand on gagne la course de ses porteurs ou le montant d’un billet de loterie, dont le prix est de trois livres.
Mais les heures préférées de Mme Duplessy sont celles qu’elle consacre à la série de lettres familières dont la bibliothèque de la Ville a reçu le dépôt[380]. Leur destinataire est sa fille, Mme de Cursol, confinée aux champs avec son mari... Quelques mots sur ce couple, uni de fraîche date, donneront une idée des hobereaux de village, en plein XVIIIe siècle, à la porte même de Bordeaux.
M. de Cursol, qui s’intitulait seigneur des maisons nobles de Talence et de Fonchereau, venait de quitter le service avec la croix de Saint-Louis. C’est dans ce dernier domaine—paroisse de Montussan—qu’il s’installa avec sa jeune femme. Le logis n’avait rien de remarquable: une bâtisse vulgaire environnée de communs où gîtaient serviteurs et paysans. Ni luxe, ni confort. L’été, on se garait de la chaleur; l’hiver, il était difficile de lutter contre le froid.
Le pays étant giboyeux, surtout riche en lièvres, M. de Cursol passe ses journées à la chasse. Il s’occupe aussi de ses terres, fauche ses prés, échenille ses bois et veille à la culture de ses vignes dont il tire, les bonnes années, jusqu’à cent tonneaux de vin. Le beau militaire d’autrefois néglige un peu sa toilette. Habits de velours, culottes de soie, vestes de satin ne lui font pas défaut; mais il donne la préférence à des vêtements que son meunier dédaignerait pour ses dimanches, et fait sa compagnie habituelle d’une meute de chiens courants gratifiés de noms pompeux: Daphnis, Cyrus, Chloé, voire Alexandre... Au demeurant, le meilleur époux du monde, aux petits soins pour sa femme, et adorant sa belle-mère qui ne lui ménage ni tendresses ni friandises.
Mme de Cursol s’accommode moins bien des occupations champêtres. Elle préside à la confection du confit, élève des poissons rouges et dresse des servantes qu’elle paie vingt écus par an[381]. Au besoin, elle battrait le beurre, cet exercice étant à la mode depuis que la dauphine, Marie-Antoinette, fut surprise dans cette posture, manches retroussées jusqu’aux épaules. La surveillance du potager, un peu de musique, beaucoup de lectures—et l’on parvient à atteindre le soir.
A l’heure du souper, les seigneurs du domaine s’adjoignent l’abbé, une façon de chapelain à la tonsure récente, qui pleure à chaudes larmes lorsque ses chefs, pour l’appeler à un vicariat, l’arrachent à cette sinécure. C’est que la maison est bonne; elle prit ce séminariste maigre et dépourvu d’orthographe; elle le rend gras et parlant français... Le repas expédié, les servantes desservent, et, dans cette même pièce, encore imprégnée du parfum des sauces, on lit en commun les journaux de la semaine: les Gazettes à la main, venues clandestinement de Paris; l’Iris de Guyenne, une nouvelle publication bordelaise[382], et les Annonces-Affiches, en échange desquelles M. de Brach, lorsqu’il séjourne à Montussan, envoie le Mercure de France[383]. Puis, chacun se recueille; l’abbé tire son bréviaire et rêve qu’une riche abbaye lui tombe du ciel; Madame, en proie à ses vapeurs, absorbe un bouillon de grenouilles mélangé de jus d’herbes et de fleurs de sureau; et Monsieur, après avoir craché en parabole, comme le grand seigneur des Lettres persanes, s’endort côte à côte avec sa chienne favorite, tandis que ce coquin de Daphnis—une bête insupportable—s’étend en rond sur les chenets.
Des visites? c’est chose rare. Sans doute, trois lieues, à peine, séparent Fonchereau du porche de Saint-André, mais quelles lieues! A pied ou à cheval, on en vient à bout dans une matinée; en voiture, elles sont infranchissables. On ne se fait pas une idée de l’état des chemins dans ce coin de l’Entre-deux-Mers; partout, rampes ardues, fondrières en façon de précipices, marais où l’on demeure embourbé. C’est en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles, et avec une envie folle de se jeter à bas de la charrette à bœufs qui la transporte, que Mme Duplessy accomplit le voyage. Aussi ne se risque-t-elle qu’une fois l’an, à l’époque des vendanges, et il n’est pas improbable qu’avant de tenter l’aventure elle ne mette ordre à ses affaires, comme si elle s’embarquait pour Jérusalem ou Constantinople.
Triste existence, en somme, que cette réclusion au milieu des boues. Mme de Cursol, malgré l’attachement qu’elle porte à son mari, ne laisse pas que de s’en apercevoir. D’où la correspondance presque quotidienne qui s’échange entre les deux femmes. On s’écrit souvent par la petite poste, une création récente due à l’initiative du sieur Loliol, secrétaire général de la cavalerie du roi[384]. Mais la petite poste n’est pas plus sûre que la grande... Les paquets s’y égarant avec une facilité prodigieuse, on communique par messagers toutes les fois qu’il s’agit de choses confidentielles.
Que Mme de Cursol, au fond de sa solitude, attende avec impatience les lettres maternelles, cela se conçoit sans peine. Ces lettres sont, en effet, de nature à la distraire. Il y est question de tout, des nouvelles du jour, du mariage en perspective, des baptêmes et des enterrements, des fortunes qui s’élèvent et de celles qui périclitent, du parvenu en quête de savonnettes à vilains et du traitant enivré de ses écus, des plaideurs pourchassant leurs juges, des intrigues de théâtre et des scandales mondains. A une appréciation touchant l’ouvrage qui vient de paraître succèdent des détails sur l’étoffe à la mode: aujourd’hui le Palais-Royal, une sorte de gaze légère, demain l’Alexandrine brillantée, dont la nuance est rose tendre. Après quoi, on passe aux recettes de cuisine et aux méthodes de jardinage, pour revenir de nouveau à la silhouette des gens en vue[385].
Oh! la mine est inépuisable, car Bordeaux fourmille de figures bizarres...
N’en est-ce point une curieuse que cette comtesse de Béarn qui, malgré les pleurs de tous les siens, consentit à servir de marraine à Mme Dubarry pour sa présentation à la cour? Tenez! La voilà qui débarque de Versailles, après ce scandale retentissant: «Mme la comtesse de Béarn est ici, toujours pour ses procès. Ce n’est plus cette dame que nous avons vue mise si simplement et dont les manières étoient assorties à la parure. Elle a un ton de cour bien fait pour elle, et beaucoup de rouge. Sa fille vient de faire un très grand mariage. Elle a épousé M. de Pontchartrain, frère unique de M. de Maurepas, lequel n’a point d’enfants. Il est vrai qu’il a soixante ans et qu’elle n’en a que vingt-neuf; mais c’est une fortune immense. C’est M. le duc d’Aiguillon qui a fait ce mariage. Deux autres filles qu’a Mme de Béarn sont chanoinesses à Metz.»
Des honneurs, des alliances, des prébendes: c’est dans l’ordre... La bénéficiaire ne se montre pas ingrate. Devenue riche par un coup du sort, elle s’applique à faire de sa protectrice le plus touchant portrait... Mme Dubarry, assure-t-elle, est une calomniée: pour un peu, elle dirait un dragon de vertu!... Mais le piquant, c’est que—cousine de M. de Cursol—la comtesse de Béarn descend en droite ligne de l’auteur des Essais: on peut croire que, malgré son scepticisme, le seigneur de Montaigne n’eût point vu sans déplaisir les complaisances de sa petite-fille[386].
Et le défilé continue, pour le plus grand amusement de Mme de Cursol, dont ces récits dissipent les vapeurs... Voici encore quelques silhouettes tracées à son intention:—le chanoine Boier, un horticulteur habile dans l’art de créer des variétés de fleurs;—le financier Beaujon, escorté de son sérail dont plus d’un sujet, recruté dans le bon monde, naquit sur les rives du Peugue[387];—l’actrice Mlle Dix-Neuf, qu’on admire dans son carrosse à quatre chevaux, un présent de l’ambassadeur du Maroc;—des jeunes filles qui se résignent à épouser des vieillards cacochymes;—des folles de soixante ans conduisant à l’autel des éphèbes à peine hors de page;—un conseiller, dont le père vendait du poisson salé, et qui, féru de noblesse, essaie de se rattacher à Guillaume le Conquérant; d’où une hilarité formidable à la barbe de l’intéressé, lequel, finalement, a le bon esprit de rire plus fort que la galerie... Gardez-vous de douter de ces menus faits. Mme Duplessy ne verse que du bon coin: «J’en puis parler savamment, déclare-t-elle, j’y étois!»
Tout cela coule de source. Ce n’est ni l’apprêt de grande dame, ni le raffinement d’élégance, ni l’enjouement voulu de Mme de Sévigné. Mais, peut-être, plus justement que la spirituelle marquise, l’épistolière bordelaise a-t-elle le droit de dire que, chez elle, l’expression vole sur le papier et que sa pensée a toujours la bride sur le cou. A peine se permet-elle, de loin en loin, une modeste entrée en matière: «Je vais vous faire une histoire, et, pour cela, je change de plume, car vous voyez bien que celle-ci est trop usée...» Et la plume neuve de courir en zigzags pittoresques où le naturel, assaisonné de sel gascon, le dispute à la fantaisie de l’orthographe.
On épuise ainsi tous les sujets, sans lasser la châtelaine de Fonchereau, dont la curiosité réclame toujours un nouvel aliment. «Mes gazettes vous amusent, réplique Mme Duplessy, c’est tout ce que je demande. Débitez-les, mais ne les donnez pas à lire. Elles ne sont écrites que pour vous. Si je croiois qu’elles dussent passer par d’autres mains, cela me gêneroit dans mes narrations[388].» Et comme prix de la discrétion qu’elle sollicite, l’excellente femme joint à son envoi des flacons d’eau de senteur, des pastilles de chocolat, des bonbons de jurade[389], pour sa vaporeuse correspondante—sans compter tout un lot d’oranges, de pistaches de Verdun, de macarons, destinés au plus gâté des gendres.
Après quoi, elle se remet en campagne, jetant un regard curieux sur tout ce qui l’environne... Justement, la voilà qui rentre, après de fructueuses investigations. Elle tend sa canne à Suzette, quitte le point-du-jour drapé sur ses épaules, détache son voile de guipure qu’elle porte à la modestie, respire le parfum des fleurs qui garnissent sa cheminée, va clore la fenêtre d’où elle adresse un salut amical au bon M. Buhan, et s’assied à sa petite table...
Respectons son recueillement, et, mettant ses notes à profit, reprenons le cours de cette étude.
Bordeaux durant l’exil des parlementaires.—Mme de Gourgue de Thouars.—Établissements de plaisir.—Le Vauxhall, le Colisée, Bardineau.—Une fin de règne: la grande souberne, épizooties, famine de 1773.—Le socialisme dans les campagnes.—Satires et pamphlets.—Mort de Louis XV: comment Bordeaux porte le deuil.
En ce temps-là, Bordeaux présentait l’aspect des républiques italiennes du moyen âge lorsqu’un tyran ombrageux en avait proscrit les têtes les plus illustres. A chaque pas, dans les quartiers aristocratiques, on rencontrait des maisons fermées: non seulement les logis des parlementaires, mais encore ceux de leurs parents tenus aussi pour suspects. Un contemporain assure que les rues étaient désertes, que les riches vêtements avaient disparu, et que tout «annonçoit une catastrophe»[390].
Dispersée et fugitive, la haute société courait les grands chemins, ou se claquemurait dans ses manoirs. Vainement, les commensaux du gouverneur, attristés de cette émigration, insistaient-ils pour ramener les châtelaines élégantes. Ils s’attiraient des réponses dans le goût de celle-ci: «Il y a, Monsieur, des époques où les tracassiers et les délateurs jouent leur rôle avec assurance. Il est, je crois, prudent de s’en tenir éloigné. Je ne suis ni haineuse ni vindicative, mais nous aimons notre tranquillité, et, en ne faisant ni ne disant de mal de personne, nous serions très mortifiées qu’on nous pût mettre dans des pétoffes qui sont traitées ensuite comme des affaires sérieuses[391].»
Les pétoffes étaient d’autant plus à craindre que le maréchal ne désarmait pas. Non content de disperser les mauvais sujets aux quatre vents du ressort, il s’appliquait à leur désigner, comme lieu d’internement, les villes ou les bourgs les plus préjudiciables à leurs intérêts[392]. Quelques-uns, grâce à de puissantes démarches, purent obtenir des adoucissements; mais à tous l’approche de Bordeaux demeura défendue. Aux ennuis d’un campement dépourvu de confort se joignaient de rigoureuses interdictions, notamment celle de découcher...
En leur qualité de Romains, bon nombre d’exilés se faisaient la tête impassible du vieux Caton: le monde se serait écroulé sur eux sans qu’ils daignassent s’en apercevoir. Les femmes pouvaient, sans déshonneur, montrer moins de stoïcisme. Certes, parmi elles, les Cornélies abondaient. Mais d’autres, éloignées de toutes leurs affections, se sentaient à bout de forces. Telle Mme d’Estignols de Lancre, confinée dans un village de douze feux, sans même la compagnie du plus menu des prestolets. Telle aussi la présidente de Gourgue, réduite aux beaux jours de Langon... Langon, presque une ville; mais la plus belle ville du monde a tout l’air d’une prison quand on n’en peut franchir le périmètre. Persuadé qu’il ne reverrait plus son superbe château de Thouars, situé à une lieue de Bordeaux, M. de Gourgue l’échangea contre la terre de Roaillan, laquelle présentait l’avantage de se trouver à sa portée[393]... Mais voilà que, l’échange accompli, l’infortuné n’en put jouir, par suite de l’obligation de répondre à l’appel du soir. La présidente se désolait: «Si vous saviez, écrit-elle, quelle pauvre vie je mène, vous en seriez touché. C’est en vain que j’ai porté des livres et des crayons: on ne me laisse pas le temps d’en faire usage[394]...» Et elle aspirait à la solitude des bois de pins dont les émanations eussent été salutaires à sa poitrine. Pauvre petite présidente! Sa plus grande distraction fut de broder une robe qu’elle préparait pour le jour de la délivrance. Lorsque ce jour vint à luire, elle toussait de façon à ne plus laisser d’espoir, et sa vue était irrémédiablement compromise. On attribua ce dernier mal aux fatigues de la broderie; mais les larmes sûrement entraient en ligne de compte[395].
Le bonhomme La Fontaine assure que la tristesse s’envole sur les ailes du Temps. Bordeaux ne poussait pas aussi loin l’indépendance du cœur. Toutefois, sans oublier ses défenseurs dans l’infortune, il ne dédaigna point les consolations qui vinrent le solliciter. A défaut de salons se mettant en frais, il se créa des lieux de réunion ouverts à tous moyennant finances: le Vauxhall, construit sur les terrains de l’archevêché avec les capitaux des actionnaires du Théâtre, et dont la licence ne tarda pas à éloigner les honnêtes gens; le Colisée qui, plus circonspect, s’adjoignit une scène dont les acteurs, âgés de douze à quinze ans, attiraient un public nombreux[396]...
Mais le cabaret le plus en vogue est celui que Bardineau installa dans l’ancien hôtel de Mme Duplessy. Là où s’épanouirent tant de célébrités, au fond des vastes pièces jadis enrichies de collections, sous l’ombre de cette charmille où Montesquieu devisa de l’Esprit des lois avec Jean-Jacques Bel, un traiteur en veste blanche offre des pique-niques agrémentés de flons-flons, des bals, des soupers, des concerts, des distractions de tous genres, voire des tirs à l’arbalète. La maison, d’ailleurs, refuse les masques et n’accueille qu’un monde choisi... Est-ce à dire que la galanterie en soit exclue? Ce serait mal connaître le XVIIIe siècle. Mais celle-là seule est tolérée qui se réclame du bon air, porte avec distinction l’assassine ou la majestueuse
Qui rehausse d’un teint la blancheur naturelle
et révèle la grande dame ou la bourgeoise de qualité. Pour les personnes de cette catégorie, le premier tourne-broche de la ville n’hésite pas à bouleverser ses fourneaux, à mijoter ses courts-bouillons, à décoiffer ses bouteilles de réserve. On assure même qu’à la façon des anciens baigneurs il détourne les yeux quand des couples assortis s’égarent dans son labyrinthe ou poussent le verrou du Cabinet des Muses. Ce qui n’empêche pas les princes de passage d’accepter chez lui des repas et des fêtes. Dans ces circonstances solennelles, la cuisine du maître atteint une perfection à rendre jalouses les réputations les mieux établies. Nul, en effet, ne possède comme lui les vingt-huit recettes de messire Taillevent, rôtisseur de Sa Majesté Charles V, sans parler de certaine sauce à l’alose dont il cèle, à l’égal d’un secret d’État, l’élaboration savante... Particularité remarquable: dans ce temple gastronomique, l’addition ne s’élève point aux hauteurs qu’elle atteint à Paris. Il suffit, du reste, pour obtenir des prix de faveur, de se recommander de Mme Duplessy: Mme Bardineau n’est autre que son ancienne femme de chambre.
Malgré ces engageantes attractions, Bordeaux n’en tourne pas moins à la nécropole, et Libourne, Périgueux ou Agen n’ont rien à lui envier... Aucun personnage attirant l’attention; pas un événement digne d’intérêt—à moins de faire entrer en ligne de compte le voyage manqué du dieu Voltaire[397], et l’installation, en qualité de Primat d’Aquitaine, de Son Altesse le prince de Rohan-Guéménée[398]...
Les recherches les plus minutieuses ne révèlent que des sinistres. Oh! à ce point de vue, les annales sont fécondes. Il semble que tous les fléaux se soient ligués pour désoler cette fin de règne... D’abord, une inondation sans précédents, restée fameuse sous le nom de grande souberne, durant laquelle la rivière dépassa l’étiage de trente pieds. Les récoltes détruites, dix mille têtes de bétail perdues; seize cents maisons renversées, depuis Toulouse jusqu’à Bordeaux; un grand nombre de noyés; des désastres incalculables dans le port; la ville envahie à ce point que l’on se rendait en bateau au palais de l’Ombrière... Tel en fut le bilan[399].—Puis, des épizooties sévissant sur les campagnes, et des maladies contagieuses décimant les populations agglomérées. Enfin, comme couronnement, une disette rappelant celles du XVIe siècle, où, suivant un chroniqueur, «une infinité de peuple mouroit par les rues, mangeant des herbes mortifères, mesme les charognes aussi[400]...»
En 1773, la famine se double de l’émeute. De tous côtés partent les cris: du pain, du pain! Les milices prennent les armes. La noblesse se joint à la bourgeoisie. Les troupes régulières sont mises en mouvement. Placé en face d’une bande de misérables, un officier du Château-Trompette commande le feu: ses soldats tournent leurs mousquets contre lui et le contraignent à demander grâce[401]. Bientôt, l’agitation se répand dans les hameaux les plus reculés. L’inquiétude devient si vive que l’on mande en toute hâte le régiment de Condé-cavalerie, en garnison à Saintes.
Informé de ces événements, le premier président de Gascq qui, pour fuir les visages moroses, avait, en compagnie de Richelieu, planté sa tente sur les bords de la Seine, s’empressa de rentrer en Guyenne. La foi des Bordelais dans les parlementaires était si profonde que chacun s’écria: c’est Dieu qui le fait revenir! Quelques paroles, appuyées d’une taxe sur les riches, lui valurent des acclamations frénétiques. Mais le vent ne tarda pas à tourner. Les menaces succédèrent aux bénédictions, et la foule se rua au pillage des boulangeries. Jurats et intendant, en proie à une frayeur extrême, en furent réduits à se faire garder «au dehors et au dedans»[402].
Mme Duplessy n’ignore rien de ces faits. Elle sait que la ville est occupée militairement, que l’on tient sous les verrous des malheureux qui seront pendus «pour n’avoir pas eu la patience de mourir de faim», que partout la sédition se déchaîne: à Toulouse, à Albi, dans le Poitou[403]...; mais elle garde le silence pour ne pas accroître l’affolement de Mme de Cursol, sans défense au milieu de populations réduites au désespoir. Elle confesse que le pain mis en vente est de mauvaise qualité et peut engendrer bien des maladies; mais elle affirme qu’on va envoyer de Versailles du blé, de l’argent et des troupes... Des troupes, c’est certain. Les ministres, en effet, se félicitent de pouvoir, à la faveur des troubles dont elle est le théâtre, dépouiller la capitale de l’Aquitaine de ses droits immémoriaux à se garder elle-même[404].
Et comme Mme de Cursol représente l’Entre-deux-Mers en feu, les paroisses soulevées, les greniers mis à sac, les paysans prêchant la révolte et le partage des terres[405], Mme Duplessy s’efforce d’établir que tout danger a disparu, grâce aux sacrifices du commerce bordelais auquel le gouvernement n’a pu refuser plus longtemps l’autorisation de faire entrer des grains[406]. Quant à ceux que le roi se décide à expédier, on n’en augure rien de bon: ils se sont avariés à la Rochelle où on les gardait, depuis quatre mois, «en vue de les faire filer...» Allusion transparente au bruit fort répandu que Sa Majesté affame ses sujets afin de tirer profit de la hausse. «Ceci entre nous, recommande l’épistolière, car il ne faut rien dire qui puisse animer le peuple...» Bernadau—moins réservé—écrira plus tard: «Cette disette était l’effet des spéculations coupables faites par certains hommes puissants qui produisirent une famine factice pour en profiter au gré de leur cupidité.» Telle était aussi l’appréciation du Parlement reconstitué, lequel, pressé par l’opinion publique de dénoncer les monopoles, ne craignait pas de représenter au roi que les auteurs des calamités de la province «résidoient près du trône»[407]... Pensa-t-on à Versailles que cette accusation était inspirée par les magistrats proscrits? On serait tenté de le croire. Toujours est-il qu’on y répondit en rejetant sur eux la responsabilité des attentats commis dans l’Entre-deux-Mers[408].
La lutte organisée contre les mauvais sujets se poursuit, d’ailleurs, avec une implacable méthode. Maupeou, disposant de toutes les plumes vénales, répand dans la circulation des milliers de brochures; mais il ne parvient pas à retourner l’opinion. Toute attaque de sa part amène une riposte. Aux violences de ses «aboyeurs», le public répond par un déluge de lazzi, de chansons, de caricatures tournant en ridicule Sa Majesté elle-même. La Guyenne est inondée de pamphlets. Il en débarque de partout, de Paris et de Genève, de la Hollande et de la Grande-Bretagne, par la route de terre, mais surtout par la voie de l’Océan. Les libraires n’osant guère se risquer, de peur de perdre leur privilège, on a recours à des dépôts secrets. Quant aux campagnes, elles sont envahies par des nuées de colporteurs dont les balles recèlent la collection des écrits défendus... La police ne sait où donner de la tête, et l’intendant Esmangart, dans des rapports découragés, en est réduit à confesser son impuissance[409].
Soudain, au cours de cette agitation, une rumeur envahit la ville: le roi est atteint de la petite vérole, le mal s’aggrave d’heure en heure! Un courrier de cabinet envoyé en Espagne confirme la nouvelle... Oh! les regrets ne sont pas profonds. Le Bien-aimé est, depuis longtemps, devenu le Bien-haï, ainsi qu’il le déclare lui-même. Mme Duplessy, comme la population entière, semble se soucier médiocrement du royal malade. Justement, on répare Fonchereau dont la toiture est à nu: la crainte d’une pluie inopportune tient plus de place dans ses préoccupations que le bulletin médical de Versailles.
Bientôt, tout espoir a disparu. On ferme le théâtre, on ordonne des prières publiques, et le Saint-Sacrement est exposé dans les églises. Alors, les commentaires d’aller leur train sur la place du Palais, aux allées de Tourny, à la Bourse et le long de l’Intendance; le décès du «vieil esclave de la Dubarry» peut, en effet, changer la face du royaume. Néanmoins, les confidences s’échangent à voix basse, tant est vive la frayeur du fort du Hâ. «Vous me demandez des nouvelles, répond Mme Duplessy à sa fille; on en débite de toutes les couleurs et l’on ne peut compter sur la vérité d’aucune. Ainsi, quant à présent, il faut s’en tenir aux gazettes et aux manuscrits. Les lettres particulières des gens prudents n’en apprennent pas, de peur qu’elles ne soient ouvertes. On dit que l’on a mis ici plusieurs personnes des Chartrons en prison pour en avoir débité. Le jeune Jourgniac écrit de Nancy à son père qu’on y en a arrêté quatre pour la même raison...»
Enfin, on annonce officiellement la mort du prince que Duclos, le moins flatteur des philosophes, représentait «comme supérieur à la gloire même»... Un soupir de délivrance s’exhale de toutes les poitrines, comme en 1715, lorsque la France apprit la disparition du Roi-Soleil[410]!
Bordeaux marqua sa douleur suivant les règles du cérémonial: catafalque, cierges, service funèbre auquel assistèrent tous les corps de l’État. On oublia, cependant, de mettre en branle les cloches des paroisses qui, d’après l’usage, devaient sonner pendant quarante jours[411]. En revanche, la noblesse prit le deuil: le grand deuil, d’abord, en crépon et pleureuses, garnitures d’étamine, bas de soie noire, souliers et boucles bronzés; puis, le petit deuil, blanc ou noir, avec gazes brochées, bijoux et diamants... La bonne compagnie s’exécuta d’une façon si rigoureuse que les étoffes d’ordonnance enchérirent du double. Les gens parcimonieux ne purent s’en tirer à moins de vingt écus. C’est juste ce que dépensa Mme Duplessy, y compris la cire noire qui, à dater de ce jour, remplaça sur ses lettres la cire rouge du cachet... Il faut bien, explique-t-elle, faire comme tout le monde!
Telle est l’oraison funèbre qu’elle consacre au monarque disparu. Cette formule détachée en dit plus long, sur l’état d’esprit de la province, que toutes les satires du temps.
Disgrâce de Richelieu et de ses amis.—MM. Du Hamel, Ferrand, d’Arche, de Métivier, Tranchère, de Lautrec...—Le maréchal de Mouchy et Mme l’Étiquette.—Modes nouvelles: la couleur ventre de la reine.—La franc-maçonnerie en Guyenne: Montesquieu franc-maçon.—Opinion de Jean-Charles de Lavie.—L’ordre des avocats: Me Polverel.—Poussée de l’opinion en faveur du Parlement.—Nouvelle grève du Barreau.
Richelieu n’avait pas quitté le chevet de Louis XV; moins par attachement à sa personne que par calcul de courtisan, pour le cas où le prince viendrait à se rétablir. On le vit, durant plusieurs jours, liant sa fortune à celle de la Dubarry, protester contre toute pratique religieuse, menacer le curé de Versailles de le jeter par la fenêtre s’il parlait de confession, et traiter l’archevêque de Paris de j... f... quand ce prélat récita la formule de repentir imposée à son pénitent. Après le dénouement, le plus vif chagrin de cet ami fidèle fut de ne pouvoir, par suite de son contact avec le moribond, présenter ses hommages au nouveau monarque[412].
Quand il fut admis en présence de Louis XVI, celui-ci lui posa la question suivante:
—Monsieur le maréchal, vous qui vécûtes sous trois règnes, que dites-vous des choses d’aujourd’hui?
—Sire, répliqua-t-il, un détail me frappe. Sous Louis XIV, on se parlait avec les yeux; sous Louis XV, on se parlait à l’oreille; sous Votre Majesté, on parle tout haut...
Si haut, en effet, que le cri de l’indignation publique étant parvenu jusqu’à Versailles, le maréchal fut sacrifié. Rentré à Bordeaux le 22 juin 1774, il y promena la mine déconfite d’un valet que l’on congédie, mit en ordre ses affaires et repartit, pour ne plus revenir, avec meubles et équipages. On peut croire qu’en franchissant, pour la dernière fois, les murs de son ancienne capitale, il entendit siffler à ses oreilles ce couplet qui, alors, faisait fureur:
On ne poussa pas la sévérité jusqu’à déposséder de ses fonctions de gouverneur celui que Mme Geoffrin appelait «une épluchure de tous les vices»; mais on lui infligea l’humiliation d’en faire remplir l’emploi par son neveu, le comte de Noailles, bientôt duc de Mouchy[414].
Ses amis ne tardaient pas à partager son sort. Exilé, M. Du Hamel, le lieutenant de maire. Exilé aussi, M. Ferrand, inspecteur des maréchaussées. En disgrâce à Caen, l’intendant Esmangart qui, malgré des qualités sérieuses, avait fini par s’aliéner la population entière. Rendus au calme de la retraite, MM. d’Arche et de Métivier, qu’un caprice du maître avait élevés à la dignité de jurats à vie. Acceptée, la démission du procureur-syndic Tranchère. Mis en demeure de rendre des comptes, certains personnages d’importance qu’on soupçonnait de brigues intempestives appuyées de pots-de-vin—un mot et une chose qui ne datent pas d’hier. Conduit à Sainte-Marguerite, dans une voiture aux portières grillées, le lieutenant général comte de Lautrec, accusé de violences rappelant trop le temps du bon plaisir[415]!...
Bordeaux a recouvré sa liberté. Il en use avec délices, gouaillant, frondant, chantant à gorge déployée. Parfois même, il va jusqu’à la licence: c’est ainsi que, du haut de la chaire de Saint-Remi, un prédicateur n’hésite pas à flétrir les gens de qualité qui, spéculant sur le vice, se sont faits les tenanciers de l’Opéra et de la Comédie[416]. Quel changement, en l’espace de quelques mois, aussi bien chez les officiers royaux que chez les agents du fisc! Partout, la bonne grâce est à l’ordre du jour; partout, il souffle un vent de vertu. Jusqu’à l’hôtel du gouverneur, tenu à juste titre pour un mauvais lieu, qui va se transformer en temple des bienséances.
M. de Mouchy était, en effet, l’antipode de son oncle. Scrupuleux, timoré, dévot, il avait des pudeurs de vierge. L’impression qu’il éprouva, en prenant possession de sa nouvelle demeure, fut sûrement pénible. Dans le salon, dont les dessus de porte représentaient des amours égrillards, il baissa les yeux et se signa. Arrivé à la chambre, encore empreinte de senteurs voluptueuses, il ouvrit les fenêtres et brûla du sucre... Il s’empressait, du reste, de proclamer la séparation de l’État et du Théâtre, de moraliser les coulisses, de réglementer la police de la salle et d’interdire l’accès de la scène aux spectateurs.
Le corps de ballet l’ignora toujours. En revanche, il s’affiliait à toutes les confréries de la province, tour à tour membre du Saint-Sacrement, pénitent bleu, pénitent blanc, pénitent de toutes les couleurs... Chaque matin lui apportait une dignité nouvelle. A la première, il donna six louis; à la seconde, quatre; à la troisième, deux. Ensuite, il ferma sa bourse: la fortune des Noailles y eût d’autant moins suffi que l’abbé Graves, «qui le faisait tourner comme un pantin,» l’initiait à une foule d’autres œuvres... D’ailleurs, excellent homme, quoique court d’idées, et ne reculant, en vue de plaire, devant aucun sacrifice. Non seulement il offre des séries de dîners où figurent, quatre par quatre, des négociants de la Rousselle et des Chartrons; mais, ayant appris que Richelieu accordait aux jolis minois la faveur d’un baiser, il prend le parti héroïque d’embrasser toutes les femmes, belles ou laides, vieilles ou jeunes: sa candeur ne distingue pas[417].
Mme de Mouchy complétait dignement cet étrange personnage qu’elle dépassait autant par la supériorité de sa taille que par l’éclat de son génie. Air sévère, maintien roide, port majestueux, elle représentait—moins la grâce et la beauté—une reine de l’Olympe. L’Europe l’appelait Madame l’Étiquette... «L’étiquette, rapporte Mme Campan, était pour elle une sorte d’atmosphère. Au moindre dérangement de l’ordre consacré, on eût dit qu’elle alloit étouffer[418].» La Dauphine, à qui, à son entrée en France, on l’imposa en qualité de dame d’honneur, ne pouvait à sa guise ni saluer, ni ouvrir la bouche, ni pincer de la guitare, ni porter retombantes les barbes de sa coiffure lorsqu’elle était lasse de les avoir retroussées: un supplice de chaque instant, exaspéré par l’allure à la fois hautaine et respectueuse de sa camerera mayor. Aussi, à peine investie de la couronne, le premier soin de Marie-Antoinette fut-il de conquérir sa liberté... au prix d’une pension de soixante mille livres[419]! Moyennant quoi, la Guyenne fut initiée aux splendeurs d’une science dont la stricte observation constituait «la parure et la grandeur des trônes». Bordeaux ne s’étonna point de ces airs superbes. Parfois même il s’en égaya; témoin le jour où Mme de Mouchy, pour éviter le contact des manants préposés à la descente des bateaux, faillit se laisser choir dans la rivière:
«Avez-vous su, raconte Mme Duplessy, que la maréchale, qui partoit mardi, pensa tomber à l’eau? Des dames de cette importance ne peuvent pas donner la main à des matelots pour entrer dans leur brigantin. En conséquence, M. de Verteuil et un autre la soutenoient. Le pied lui glissa sur les planches. Elle fut retenue et ne tomba point. On la rapporta au Gouvernement, et, vite, une visite du chirurgien nommé Métivier qui décida d’abord qu’elle avoit les os cassés, ensuite l’épaule démise; et tout s’est réduit à une contusion qui eût été peu de chose si elle n’étoit pas si grande dame. On donne à sa porte trois bulletins par jour... M. de Mouchy est plus malade qu’elle d’une colique pour laquelle on ne laisse pas que de le saigner[420].»
Une pécore! avaient, un jour, murmuré des lèvres qu’on disait être celles de Marie-Antoinette... Les Bordelaises ratifièrent ce jugement d’autant plus volontiers que la reine faisait alors tourner toutes les têtes. Son ton, ses goûts, ses attitudes servaient de modèle aux élégantes. Des milliers de petits vers célébraient ses louanges, et les modes qu’elle daignait approuver étaient presque aussitôt suivies à Bordeaux qu’à Paris.
Ah! le deuil de Louis XV fut lestement porté sur les bords de la Garonne! Jamais l’art d’accommoder étoffes, perruques et visages ne fut poussé plus loin qu’à ce commencement de règne. Qu’on en juge par cet aperçu des toilettes du jour expédié de la rue du Cahernan à la châtelaine de Fonchereau:
«Les femmes se coiffent toujours très haut, le toupet en avant, les racines des cheveux coupées en vergettes. La pointe qui fait le toupet s’appelle physionomie. Les boucles qui l’accompagnent sont très grosses et séparées de celles d’en bas qui doivent être pendantes.
»On porte des bonnets fort grands, garnis de fleurs et de rubans anglais. Derrière le bonnet est un assemblage de panaches de différentes couleurs, soutenu par un anneau de diamant. Le nombre des bonnets à la mode est fort considérable. On en compte jusqu’à deux cents de différentes espèces, depuis la somme de dix jusqu’à cent livres. Les panaches sont d’une grandeur prodigieuse, et, lorsqu’ils sont blancs, on met une plume de la couleur de la robe, ou une noire.
»Les robes de la couleur la plus à la mode sont celles de la couleur des cheveux de la reine: châtain foncé[421]. Après, vient la couleur puce. On porte ces robes-là garnies de la même étoffe. Le satin paille, à boyaux, est fort en vogue: on le garnit de différentes façons, soit en gazette, soit en dentelles ou fourrures. Après, viennent les satins peints et brochés qui ont chacun un nom. Les plus en vogue sont ceux que l’on appelle: couleur de soupirs étouffés. Les vert-pomme, rayés de blanc, ont aussi un grand succès: on les nomme vive bergère. Voici les noms de quelques garnitures: les plaintes indiscrètes, la grande réputation, l’insensible au désir manqué, la préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l’agitation, aux regrets, à la composition honnête...
»Les paniers sont petits, mais épais et larges d’en haut.
»Les souliers sont constamment couleur de puce ou de cheveux de la reine. C’est la grande magnificence des dames. Ils sont brodés en diamants, et c’est presque là seulement qu’elles en portent. Aussi bien rien n’est aussi beau, à présent, que le pied d’une femme, quand elle ne seroit pas jolie. Les dames n’oseroient se montrer sans avoir les pieds comme un écrin... Les souliers sont étroits et longs; la raie de derrière est garnie d’émeraudes: on l’appelle le venez-y-voir.
»Les mantes sont bannies. On porte, pour fichu, une palatine de duvet de cygne que l’on appelle un chat. Chaque femme a un chat sur le col, derrière les épaules, et, de plus, autour du col, une machine de dentelle, de gaze ou de blonde, fort plissée, que l’on appelle des archiduchesses ou médicis. Les rubans les plus à la mode s’appellent attention marquée, désespoirs, œil battu, conviction, soupirs de Vénus...»
Après les généralités, voici l’application. C’est une déesse de la danse qui est offerte, comme modèle du goût nouveau, à la fashion bordelaise enrichie par le commerce des îles...
«Mlle Duthé—que l’on dit être la maîtresse du comte d’Artois—étoit dernièrement à l’Opéra avec une robe de soupirs étouffés, ornée de regrets superflus, avec un point, au milieu, de candeur parfaite, garnie de plaintes indiscrètes avec des rubans en attention marquée, des souliers cheveux de la reine brodés en diamants et le venez-y-voir en émeraudes irisées, peu de poudre, en sentiments soutenus et coup perfide, avec un bonnet conquête assurée, garni de plumes volages et de rubans œil battu, ayant sur les épaules un chat couleur de gens arrivés, derrière une médicis montée en bienséance, avec un désespoir d’Éole et un manchon d’agitation momentanée.»
Quelles fadaises! s’écrie la narratrice, au bout de sa tirade. Mais, comme Fonchereau se délecte de ces menus détails, elle ne cesse de revenir à la charge, émaillant ses descriptions de remarques humoristiques sur l’insensible au désir manqué de la petite de Buch ou les soupirs de Vénus de Mme l’intendante... Comment, d’ailleurs, garder pour soi certains épisodes dont la ville est pleine? Il en est de si piquants! Écoutez cette aventure, éclose dans quelque boutique de la rue Saint-James, à moins que ce ne soit sur les Fossés de l’Intendance...
Un étranger de distinction entre chez le marchand de soieries en vogue.
—Que désire Monseigneur?
—De quoi faire un habit.
—L’étoffe?
—Du satin.
—La couleur?
L’embarras de l’étranger est grand. On lui a dit cheveux de la Reine; mais le premier mot ne lui revient pas, et, à la place, il lui en arrive un autre...
—Couleur? dit-il... ventre de la reine...
Une couleur inédite pour le marchand; mais qui peut se flatter de prendre un Gascon sans vert! Convaincu que le corps de Sa Majesté rivalise d’éclat avec la neige, celui-ci étale ses satins les plus blancs... Huit jours après, il ne se vendait que des étoffes blanches: «Le ventre de la reine, comme il est juste, l’emportoit sur ses cheveux[422]!»
Est-ce à dire que Bordeaux, envahi par le goût du luxe et de la toilette, repoussât désormais l’empire de la raison? Gardons-nous de le croire. Oublieux? Il ne l’était pas davantage, et sa pensée se reportait sans cesse vers les absents. Ceux-ci avaient, dans toutes les classes, des amis résolus, en tête desquels il convient de placer une puissance qui, à cette époque, gouvernait la province: nous voulons dire la franc-maçonnerie...
Son implantation en Guyenne date des années qui suivirent la Régence. En 1742, ses rameaux s’étendaient assez loin pour que l’intendant Boucher crût devoir en aviser le roi: «La nouveauté, qui plaît infiniment dans ce pays-ci, déclarait-il, a déterminé nombre d’honnêtes gens à entrer dans cette confrérie, même des officiers du Parlement[423].» Aux représentants de la robe, il eût pu ajouter les membres de l’Académie: «Je vois, écrit Montesquieu, que notre assemblée se change en société de francs-maçons, excepté qu’on n’y boit ni qu’on n’y chante.»—Personnellement, le châtelain de La Brède figurait parmi les adeptes de la première heure: ce qui lui attira une verte semonce du ministre Fleury, heureux de chercher noise à celui qu’il ne cessait de considérer comme un danger public[424].
Depuis la mort du cardinal, la nouvelle association s’étalait au grand jour. Ses règlements étaient connus, et Jean-Charles de Lavie ne craignait pas—dans son traité des Corps politiques—d’en célébrer les mérites: «S’il faut croire, rapporte-t-il, ce qu’on publie des francs-maçons, cette confrairie n’a d’autre principe que de resserrer l’union et la charité mutuelles que l’humanité devroit inspirer à tous les hommes. Si, dans les festins qui sont la base de leur union, tout excès, comme on dit, toute médisance, toute parole indécente sont, non seulement défendus, mais punis, ils sont dignes de louanges. Peut-on leur en donner assez s’ils remplissent les obligations et les vues de leur établissement[425]!»
C’était une consécration publique, dont l’autorité devait paraître d’autant plus grande que l’auteur des Corps politiques remplissait les fonctions de censeur de l’imprimerie[426]—A la fin du règne de Louis XV, toute la haute magistrature, une partie de la noblesse, les membres distingués du commerce, les personnages en vue de la ville et de la province, font partie des loges maçonniques. Il faut y joindre de nombreux prêtres séculiers et des religieux de tous les ordres: Augustins, Carmes, Cordeliers, Récollets, Bénédictins—ces derniers représentés par deux illustrations, Dom Devienne, l’auteur de l’Histoire de Bordeaux, et l’inoubliable Dom Galéas. Peut-être même conviendrait-il de grossir cette liste des noms d’un certain nombre de femmes. Le beau sexe, en effet—si l’on en juge par certains documents—avait accès dans le sanctuaire, en suivait les débats, et même prenait une part active aux délibérations.
Une autre cohorte, également dévouée aux parlementaires, c’était l’ordre des avocats. Maniant avec dextérité cette arme redoutable qu’on nomme la parole, ses membres entretenaient au fond des cœurs le souvenir de la grande Compagnie à l’ombre de laquelle ils s’étaient formés. Le Parlement, aux yeux de tous, figurait l’arche sainte de la magistrature, tandis que le Barreau en était «le séminaire». D’où des liens étroits que resserrait encore une communauté d’origine, de sentiments et de goûts. Les Lamothe, les de Sèze, les Brochon, les Garat, les Buhan, les Cazalet—dont chacun admirait les mérites et le caractère-vivaient dans une étroite intimité avec les Le Berthon, les Lavie, les Gourgue, les Dupaty...
Pour unie que fût «la famille judiciaire», des brouilleries ne laissaient pas que d’éclater entre robes rouges et robes noires. Tel, le conflit de 1748, à la suite duquel les avocats, retirés sous leur tente, refusèrent de plaider[427]. Leur mutisme dura vingt-sept mois, bien que les estomacs criassent famine. Les anciens, surtout, pâtirent d’une résolution jugée par eux inopportune. Aussi montrèrent-ils une réserve prudente lorsque, en 1771, M. de Maupeou anéantit le Parlement.
Cependant, un groupe d’avocats, composé de patriotes jeunes et ardents, avait prêché la résistance, assurant qu’on ne pouvait, sans déshonneur, survivre à la magistrature proscrite. A la tête de ce parti figurait une des lumières de l’ordre, Me Polverel, dont l’ardeur généreuse se doublait de l’éloquence d’un tribun. Convaincu que le coup d’État du chancelier préparait à la France une ère de servitude, ce précurseur des Girondins avait déployé une activité infatigable pour faire échec aux projets de Richelieu. Mais sa parole, qui avait électrisé conseillers et présidents, échoua devant la logique de ses confrères. La majorité, estimant qu’une retraite collective, d’une durée illimitée, dépasserait les forces de l’ordre, s’était prononcée pour la soumission et avait, à contre-cœur, porté ses compliments à M. de Gascq[428].
Au fond, l’unanimité des suffrages était acquise aux exilés. Dupaty ayant, du fond de sa prison, sollicité son inscription au tableau, fut, en 1773, choisi comme syndic. La ligne de conduite de Maupeou ne pouvait qu’entretenir ces sentiments; le Barreau ne tardait pas à voir que les réformes annoncées à grand fracas demeuraient lettre morte. Partout, la substitution du choix du prince à la vénalité aboutissait à des nominations indignes. Quant à la suppression des épices, les justiciables, ruinés déjà par les banqueroutes de Terray, savaient à quoi s’en tenir: la création d’une taxe spéciale et une surélévation énorme des anciens droits faisaient amèrement regretter le temps où la robe—de ses doigts crochus—percevait elle-même son salaire[429]. L’indignation devint si vive que M. de Gascq et ses collègues, faisant preuve d’une indépendance à laquelle on était loin de s’attendre en haut lieu, remontrèrent à Sa Majesté que sa volonté était méconnue «en ce sens que, dans le moment même où la gratuité de la justice étoit annoncée, les droits de greffe, de contrôle et autres avoient été si prodigieusement augmentés, notamment par les huit sous pour livre, que les frais de justice excédoient de beaucoup ce qu’il en coûtoit auparavant la suppression des épices et vacations[430].»
Ces constatations n’étaient point de nature à diminuer le prestige des «mauvais sujets». Chaque heure qui s’écoule augmente, avec la faveur attachée à leurs personnes, le crédit de l’opposition parlementaire. Autour d’elle se groupent, en un redoutable faisceau, le peuple, la bourgeoisie, les patriotes de tous ordres, la fraction du clergé affranchie des influences ultramontaines, et cette élite qu’on nomme le Barreau bordelais—non seulement la génération ancienne renommée pour son attachement au trône, mais celle-là même qui, imbue des idées nouvelles professées par les Guadet, les Vergniaud, les Grangeneuve, se recueille pour les luttes de l’avenir. Et cette fidélité, aussi ardente que respectueuse, aussi éclairée que convaincue, qui se perpétue depuis deux siècles, durera jusqu’au jour où, lasse d’efforts stériles, la Nation renoncera, pour l’anéantir, à améliorer l’antique constitution du royaume[431].
C’est donc dans un état de fièvre générale que Bordeaux attendait la décision du jeune roi. Celui-ci, à vrai dire, était animé de dispositions fâcheuses. Élevé dans les idées de son père, qui avait été le chef du parti dévot, il «abhorrait l’ancienne magistrature». On put croire, durant quelques mois, que, donnant cours à ses répugnances, il maintiendrait l’organisation Maupeou. Le silence glacial de la foule, à son premier voyage à Paris, lui fit comprendre qu’à ce jeu il risquait sa popularité et peut-être sa couronne. Déconcerté par cette leçon, il s’empressa de rétablir le premier Parlement du royaume. Mais il résistait encore pour celui de Guyenne, convaincu que ses anciens officiers, M. Le Berthon spécialement, ne jouissaient d’aucune sympathie: un éclat suscité par le Barreau allait démontrer le contraire...
C’est Me Polverel qui en fut l’instigateur... Ayant, un jour, à discuter une sentence des deux jurats amis de Richelieu, il ne craignit pas de la qualifier d’infâme. Sur quoi, la Grand’Chambre devant laquelle il plaidait, l’interdisait pendant trois ans.
Il n’en fallut pas davantage pour révolutionner la ville. Les avocats, à la suite d’un vote unanime, cessèrent l’exercice de la plaidoirie: une grève nouvelle qui, menée avec résolution par les illustres de l’ordre, menaçait de s’éterniser. De son côté, le peuple se livrait à de bruyantes protestations, huait les magistrats Maupeou, et, avec cette ténacité méridionale qui ne laisse échapper aucun prétexte, réclamait le rappel des exilés.
Il était dans la destinée du jeune roi de vivre et de mourir de concessions. Il céda encore une fois, et la Guyenne apprit avec délire que «les proscrits» lui allaient être rendus. Leur retour, assure un publiciste, devait représenter l’image du jugement dernier «où, la vérité reprenant ses droits, l’oppresseur est couvert d’ignominie, tandis que l’opprimé jouit de la gloire du triomphe».
Pour pompeuses que soient ces paroles, elles ne donnent qu’une faible idée de l’exaltation des têtes à ce moment inoubliable... Qu’on nous permette un rapide récit: c’est la dernière manifestation de l’esprit bordelais, tel que le façonnèrent les ardeurs du règne de Louis XV. Ne serait-ce qu’à ce titre, l’événement mérite d’être noté.