J'ai honte de rapporter ce grossier dicton, mais il tient à une circonstance nécrologique qui mérite d'être connue, et qui prouve, d'ailleurs, qu'il est gratuitement injurieux. Le seigneur des Accords nous apprend, dans son Chapitre des notes, qu'il est né de l'interprétation faite par les mauvais plaisants du monogramme lapidaire M. B., qui signifie Mulier Bona (femme bonne), et auquel ces messieurs ont voulu faire signifier Mala Bestia (mauvaise bête).
J'ajouterai que ce monogramme, qu'on inscrivait jadis sur les tombeaux des femmes, a donné lieu aussi à cet autre dicton: Les bonnes femmes sont toutes au cimetière.
Encore un dicton qui tient à l'interprétation que nos pères, grands amateurs de rébus, ont donnée abusivement au monogramme M. B. (Mulier Bona) dans lequel ils ont vu Mula Bona (mule bonne), tout aussi bien que Mala Bestia, ce qui a fait dire, en combinant les trois versions: Une bonne femme et une bonne mule sont deux mauvaises bêtes. A la vérité, le dicton: Bonne femme, mauvaise tête; bonne mule, mauvaise bête, n'indique la prétendue similitude des deux êtres que par un simple rapprochement, au lieu de la marquer en termes exprès; mais la réticence a été malignement calculée pour mieux attirer l'attention sur l'entêtement de la femme, auprès duquel n'est pas même compté celui de la mule, qui passe pourtant pour la bête la plus têtue. C'est un trait décoché avec une habileté perfide contre la tête féminine. Malgré cela, il ne reste pas moins impuissant que tous les autres traits auxquels cette tête a été destinée à servir de but. Elle est, dit-on, à l'épreuve de toutes les atteintes, par la faveur spéciale de Satan, toujours attentif à la conservation de son plus cher ouvrage; car sachez bien que Satan en a été le fabricateur. Ce n'est pas moi qui le dis; c'est un grave docteur in utroque jure. On lit dans le livre savant et curieux intitulé: Sylva nuptialis (la Forêt nuptiale), composé par Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle: «Dieu se plut à former dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables; mais pour la tête, il ne voulut pas s'en mêler, et il en abandonna la façon au diable. De capite noluit se impedire, sed permisit illud facere dæmoni.»
Les impertinents prétendent que ce fait est hors de doute, attendu que l'ouvrage porte la marque de l'ouvrier.
Le mot tête se prend pour entêtement, volonté opiniâtre, dans ce vieux proverbe qui correspond très-exactement, par le sens et par l'expression, à la maxime latine du moyen âge: «Mulier non debet esse proprii capitis. La femme ne doit pas avoir une tête à elle,» c'est-à-dire ne doit pas agir d'après sa propre tête.
C'est assez d'une seule tête chez un couple conjugal. S'il y en avait deux, elles ne sauraient compatir ensemble, car deux têtes de cette espèce ne sont pas de celles qui puissent réaliser le symbole proverbial des deux têtes dans un bonnet. Elles se choqueraient sans cesse comme les têtes de deux béliers furieux, et Dieu sait quels graves accidents il en résulterait pour l'une et pour l'autre. Il faut donc que la femme renonce à la sienne, qu'elle se soumette à l'autorité raisonnable de son mari, et qu'elle n'ait d'autre volonté que la volonté de son mari.
Les Danois disent: Heureux ménage, lorsque la femme est sans volonté et qu'elle consulte son mari.
Je crois que ce proverbe n'est qu'une variante du précédent. Mais au lieu de s'entendre au figuré, il s'entend presque toujours au propre. Cette scandaleuse acception, qu'y attachent les mauvais plaisants, est provenue d'une singulière anecdote que j'ai racontée dans mes Études sur le langage proverbial, et que M. Édouard Fournier, dans un savant et spirituel article sur mon ouvrage, a redite en termes nouveaux que je vais lui emprunter, persuadé que les lecteurs auront probablement plus d'agrément à lire sa rédaction qu'à relire la mienne.
«Je ne répète, a-t-il dit, le proverbe, avec son commentateur, que pour le réfuter comme lui, et prouver, à votre plus grande gloire, mesdames, que son origine est un contre-sens.
»Au seizième siècle, pour dire renommée, on disait fame, du latin fama, d'où cette expression: bien ou mal famé.
»Ainsi, parlant de la renommée, Ronsard a écrit dans la quatrième hymne de son livre Ier:
»Les marchands qui ont toujours eu la manie de mettre sur leur enseigne une bonne renommée, qu'ils n'ont pas toujours, firent peindre au-dessus de leur boutique la bavarde déesse avec ces mots: A la bonne fame.
»Les peintres, qui savaient leur Virgile, n'avaient pas manqué de représenter la Renommée comme le demande le poëte, dans le 117e vers du quatrième livre de l'Énéide, c'est-à-dire la tête complétement perdue dans les nuages, inter nubila. De là vint l'erreur. En voyant cette déesse sans tête, avec ces mots sous ses pieds: A la bonne fame, on crut à une épigramme. Ce qui n'était, encore une fois, qu'un contre-sens, devint une malice qui court encore.»
Bouffonnerie excessivement drôlatique pour faire entendre que la femme n'a pas de cerveau, puisque les deux animaux, types de malice et de ruse, avec lesquels ce dicton veut la montrer apparentée de nature, ne fournissent point les substances dont il suppose que son cerveau est composé. C'est un trait facétieux de l'humeur gauloise, en prenant le mot humeur dans le sens qu'il avait autrefois et que les Anglais donnent à leur mot humour qu'ils ont pris du nôtre.
Notre-Seigneur Jésus-Christ et saint Pierre se promenaient un soir, à la nuit tombante, dit une vieille légende populaire. Ils entendirent des cris qui annonçaient une grande querelle. Le Fils de Dieu ordonna à son apôtre d'aller au plus vite à l'endroit d'où partaient ces cris et d'y faire régner la paix. L'apôtre y courut, et y vit une femme aux prises avec le diable. Il s'efforça de les séparer et de les mettre d'accord, mais il eut beau faire et dire, le diable et la femme le repoussèrent et leur dispute continua plus opiniâtre. Indigné de voir son autorité ainsi méconnue, il ne put maîtriser un mouvement de colère et, tirant son glaive, il coupa la tête à l'un et à l'autre. Puis il retourna auprès de son divin maître, à qui il raconta ce qu'il venait de faire. Le Seigneur lui reprocha vivement cette action criminelle et le renvoya auprès de ses victimes, afin de rajuster la tête de chacune d'elles au corps dont elle avait été séparée. Saint Pierre repartit en toute hâte, désireux de réparer le mal. L'obscurité était déjà un peu épaisse quand il arriva. Il retrouva à tâtons les deux têtes, les remit de même en leur place et, les ayant entendues recommencer aussitôt la dispute, il se retira, persuadé que rien ne manquait à son opération. Cependant ce merveilleux rebouteur avait fait une étrange méprise: prenant une tête pour l'autre, il avait adapté celle de la femme au cou du diable et celle du diable au cou de la femme. De là le dicton: Corps de femme et tête de diable.
«Tout le malheur des hommes, a dit Pascal, répété par Mme de Sévigné, vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.» Tout le malheur des femmes vient aussi de ne pas savoir se tenir à la maison. En prenant des habitudes trottières, elles s'exposent à rencontrer fréquemment des séducteurs qui les perdent, comme les poules des renards qui les croquent. Ce proverbe, commun à presque tous les peuples modernes, est fondé sur une observation qui remonte à la plus haute antiquité où l'on avait pour maxime que la femme doit être sédentaire, ce qu'on exprimait encore sous forme symbolique, en réduisant en cendre l'essieu du char d'hyménée sur le seuil de la maison de l'époux, lorsque l'épouse y faisait son entrée avec lui, après la cérémonie nuptiale.
On sait que Phidias avait voulu rappeler cette maxime en sculptant pour les Éliens une statue de Vénus, dont le pied posait sur la carapace d'une tortue.
Alciat a fait de cette statue l'emblème de la femme vertueuse. «O belle Vénus, dit-il, que signifie cette tortue que vous pressez sous un pied délicat?—C'est une leçon que Phidias a voulu donner aux personnes de mon sexe. Il leur conseille, par cet emblème, de rester toujours attachées à leur maison comme la tortue, sans jamais y faire plus de bruit qu'elle.»
Le temps est pommelé lorsqu'il y a des couches de ces petits nuages blancs qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, par une métaphore assez heureuse, les éponges du ciel. Ce signe, paraît-il quand il fait beau, c'est une preuve que les vapeurs se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c'est une preuve qu'elles se divisent, et, dans les deux cas, il indique un changement prochain dans l'état de l'atmosphère.—Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau. Les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c'est là tout ce qu'elles gagnent à vouloir mettre sur leur visage plus que Dieu n'y a mis, comme dit le troubadour Pierre de Resignac ou Ricignac.—On lit à ce sujet dans la Somme de maître Drogon de Hautvillers, chanoine de Reims et professeur de droit civil, que «leurs visages sont des masques derrière lesquels sont cachées les figures que Dieu leur a données, et que c'est à elles que s'adresse cette apostrophe de saint Jérôme: «Par quelle audace levez-vous vers le ciel des visages que le Créateur ne reconnaît point[1]?»
[1] J'ai tiré ce fragment de maître Drogon d'un plus long fragment que M. Charles d'Héricault a cité dans son commentaire sur les œuvres de Coquillart.
Antoine Lasale, traducteur de Bacon, dit que, selon toute apparence, ce sont les femmes laides qui ont imaginé le fard, pour masquer tout à la fois et leur propre laideur et les agréments des belles.
Le poëte Brébeuf a composé cent cinquante épigrammes sur une femme fardée. Je n'y ai vu, en général, que l'abus de l'esprit contre l'abus du fard.
Il y a deux variantes de ce proverbe qu'on a converti en triade, en y ajoutant, tantôt feu de bourrée et tantôt pomme ridée, qu'on intercale entre temps pommelé et femme fardée.
Les dames parisiennes se fardaient beaucoup au dix-huitième siècle. Un étranger, à qui l'on demanda ce qu'il pensait de leurs charmes, répondit sans façon: «Je ne me connais pas en peinture.»
Ce soleil est pluvieux, cet enfant est valétudinaire, et cette femme est supposée ne faire usage de son esprit que pour dominer ou tromper son mari.
On lit dans l'Histoire du Bas-Empire que l'empereur Théophile ne voulut pas épouser la belle Icasie, dont il était fort épris, parce qu'elle lui fit un jour une réponse si spirituelle qu'il en fut épouvanté.
«Une femme bel esprit, dit Jean-Jacques Rousseau, est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie, elle dédaigne tous ses devoirs de femme et commence toujours par se faire homme à la manière de Mlle de Lenclos. Au dehors, elle est toujours ridicule et très-justement critiquée, parce qu'on ne peut manquer de l'être sitôt qu'on sort de son état et qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes les femmes à grands talents n'en imposent qu'aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou bien l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent; on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle aurait de vrais talents, sa prétention les avilirait. Sa dignité est d'être ignorée, sa gloire est dans l'estime de son mari, ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille… Toute fille lettrée restera fille quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre.» (Émile, liv. V.)
(Martial, XI, 20.)
On connaît cette pensée du vicomte de Bonald: «A un homme d'esprit il ne faut qu'une femme de sens. C'est trop de deux esprits dans un ménage.» Elle me rappelle la plaisante raison qu'allégua le troubadour Raymond de Miraval à sa femme en la répudiant: «Tu rimes comme moi: c'est assez d'un poëte dans un ménage.»
Mlle de Lespinasse disait: «Les femmes doivent être instruites, mais non savantes.»
Le préjugé contre les femmes savantes ou clergesses, comme on les appelait autrefois, était fort répandu dans le moyen âge, et les faisait passer pour magiciennes et sorcières. On croyait qu'elles étaient capables de faire éclore, par leur sueur, des monstres qui ne pouvaient être détruits qu'à force d'eau bénite et d'exorcismes. Il existe sur ce sujet diverses traditions plus absurdes les unes que les autres. Marchangy, dans son Tristan, ch. XXVI, en cite une d'après laquelle une femme savante de Ploujean (en Bretagne) aurait fait couver un œuf de serpent d'où serait sorti un dragon volant à trois têtes, qui ne se nourrissait que de sang humain.
L'opinion publique est aujourd'hui moins injuste pour les femmes qu'on nomme bas bleus. Elle se contente de les signaler comme ridicules, en faisant toutefois d'honorables exceptions en faveur de celles à qui on ne peut refuser de vrais talents ni attribuer des manières excentriques.
C'est-à-dire que si le mari n'a pas assez de savoir-faire pour lui en donner un, elle ne se fait pas scrupule de s'adresser à la cour des Aides, qui lui fournit le vrai moyen de prévenir le cas de déshérence. Ce proverbe est traduit de l'espagnol: Muger aguda no muere sin herederos. On croit qu'il fut introduit dans notre langue par la citation qu'en fit le comte de Grignaux au comte d'Angoulême, devenu depuis François Ier, pour détourner ce prince de courtiser Marie d'Angleterre, troisième femme de Louis XII.
Il se pourrait pourtant qu'il fût en France d'aussi vieille date qu'en Espagne. Quoi qu'il en soit, l'idée qu'il exprime se retrouve chez divers peuples, et il est probable qu'elle a suggéré à Shakespeare ces paroles d'Yago à Desdémona dans le second acte d'Othello: «Femme belle n'est jamais sotte. Elle aura toujours l'esprit de se faire un héritier.»
Saint Jérôme dit: «Qui non litigat cælebs est. Celui qui n'a point de dispute vit dans le célibat.» Ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi, il est décidé par l'autorité même d'un Père de l'Église que les querelles sont inséparables de l'état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seules, comme le fait entendre cet autre proverbe formulé par Ovide: Dos est uxoria lites.
Consultez ces dames: elles répondront toutes qu'il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu'ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Montaigne dit très-bien, à la fin du chapitre V du livre III de ses Essais: «Il est bien plus aisé d'accuser un sexe que d'excuser l'autre.»
Cependant, s'il fallait émettre son avis sur cette grave question, je n'hésiterais pas à prononcer que les femmes ont plus souvent raison que les hommes, en me fondant sur cette maxime chinoise, qui n'est pas moins vraie à Paris qu'à Pékin: «Un mari ne connaît pas assez sa femme pour oser en parler, et une femme connaît trop bien son mari pour pouvoir s'en taire.»
L'explication de ce proverbe se trouve dans ce distique latin d'un auteur du moyen âge:
Qu'y a-t-il de pire que le diable?—La femme querelleuse; car si l'on a recours aux prières le diable s'enfuit, et la femme devient plus enragée.
Salomon dit deux fois dans ses Proverbes (XXI, 9 et XXV, 24): «Il vaudrait mieux être assis en un coin sur le toit de sa maison que de rester avec une femme querelleuse sous le même toit.»
Dans un autre endroit il compare la femme querelleuse à un toit d'où l'eau dégoutte toujours: Tecta jugiter pestillantia litigiosa mulier. (Prov., XIX, 13.)
Le peuple dit: La femme est comme la botte: la meilleure est celle qui crie le moins.
Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les collecteurs patrons étaient obligés de conférer aux gradués de l'Université; mais ces gradués ne pouvaient y être nommés s'ils étaient mariés; de là ce proverbe dont le sens était qu'on ne pouvait cumuler deux avantages.
Les Italiens emploient dans un sens analogue cette facétieuse ironie: «Non si può avere la moglie ebbra e la botta piena. On ne peut avoir sa femme ivre et sa barrique pleine.»
On disait au treizième siècle: Le pire riens qui soit est une male femme, c'est-à-dire une méchante femme. Mais ce proverbe remonte beaucoup plus haut. L'idée qu'il exprime se trouve dans l'Iliade où Agamemnon s'écrie: «O femmes, lorsque vous tournez au mal, les furies de l'enfer ne sont pas plus méchantes.» En effet, dès qu'elles ont renoncé à cette retenue qui est le premier mérite de leur sexe, il n'y a point d'excès dont elles ne deviennent capables. C'est une vérité qu'ont mise en évidence de grands poëtes tragiques dans la peinture qu'ils ont faite des femmes perverses et cruelles. Voyez lady Macbeth, de Shakespeare; Médée, Cléopatre et Rodogune, de P. Corneille.
M. V. Hugo, dans sa Légende du beau Pécopin, charmant épisode de ses Lettres sur le Rhin, cite le proverbe suivant sur la méchanceté féminine: Les chiens ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille.
Je ne sais quelles sont les sept espèces de rage des chiens, et encore moins les mille des femmes.
Il y a plusieurs autres dictons grossiers où les femmes sont assimilées aux chiens sous divers rapports, parmi lesquels ne figure point, on le pense bien, celui de la fidélité. Je m'abstiens de les reproduire, car ils ne peuvent donner lieu à aucune remarque susceptible de quelque intérêt; mais je rappellerai qu'une telle assimilation existait dans le langage proverbial des anciens. Elle avait été suggérée peut-être par une tradition mentionnée dans une poésie de Simonide. Ce poëte dit que Dieu forma la femme de la substance d'une chienne, et la fit semblable à sa mère: Mulierem ex cane fecit Deus, parenti suæ similem. Ces mots latins sont la traduction littérale du texte grec, dont le sens allégorique n'a pas été expliqué par les commentateurs.
Voilà un rapprochement qui présente la femme comme un être bien redoutable. L'est-elle donc à ce point?—Oui, s'il faut en croire l'Ecclésiastique, qui a fait de sa méchanceté un portrait effrayant, dont je ne citerai que ce trait analogue à notre proverbe: «Non est ira super iram mulieris. (XXV, 23.) Il n'y a pas de colère qui surpasse la colère de la femme.»
Virgile a dit: «On sait ce que peut une femme furieuse. Notumque furens quid fœmina possit. (Æneid., V, 6.)
La conclusion morale à tirer du proverbe, c'est qu'il faut avoir pour sa femme des procédés pleins de douceur; car plus son courroux est à craindre, plus il importe à l'homme de ne pas le provoquer.
Mulier malum necessarium, proverbe de tous les temps et de tous les lieux, pour signifier que l'homme ne peut se passer de la femme, et qu'il doit s'appliquer à vivre avec elle aussi bien que possible puisqu'il ne saurait vivre sans elle.
Un personnage de l'antiquité, qui avait épousé une femme presque naine, s'en excusait en disant: «J'ai choisi le plus petit des maux.»
C'était un préjugé assez généralement admis dans le moyen âge qu'une femme qui avait de la barbe ne pouvait manquer d'être sorcière, et qu'il fallait se garantir de l'approche de ce suppôt de Satan, en usant d'abord de certains procédés poliment calculés pour ne pas l'irriter et en recourant enfin à des moyens coercitifs, si faire autrement ne se pouvait. C'est là précisément ce que recommande ce vieux dicton en disant de la saluer de loin, un bâton à la main.
Dans un temps où tant de gens étaient accusés d'être sorciers par tant d'autres qui certainement ne l'étaient pas, on ne se bornait point à regarder la barbe chez les femmes comme un indice de sorcellerie, on se figurait aussi que leur vieillesse en était un non moins manifeste, lorsqu'elle offrait certain caractère de laideur, et de là est venue la locution proverbiale de vieille sorcière, qui s'est conservée pour désigner une femme vieille, laide et méchante. Cette qualification injurieuse fut fondée, suivant Gerson, sur ce que les femmes vieilles ont toujours eu plus de penchant à la superstition que les jeunes (Tract. contra superstitios, dierum observat.), ce qui ne veut pas dire que les jeunes en soient exemptes; car la superstition abonde dans tout cœur féminin, s'il faut en croire Martin de Arlès, qui a remarqué, dans son Traité des superstitions, que le nombre des sorcières a été en tout temps bien plus considérable que celui des sorciers.—Joignez à cela l'observation suivante faite par M. E. Pelletan: «La femme tourne aisément à la sorcellerie. Le jésuite Paul Leyman, envoyé comme inquisiteur en Allemagne pour y brûler des multitudes de sorciers, explique ainsi, dans son Malleus maleficarum, cette incorrigible condescendance de la femme à la volonté de Satan:—Le nom de femme, dit-il, vient de mulier, tendre; mulier vient de mollis, qui a engendré, à son tour, malleabilis, malléable; or, par cela même que la femme est malléable, elle est facile à pétrir, et le diable a toujours la main fourrée dans le pétrin.» (Feuilleton de la Presse, 31 janvier 1850.)
Lactance avait donné de mulier une étymologie, semblable quant au fond, qui était reçue chez les Latins. On lit dans son traité intitulé: De l'ouvrage de Dieu, ch. XVII: «Mulier vient de mollities, et signifie la faiblesse et la mollesse.»
Ce proverbe, qu'on divise quelquefois en deux, est une sentence émanée des anciennes cours d'amour. Il n'a une juste application qu'en matière de galanterie, pour signifier que la femme qui reçoit des présents d'un homme met son honneur en danger, et que celle qui fait des présents à un homme est tout à fait vile et déshonorée. J.-J. Rousseau a dit de cette dernière: «La femme qui donne est traitée par le vil qui reçoit comme elle traite le sot qui donne.»
Gabriel Meurier rapporte, dans son Trésor des sentences, ce distique proverbial, qui propose une excellente règle de conduite:
C'est-à-dire qu'une femme est incapable de garder un secret. Mais cela doit s'entendre d'un secret qui lui est confié et non d'un secret qui lui appartient en propre; car elle cache toujours très-bien ce qu'il lui importe personnellement de cacher; par exemple, son indiscrétion ne va presque jamais jusqu'à révéler son âge, pour peu que cet âge dépasse le chiffre de la première jeunesse, et si l'on veut la faire mentir à coup sûr, il n'y a qu'à le lui demander, comme le dit un proverbe qu'on trouvera commenté dans ce recueil.
La conclusion à tirer de ce proverbe, c'est qu'il ne faut confier aux femmes que les choses dont on désire que le public soit instruit.
Les Orientaux conseillent de se tenir en garde contre les trahisons attribuées, à tort ou à raison, à la langue féminine, en disant: Si la femme est mauvaise, méfie-toi d'elle; si elle est bonne, ne lui confie rien.
Ce proverbe paraît être une allusion à l'histoire de Job, dont Dieu fit, dit-on, mourir subitement la femme, quand il le délivra de tous ses maux, et lui rendit sa belle existence; car il jugeait impossible que le saint homme pût redevenir complétement heureux en conservant sa mauvaise compagne. Ce fait, qui ne se trouve point mentionné dans le texte sacré, est de tradition juive, et il doit être considéré comme une de ces fables imaginées par les rabbins pour expliquer et corroborer l'esprit de la Bible généralement hostile aux filles d'Ève.
Nous avons encore ce proverbe singulier sur l'avantage qu'un mari bien marri croit retirer de la mort de sa femme: A qui perd sa femme et un denier c'est grand dommage de l'argent. Les Italiens disent de même: Chi perde la sua moglie e un quattrino, ha gran perdita del quattrino.
Trop souvent, hélas! il ne va guère plus loin, et quelquefois même il y a lieu de soupçonner qu'il n'irait pas jusque-là s'il n'était accompagné du mécontentement que peut causer encore la présence de la morte. C'est un dernier effet de l'antipathie conjugale à laquelle cette contrariété semble communiquer une apparence de douleur, et voilà pourquoi l'on accuse les maris d'être toujours pressés de faire enterrer leurs femmes. On connaît le mot de celui qui ordonna de porter la sienne au cimetière au moment même où elle venait d'expirer. Comme on lui représentait que le corps était encore tout chaud: «Faites ce que je dis, s'écria-t-il en colère: elle est assez morte comme cela.»
Cette épitaphe épigrammatique passée en proverbe a été faussement attribuée à Piron; elle est du jurisconsulte Jacques du Lorens, connu par un recueil de satires imprimé en 1624. Nicolas Bourdon, poëte latin, ami de l'auteur, la reproduisit dans ce distique assez joliment tourné qu'on a pris à tort pour l'original:
Bientôt après elle fut traduite en anglais, en italien et en plusieurs autres langues, qui en firent comme la nôtre la devise de tout mari joyeux d'avoir enterré sa femme.
Dicton usité par plaisanterie parmi le peuple de Paris, en parlant d'une chose qui se fait attendre ou d'une espérance qui tarde à se réaliser. On prétend qu'il fut, dans le principe, un mot d'impatience échappé à un certain mari qui, témoin de l'agonie de sa femme, se désolait de la voir durer plus longtemps que la chandelle bénite, allumée, selon l'usage, au chevet du lit de l'agonisante.
Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l'appelle en s'écriant: «Ma maîtresse se meurt!» il lui répond:
Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l'injustice du nôtre. Une femme y dit: «No es nada, sino que matan a mi marido. Ce n'est rien, c'est mon mari que l'on tue.»
Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans les vers du début de sa fable intitulée la Femme noyée.
(Liv. III, fable XVI.)
Ce proverbe a été originairement une formule de droit coutumier. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu'à effusion de sang, pourvu que ce ne fût pas avec un fer émoulu et qu'il n'y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche, en Beaujolais, jouissaient de ce brutal privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d'une telle concession fut l'espérance qu'avait ce seigneur d'attirer un plus grand nombre d'habitants, espérance qui fut promptement réalisée.
On trouve dans l'Art d'aimer, poëme d'un trouvère, la recommandation suivante: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous n'êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter.»
La chronique bordelaise, année 1314, rapporte ce fait singulier: «A Bordeaux, un mari, accusé d'avoir tué sa femme, comparut devant les juges et dit pour toute défense: «Je suis bien fâché d'avoir tué ma femme; mais c'est sa faute, car elle m'avait grandement irrité.» Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n'exigeait du coupable qu'un témoignage de repentir.
Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos aïeux les actions qu'ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l'avertissement que voici: «Bon battre sa femme en hui.»
Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fernel, jusqu'au règne de François Ier, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque bien plus reculée. Le chapitre 131 des Lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant si elle lui fait infidélité pour son voisin. Si deliquerit vicino suo tenetur eam castigare quasi puerum.
Mahomet permet aussi aux musulmans de battre leurs épouses lorsqu'elles manquent d'obéissance. (Koran, IV, 38.)
Un canon du concile tenu à Tolède, l'an 400, dit: «Si la femme d'un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu'à ce qu'elle ait fait pénitence.»
Il fallait que ce concile eût des raisons bien graves pour rendre cette décision. Sans cela, des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l'émancipation et la dignité des femmes, auraient-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante? N'auraient-ils pas été conduits, au contraire, par l'esprit de cette religion où tout est douceur et charité, à proclamer le principe de la loi indienne du code de Manou, qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»
Remarquons, du reste, que le droit de battre n'a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu'elle le jugeait convenable.
Rœderer dit dans son Histoire de François Ier: «Plusieurs monuments attestent que le règne de ce prince fut l'époque où le sexe, non content de se soustraire à la barbarie qui autorisait les maris, les obligeait même à corriger les épouses infidèles, établit encore l'usage plus révoltant qui autorisa les femmes infidèles ou fidèles à corriger et à battre leurs maris.»
Jean Belet, dans son Explication de l'office divin, parle d'un singulier usage de son temps: «La femme, dit-il, bat son mari à la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain. Ce qu'ils font pour marquer qu'ils se doivent la correction l'un à l'autre et empêcher qu'ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal.»
La raison pour laquelle les époux devaient s'abstenir du devoir conjugal, non-seulement pendant les fêtes de Pâques, mais pendant les autres fêtes et les dimanches, était fondée sur une superstition qui leur faisait craindre que les enfants procréés ces jours-là ne fussent noués, contrefaits, épileptiques ou lépreux. Cette superstition existait dès le sixième siècle. (Voyez Grégoire de Tours, de Mirac., S. Martini, lib. II, cap. XXIV.)
Les prêtres païens prescrivaient aussi la continence pendant les jours consacrés aux fêtes d'Isis, comme nous l'apprennent Ovide et Properce: le premier, dans la huitième élégie du livre Ier des Amours, et le second dans la trente-cinquième élégie de son livre II, où il se plaint de la longue séparation que cette déesse a imposée à des cœurs si brûlants de se réunir.
Proverbe traduit du roman Battre molher non li tol fol consire.
Arlequin a beau dire que les femmes ressemblent aux côtelettes, qui deviennent plus tendres quand elles sont bien battues, il faut se défier de cette tendresse qu'elles font paraître après les mauvais traitements; car ce n'est presque toujours qu'une feinte sous laquelle elles cachent des projets de vengeance. La brutalité des maris ne sert qu'à les rendre pires, et ceux-ci n'ont rien de mieux à faire que de prendre patience en enrageant. Je les engage dans leur propre intérêt à méditer sérieusement cet autre proverbe fort raisonnable: Celui qui frappe sa femme est comme celui qui frappe un sac de farine: tout le bon s'en va, et le mauvais reste.
C'est un vers du joli conte de Voltaire intitulé: Ce qui plaît aux dames. Mais ce vers n'est que la reproduction d'un proverbe antique, rapporté dans le Zend-Avesta, où une femme, sommée par les Mages de dire ce que chaque femme désire le plus, leur répond: «Être aimée et soignée de son mari, être maîtresse de la maison,» réponse pour laquelle ces prêtres indignés la font mourir sous leurs coups.
Nous avons aussi le proverbe rimé:
Le désir le plus vif et l'étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe et dans tout pays, c'est donc d'être maîtresses. Elles ont, pour y parvenir, une tactique merveilleuse, qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes civilisés ne savent pas y résister, et le droit du plus fort dont ils se glorifient n'est rien en comparaison du droit du plus fin dont elles ne se vantent pas.
Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse. Il l'a représentée assise sur un trône superbe, avec une constellation de douze étoiles pour couronne et la tête de l'homme pour marchepied.
On a prétendu que dans l'antiquité le beau sexe fut généralement réduit à une espèce d'esclavage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n'a pu exister que par exception et chez un petit nombre de peuples, et je pense qu'on pourrait établir contre l'opinion commune que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans certains siècles postérieurs. Sans vouloir nier les améliorations que l'esprit de cette divine religion a fini par introduire dans l'état social de la femme, je vais présenter quelques faits historiques assez curieux à l'appui de mon assertion. La Bible et les poëmes d'Homère nous montrent les femmes libres dès les temps les plus reculés. On ne saurait tirer une preuve du contraire de ce que, à ces époques primitives, elles vivaient confinées dans l'intérieur des maisons. C'étaient les mœurs et non les lois qui le voulaient ainsi; car il n'y aurait pas eu de sécurité pour elles au dehors. Les inconvénients de cet état cessèrent à mesure que la civilisation se développa. Les femmes grecques jouissaient d'une liberté modérée qui dégénéra en indépendance pendant que leurs maris faisaient le siége de Troie. Plus tard, elles régnèrent chez elles et exercèrent souvent une influence puissante sur les affaires de l'État, comme nous le voyons dans Aristophane. Les dames romaines, d'abord tenues pour mineures, devinrent bientôt maîtresses. Caton l'Ancien signalait leur empire en disant: «Les autres hommes commandent à leurs femmes; nous, à tous les autres hommes, et nos femmes à nous.»
On sait que chez les Gaulois, les femmes possédaient une grande autorité et siégeaient dans le haut conseil de la nation. Elles étaient honorées par eux et par tous les peuples de la même race comme des êtres doués de lumières instinctives émanées du ciel. C'était un préjugé sacré que les druides avaient emprunté, dit-on, à la religion assyrienne à laquelle la leur ressemble en plusieurs points, et l'on a prétendu que ce fut en vertu de ce préjugé que Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l'autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu'en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s'y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune, où l'on n'admettait que ceux qui faisaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l'on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d'y affluer.
On a dit plus anciennement: Veut porter le haut-de-chausses, et plus anciennement encore: Veut chausser les braies, expressions parfaitement synonymes en parlant d'une femme qui aspire à maîtriser son mari. Fleury de Bellingen, auteur des Illustres Proverbes, a pensé que ces expressions avaient leur fondement dans l'histoire ancienne, et voici la singulière explication qu'il en a donnée: «La reine Sémiramis, prévoyant, après la mort de Ninus, son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l'empire d'une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d'un si grand État, se prévalut de la ressemblance naturelle qu'il y avait entre la mère et l'enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens afin qu'étant pris pour elle, et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l'amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu'elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu'elles portent le haut-de-chausses, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habits d'homme.»
On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l'origine d'une locution qui, en la supposant antique, n'a pu naître que dans notre ancienne Gaule narbonnaise que les Romains appelaient Gallia braccata, parce qu'elle était le seul pays du monde où l'on portât des braies ou culottes. Cependant il aurait pu l'aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris: son imagination, au lieu de s'arrêter à la reine d'Assyrie, n'avait qu'à remonter à la mère du genre humain. Il lui eût été même plus aisé de démontrer qu'Ève porta la culotte, dans le sens propre, comme dans le sens figuré, car la Genèse, parlant de nos premiers parents occupés à vêtir leur nudité, dit textuellement: Consuerunt folia ficus et facerunt sibi perizomata; ce qu'un ancien traducteur, Le Fèvre d'Estaples, a rendu en ces termes: «Ils cousirent des feuilles de figuier et s'en firent des braies.» (Édition de Genève, 1562). Bellingen aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un passage des livres saints la preuve irrécusable qu'elles n'ont pas moins que les hommes le droit de porter la culotte.
Mais faisons trêve à la plaisanterie, et cherchons une origine raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens trouvères, a composé un fabliau intitulé: Sire Hains et dame Anieuse. Ces deux époux n'étaient jamais d'accord. La femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci, fatigué, lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n'est-ce pas? et moi je veux être le maître. Or, tant que nous ne céderons ni l'un ni l'autre, il ne sera pas possible de nous entendre. Il faut, une fois pour toutes, prendre un parti, et puisque la raison n'y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu'il porta dans la cour de la maison et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours, à qui l'obtiendrait, une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit: la lutte s'engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon, choisis pour témoins. Sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire. L'abbé Massieu et le Grand d'Aussy ont pensé que le fabliau de Piaucelle a donné lieu à l'expression porter le haut-de-chausses; mais il n'a fait que la populariser, car il est positif qu'elle lui est antérieure.
On pourrait conjecturer qu'elle a dû s'introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses faisaient partie de l'habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de les frapper avec des verges lorsqu'ils ne se montraient pas assez soumis. Mais une telle conjecture, quoique fondée sur un fait attesté par de graves et véridiques auteurs, A.-A. Monteil entre autres, me semble inadmissible comme la précédente, et pour la même raison. Je rejette toute origine historique, et je crois qu'on a naturellement attribué le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari. C'est d'ailleurs ce qui se faisait chez les anciens. Denys de Syracuse, voulant punir un homme qui s'était laissé battre par sa femme, ordonna qu'il fût habillé en femme et que la femme fût habillée en homme, parce que la nature avait dû se tromper en les créant.
La locution porter la culotte est ce qu'on appelle un symbole parlé.