CHAPITRE XIX

Le retour des exilés.—Manifestations populaires.—L’arc de triomphe du Béquet.—Députations et harangues.—M. Le Berthon et Gensonné.—Les dames du marché et les bouquetières de la place Sainte-Colombe.—Rétablissement de l’ancienne Compagnie judiciaire.—Service religieux des francs-maçons.—Cizos-Duplessis.—Retraite de M. de Gascq.—Querelles persistantes entre Restants et Revenants: insuccès de M. de Mouchy.

B

Bordeaux est sûrement l’une des villes de France qui reçurent le plus de têtes couronnées. Deux entrées royales notamment—celles de Charles IX et de Louis XIII—ont laissé dans ses fastes des souvenirs ineffaçables. Mais, quel que soit l’éclat dont elles furent entourées, ni l’une ni l’autre de ces solennités n’atteignit le caractère grandiose de l’accueil fait aux mauvais sujets... C’est que, ce jour-là, le peuple, en proie à une émotion profonde, obéissait non à des ordres, mais à des inspirations venues du cœur.

Les campagnes furent les premières à manifester... Partout où passent les Revenants—villages ou hameaux—la joie éclate, spontanée et bruyante. L’un d’eux, s’étant arrêté à Cambes, pour visiter des amis, est entouré de paysans qui lui offrent une sérénade de violons, de fifres, de tambourins, et l’escortent sur deux rangs, en agitant des branches de laurier.

Quant au président Le Berthon, on lui décerne des honneurs à rendre jalouse l’ombre de Louis XIV. Parti de son château d’Aiguilhe, où l’a trouvé la bonne nouvelle, il est l’objet d’ovations interminables. A Castillon, on le harangue. A Saint-Émilion, on le porte en triomphe. A Libourne, il est reçu par une députation des trois ordres, avec des salves d’artillerie... C’est à peine s’il peut parvenir à Virelade où il doit prendre, en compagnie de ses collègues, la route de Bordeaux.

La ville, à ce moment, présente un aspect inoubliable. Dans les quartiers de Sainte-Croix, de Saint-Michel, de Sainte-Eulalie, l’effervescence touche à son comble. Les ouvriers des Chartrons se dépensent en efforts laborieux, et les bourgeois de Saint-André accomplissent des prodiges de décoration. Il n’est pas de pauvre maison qui ne cherche à se parer... Feuillages, draps de lit, étoffes suspendues aux fenêtres, forment le plus pittoresque effet.

Mais l’œuvre la plus remarquable est l’arc de triomphe que les francs-maçons—le vieux de Lavie en tête—ont élevé près de la chapelle du Béquet[432]. L’édifice, de formes monumentales, dissimule de vastes appentis où s’organisent les préparatifs d’une collation. Sur le devant, une estrade munie de sièges, avec balustres pour contenir la multitude. A droite, des tréteaux destinés aux musiciens. A gauche, une rangée de neuf pièces de canon[433].

C’est le 28 février 1775 qu’eut lieu la cérémonie. Le début en fut marqué par une scène d’une grandeur imposante: la rencontre des exilés qui, depuis leur disgrâce, se revoyaient pour la première fois... Que de changements dans la petite troupe parlementaire! Rides et cheveux gris s’étaient accumulés. Ceux-ci étaient partis agiles qui revenaient podagres; ceux-là dans la force de l’âge qui revenaient vieux... Sans compter les victimes que la mort avait touchées de son aile! Sur la liste des disparus figuraient non seulement des hommes, mais aussi des femmes—parmi lesquelles la présidente de Gourgue, dont la robe de bal, brodée au prix de ses yeux, demeurait sans emploi[434]... Il est vrai que certains vides s’étaient comblés par suite de mariages. Des filles courageuses, bravant la colère du maréchal, étaient allées, dans de lointains villages, offrir leur main à de jeunes conseillers et partager leur infortune: telles, Mlle Godefroy, devenue Mme Castelnau d’Essenault, et Mlle de Lacolonie, devenue Mme de Conilh...

Se retrouver ainsi, brusquement, face à face, sous un ciel gris d’hiver, au carrefour de quatre chemins boueux... quel sujet d’attendrissement! Il y eut d’abord chez ces robins altiers, aussi surpris qu’émus, comme un effort de cette dignité solennelle qui était la marque de l’ancienne magistrature. Puis, cette poussée d’orgueil se fondit, des pleurs jaillirent de tous les yeux, et l’on échangea de longs embrassements. Après quoi, réduits au chiffre de trente-cinq[435], les mauvais sujets remontèrent dans leurs carrosses et, suivant l’ordre du tableau, accompagnèrent le premier président, dont la voiture était jonchée de fleurs.

Celui-ci continuait à subir le feu d’innombrables harangues, chaque paroisse ayant tenu à se mettre en frais de députés. A Portets, la Compagnie des procureurs vint faire ses offres de service. Au Boucaut, l’Ordre des avocats lui adressa ses hommages, par l’organe de Me Garat, le Linguet du Barreau bordelais. Plus loin, ce furent les clercs de la basoche, bannière déployée, les étudiants en droit, les élèves de l’Université venus à cheval pour prendre rang dans l’escorte...

Cependant, de Bordeaux au Pont-de-la-Maye, la foule grossissait de façon à inspirer des inquiétudes—deux cents carrosses, autant de chaises, de cabriolets, de désobligeantes, de carabas, de véhicules de tous genres, ne cessant de circuler... Enfin, à deux heures, le cortège apparut. Les bravos éclatèrent, violents, tenaces, infatigables. Mouchoirs et chapeaux volèrent au-dessus des têtes, tandis que les cris de Vive Le Berthon! couverts par des salves d’artillerie, alternaient avec ceux de Vive le Roi!

Le premier président fut conduit à un fauteuil disposé au-dessous de cette inscription: Vivant senatores religiosissimi!... Quand le public aperçut, au milieu de ses collègues, ce petit homme à la mine bienveillante, digne sans apprêt, simple dans sa tenue, vêtu d’un habit de campagne d’une modestie confinant à la rusticité, étanchant ses larmes d’une main, saluant de l’autre, les trépignements redoublèrent, et l’on put croire que le sol allait s’affaisser. Alors défilèrent, dans un pêle-mêle inexprimable, confréries, sociétés, corporations, et les discours succédèrent aux accolades.

Parmi les députations venues au-devant des parlementaires, celle du collège de Guyenne mérite d’être notée. Vingt-cinq jeunes gens la composaient. L’un d’eux, élève de philosophie, s’approcha, et, d’une voix chaude, récita un compliment débutant par ces mots: Catonis virtus linguâ Catonis hodiernâ die celebranda. M. Le Berthon écouta, sans perdre des yeux l’orateur, séduit par le charme de la physionomie, la pureté de l’accent, la hardiesse de l’intelligence. Le morceau achevé, le vieillard s’adressa au jeune homme:

—Monsieur, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on?

—Monseigneur, répliqua celui-ci, je m’appelle Gensonné.

Leurs regards se croisèrent, affectueux chez l’un, reconnaissant chez l’autre: ce fut le point de départ de l’attachement qui unit désormais au chef de la vieille famille judiciaire le futur représentant de la Gironde[436].

Après quelques minutes de halte à une table où s’assirent deux cents convives, les voyageurs reprirent leur marche triomphale. A la porte d’Aquitaine, des gens de Saint-Michel voulurent dételer la chaise du premier président: il eut toutes les peines du monde à les empêcher de le traîner à bras. Enfin, accablé de fleurs et de bénédictions, il arriva à son hôtel de la rue du Mirail. Les assistants y étaient si nombreux que le duc de Mouchy, pour parvenir jusqu’au héros de la fête, dut arborer à son chapeau les lettres-patentes qui l’accréditaient auprès du Parlement... Le pauvre homme ne s’expliquait pas ces transports frénétiques: Richelieu avait si fidèlement dépeint l’état des esprits qu’il s’attendait à une réception froide, sinon hostile.

Ce n’était que le début d’une série de réjouissances auxquelles se livra la population entière. Une joie indicible éclatait partout. On s’embrassait dans les rues, on dansait dans les carrefours, on chantait la chanson des Revenants, dont les rares amis de Richelieu, par mesure de précaution, croyaient devoir fredonner le refrain... C’étaient ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, gouaillant les exilés, demandaient avec ironie: «Les chapons doivent être gras depuis le temps qu’on les tient en mue?»

Le soir, une musique exécuta, dans le jardin du premier président, des cantates suivies d’un Te Deum. A la même heure, la ville s’embrasait d’illuminations qui allaient se renouveler plusieurs jours, «quoique les jurats ne l’eussent point ordonné»: un élan général, que Mme Duplessy ne fut pas la dernière à suivre...

—Et moi aussi, s’écrie l’excellente femme, j’ai brûlé mes chandelles à la croisée!

En quoi, elle a quelque mérite; car ses deux gendres étant, l’un frère, l’autre cousin de conseillers restants, ses sympathies allaient de préférence à ces derniers[437].

Le lendemain, l’enthousiasme trouvait un aliment nouveau dans la reconstitution de l’ancien Parlement, où chacun devait reprendre sa place d’autrefois. «M. Le Berthon, rapporte Mme Duplessy, sortit précédé de tous les clercs du Palais, habillés proprement de noir et gantés de blanc. Ils se sont formés sur deux lignes à la tête de son carrosse, un brin de laurier à la main. Il a trouvé, de plus, huit étudiants en droit qui lui ont demandé la permission de l’escorter et se sont mis en marche, quatre de chaque côté des portières, l’épée nue d’une main et le brin de laurier de l’autre. Son passage a été également jonché de lauriers. Au marché, il a été arrêté par des femmes... L’une d’entre elles avoit fait un bouquet énorme et très beau, car on dit qu’il y avoit au moins pour cinquante écus de fleurs. Elle devoit haranguer à sa façon; mais, au premier mot, elle fut si interdite qu’elle demeura muette...—Donne, donne, dit une autre, je parlerai, moi!... Alors, s’avançant à la portière, qui fut ouverte, elle dit en gascon: Monseigneur, notre cœur l’a fait, permettez que nous le placions sur le vôtre!—Les cris de joie et les battements de mains l’applaudirent...» Puis, ce fut le tour des bouquetières de la place Sainte-Colombe qui s’ingénièrent à faire mieux encore. Une couronne, descendue d’un édifice élevé par leurs mains, vint s’abattre sur M. Le Berthon, qui faillit en être écrasé... Enfin, le carrosse arriva au Palais, aux acclamations de la foule, aux éclats du canon, aux fanfares des trompettes, que remplacèrent ensuite des symphonies de flûtes et de hautbois[438].

A conter tout par le menu, il faudrait un volume; ce serait excessif. Et pourtant il y a, dans cet ensemble d’incidents, de curieux détails de mœurs. Le spectacle des Revenants, confits dans leur triomphe et conservant sous globe le feuillage dont on les coiffa, ne manque pas de piquant. La meilleure part de ce succès prodigieux revenait à la franc-maçonnerie. Au bout d’un mois, elle entretenait encore la ville dans sa fièvre patriotique, au moyen d’une messe commémorative.

C’est l’église de Talence qu’on choisit pour cette solennité. Il est à peine besoin de dire qu’elle fut trop petite. Au cours du service, le prêtre qui officiait donna la Paix au grand-maître de l’ordre et à un autre dignitaire placé en face de lui. Au même instant, tous les Frères s’embrassèrent... On entonna ensuite un Te Deum, après lequel les affiliés, levant la main droite, crièrent à trois reprises: Vive le Roi! Vive l’honneur! Il ne fut pas exécuté de musique, mais des mélopées de plain-chant qu’accompagnèrent des religieux de divers ordres et plusieurs prêtres séculiers, également francs-maçons. Un festin généreux, que Dom Galéas honora de sa présence, termina cette fête.—«Un bon gueuleton,» proclame Mme Duplessy qui manque de tendresse pour les manifestants, est la fin nécessaire de ces sortes de cérémonies!

La satisfaction des avocats n’était pas moins vive. En effet, le premier soin du Parlement reconstitué avait été d’anéantir l’arrêt condamnant Me Polverel[439]. Aussi, la harangue prononcée par Me Garat fut-elle suivie de plusieurs autres qu’on débitait dans la rue comme, sous la Fronde, les Mazarinades. Une brochure, notamment, obtint un grand succès: c’était l’œuvre du stagiaire Cizos-Duplessis, un virtuose également doué pour la carrière dramatique et celle du Palais. A quinze ans, ce phénomène écrivait une tragédie avec du sang tiré de ses veines,—à défaut d’encre que lui refusait sa famille[440]; à vingt-deux, il faisait le panégyrique du Parlement en homme que la politique n’intimide pas. Son langage, sous un respect de parade, révèle le factieux. L’épigraphe, à elle seule, constitue une profession de foi. C’est un distique de l’Honnête Criminel:

Et dans ce coupe-gorge où le vice s’accorde,
Qui n’est fripon, morbleu! court risque de la corde.

Le coupe-gorge, dont parle le jeune maître, n’est autre que la cour des rois—«centre des révolutions et des infamies humaines, où la jalousie, la débauche et la fausse gloire déploient à l’envi leurs coupables excès...» L’écrivain s’est nourri de la moelle des philosophes; mais, au rebours de quelques-uns d’entre eux, son admiration est acquise aux robins chassés de leurs sièges. L’autre magistrature—celle de Maupeou—lui apparaît comme l’ombre de l’ancienne: peut-être a-t-elle aussi la haine des coupables; mais, n’étant point investie de la confiance publique, elle doit suivre le sort du régime détesté qui lui donna naissance[441].

Infortunés Restants! Aucun outrage ne leur fut épargné, si ce n’est que les décrotteurs bordelais n’allèrent pas, comme ceux de Toulouse, réclamer la licence de briser leurs fenêtres à coups de cailloux. En revanche, les sociétés musicales ne les ménagèrent point. Après les aubades aux Revenants, elles exécutaient devant leurs portes des charivaris accompagnés de Libera, de Requiem, de De Profundis. Lorsque les malheureux sortaient dans la rue, on les accablait de huées, de brocards, d’avanies... Jusqu’aux domestiques qui refusaient de rester chez eux, afin de n’être point exposés au mépris de leurs camarades!—Seul, M. Le Berthon se montrait bienveillant vis-à-vis de tous et n’avait pas une parole amère...

Déchu de la première présidence, M. de Gascq accepta gaillardement sa mésaventure.

—Reprenez votre place au grand banc, lui disaient ses amis.

—J’aimerais mieux, assurait-il, m’aller faire laquais en Suisse.

—Alors, demandez un dédommagement.

—Comment, répliquait-il, l’attendre d’ennemis grisés par le triomphe!... Supposez Quesnel investi de la feuille des bénéfices; croyez-vous qu’il eût fait un pont d’or aux disciples de Loyola?

Il n’en obtint pas moins une pension de dix mille livres, au grand scandale des «bons citoyens», et, dégagé de tous soucis, donna libre carrière à son goût pour la table... La vie sans les passions, disait-il après Diderot, m’apparaît comme un roi dépourvu de sujets[442].

Traités de Turc à More par la population, les Restants ne recevaient pas meilleur accueil de leurs collègues réintégrés. Ceux-ci, sous le coup d’une irritation qui couvait depuis quatre ans, leur tournaient résolument le dos. Non contents de donner gain de cause aux avocats, ils allaient jusqu’à refuser toutes poursuites contre les auteurs des charivaris. La scission fut si profonde, qu’on assurait que de deux perruques mises en contact—l’une d’un Revenant, l’autre d’un Maupeou—il se dégageait des étincelles électriques!

Il entrait dans le rôle de M. de Mouchy de prévenir ces velléités guerrières; mais le jugement n’était point le fait de ce grand capitaine. Étourdi par les bravos de la foule, il affecta de partager ses dédains à l’égard des malheureux qui avaient suivi la fortune de M. de Gascq.—Je ne vous connais pas, Messieurs, déclarait-il!... Et il ne cessait de leur infliger des humiliations, jusqu’à reprocher à l’un d’eux, dont les ancêtres s’étaient enrichis à la Rousselle, de sentir la morue[443].

Sa diplomatie était, d’ailleurs, aussi dépourvue d’entêtement que de malice. Quand on lui fit remarquer qu’il allait à l’encontre des désirs du roi, il n’hésita point à modifier sa ligne de conduite. Une idée illumina alors ce vaste cerveau: il manda à son hôtel les confesseurs des Revenants les plus intraitables et les pria d’user de leur influence pour rétablir la paix. Mme Duplessy se livre, à ce propos, à une hilarité que l’on s’explique... «Cherchez, dit-elle, dans certain manuscrit, un couplet qui commence de la sorte:

Les Noailles sont imbéciles...

Vous verrez que le sang transmet tout.»

Quelque ingénieuse que fût la combinaison, elle n’avait aucune chance d’aboutir. M. de Mouchy s’était trompé d’adresse. Seuls, les directeurs de conscience de ces dames eussent pu lui apporter un concours efficace. Et encore! L’exaltation des femmes dépassait de beaucoup celle de leurs seigneurs et maîtres... La scission était irrémédiable; elle ne prendra fin qu’avec la chute du Parlement[444]. M. de Mouchy, ballotté de l’un à l’autre, chansonné, tourné en ridicule, égara le peu de cervelle que la nature lui avait départi. Un jour vint où, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, il jeta le manche après la cognée:

—Ma voix, écrivait-il à Versailles, s’est, comme celle du prophète, perdue dans le désert!

Cette campagne mémorable ne lui était pas moins comptée comme un titre de gloire; c’est à ce moment précis que la cour lui expédiait le bâton de maréchal... Sans le gouvernement, disait Chamfort, on ne rirait plus en France!

CHAPITRE XX

Fin de la société parlementaire.—Un mot des survivants de l’hôtel du Jardin-Public.—Le dernier exploit de Dom Galéas.—Réception du duc de Chartres par les loges maçonniques.—Formation d’une société nouvelle.—État des esprits.—Mort de Mme Duplessy.

A

Atteinte dans ses sources vives, la vieille société bordelaise—si fine, si polie, si riche en originaux de tous genres—était frappée à mort: elle ne se releva point...

En effet, aux divisions funestes fomentées par Richelieu se joignaient d’autres causes de décadence. Mme Duplessy n’avait point fait d’élèves. Elles-mêmes, Mmes de La Chabanne et Desnanots avaient disparu sans laisser de successeurs... Il manquait, à ce milieu de délicats, une main experte en l’art de grouper dans un accord commun des penseurs, des philosophes, des artistes, séparés par l’origine, l’éducation, les préjugés, les intérêts. L’absence des éléments nécessaires à un salon de quelque envergure commençait aussi à se faire sentir. Certes, les gens de mérite n’étaient point devenus rares; mais les esprits suivaient une orientation nouvelle, et ce ne sont ni les épigrammes du jeune de Marcellus, ni la verve indigeste d’Henri de Gaufreteau, ni le bagage pesamment édifié des savants que possédait encore l’Académie, qui pouvaient remplacer ce trio illustre: Montesquieu, Barbot et Jean-Jacques Bel... A cette fin du XVIIIe siècle, les premiers sujets, ainsi que le metteur en scène, faisaient également défaut.

En même temps, s’éteignaient les derniers survivants de l’hôtel du Jardin-Public...

Barbot disparut le premier. Il mourut[445], comme il avait vécu, dans un désordre indescriptible. Ayant abandonné ses livres à l’Académie, il s’était reconstitué une bibliothèque à l’aide d’emprunts. C’est le Père François qui se chargea de débrouiller ce chaos. Grâce à ses recherches, Mme Duplessy ne perdit qu’une trentaine de volumes. Le Révérend ne fut pas non plus à plaindre: il retrouva une sphère de Copernic, un niveau d’eau, un tuyau électrique, et le Traité des Sensations, de Condillac; mais il dut faire son deuil d’un Zabarella, d’un Pomponace et d’un Traité de la Baguette divinatoire, reliés à la marque de son couvent[446]... Pauvre Barbot! Que n’eût-on pas sacrifié pour conserver, quelques années encore, ce compagnon chéri des beaux jours d’autrefois[447]!

Puis, ce fut le tour de M. de Grissac, de M. de La Tresne, du président de Lalanne, «regretté de tous ceux qui avoient le bonheur de le connoître[448],» celui enfin du président Charles de Lavie... Bizarrerie du sort! Parvenu à cette heure où chacun «doit trousser ses bribes et plier bagaige», ce penseur plein de sagesse fut privé de sa raison et devint un tyran domestique. En revanche, donnant cours à ses sentiments de philanthropie, il distribuait à ses voisins pauvres des lambeaux de sa fortune: à celui-ci ses prairies d’Eysines, à celui-là ses vignes de Blanquefort, à cet autre ses pignadas des Landes...

Morte, également, Mme d’Aiguillon... La marquise du Deffant qui, jadis, prenait plaisir à la déchirer, reconnaissait, depuis longtemps, ses grandes qualités de cœur: «Hélas! hélas! s’écrie-t-elle, rien n’est si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier d’apoplexie en une demi-heure. Elle étoit à Ruel et dans un bain. C’est une très grande perte pour moi: il m’en reste bien peu à faire[449].» Les dernières pensées de Sœur du pot-au-feu furent pour cette terre de Guyenne à laquelle tant de souvenirs la rattachaient. L’ouvrage de Dom Devienne venait de paraître... Elle n’abordait personne sans demander: Avez-vous lu l’Histoire de Bordeaux?

Mme d’Egmont la suivit de près. Au moment de la disparition de la bonne duchesse, elle prenait à Spa «des bains de poumons». Au cours de ce traitement, la toux devint plus rude, la fièvre plus opiniâtre. Une pâleur livide imprima à son visage, d’une beauté si étrange, un caractère séraphique. Après un semblant de convalescence, elle expirait, le 14 octobre 1773, à l’âge de trente-trois ans, fidèle encore, assure-t-on, à l’amour chaste qui berça son enfance.

Seuls des habitués de l’origine, le Père François et Dom Galéas restent debout.

Le Père François touche au «seizième lustre» sans que l’âge ait rien enlevé de son humeur charmante et de son culte pour les fleurs. Vers la fin de l’hiver, un accès de goutte a failli lui être fatal...

—Je vous en aurais toujours voulu, gronde sa vieille amie, de partir sans prendre congé de moi.

—Madame, réplique-t-il en déposant à ses pieds une gerbe d’anémones, ne me croyez pas capable de cette inconvenance; je ne suis point un oublieux.

Dom Galéas, encore plus alerte, est, sur le tard, devenu un personnage d’importance. Hier, il prononçait, sous les auspices de l’Académie, le panégyrique de saint Louis; demain, il prêchera aux Jacobins. Entre temps, il tient boutique de poésie. Veut-on des odes, des épîtres, des chansons, au besoin des logogriphes? Il exécute sur commande et trouve encore moyen, à ses heures perdues, de produire des charades pour les Annonces-Affiches... Mondain? Il n’a pas cessé de l’être. On le reçoit à l’hôtel du Gouvernement où Mme de Mouchy le consulte pour ses bals de jeunes filles. On le rencontre aussi à la Grand’Chambre, chaperonnant des bataillons de dames attirées par les causes «chafriolantes». Il n’y a guère que le théâtre où ne se faufile pas sa prestigieuse personne; mais certaines gens prétendent—oh! la calomnie!—qu’il a de l’accès auprès des comédiennes[450]... Gardez-vous de le croire. Ce cœur de moine est d’une immatérialité qui confine à celle des archanges. Comme l’abbé Sabathier[451], accusé également de bonnes fortunes, il peut répondre victorieusement:

Eh! quoi, me demander ce que c’est qu’une femme,
A moi dont le destin est d’ignorer l’amour?
D’un aveugle affligé vous déchireriez l’âme,
Si vous lui demandiez ce que c’est que le jour.

Dom Galéas passait à l’état de demi-dieu quand une déconvenue vint se mêler à ses triomphes. En avril 1776, les Loges maçonniques des Chartrons, l’Amitié et la Française réunies, offraient un banquet à un haut dignitaire, Son Altesse Monseigneur le duc de Chartres[452]. Comme toujours, les affiliés bordelais avaient royalement fait les choses: les fauteuils d’honneur, occupés par le duc et la duchesse, étaient placés au centre de cinq tables de dames en toilettes d’apparat. Après les crus célèbres du Médoc, on sablait le champagne, quand surgit, sous le feu éclatant des lustres, une ombre en forme de spectre. L’ombre avança à pas comptés, frôlant au passage le satin des épaules et la poudre des chevelures, s’arrêta en face du prince, salua d’une inclinaison olympienne et se campa de la façon avantageuse qui sied à une ombre consciente de sa valeur...

A ce spectacle inattendu, il se fit un silence mêlé d’angoisse. Sur quoi, fier de son effet, Dom Galéas—car c’était lui—tira de sa poche quelques douzaines d’alexandrins et commença à lire, en agitant ses bras gigantesques... A la première strophe, les invités royaux se regardèrent. A la seconde, ils s’appliquèrent un mouchoir sur la bouche. A la troisième, ils éclatèrent, entraînant avec eux l’unanimité des assistants... Force fut bien à l’orateur de se rendre à l’évidence: sa muse demeurait incomprise. Il coupa court, ébaucha une révérence qui accrut l’hilarité générale, et, digne sous l’affront, se retira sans perdre une ligne de sa taille.—Tel fut le dernier exploit du plus fécond des Bénédictins[453].

Pendant que la franc-maçonnerie s’agite, en habits de gala, Mme Duplessy, accoudée à sa fenêtre, continue à voir défiler les gens: un emploi dont l’intérêt ne fait que s’accroître... Mais que de mélancolie au fond de son regard, et aussi que de surprise! Des modifications si profondes se sont produites, en l’espace de quelques années, au sein de la cité qui lui est chère!

Tandis qu’aigries et endettées les familles parlementaires se tiennent à l’écart, cherchant, sous le couvert de bouderies irréductibles, à réparer les brèches de leur patrimoine[454], un élément de formation récente, riche, élégant, jaloux de briller et ne regardant point à la dépense, opère, à travers les débris de la société ancienne, une trouée victorieuse.

Il se compose d’une fraction du haut négoce—non le négoce patient, économe, patriarcal, qui fit l’honneur de la Rousselle; mais celui de l’armement, où parfois l’esprit d’aventure supplée au labeur quotidien, et que de téméraires navigations enrichissent ou ruinent en l’espace de quelques mois.

Le premier, par ses tendances, ses goûts et de longues traditions de vertus domestiques, se rapproche de la robe qui, le plus souvent, tire de lui son origine et sa fortune. Le second vise plus haut: c’est la noblesse d’épée qu’il s’est offerte pour modèle. Richelieu, à vrai dire, l’aida de tout son pouvoir, heureux d’opposer à l’aristocratie parlementaire la puissance déjà irrésistible de l’argent[455]. Grâce à ses incitations malsaines, ces marchands affinés figurent proprement—sans titres ni blason—des manières de grand seigneur, menant un train de princes, installés dans des demeures superbes, aimant le luxe, favorisant les arts, semant l’or avec d’autant plus de désinvolture qu’il leur coûte moins à gagner; mais, en même temps, protecteurs de la galanterie vénale, habitués des soupers équivoques, fervents adeptes de la masse aux dés: à ce point que, pour mettre fin à leurs parties furieuses, M. de Clugny, le nouvel intendant, devra faire démolir la salle de jeu où ils s’éternisent malgré lui[456].

Ces mœurs relâchées, imitées de Versailles, ne sont point pour inspirer le respect. Le peuple se transforme en juge d’autant plus rigoureux que les doctrines égalitaires lui ouvrent un nouvel horizon. Les gentilshommes perdent chaque jour de leur prestige, tandis que le clergé cesse de paraître infaillible. Au besoin, on s’insurge contre lui... Pour la procession du Jubilé, le curé de Sainte-Eulalie veut faire revivre les anciennes classifications: les pauvres en tête, puis la plèbe, la bourgeoisie, et, près des officiants—à la place d’honneur—les gens de qualité. Grand tumulte à cette nouvelle. On crie, de toutes parts, que Dieu ne distingue pas... Et voilà artisans et artisanes qui, cherchant noise aux coiffures haut montées des dames, se mettent en mesure d’écraser «toutes ces grecques»: il ne faut rien moins que l’intervention des troupes pour sauver les perruques aristocratiques[457].

De la noblesse et de ceux qui la copient, la désaffection s’étend à la personne du roi, sinon à la royauté elle-même. Au lendemain de la rentrée triomphale du Parlement, se célèbrent les fêtes du sacre—jadis une occasion de réjouissances publiques. Malgré le mot d’ordre, Bordeaux ne témoigne que de l’indifférence. Quelques «petits fagots» brûlés devant l’Hôtel de Ville, avec les salves réglementaires et une rangée de lampions alignés par la Jurade: là se borne le tribut officiel de la Guyenne. Les particuliers se mettent encore moins en frais. En dehors des juifs et de certains négociants, personne ne bouge. Sans l’appoint des francs-maçons qui organisèrent, aux Carmes, un service fort goûté, tout se serait «passé bien pauvrement»[458].

Les campagnes n’échappent pas à la contagion. Ce n’est que par un reste d’habitude qu’elles pratiquent encore l’obéissance. La crise de 1773 est féconde en révélations sur le travail qui s’opère dans leur sein. Maintenues par la force, elles se résignent—jusqu’à l’heure de l’explosion. En attendant, le sentiment qui les domine est celui de la défiance: une défiance résolue, persistante, invincible... Vienne le jour où l’on substituera un impôt presque bénin au scandale des corvées, le paysan se soulèvera, convaincu que la réforme n’est qu’un leurre et que les corvées reparaîtront, avec leur cortège d’abus, dès que l’impôt destiné à en tenir lieu sera lui-même acclimaté... Faut-il le dire? Le paysan n’est pas seul à penser de la sorte: la bourgeoisie et le Parlement éprouvent les mêmes inquiétudes... Les tours de passe-passe de Terray datent d’hier, et chacun sait que les Calonne suivent de près les Necker et les Turgot!

Pendant que l’État court à sa perte, Bordeaux se divertit. Les modes vont leur train, remplaçant les panaches enrubannés au désespoir d’Éole par les chapeaux corvette bonne brise. Le tripot du duc de Duras, qui se moque de la police et des règlements, ajoute un nouveau jeu—le loto!—à la liste déjà longue de ceux à l’aide desquels il dépouille les gens. Bardineau, chez qui le beau monde afflue, inaugure des séries de fêtes durant lesquelles, au fond de chambres reculées, on fait aussi danser l’or et l’argent. M. de Mouchy multiplie les glaces pour y mirer ses insignes de maréchal de France et son manteau ducal si ample «qu’il en a la charge d’un mulet». Madame l’Étiquette, enfin, passe ses nuits à élucider la grave question de savoir si présidentes et conseillères peuvent être admises à l’honneur de saluer les princesses du sang[459].

Mme Duplessy avait plus de clairvoyance. Elle estimait, avec bien d’autres, que si Dieu n’y mettait ordre, on finirait par la culbute. Les débuts du règne de Louis XVI calmèrent un peu ses craintes. Comme tout son entourage, elle applaudit à l’expulsion de l’ancien personnel, fit crédit aux bonnes intentions du jeune prince, marqua un vif enthousiasme pour l’œuvre de Turgot dont, au prix de mille efforts, elle se procura l’image[460]... Ce ne furent, hélas! que des espérances sans lendemain, après lesquelles les mieux disposés cédèrent au découragement. Chez elle, une pointe d’amertume se mêle à la déception quand elle relève les réformes non accomplies, les taxes maintenues, les pensions persistantes en dépit de la détresse publique. Le roi, dit-elle, a signé une déclaration par laquelle il paraît qu’il veut s’occuper du bonheur de ses peuples!... Elle ajoute, non sans ironie: Croyez-vous que les impôts en diminueront?

Bientôt, avec le détachement empreint de fatalisme qui fut la grâce d’état de cette génération consciente d’un danger imminent, mais impuissante à le prévenir, elle revient, en badinant, à sa chronique quotidienne. Quoique affaiblie et réduite au lait de chèvre relevé de deux doigts d’alicante, elle a encore l’œil bon, la plume agile, parfois même la dent mordante...

A l’en croire, les Mouchy ont pour leur bourse des tendresses d’Harpagon. Marraine d’un navire, la grande prêtresse du cérémonial se laisse couvrir de fleurs sans offrir un denier aux matelots de l’équipage... En pareille circonstance, s’écrie la narratrice, Mme d’Egmont avait vidé ses poches et emprunté dix louis à M. d’Estissac!

Le théâtre, fort mal en point depuis le départ de l’impresario en titre, l’intéresse toujours[461]. On y fait maintenant, avec un chanteur célèbre, auquel on donne cinq cents francs par représentation, de la musique dans le goût étranger... Adieu, soupire l’excellente femme, la musique nationale si bien assortie à notre langue et à notre caractère: on l’anéantit, sera-t-elle jamais remplacée?... Mais voilà qu’un jour on reprend la classique tragédie. La tentation est trop forte: Mme Duplessy n’y résiste pas... Vite, sa robe de taffetas d’Espagne, son point du jour à gros grains, sa guipure à la modestie, et elle court au spectacle: «Si quelqu’un, écrit-elle, vous dit m’avoir vue à la Comédie et veut parier, ne pariez pas, car j’y fus samedi. Il y a là une excellente actrice, nommée Mlle Sainval, que votre sœur avoit envie de voir; mais, ne pouvant y aller seule de femme, elle me proposa de l’accompagner... On donnoit Didon. Vous pouvez vous rappeler que nous l’avons vu jouer à Mlle Clairon; mais je crois que celle-ci rend ses rôles plus intéressants et que ses mouvements sont plus vrais et plus expressifs...»

Ce fut sa dernière débauche. Pourtant elle vivait encore à l’ouverture de la nouvelle salle, que l’on inaugura par une représentation d’Athalie. Fidèle à son amour des lettres, Mme Duplessy occupa cette soirée à relire, au fond de sa bergère, le chef-d’œuvre de Racine. Vainement le corps s’affaiblissait, l’esprit demeurait intact. Quant à sa philosophie, elle restait également la même, insensible aux petitesses du monde, et—quoique désabusée—bienveillante, sereine, s’ingéniant à n’attrister personne...

Après une existence aussi laborieuse, l’heure du repos allait enfin sonner pour elle.

Sa dernière lettre, d’une écriture un peu tremblée, est datée du 5 novembre 1782: elle expira le 13, emportant dans la tombe, avec les secrets d’un passé glorieux, l’âme d’une génération demeurée sans rivale[462].

Ainsi achevait sa carrière, rue du Cahernan, chez le procureur Aumailhey, celle qui, tour à tour Bérénice de l’Académie des Arcades et Uranie du poème de Lagrange, occupa une si grande place au sein de la cité bordelaise. Jusqu’à la fin du siècle, son souvenir fut pieusement gardé. Il s’effaça ensuite dans le tourbillon révolutionnaire, à peine défendu contre l’oubli par quelques lignes de Montesquieu, des notes éparses dans la poussière et un nom—mal orthographié—sur la plaque d’une rue[463]...

A Mme Duplessy, à ses hôtes, au milieu dans lequel ils vécurent, au mouvement littéraire, politique et social qui s’accomplit autour d’eux, il manquait «un témoin pour leur donner vie et mémoire»... Puisse cette étude tenir lieu des registres et rooles sans lesquels, au dire de notre vieux Montaigne, «les fortunes de plus de la moitié du monde s’esvanouissent sans durée!»