C'est-à-dire les choses qu'on veut tenir secrètes, et particulièrement les mystères de la galanterie ou de l'amour.
La rose, dont le Tasse a dit d'une manière si charmante: «Quanto si mostra men, tanto è più bella; moins elle se montre, plus elle est belle,» la rose était dans l'antiquité le symbole de la discrétion, et la riante mythologie avait consacré cette idée en racontant que l'Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à Harpocrate, dieu du silence, pour l'engager à cacher les faiblesses de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[13]. Quand on faisait une confidence à quelqu'un, on avait soin de lui offrir une rose comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements nés de la liberté qui règne dans les banquets doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu'ils rendaient plus significatif encore en exposant sur la table un vase de roses sous un couvercle, et le proverbe est venu de cet usage, qui n'est peut-être pas entièrement tombé en désuétude; en 1800, j'en ai été témoin dans une petite ville du département de l'Aveyron.
[13] C'est ce que dit saint Grégoire de Nazianze dans des vers grecs dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction en vers latins:
Les Allemands, pour recommander de ne pas trahir une confidence, se servent de la formule suivante: Ceci est dit sous la rose.
Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comme elle a été expliquée par Newton dans l'Herbier de la Bible, p. 233-234: «Quand d'aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient pour garantie de leur convention est que tous ces propos doivent être considérés comme tenus sous la rose, car ils ont coutume de suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la compagnie l'obligation du secret.»
Peacham, dans son ouvrage intitulé «the Truth of our times, la Vérité de notre temps,» (p. 173; édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu'en beaucoup d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas on voyait une belle rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.
L'ornement d'architecture nommé rosace dut probablement son origine à cet usage qui était connu des anciens, comme l'attestent ces quatre vers que Lloyd, dans son dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:
La rose est la fleur de Vénus, l'Amour en consacra l'offrande à Harpocrate, pour l'engager à cacher les voluptés furtives de sa mère; et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table hospitalière, afin que les convives sachent qu'il ne faut pas divulguer ce qui a été dit sous la rose.
Cette expression, qui signifie tenir des propos galants, est venue, suivant la remarque de Le Noble, de ce qu'il y avait en France, sous Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette raison, florettes ou fleurettes, de même qu'on nomme encore florins une monnaie d'or ou d'argent qui portait primitivement l'empreinte d'une fleur. Ainsi conter fleurettes aurait d'abord signifié compter de l'argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le moyen le plus persuasif.
Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu'il y a entre conter et compter; mais ce n'est point là une raison valable, puisque ces deux verbes étaient autrefois confondus sous le rapport de l'orthographe, ainsi que l'attestent des milliers d'exemplaires, où conter est mis pour compter. Cependant je n'adopte point l'opinion de Le Noble: je crois qu'il est plus naturel d'entendre par fleurettes les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥόδα εἴρειν, et les Latins de même, rosas loqui (parler roses). On trouve dans quelques recueils français du quinzième siècle, dire florettes[14], et il existe un vieux livre intitulé «Les Fleurs de bien dire, recueillies aux cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un et de l'autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire.» Paris, 1598, chez Guillemot.
[14] On trouve aussi écrire florettes, expression qui signifie particulièrement écrire en chiffre de fleurs.
Se dit d'une personne dont les propos et la conduite annoncent un penchant décidé pour l'amour.
Fontenelle a fait usage de cette expression en parlant de la reine Élisabeth d'Angleterre, qui, comme on sait, joignit aux qualités d'un grand roi la coquetterie d'une femme. «Élisabeth, dit-il, faisait peut-être quelques pas dans le pays de Tendre, mais assurément elle se gardait bien d'aller jusqu'au bout.»
On emploie aussi dans le même sens l'expression voguer ou naviguer sur le fleuve de Tendre, qu'on trouve dans ces vers de la dixième satire de Boileau:
Ces façons de parler font allusion au pays de Tendre, imaginé par Mlle de Scudéri, qui en a tracé la carte dans son roman de Clélie. Cette carte représente six rivières sur lesquelles sont situées six villes, toutes six nommées Tendre; savoir: Tendre sur Inclination; Tendre sur Estime; Tendre sur Reconnaissance; Tendre sur Désir; Tendre sur Passion; Tendre sur Tendre. On va de l'une à l'autre par une route très-accidentée dans laquelle on trouve le hameau des Billets doux, les bosquets des Billets galants, la place des Petits Soins et des Soupirs indiscrets, etc.
«Les amants, dit Voltaire, s'embarquent sur le fleuve de Tendre: on dîne à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à Tendre sur Désir. Le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, et enfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout quand ce sont des Clélies, des Horatius Coclès et des Romains austères et agrestes qui voyagent; mais cette carte géographique montre au moins que l'amour a beaucoup de logements différents.» (Dict. philos., au mot Abus.)
Je termine cette série de proverbes et de locutions proverbiales sur l'amour par un petit pastiche où j'ai fait entrer plusieurs idées qui n'ont pu trouver place dans les commentaires qui leur ont été consacrés. Il a été composé avec des phrases d'une foule d'auteurs dont il me serait aussi difficile de dire les noms qu'il le serait à un tailleur de nommer les fabricants des diverses étoffes d'où il a tiré les lambeaux qu'il a cousus ensemble pour en faire un habit d'arlequin.
Quelques mythologues supposent que l'Amour est né de l'Érèbe et de la Nuit, pour exprimer la confusion qu'il apporte dans nos sens et l'aveuglement dont il frappe notre esprit. D'autres prétendent qu'il est issu de Vénus sans père, ce qui montre que la beauté seule peut produire l'amour. Il y en a qui assurent, au contraire, que la déesse lui donna l'être avec la coopération de plusieurs dieux. Lorsqu'elle était au moment de le mettre au jour, le conseil de l'Olympe s'assembla: De quoi accouchera-t-elle? se demandaient les immortels.—De la foudre, dit Jupiter;—de la guerre, s'écria Mars;—du Tartare, ajouta Pluton; et Vénus accoucha de l'Amour. Le Destin avait décidé qu'on ne pouvait attendre d'une fille de la Mer que des tempêtes; d'une épouse de Vulcain, que des incendies; et d'une maîtresse de Mars, que des batailles. Ainsi l'Amour fut un composé de divers fléaux. A peine eut-il vu la lumière qu'il sema le trouble dans la cour céleste, et Jupiter, malgré le faible qu'il avait pour lui, se vit contraint de l'exiler sur la terre. L'apparition de ce petit dieu ici bas excita parmi les hommes un mouvement extraordinaire. Toutes les femmes coururent après lui pour le prendre, mais il avait des ailes; il échappa à leur poursuite, et se réfugia chez Protée, qui lui révéla le secret des métamorphoses. Depuis lors il se multiplia sous mille formes, et il ne garda pas deux jours de suite la même figure. Il prit tour à tour l'air de la timidité et de l'espièglerie, de l'innocence et de la malice, de la mélancolie et de la gaieté, du sentiment et du caprice, de la constance et de la légèreté, de l'amitié et de la haine, de la sagesse et de la folie, etc., etc., etc. Souvent il emprunta les traits réunis de plusieurs passions, et les assortit de manière à se composer une physionomie toujours nouvelle. Enfin il voulut ressembler à tout, et ne ressembler à rien. C'est ce qui fait qu'on ne peut jamais bien le peindre, et qu'on le peint de tant de façons diverses, mettant d'ordinaire ce qu'on imagine à la place de ce qui est, et imaginant quelquefois les choses les plus singulières; témoin cet auteur castillan qui l'a dépeint tout à fait semblable au Grand Turc.
Les effets que l'amour produit ne sont pas moins nombreux ni moins variés que ses métamorphoses. Ils pourraient se caractériser d'après les degrés de latitude des différents pays. En Espagne ils se font sentir dans la tête et dans l'imagination; en Italie, dans le cœur et dans le fiel; en Angleterre, dans la rate et dans la cervelle; en Allemagne, dans l'estomac et dans le foie; en France, un peu partout. Chez les Espagnols, c'est une folie qui éclate surtout pendant la nuit, temps des mystères et des aventures; chez les Italiens, une affaire principale dont ils s'occupent dès l'aurore; chez les Anglais, une humeur noire mère du spleen, à laquelle ils se livrent dans les jours nébuleux; chez les Allemands, un remède pour le lendemain matin, quand la digestion est faite; chez les Français, un sentiment doux et léger qui se joue parmi des fleurs artificielles, un art d'agrément, un amusement qu'ils prennent et quittent sans façon, comme bon leur semble.
On peut ajouter à ces observations les vers suivants d'un auteur dont j'ai oublié le nom:
Le meilleur parti qu'il y ait à prendre quand on veut se délivrer des peines de l'amour, c'est de le traiter à la manière française. Mais comme cela ne convient pas à tous les tempéraments, je vais indiquer une recette médicale dont la généralité des individus peut faire usage au besoin. Je l'ai trouvée dans les œuvres du célèbre Huet, évêque d'Avranches. Ce docte prélat, plein de compassion pour les cœurs en souffrance, les avertit très-sérieusement que l'amour est, comme la fièvre, une maladie qui se guérit par les secours de la médecine, en provoquant d'abondantes sueurs et en pratiquant de copieuses saignées. Et certes on ne contestera point que l'amour ainsi purgé de ses humeurs malignes et dégagé de ses esprits enflammés ne soit réduit à l'impuissance. Mais, dira-t-on, n'est-il pas à craindre qu'il reprenne dans la suite ses premières ardeurs? Notre auteur a prévu cette objection, et l'a réfutée par le fait suivant, qu'il rapporte en ces termes: «Un grand prince que nous avons connu, atteint d'une passion violente pour une demoiselle d'un grand mérite, fut contraint de partir pour l'armée. Tant que son absence dura, sa position s'entretint par le souvenir et par un commerce de lettres très-fréquent et très-régulier, jusqu'à la fin de la campagne, où une maladie dangereuse le réduisit à l'extrémité. On proportionna les remèdes au mal, et on mit en usage tout ce que la médecine enseigne de plus efficace: il reprit la santé, mais sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avaient emporté à son insu.»
Il est clair, d'après cela, que si l'on désire un bon remède d'amour, ce n'est pas à Ovide, mais à M. Purgon qu'il faut le demander.
On a remarqué sans doute que, dans la série des proverbes sur l'amour, il s'en trouve un assez grand nombre qui ont été formés de comparaisons ou de métaphores fort ingénieuses.
Frappé du caractère original qui les distingue, je m'étais plu à les mettre en vers dans l'intention d'en illustrer les dernières pages de ce chapitre, espérant atténuer leur double emploi par les agréments de la forme métrique; mais je renonce à ce dessein dont la mise en œuvre ne serait en dernière analyse qu'un duplicata bien ou mal versifié.
Qu'on me permette pourtant de donner ici deux quatrains consacrés à deux de ces proverbes oubliés dans la série en question.
Qu'on me permette aussi de joindre à ces citations une chanson dont chaque couplet offre une ressemblance et une différence entre l'Amour et le Médecin comparés.
1er COUPLET
2e COUPLET
3e COUPLET
4e COUPLET
5e COUPLET
6e COUPLET