La moralité à tirer de ce proverbe, dont la raison s'offre d'elle-même, c'est qu'il est bon de se marier dans son pays avec une personne que l'on connaisse bien. Si cela ne met pas tout à fait à l'abri des mauvaises chances que présente le mariage, cela du moins peut les diminuer beaucoup.
La recommandation de ne pas se marier loin remonte à une haute antiquité. Elle se trouve rappelée par Hésiode dans le poëme des Jours et des Œuvres.
C'est-à-dire: Ne cherche pas à fonder une famille, si tu ne possèdes point ce qui est nécessaire pour la loger et la nourrir.
Tel est le sens littéral de ce proverbe, qui contient en germe la doctrine que Malthus et ses disciples ont développée dans un odieux système, où ils ne tiennent pas le moindre compte de l'action providentielle du bon Dieu, qui, certainement, n'a pas dit aux créatures humaines: Croissez et multipliez, pour qu'elles fussent réduites à mourir de faim par suite de leur multiplication.
S'il ne fallait se marier que lorsqu'on a pignon sur rue, la plupart des hommes seraient obligés de vivre dans le célibat, et qui sait ce que deviendrait la société avec de pareils citoyens?… Mais consultons l'esprit plutôt que la lettre du proverbe, et nous y verrons un assez bon conseil, dont l'expression a été probablement exagérée à dessein pour faire mieux comprendre aux indigents qui aspirent à se mettre en ménage combien le travail et l'économie leur sont indispensables. Il serait déraisonnable et immoral s'il les engageait à renoncer au mariage, qui leur convient encore mieux qu'aux riches. Cet état est dans les vues de Dieu, dont la parole ne peut les tromper comme le calcul hasardé des économistes, et ils ne doivent plus craindre de s'y engager, s'ils ont la ferme résolution de remplir les obligations qu'il leur impose. Ils ont droit, en ce cas, d'espérer, de compter même, qu'avec l'aide de la Providence et une conduite sage et laborieuse ils ne manqueront pas des moyens d'entretenir leur famille, si nombreuse qu'elle soit. Celui qui envoie les bouches envoie aussi les vivres, dit un proverbe qu'on voit presque toujours se vérifier par une bénédiction spéciale du ciel. Les enfants sont la richesse du pauvre qui vit honnêtement; ils attirent sur lui l'intérêt général, et, suivant une sainte maxime, ils lui sont donnés comme un héritage du Seigneur et comme une récompense: Ecce hæreditas Domini, filii; merces, fructus ventris. (Psalm. CXXVI. 3.)
C'est absolument l'idée du proverbe précédent que celui-ci reproduit sous une forme différente. Ainsi les réflexions qui ont été faites sur l'un sont tout à fait applicables à l'autre, et nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'y en ajouter de nouvelles pour démontrer que le second ne doit pas plus que le premier être interprété conformément à cette détestable doctrine malthusienne, qui voudrait interdire le mariage aux pauvres afin d'en étouffer la race, et qui semble ne faire consister le bien-être qu'elle promet que dans le résultat d'une action dénaturée, c'est-à-dire dans l'augmentation des subsistances par la diminution de l'espèce humaine.
Nous remarquerons seulement sur le dernier proverbe que, s'il était pris à la lettre, il placerait dans une fâcheuse alternative deux personnes qui n'auraient aucun bien et qui s'aimeraient; car elles seraient condamnées à la misère en se mariant, et au malheur en ne se mariant pas.
Il faut que le mariage soit consacré par la religion. C'est une maxime dans le développement de laquelle je n'ai pas l'intention d'entrer: je veux seulement examiner quelle a été l'origine de l'expression en face l'église, qui semble un peu étrange aujourd'hui, et démontrer qu'elle est une de celles dont on ne saurait trouver la juste explication que dans les usages de nos pères. On a prétendu à tort qu'elle désignait par le mot église l'autorité ecclésiastique. Elle n'emploie pas ce mot dans un sens figuré, mais dans un sens matériel; elle prend l'église pour le bâtiment sacré où les fidèles se rassemblent, et elle fait allusion à l'ancienne coutume de célébrer devant la porte de ce bâtiment la cérémonie du mariage qui se fait maintenant dans l'intérieur. C'est de là très-certainement qu'elle est née, et elle date d'une époque fort reculée. On la trouve au XXVIe chapitre du IIIe livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin, il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l'a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II, Plantagenet, avec Éléonore d'Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII, dit le Jeune: Solutamque a lege prioris viri in facie ecclesiæ, quadam illicita licentia, ille mox suo accepit conjugio.
Dans un missel de 1555, à l'usage de l'église de Salisbury, on lit cette recommandation: «Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive in faciem ecclesiæ, coram Deo et sacerdote et populo. Que l'homme et la femme soient placés devant la porte de l'église ou EN FACE DE L'ÉGLISE, en présence de Dieu, du prêtre et du peuple.»
On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu, le 18 avril 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon sur un brillant échafaud dressé à la porte de l'église de Notre-Dame de Paris.
Ces faits et beaucoup d'autres semblables que je pourrais y joindre prouvent qu'en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l'église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et dans les jours pluvieux, on faisait la cérémonie sous le porche, d'où l'on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Ils disent que plusieurs peuples de l'antiquité, particulièrement les Étrusques, se mariaient dans la rue devant la porte de la maison, où l'on entrait pour la conclusion de la cérémonie.
A cette raison Selden en ajoute une autre dans son Uxor hebraica (opera, t. III, pag. 680): c'est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu'en face de l'église.
Il faut consulter la raison, les convenances et l'intérêt dans le choix d'une épouse, et ne pas se marier uniquement pour satisfaire un fol amour. Celui qui ne prend femme que dans la vue si spirituellement indiquée par le proverbe se mécompte presque toujours, car l'amour passe et la femme reste, sans conserver pour le mari cette beauté qui avait exercé sur lui une irrésistible fascination.
Tout est fini ou bien près de finir pour l'amour sitôt que l'union de deux cœurs devient celle de deux corps, et les charmantes illusions qu'il faisait naître cèdent la place à de tristes réalités. C'est un mirage fantastique après lequel on ne voit plus que les sables arides du désert.
C'est la marier. Le chapelet ou petit chapeau, auquel a succédé la guirlande de fleurs d'oranger, était une couronne de romarin ou de myrte qu'on mettait autrefois sur le front des jeunes filles dans la cérémonie nuptiale, à l'imitation de la couronne de marjolaine que prenaient les nouvelles mariées chez les Romains, comme on le voit dans ces deux vers de l'épithalame de Julie et de Manlius par Catulle:
Ceins tes tempes des fleurs de l'odorante marjolaine.
Il y avait sans doute en cela une allégorie qui recommandait aux épousées de conserver soigneusement l'honneur conjugal dont cette couronne présentait l'emblème.
C'est se marier. Les nombreux éléments dont se compose cette misère étant exposés en assez grand détail dans les proverbes qui précèdent ou qui suivent, je me bornerai à joindre à celui-ci une anecdote orientale propre à lui servir de commentaire.
Bahalul, que les saillies de son esprit firent surnommer Al-Mégoun, c'est-à-dire le Fou, plaisait beaucoup au calife Haroun al-Raschid par son humeur enjouée, ses reparties ingénieuses et ses traits vifs et facétieux. Ce calife lui dit un jour: «Bahalul, pourquoi ne te maries-tu pas? je veux te donner une épouse jeune, bien faite et riche. Elle te procurera toutes les douceurs de la vie.» Bahalul, cédant à ces raisons et plus encore à la volonté de son maître, consentit au mariage, et, les noces s'étant faites, il entra avec sa femme dans la couche nuptiale. Mais à peine y fut-il, qu'il entendit ou feignit d'entendre un grand bruit dans le sein de sa compagne. Effrayé, il s'élance aussitôt du lit et s'enfuit bien loin hors de la ville. Le calife, instruit de son escapade, ordonne de le chercher: on le trouve et on le lui amène. Le monarque le réprimande d'abord, et lui demande ensuite où est le mot pour rire dans cette affaire. «Sublime commandeur des croyants, répond Bahalul, vous m'aviez promis que je goûterais avec ma femme toutes les douceurs de la vie. Cependant, à peine étais-je couché auprès d'elle, que toutes mes espérances furent trompées. J'entendis un bruit alarmant qui sortait de ses entrailles, il était formé d'une foule de voix qui tour à tour me demandaient une chemise, un habit, un turban, des souliers, du pain, du riz, de la viande, etc. Il y avait, en outre, des cris, des pleurs, des rires de plusieurs enfants qui allaient, venaient, folâtraient, se battaient, se plaignaient ou s'égayaient à qui mieux mieux. Je fus si épouvanté de ce vacarme, que je laissai là ma femme pour échapper aux malheurs dont sa fécondité me menaçait. Je n'aurais pu rester avec elle sans devenir encore plus fou que je ne suis.»
Vieille expression proverbiale dont on se sert quelquefois encore en certaines provinces et même à Paris, pour marquer le contentement d'un père et d'une mère qui marient la dernière de leurs filles, après avoir marié toutes les autres. Elle rappelle la coutume anciennement observée, en pareil cas, de faire une espèce d'illumination de joie en allumant toutes les mèches d'une grande lampe de famille, qui avait ordinairement quatre cornes ou becs. Cette coutume était un reste des antiques formalités du mariage, où l'on employait le feu comme élément symbolique. Le recueil manuscrit des anciens statuts de Marseille (Statuta Massiliensia, année 1274) nous apprend que, le jour des noces, on avait soin d'entretenir des luminaires dans l'intérieur des maisons. On peut voir, à ce sujet, l'Histoire de Marseille par Fabre (II, 204).
Il y a une remarque grammaticale à faire sur le mot chandelle, qui pourrait paraître avoir été improprement introduit dans l'expression que je viens d'expliquer: c'est qu'autrefois chandelle était un terme générique, désignant à la fois et la substance qui éclairait et l'ustensile où cette substance était placée. D'autres en ont fait la remarque avant moi.
Un mariage contracté trop vite devient une source intarissable de regrets, parce qu'il est rarement fondé sur le rapport des caractères sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les époux. Les Allemands disent: Mariage prompt, regret long.
«En général les mariages conclus après une longue fréquentation, pendant laquelle on a appris des deux parts à se connaître, sont ceux dans lesquels on trouve plus d'amour et de constance. Il faut que l'amour ait jeté de profondes racines et se soit bien fortifié avant d'y enter le mariage. Une longue suite d'espérances et d'attentes nous fixe l'idée dans l'esprit et nous accoutume à sentir une véritable tendresse pour la personne dont on a fait choix.» (Addison, Spectateur.)
En effet, une longue fréquentation, où l'on apprend à se connaître, à s'estimer mutuellement, doit produire une tendre amitié, et cette amitié est le plus heureux commencement ainsi que la meilleure garantie de l'amour conjugal. Malfilâtre a développé une idée semblable en vers élégants dans le premier chant de son poëme intitulé Narcisse dans l'île de Vénus. Je vais les citer, pour donner de la variété et de l'agrément à cet article:
C'est la réponse que fait le jeune homme écervelé qui refuse de se laisser guider dans le choix d'une épouse par ses parents ou ses amis, et qui, poussé par un désir aveugle, s'obstine à s'unir à celle dont les appas seuls l'ont séduit, sacrifiant toutes les convenances à sa folle passion, et bravant tous les effets malheureux que ne peut manquer de produire cette union disproportionnée ou mal assortie. Le mariage est un état trop important et trop sérieux pour s'y engager avec étourderie et par caprice. Suivant Montaigne, «l'alliance, les moyens y poisent (doivent y entrer en compte) par raison, autant ou plus que les grâces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on en die; on se marie autant ou plus pour sa postérité, pour sa famille; l'usage et l'intérest du mariage touche notre race, bien loing par delà nous.» (Essais, liv. III, chap. V.)
Cervantes pensait que les parents devaient décider du mariage de leurs enfants et ne pas les laisser libres de le conclure eux-mêmes par fantaisie ou par amour. Voici les réflexions qu'il a mises dans la bouche de don Quichotte sur ce sujet: «Si tous ceux qui s'aiment pouvaient ainsi se marier, ce serait enlever aux parents le droit de choisir pour leurs enfants et de les marier quand ils le jugent convenable; et si le choix des maris était abandonné à la volonté des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle autre le premier venu qu'elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, ne fût-il qu'un débauché et un spadassin. L'amour aveugle aisément les yeux et l'esprit, si nécessaires pour le choix d'un état; et, en fait de mariage surtout, rien de plus facile que de se tromper: il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer juste. Quelqu'un veut-il entreprendre un long voyage, s'il est sage, avant de se mettre en route, il cherchera un compagnon sûr et agréable. Pourquoi donc ne ferait-il pas de même celui qui doit cheminer tout le cours de la vie jusqu'au terme final, la mort; surtout si son compagnon de route doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme pour son mari?» (Partie II, ch. XIX.)
Il n'y a pas de législation qui n'ait jugé nécessaire le consentement des pères au mariage des enfants. «Cette nécessité, dit Montesquieu dans l'Esprit des lois (liv. XXIII, ch. VII), est fondée sur leur puissance, c'est-à-dire sur leur droit de propriété. Elle est aussi fondée sur leur amour, sur leur raison et sur l'incertitude de celle de leurs enfants, que l'âge tient dans l'état d'ignorance, et les passions dans l'état d'ivresse.»
Dès ce jour-là tout devient sérieux dans la vie; les jeux et les divertissements cessent d'être de saison, et les préoccupations de l'avenir doivent commencer. Il faut pourvoir aux besoins du ménage, travailler sans relâche pour l'entretien de la femme qu'on a prise et des enfants qu'on aura, enfin se dévouer tout entier à l'accomplissement des graves obligations qu'impose le nouvel état où l'on vient d'entrer.
Bacon a dit dans un style noblement figuré: «Quiconque a épousé une femme et mis des enfants au jour a donné des otages à la fortune.»
Il en a donné aussi à la morale, dont les lois ont alors sur lui plus d'autorité et l'attachent à ses devoirs par des liens plus forts et plus sacrés. Le mariage est essentiellement moralisateur; il éloigne du vice et mène à l'honnêteté. «Plus vous aurez d'hommes mariés, dit Voltaire, moins il y aura de crimes. Voyez les registres affreux de vos greffes criminels; vous y trouverez cent garçons de pendus, ou de roués, contre un père de famille.
«Le mariage rend l'homme plus vertueux et plus sage. Le père de famille ne veut pas rougir devant ses enfants; il craint de leur laisser l'opprobre pour héritage.» (Dictionnaire philosophique, art. Mariage.)
Joignons à cela un morceau remarquable extrait de la charmante mosaïque composée par M. L. Veuillot, sous le titre modeste de Çà et Là: «Je suis éperdu d'admiration—hélas! et d'épouvante—quand je songe à la grandeur morale où quelque petit individu de ma sorte, par exemple, peut et doit s'élever, sans avoir cependant ni puissance, ni richesse, ni génie, par cette seule raison qu'il est homme et chef de famille. Voilà autour de cet homme un monde à protéger, à aimer, à servir, à édifier, à réjouir même. Il faut que l'on vive de ses labeurs, que l'on se fortifie de ses exemples, que l'on s'honore de ses œuvres, que l'on soit heureux par lui.»
Ce proverbe, dans lequel se trouve une sorte d'approbation ou plutôt de tolérance pour le mariage, est dérivé d'un passage de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Cet apôtre, après avoir dit qu'il est avantageux de ne pas se marier, afin que le soin des choses du monde ne détourne pas du soin des choses du Seigneur, reconnaît cependant ce qui doit être accordé au besoin de la nature humaine, et conclut en ces termes: «Qui matrimonio jungit virginem suam bene facit, et qui non jungit melius facit (cap. VII, 38). Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux.»
Un père, qui avait ses raisons pour ne pas vanter devant la sienne les avantages de l'état conjugal, lui répétait les paroles de saint Paul, elle lui dit: «Mon père, faisons bien, fera mieux qui pourra.»
C'est ce que Socrate répondit à un jeune Athénien qui, hésitant à prendre femme, lui demandait s'il valait mieux se marier ou ne pas se marier. Sa réponse devint un proverbe dont on se sert encore aujourd'hui et dont l'idée a été reproduite dans plusieurs variantes vulgaires; je me borne à signaler celle-ci: Femme est marchandise trompeuse: qui n'en a point s'en plaint, qui en prend s'en repent.
La réponse du philosophe n'était pas conforme à la demande. Il n'avait pas à dire si celui qui se mariait et celui qui ne se mariait point s'exposaient également au repentir, mais bien auquel des deux ce repentir devait être plus amer. Il jugea à propos d'éluder la question et de la laisser indécise. Qu'on se garde pourtant de conclure de là qu'il n'appréciait pas mieux le mariage que le célibat. C'est à tort qu'on a prétendu que les contrariétés que lui suscitait l'humeur fort difficile de sa femme Xantippe le lui avaient rendu antipathique, il ne cessa jamais de le regarder comme l'institution la plus utile qui a produit la famille, fondement de la société. Il en parla dans une nombreuse assemblée en termes si honorables et si persuasifs, il en exposa les avantages sous un si beau jour, que les célibataires, dont son auditoire était en grande partie composé, se marièrent tous dans l'année. C'était prendre le bon parti, car le mariage, malgré ses désagréments et ses chagrins, est bien préférable au célibat, je ne parle pas du célibat des hommes voués à la religion ou à la science et capables d'acquitter leur dette envers la société par des vertus ou des talents, je parle de celui des vils égoïstes et des lâches voluptueux, qui sacrifient tous leurs devoirs pour satisfaire leurs vices.
On ferait bien mieux de ridiculiser les célibataires que les gens mal mariés. C'est ce que faisaient les peuples antiques, et quelques-uns même de ces peuples les traitaient plus sévèrement. On sait que, chez les Spartiates, les femmes avaient le droit de les fouetter tous les ans, au pied de la statue de Junon qui présidait aux mariages.
Je ne prétends pas assurément qu'il faille renouveler contre eux une pareille punition. Je pense qu'ils ne sont que trop punis par les vices qu'ils contractent dans la vie qu'ils mènent et par l'abandon où ils sont réduits dans leurs dernières années.
Quant aux plaisanteries sur le mariage, il faut bien les tolérer, et j'aurais mauvaise grâce à vouloir les proscrire. Tout ce que je demande, c'est qu'elles ne soient pas sérieuses, et qu'au lieu de porter sur l'institution elle-même, elles tombent sur ce qui tend à fausser cette institution, qui est la plus respectable du monde puisqu'elle est le fondement de la famille, sur laquelle est fondée la société.
Laissons donc les railleurs s'égayer sur ce sujet, pourvu qu'ils ne dépassent pas les justes limites que la vérité, la décence et le bon goût imposent. Nos aïeux, grands amateurs de la gaudriole, sont allés trop souvent au delà. Cependant ils ne négligeaient pas de se marier, et ils avaient soin de donner à la société un grand nombre d'enfants légitimes. C'est sur ce dernier point qu'il faut les imiter. Que les malthusiens en disent ce qu'ils voudront, je pense qu'il est bon que chacun fasse comme ses père et mère. Ainsi soit-il.
Une femme d'esprit et de sens, Mme de Flahaut, disait à son fils, pour le dissuader de faire un mariage d'amour, qui est ordinairement un mariage pauvre: «Souvenez-vous, mon fils, qu'il n'y a qu'une chose qui revienne chaque jour dans le ménage, c'est le dîner.»
Voici comment Molière a développé la pensée proverbiale dans l'Étourdi, acte IV, scène IV:
Thomas Corneille a dit sur le même sujet, mais d'un style moins vigoureux:
C'est-à-dire se rend esclave. Ce proverbe est une traduction vulgaire des paroles d'Hippothoüs, citées parmi les Sentences choisies des trésors des Grecs, par Stobée: «Astrictus nuptiis non amplius liber est. Celui qui est lié par le mariage n'est plus libre.»
Ces vers de Corneille assimilent le mariage au supplice que Mézence infligeait à ses victimes. Ce tyran, dit Virgile, unissait des corps vivants à des cadavres. (Énéide, VIII, 485.)
Il n'y a rien qui ait besoin d'explication dans ce proverbe, et je me bornerai à y joindre une historiette vraie ou fausse, dont on l'assaisonne ordinairement, quand on le cite. La voici telle qu'elle a été mise en vers par Pons de Verdun, le plus fécond de nos rimeurs anecdotiers:
On peut différer sans inconvénient le mariage d'un fils, qui ordinairement n'est point à charge à la famille; mais il n'en saurait être de même de celui d'une fille, car elle donne bien de l'embarras et exige une surveillance continuelle. Il importe beaucoup de lui chercher un époux, et si l'on en trouve un qui soit convenable, il faut le lui donner sans retard. Marie ta fille, et tu auras fait une grande affaire, dit un autre proverbe traduit de ces paroles de l'Ecclésiastique: Trade filiam, et grande opus feceris (VII, 27).
Cette grande affaire n'était pas aussi importante dans l'antiquité qu'elle l'est dans notre temps, où le mariage est devenu extrêmement difficile. Alors, pour parler comme Dante, «la fille en naissant ne faisait pas encore peur à son père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.»
La diminution des mariages, produite d'un côté par le libertinage des hommes, et de l'autre par le luxe des femmes, est telle aujourd'hui qu'elle fait la désolation des familles et préoccupe les politiques et les moralistes, effrayés des calculs de la statistique qui démontre que, depuis vingt-cinq ans, le mariage ne cesse de décroître ou de rester stationnaire.
Il ne faut pas refuser un mari à sa fille lorsqu'elle éprouve le désir et le besoin d'en avoir un; car ce refus pourrait entraîner de graves inconvénients pour elle et pour la famille. Il ne faut pas non plus négliger de marier son fils quand on en trouve l'occasion, quoiqu'il n'y ait pas urgence de le faire. Ce proverbe, dont la dernière partie contredit un peu la première du précédent, est littéralement traduit du basque:
Ce proverbe, peu significatif et peut-être peu sage aujourd'hui, était autrefois un bon conseil pour les parents qui tenaient à marier leur fils richement, parce que la Coutume de Paris avantageait les filles au détriment des garçons.
L'ancienne Coutume de Normandie contenait, à l'égard des filles, des dispositions contraires à celles de la Coutume de Paris; elle les désavantageait pour avantager les fils, qui devenaient par là de riches partis. Les fils dont il est ici question étaient les aînés; car les autres n'avaient guère plus de droit que les filles à l'héritage paternel, et l'on disait: C'est un cadet de Normandie, pour désigner un individu mal partagé sous le rapport de la fortune.
On sait que Boileau, qui estimait trop peu le talent de Th. Corneille, lui appliquait cette dénomination: «Ses vers, comparés à ceux de son aîné, disait-il, montrent bien qu'il n'est qu'un cadet de Normandie.»
Proverbe qui se trouve textuellement dans la Châtelaine de Saint-Gilles, poëme manuscrit de la Bibliothèque nationale, no 7,218. Nus ne se marie qui ne s'en repente. Et pourquoi ce repentir presque universel du mariage? Fénelon va nous l'apprendre: «Ce joug perpétuel, dit-il, est difficile à porter pour la plupart des hommes légers, inquiets et remplis de défauts. Chacune des deux personnes a ses imperfections: les naturels sont opposés, les humeurs sont presque incompatibles; à la longue, la complaisance s'use, on se lasse les uns des autres dans cette misérable nécessité d'être presque toujours ensemble et d'agir en toutes choses de concert. Il faut une grande grâce et une grande fidélité à la grâce reçue pour porter patiemment ce joug. Quiconque l'acceptera par l'espérance de s'y contenter grossièrement y sera bientôt mécompté. Il sera malheureux et rendra sa compagne malheureuse. C'est un état de tribulation et d'assujettissement très-pénible auquel il faut se préparer en esprit de pénitence.»
Fénelon dit encore dans un autre endroit de ses Lettres spirituelles: «Demandez, voyez, écoutez; que trouvez-vous dans toutes les familles, dans les mariages mêmes qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà ces tribulations dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit: Ceux qui entrent dans les liens du mariage souffrent les tribulations de la chair, et je voudrais vous les épargner. Il n'en a point parlé en vain; le monde en parle encore plus que lui; toute la nature est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs. Il n'y paraît rien de malheureux; mais, pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre! Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez (chose très-rare et qu'il n'est guère permis d'espérer); mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelque convenance qu'il y ait entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente, dans une société si longue, où l'on se voit de si près, si souvent, avec ses défauts de part et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, où l'on ne peut être préparé. On se lasse, le goût s'use, l'imperfection toujours attachée à l'humanité se fait sentir de plus en plus. Il faut à toute heure prendre sur soi et ne pas montrer tout ce qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche, on se devient une croix l'un à l'autre… Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une certaine estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux; le cœur ne s'y repose guère: c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale.»
[15] Gaz ou gars signifie garçon. Ce mot a un féminin qui aujourd'hui fait frémir la pudeur, et qui autrefois figurait dans le proverbe à la place du mot filles, sans offenser les plus chastes oreilles, puisque le bon Saint François de Sales l'a fréquemment employé dans ses écrits religieux, au commencement du dix-septième siècle. C'est le cas de dire avec Voltaire que la pudeur se réfugie sur les lèvres quand elle n'est plus dans le cœur.
Saint Nicolas, évêque de Myre, se distingua, durant tout son épiscopat, par sa charité évangélique et par son zèle éclairé pour le maintien des bonnes mœurs. Ayant appris un jour qu'un gentilhomme, père de trois filles qu'il ne trouvait pas à marier, faute de pouvoir les doter, se disposait à leur faire contracter des unions illégitimes, il alla de nuit se poster devant la maison de cet homme, et, profitant d'un moment où la fenêtre de sa chambre était ouverte, il y jeta une bourse remplie d'or pour qu'elle servît de dot à l'aînée des trois sœurs. Puis il renouvela, en temps opportun, le même acte de générosité en faveur de chacune des deux autres, qui devinrent, grâce à lui, de pieuses mères de famille au lieu d'être de malheureuses courtisanes.
De là est venue la croyance que saint Nicolas, dans le ciel, prend plaisir à continuer le beau rôle qu'il a rempli sur la terre. Il est le patron des pauvres filles à marier, et son nom est invoqué dans les litanies des amoureux, où elles s'écrient:
J. Delille a consacré à ce saint, dans la première édition du poëme de la Pitié, les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres éditions:
Saint Nicolas est aussi le patron des garçons et le patron des mariniers, pour des raisons tirées de deux faits consignés dans sa légende, et inutiles à rapporter ici.
C'est ce que disait un vieillard de l'antiquité, le jour même de son mariage. Ce joli mot, passé en proverbe, est rapporté par Plutarque.—Nous avons encore ce vieux dicton, qui exprime la même idée par une antithèse assez plaisante: Qui recule trop à se marier, il s'avance d'être sot.
Il résulte de là qu'il faut se marier dans la jeunesse, et qu'il vaut mieux renoncer tout à fait au mariage que de le remettre à la grande année climatérique.
Un sage et spirituel sexagénaire, qui mérite, en ce cas, d'être proposé comme modèle, répondait aux conseils qu'on lui donnait de se marier: «Je m'en garderai bien, car je n'ai aucun goût pour les vieilles femmes, et je suis sûr que les jeunes, par la même raison, n'en auraient aucun pour moi.»
(Horat., lib. III, od. I.)
Il n'y a qu'une remarque à faire sur ce proverbe maintenant peu usité; c'est qu'à l'époque où il fut introduit, les fiancés, du moins ceux d'une condition au-dessus de l'ordinaire, se rendaient à cheval à l'église, n'ayant pas, comme aujourd'hui, des voitures pour y être transportés.
Proverbe qu'on emploie au figuré pour faire entendre qu'une espérance qui est très-bien fondée, qui est même en voie de réalisation, peut être frustrée tout à coup.
On lit dans les Institutes de Loisel: Fille fiancée n'est ni prise ni laissée (liv. I, tit. II, reg. 1), et dans les Maximes du droit français de L'Hommeau: Fille fiancée n'est pas mariée (liv. III, max. 41).
Les fiançailles ne sont qu'une promesse qui peut être rompue, sauf l'action en dommages et intérêts.
Chateaubriand dit que l'intention de la coutume des fiançailles est de laisser aux deux époux le temps de se connaître avant de s'unir. «Saint Augustin, ajoute-t-il, en rapporte une raison aimable: Constitutum est ut jam pactæ sponsæ non statim tradantur, ne vilem habeat maritus datam quam non suspiraverit sponsus dilatam.»
Cette expression proverbiale, qui signifie boire copieusement, se trouve dans le cinquième chapitre de Gargantua. Un commentateur croit qu'elle a dû son origine à un mauvais jeu de mots sur sponsus et spongia (éponge), ce qui est tant soit peu ridicule. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi l'abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu'à ces noces le vin manqua, mais non pas que l'on y but beaucoup, encore moins que l'époux donna l'exemple de l'intempérance. J'aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à causer, etc. Horace appelle sponsos Penelopes les personnes livrées à la débauche.»
Aucune de ces explications ne me paraît admissible. En voici une nouvelle que je propose, et dont la vérité me paraît incontestable. Autrefois, en France, on était dans l'usage de boire le vin des fiançailles. Dans cette circonstance, le fiancé devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des brindes ou des santés, et de là vient qu'on dit: Boire tanquam sponsus, ou boire comme un fiancé.
Don Martène cite un missel de Paris du quinzième siècle, où il est dit en latin: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l'époux ainsi qu'à l'épouse, pour qu'ils y mordent. Le prêtre bénit aussi le vin, et leur en donne à boire; ensuite il les introduit lui-même dans la domicile conjugal.»
Aujourd'hui encore, dans plusieurs localités, on offre aux époux qui reviennent de l'église une soupière de vin chaud et sucré.
En Angleterre, on faisait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin sucré dans des coupes qu'on gardait à la sacristie parmi les vases sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu'ils trempaient dans ce vin. De vieux missels attestent cette coutume, qui fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II, roi d'Espagne. Shakespeare y a fait allusion dans sa comédie intitulée la Méchante Femme mise à la raison, où il est dit de Pétruchio épousant Catherine: «Il a avalé des rasades de vin muscat, et il en a jeté les rôties à la face du sacristain.» (Acte III, sc. II.)
Selden (De Uxore hebraica) a signalé parmi les rites de l'Église grecque une semblable coutume, qu'il regarde comme un reste de la confarréation des anciens.
J.-O. Stiernhook (De Jure Suevorum et Gothorum vetusto, p. 163, édit. de 1672) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles, chez les Suèves et les Goths. «Le fiancé, entrant dans la maison où devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et, après avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il vidait cette coupe, en témoignage de constance, de force et de protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennatique (morgennaticam[16]), c'est-à-dire une dot pour prix de la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour quelques instants, et, ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le costume de l'épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était présentée, et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»
[16] Ce mot de basse latinité, et le mot français morganatique, viennent de l'Allemand Morgen Gabe (présent du matin), et désignent proprement la dot que la mariée, le lendemain des noces, recevait du mari, comme dit Stiernhook, pour prix de sa virginité. De là vient aussi le nom de mariage morganatique ou à la morganatique, qu'on donne à l'union contractée entre un prince et une femme d'un rang inférieur, entre un noble et une roturière, sous cette clause expresse que l'épouse doit avoir en toute propriété les biens qui lui sont assignés par l'époux, sans aucun droit au reste de la fortune et aux titres qu'il possède. Ce mariage, où les enfants sont soumis aux mêmes conditions que la mère, s'appelle encore mariage de la main gauche. Il est particulièrement en usage chez les princes souverains d'Allemagne.
Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n'offrent pas de tableau plus gracieux.
Ce proverbe, littéralement traduit du provençal, a inspiré à Saint-Évremont ces deux vers fameux:
Les vers et le proverbe sont tout à fait identiques à cette pensée que Stobée attribue à Hipponax, poëte comique grec: «Une femme donne à son mari deux jours de bonheur: celui où il l'épouse, et celui où il l'enterre.»
Les femmes provençales, qui maigrissent dans les soucis du ménage, ont plusieurs proverbes opposés à cette plaisanterie renouvelée des Grecs. En voici deux d'une originalité piquante: «Sé uno marlusso vénië véouso, sérië grasso. Si une merluche devenait veuve, elle serait grasse. Sé uno sardino vénië véouso, sérië grasso coumo un thoun. Si une sardine devenait veuve, elle serait grasse comme un thon.»