Se dit d'une chose très-agréable dont on se promet ou dont on reçoit un grand plaisir; on prétend que cette façon de parler est venue par altération de paix de noces, baiser qu'on donne aux nouveaux mariés en Languedoc, et qu'on appelle pa de nobis ou novis dans l'idiome de ce pays; mais une telle origine ne me paraît pas admissible. Voici la véritable: dans le mariage par confarréation chez les Romains, les deux époux mangeaient, en signe d'union, un pain ou gâteau fait de la farine du froment nommé far en latin (le froment rouge, à ce qu'on croit généralement). L'usage de ce gâteau s'était conservé dans les noces chrétiennes au moyen âge, et de là vient l'expression pain de noces. Nous disons aussi de deux époux qui conservent longtemps l'un pour l'autre des procédés galants et tendres: Ils font durer le pain de noces.
Les Espagnols disent: «Pan de boda, carne de buitrera. Pain de noces, chair de piége à vautour.» Cette métaphore proverbiale est d'une effrayante énergie. En transformant le mariage en une sorte de guet-apens où ceux qui se laissent prendre sont assimilés aux vautours, elle met pour ainsi dire sous les yeux, par cette image terrible, toute la fureur de la guerre intestine qu'ils auront à soutenir. Elle a été évidemment inspirée par le génie de la haine contre le joug conjugal.
Les Romains avaient soin de ne pas se marier pendant le mois de mai. Ils croyaient que le mariage contracté en ce temps, qui, chez eux, était consacré au culte des tombeaux, devait tourner à mal et entraîner la mort de l'épouse, ainsi que l'attestent ces vers du chant V des Fastes d'Ovide:
«Ce temps n'est pas favorable pour allumer les flambeaux de l'hymen d'une veuve ni d'une vierge. Celle qui s'est mariée alors a peu vécu, et si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai le dicton populaire: Ce sont des malheureuses qui se marient au mois de mai[17].
[17] C'est ainsi que se dit en français ce proverbe dans lequel le mot malheureuses répond mieux que le mot méchantes, employé par tous les traducteurs, au sens qui ressort de tout le passage d'Ovide. L'idée d'infortune est aussi bien impliquée dans le latin malas, que celle de méchanceté, et toutes deux se trouvent dans le français malheureuses.—Il en est de même du mot infelix que Properce a mis pour scelestus dans ce vers de l'élégie 23 du livre II.
«Mon scélérat de mari m'arrive, ce soir, de la campagne.»
Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses Demandes des choses romaines, a recherché les causes de cette superstition, et voici ce qu'il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient pas au mois de mai? Est-ce parce qu'il est entre avril et juin, dont l'un est consacré à Vénus et l'autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la surintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou retardent un peu? ou est-ce parce que, ce mois-là, ils font la cérémonie de la plus grande purgation?… En ce temps-là, la prêtresse de Junon, ou la Flaminea, vit toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni se parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples latins font oblation aux trépassés en ce mois? et c'est pourquoi ils adorent Mercure, en ce même mois, joint qu'il porte le nom de Maia, mère de Mercure.» (Trad. d'Amyot.)
La superstition qui a donné lieu au proverbe est, comme on vient de le voir, tout à fait païenne, et, quoique les motifs qui l'avaient introduite n'existent plus, elle se maintient encore en plusieurs pays, notamment en Provence. On a prétendu même la justifier par des exemples célèbres, parmi lesquels se trouvent les trois suivants:
Marie Stuart épousa Bothwell le 15 mai 1567, et, le lendemain, le dernier des quatre vers latins cités plus haut fut placardé sur la porte de son palais comme un sanglant reproche de cette indigne union avec l'assassin de son mari, et comme une prophétique menace des malheurs qui devaient la suivre.
Henriette de France, fille de Henri IV, fut mariée, le 11 mai 1625, avec Charles Ier, roi d'Angleterre, qui périt sur l'échafaud, et la vie de cette reine fut un long enchaînement de douleurs.
Les noces de Marie-Antoinette d'Autriche et du duc de Berry, depuis Louis XVI, furent célébrées à Paris le 16 mai 1770, et l'on sait à quelles infortunes la Révolution française vint livrer ces augustes époux.
Cette expression par laquelle on désigne les secondes noces est traduite de celle du moyen âge maritagia recalefacta, qui s'employait dans le même sens.
Ces secondes noces étaient décriées même chez les païens. Valère Maxime (liv. II, ch. XI) dit que les femmes qui les contractaient ne pouvaient toucher la statue de la chasteté ou de la fortune féminine, et n'étaient pas conduites en cérémonie chez les maris.
On connaît ce vers de Martial (Épigr. VI, 7):
Se marier si souvent ce n'est point se marier; c'est être légalement adultère.
La décence voulait qu'une femme veuve ne se remariât point. C'est ce que fit Cornélie, mère des Gracques. Plutarque nous apprend que, recherchée en mariage par le roi Ptolémée, elle préféra le titre de veuve au titre de reine.
Tertullien appelait les secondes noces adultera speciosa, «des adultères déguisés.» Les pères de l'Église les qualifiaient à peu près de même, et dans le moyen âge on inventa le charivari pour les bafouer.
Les Italiens ont ce proverbe: «La prima donna è matrimonio, la seconda è compagnia, la terza è heresia. La première épouse est mariage, la seconde est compagnie, et la troisième est hérésie.»
Il n'a jamais éprouvé un pareil traitement. Si je rapporte ici cette locution, c'est qu'elle est fondée sur un usage bon à connaître, pratiqué jadis en Poitou, après les repas d'épousailles. Les convives, en sortant de table, n'avaient rien de plus pressé que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des coups de poing qui faisaient plus de bruit que de mal. C'était un exercice mnémonique institué par la joie pour rendre plus durable le souvenir de la fête dont on venait de jouir. Mais il dégénéra dans la suite au point de rappeler le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pirithoüs, rixa debellata super mero: ce qui en nécessita l'abolition. Rabelais n'a pas oublié cette singulière coutume dans la description qu'il a faite des noces du seigneur de Basché (liv. IV, ch. XIV). «Pendant qu'on apportoit vin et espices, coupz de poing commencearent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre Oudart. Soubz son suppeliz avoit Oudart son guantelet caché, il s'en chausse comme d'une mitaine, et de daulber Chicquanous, et de drapper Chicquanous; et coupz de jeunes guanteletz de tous coustez pleuvoir sur Chicquanous. Des nopces, disoyent-ilz, des nopces, des nopces: vous en soubvienne. Il feut si bien accoustré que le sang lui sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours (dos), poictrine, bras, et tout. Croyez qu'en Avignon, on (en) temps de carnaval, les bacheliers oncques ne jouarent à la raphe (ou rafle, jeu de mains) plus melodieusement que feut joué sur Chicquanous.»
Notons que l'usage décrit par Rabelais existait du temps de Villon, qui en a parlé dans la double ballade du Grand Testament, stance V.
Ou bien: Aujourd'hui mari, demain marri; c'est-à-dire: aujourd'hui dans la joie du mariage, et demain dans le regret. Marri est un vieux mot dérivé du latin barbare marritio, que Vossius explique par chagrin, ressentiment d'un malheur éprouvé, d'une offense reçue. Ce jeu de mots proverbial a des analogues dans les langues étrangères. Les Espagnols disent: «Casar y mal dia, todo en un dia. Mariage et malheur, tout en un jour,» et les Turcs: Avant le mariage tu criais io, et après tu cries iahu. Ces deux interjections sont usitées chez eux, la première pour marquer la joie, et la seconde pour marquer la douleur.
Ce dicton s'applique par plaisanterie à une personne qui jette au plancher certaines choses qui s'y attachent. Il fait allusion à une pratique superstitieuse usitée à Rome parmi les amoureux, et rappelée par Horace dans la troisième satire du livre II. Ils lançaient avec le pouce et l'index des pépins de pomme au plafond, persuadés que, s'ils l'atteignaient, les vœux que leur cœur avait formés seraient accomplis. Cela se faisait aussi au moyen âge, et le succès du jet était regardé comme un oracle du ciel. Il existe encore aujourd'hui une foule de superstitions analogues chez la plupart des peuples beaucoup plus enclins à consulter le sort que la raison. Les Chinois, pour connaître ce qu'ils ont à espérer ou à craindre dans les choses qui les intéressent, jettent en l'air une poignée de petits bâtons, et la manière dont ces bâtons s'arrangent en tombant est pour eux un présage heureux ou funeste.
Cette métaphore proverbiale, qui n'a pas besoin d'explication, est à l'usage des célibataires ou des libertins qui tiennent à conserver leur liberté entière pour se livrer à de folles amours, où ils la perdent assez souvent d'une manière bien plus sotte que dans le mariage. Cette autre maxime, jamais maris, toujours amants, par laquelle ils prétendent autoriser leur antipathie conjugale, est aussi contraire à la vérité qu'aux bonnes mœurs, et les personnes sensées ne seront pas de l'avis de Mlle de Scudéri, qui la propose comme une leçon du sage, dans un apologue qui trouve ici naturellement sa place.
Avoir la vigne de l'abbé était autrefois une locution fort usitée en parlant de deux époux qui passaient la première année de leur union dans le plus parfait accord. On disait aussi: se promettre la vigne de l'abbé, pour se promettre un plein contentement en mariage. Le conte de La Fontaine, intitulé les Aveux indiscrets, en offre un exemple. L'une et l'autre expression rappellent une vieille histoire, d'après laquelle un abbé aurait fait publier qu'il donnerait une belle vigne au couple conjugal qui prouverait que pendant un an, à dater du jour de ses noces, il n'avait pas eu la moindre altercation.
D'après un usage observé dans les repas de noces, chez les gens du peuple et les bourgeois, un enfant, qui est au nombre des convives, se glisse sous la table et détache ou fait semblant de détacher de la jambe de la mariée une touffe de petits rubans de diverses couleurs dont on suppose qu'elle avait fait sa jarretière. Puis il les montre aux assistants, qui applaudissent, et, après les avoir coupés en morceaux, il les distribue à la ronde, afin que les femmes en parent le corsage de leur robe et les hommes la boutonnière de leur habit.
On pense qu'il y a dans cet usage, qui est fort ancien, quelque réminiscence, sous forme de parodie, de ce que, dans les mœurs chevaleresques, on appelait donner le gage d'amour sans fin: une belle faisait cadeau au chevalier qu'elle devait épouser d'une de ses jarretières sur laquelle elle avait brodé son nom avec la devise: amour sans fin.
«La jarretière de la mariée, dit M. V. Hugo, est la cousine de la ceinture de Vénus.»
Dans l'antiquité, la future épouse donnait sa ceinture à l'époux, symbole encore plus caractéristique.
Cette expression, jadis très-usitée en parlant d'une jeune fille qui n'apportait rien ou presque rien en mariage, s'emploie encore dans le même sens. Le Glossaire du droit français par Laurière (tome II, page 226) la cite comme dérivée d'une maxime de la vieille jurisprudence coutumière. Elle est fondée, en effet, sur la coutume qui permettait, en certaines localités, aux parents de ne donner pour dot à leurs filles qu'un simple chapel de roses. «Ce chapel, dit M. Chassan, était une allégorie chargée d'enseigner à la femme que les grâces et la beauté, apanage de son sexe, sont une dot suffisante pour compenser ce qu'il y a de plus odieux dans l'exclusion de l'héritage paternel prononcée contre la femme par la loi politique. Cette fiction a peut-être aussi pour objet de représenter l'idéal du mariage. La femme, en passant entre les mains de l'homme sans autre dot que son simple chapel de roses, n'a pu être recherchée et ornée que pour elle-même.» (Essai sur la symbolique du droit, p. 24.)
Voilà le symbole du chapeau de roses expliqué avec toute sa grâce et sa poésie; mais le peuple n'en a saisi que le côté littéral et prosaïque; c'est la pauvreté des jeunes filles qu'il a désignée par cette coiffure à laquelle il a même supposé un effet analogue à celui qui est attribué à la coiffure de sainte Catherine, car on a dit garder son chapel de fleurs, à peu près de même qu'on dit coiffer sainte Catherine pour: ne pas se marier, témoin ce vers de la Châtelaine de Saint-Gilles, poëme compris dans le manuscrit 7,218 de la Bibliothèque nationale:
Manière originale et facétieuse de faire entendre à une personne livrée aux plaisirs des sens avec trop d'ardeur, qu'elle maudira un jour ces plaisirs, qui ne peuvent manquer de devenir, par l'abus qu'elle en fait, des sources de regrets et d'amertumes.
Cette maxime proverbiale se prend aussi dans une acception généralisée pour signifier que la douleur, qui suit toujours l'excès des voluptés, ramène forcément ceux qu'elle frappe à de meilleures pensées, et leur fait admettre la raison, dont ils se moquaient dans de folles orgies, comme le remède le plus propre à calmer les maux qu'ils ont à souffrir.
Cette observation proverbiale est de tous les temps et de tous les lieux, car toujours et partout les femmes ont eu l'art d'épaissir la membrane de l'œil des maris, pour ne pas leur laisser voir ce qu'elles jugent à propos de leur cacher.
Que d'autres leur reprochent l'usage ou l'abus de cet art, qu'ils en recueillent et racontent les traits plus ou moins perfides, afin d'amuser la malicieuse curiosité du public: je me garderai de les imiter. Je hais la manie trop commune de ne considérer l'esprit des femmes que par ses mauvais côtés, et de détourner la vue des bons côtés qu'il peut offrir, même dans ses artifices. Eh! pourquoi ne pas reconnaître que, si elles ont le tort de faire de leurs maris de véritables sots, elle y joignent, par compensation, le mérite de les empêcher d'apercevoir qu'ils le sont, et de les entretenir dans une flatteuse illusion tout à fait propre à les rendre heureux? En vérité, ces messieurs sont bien ridicules de blâmer l'adresse qu'elles mettent à les tromper. C'est une excellente chose qu'ils devraient mieux apprécier: leur intérêt les y engage. Malheur à ceux qui sont trop clairvoyants pour les tromperies féminines. Il ne leur en revient que des désagréments, des ennuis, des tribulations, qui ne font qu'ajouter à leur infortune, tandis que ceux qui acceptent leur sort sans y regarder, persuadés qu'il y a plus de sagesse à l'ignorer qu'à chercher à le connaître, vivent en parfait accord avec leurs infidèles, toujours plus attentives, plus douces, plus affectueuses, plus complaisantes pour eux, en raison de la débonnaireté qu'ils ont pour elles.
C'est un des points fondamentaux de la philosophie conjugale qu'il n'y a point de salut pour les maris sans la foi. Je ne prétends pas que cette foi si nécessaire les mette à l'abri de fâcheux accidents: celui qui l'a et celui qui ne l'a pas y sont exposés de même, et sont également sujets à figurer au rang des sots. Mais je soutiens qu'il vaut cent fois mieux être un sot crédule qu'un sot incrédule: l'un trouve le paradis dans son ménage, l'autre y trouve l'enfer.
Je n'ai pas besoin de dire lequel des deux rôles est préférable. Je remarquerai seulement que beaucoup de maris de notre siècle aiment mieux jouer le premier. Ils évitent soigneusement de porter un regard indiscret sur la conduite de leurs femmes. Ils n'attendent pas d'être aveuglés par elles; ils s'aveuglent eux-mêmes à plaisir, et, suivant un proverbe espagnol, ils font comme l'escargot, qui, pour se délivrer d'inquiétude, échangea ses yeux contre des cornes.
Ce proverbe fort original, usité aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui nous apprend que l'escargot, qu'on suppose aveugle, avait été créé avec de bons yeux, mais qu'étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre ou sur les buissons, il pria Dieu de les lui ôter et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d'avantage, ce qui lui fut octroyé.
J'ai entendu chanter dans un village de l'Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette tradition, et qui est peut-être un fragment de quelque sirvente troubadouresque. Elle se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l'idée, à défaut des paroles, que j'ai oubliées.
C'est ce que faisaient autrefois, à Rome, les maris qui se piquaient de savoir vivre, et voici l'explication que Plutarque a donnée de leur conduite dans la IXe de ses Demandes des Choses romaines: «Pourquoi est-ce que, quand ils retournent d'un voyage loingtain au pays ou seulement des champs à la ville, s'ils ont leurs femmes à la maison, ils envoient devant pour faire savoir leur arrivée? est-ce point pour leur donner asseurance qu'ils ne veulent rien faire finement ni malicieusement envers elles, car arriver soudainement à l'improuveu est une manière d'aguet et de surprise: ou bien parce qu'ils se hastent de leur envoyer donner une bonne nouvelle de leur venue comme se tenans pour asseurés qu'elles les attendent et les désirent: ou plutost pourceque eux-mêmes désirent savoir de leurs nouvelles, si ils les trouveront saines et attendant à grand dévotion leur retour: ou pourceque les femmes ont plusieurs petits négoces ou besongnes à la maison, pendant que leurs maris n'y sont pas, et bien souvent de petites hargnes et querelles à l'encontre de leurs domestiques servans ou servantes, afin doncques qu'ostant toutes ces petites fascheries là elles fassent un recueil gracieux et paisible à leurs maris, ils leur envoient devant faire tel avertissement.» (Traduction d'Amyot.)
De là est venu très-probablement notre proverbe; mais il a bien changé sur la route, car l'application qu'on en fait aujourd'hui ne s'accorde plus avec aucune des honnêtes raisons données par Plutarque. Il s'emploie pour faire entendre à quel inconvénient s'expose le mari absent qui revient au logis sans avoir pris la précaution indiquée. Le vieux poëte Coquillard (Droitz nouveaux, ch. VII, de Injuriis) conseillait à ce benêt de mari de faire du bruit en rentrant, de crier: Quel est céans? de ne point se fâcher s'il trouvait sa femme sur le fait, et de se contenter de lui dire:
La LXXIe des Cent Nouvelles nouvelles fait tenir le même langage par un époux débonnaire dans la même situation.
On attribue un trait tout à fait pareil à un grand seigneur du temps de la Régence. Ce personnage étant entré indiscrètement dans la chambre de sa femme pendant qu'elle était en conversation criminelle, comme disent les Anglais par euphémisme, se retira en s'écriant: «Eh! madame, que ne fermiez-vous la porte? Tout autre que moi aurait pu vous surprendre.»
Ce distique proverbial, à l'usage des épouses mécontentes, qui le proposent comme principe de leur tactique conjugale, a été cité par Montaigne dans un passage de ses Essais, liv. III, ch. V, où il reproche aux hommes comme aux femmes de ne pas tenir assez de compte des devoirs du mariage. Voici les principaux traits de ce passage: «Il n'est plus temps de regimber, quand on s'est laissé entraver; il fault prudemment mesnager sa liberté; mais depuis qu'on s'est soubmis à l'obligation, il s'y fault tenir soubz les loix du debvoir commun, au moins s'en efforcer. Ceulx qui entreprennent ce marché, pour s'y porter avecques hayne et mespris, font injustement et incommodement: et cette belle regle, que je veois passer de main en main entre elles, comme un saint oracle,
qui est à dire:—Porte-toy envers luy d'une reverence contraincte, ennemie et desfiante,—cry de guerre et de desfi, est pareillement injurieuse et difficile.»
«Les femmes, disait Mme de Coulanges, ne veulent de la jalousie que de ceux dont elles pourraient être jalouses.» Par conséquent, elles ne doivent pas vouloir de celle de leurs maris, qu'elles n'aiment guère et qui le leur rendent bien, car, s'ils sont jaloux, c'est ordinairement sans amour. La jalousie de ces messieurs leur est antipathique au suprême degré, parce qu'elle leur fait sentir qu'ils se défient d'elles et veulent les tenir sous leur dépendance: deux attentats odieux dont elles sont cruellement blessées. Mais la jalousie de leurs amants ne saurait leur déplaire; elles la regardent comme un témoignage de l'amour qu'elles leur inspirent, et si elle devient quelquefois désagréable, elles la leur pardonnent aisément. Eh! comment persisteraient-elles à trouver mauvais un effet provenu d'une cause si bonne et si belle!
C'est ce qu'on dit aux demoiselles qui, dépitées de ne pas trouver un épouseur jeune, refusent d'en prendre un vieux, et c'est ce qu'elles disent elles-mêmes lorsque l'expérience est venue leur démontrer qu'il est beaucoup plus triste de vieillir fille que d'être la femme d'un vieillard, beaucoup meilleur de devenir la femme d'un homme âgé que de vieillir fille. En effet, si l'on établit un parallèle entre la vieille fille et la femme mariée, on voit combien la situation de cette dernière est plus avantageuse. Elle jouit d'abord dans la société d'une certaine considération dont la vieille fille est privée; elle a les caresses de ses enfants lorsqu'ils sont jeunes, et elle trouve encore en eux une grande source de satisfaction lorsqu'ils sont vieux. Enfin, arrivée dans un âge plus avancé, elle a pour la servir ces mêmes enfants qui lui fermeront les yeux. Non-seulement la vieille fille s'est privée de tous ces avantages; mais elle s'est condamnée à une solitude qui, sans cesser jamais d'être pénible, lui fera passer ses derniers jours dans l'amertume et les regrets.
S'il n'a pas assez de jeunesse ou de beauté pour plaire, il a assez d'or pour se faire épouser, et ce que sa figure a de disgracieux s'efface et s'embellit même sous les reflets du plus précieux des métaux, car, ainsi que Boileau l'a dit très-élégamment dans sa satire VII:
Par conséquent, il ne faut pas s'étonner qu'un vieux ou un laid qui se présente comme épouseur sous les auspices de la déesse qu'Homère appelle Vénus dorée, soit favorablement accueilli par une jeune et jolie fille. Celle-ci pense moins aux inconvénients de son union avec lui qu'aux avantages qu'elle espère en retirer. Elle va être affranchie de la sujétion où ses parents la tiennent, et devenir maîtresse de maison; elle disposera d'une grande fortune, elle aura de superbes équipages, des écrins garnis de perles et de saphirs, des cachemires et des robes magnifiques, enfin tout le splendide attirail de toilette que les Latins appelaient mundus muliebris, «le monde féminin», sans doute en raison de la quantité et de l'importance des objets qu'il comprend. L'idée qu'elle se fait de sa nouvelle position l'enivre et l'éblouit; elle se voit déjà la reine de la mode, et se flatte de trouver dans l'homme cousu d'or, de qui elle est adorée, un trésorier inépuisable, toujours prêt à payer les frais du luxe royal de ses atours.
Est-il possible qu'elle refuse un mariage qui lui ouvre un avenir si merveilleux? Quelque innocente se rencontrerait peut-être capable de résister aux séductions de l'opulence et de rester fidèle à un amant pauvre que ses parents voulaient la forcer d'oublier; mais elle qui n'aspire qu'à briller dans le monde, elle se gardera bien de cette magnanimité de roman. Elle a étudié la question sous toutes les faces. L'affaire lui paraît excellente, et elle n'a rien de plus pressé que de la conclure. Peu lui importe qu'on la blâme de sacrifier les intérêts du cœur à ceux de la vanité, en épousant un homme qu'elle ne saurait aimer. Elle tient ce reproche pour une niaiserie sentimentale dont elle rit; elle sait que le mariage n'empêche pas d'aimer ailleurs, et elle est disposée à imiter le plus décemment possible la conduite de certaines dames qui se prêtent à un mari et se donnent à un amant. C'est là malheureusement ce qui se passe dans une société immorale, en la plupart des cas où une jeune et jolie fille est unie à un vieux et laid magot. Eh! pourrait-elle avoir, non-seulement le courage, mais le désir de rester fidèle à un tel mari, lorsqu'elle est sans cesse poursuivie par des adorateurs d'autant plus empressés qu'ils pensent que si elle s'est laissée aimer par celui-là, elle se laissera bien aimer par d'autres.
Ce vieux proverbe, qui recommande d'être bon mari et bon chrétien, n'a pas besoin d'être expliqué; mais il a besoin d'être rappelé au souvenir des maris, car bien que ces messieurs n'ignorent pas ce qu'il signifie, presque tous oublient ce qu'il les invite à faire à tout le moins une fois l'an.
Quand le mariage est l'association de deux personnes raisonnables, qui s'aiment par inclination autant que par devoir, elles ont naturellement l'une pour l'autre des égards, des attentions et des prévenances dont l'effet est d'entretenir et d'accroître chez elles la confiance et l'affection. Cet échange de soins quotidiens, cette fusion de pensées et de sentiments, améliorent leur caractère individuel en le dégageant des volontés égoïstes, et leur communiquent un nouveau caractère commun à toutes deux, qui leur fait goûter les plus doux charmes de la sympathie. Si le sort leur est contraire, elles n'éprouvent que la moitié des peines; s'il leur est favorable, elles ont le double des plaisirs.
Voilà les vrais modèles des époux, toujours tranquilles et satisfaits parce que chacun d'eux fait consister sa tranquillité et sa satisfaction dans celles de son associé. Si les autres les imitaient, s'ils travaillaient à se rendre mutuellement contents, on n'entendrait plus tant de plaintes contre le mariage. Cet état est bon en soi, le malheur vient de ceux qui le gâtent, et ils doivent s'en prendre à eux-mêmes s'ils y trouvent une infinité de maux.
«Observez cette barque conduite par deux matelots: s'ils rament ensemble, ils voguent doucement sur les flots agités; mais s'ils ne sont pas d'accord, chaque vague produit une secousse, et tel coup d'aviron donné à contre-sens pourrait faire chavirer leur frêle esquif.
«Le bateau est le mariage, les rameurs sont les deux époux; ils naviguent sur le fleuve de la vie, et ce n'est qu'en unissant leurs efforts qu'ils adoucissent les contrariétés du voyage.»
(Le duc de Lévis.)
Quelle peut être la cause de leur changement? Serait-ce qu'un sentiment vrai, qu'ils n'avaient pas éprouvé jusqu'alors, viendrait les saisir, et que le mariage, qui refroidit tant de cœurs, agirait sur le leur en sens inverse? ou bien se feraient-ils un point d'honneur d'effacer par une conduite exemplaire les désordres de leur vie passée? Du reste, quel que soit le motif qui les détermine, on ne saurait nier qu'ils deviennent assez souvent des maris indulgents, soigneux et fidèles. Il semble qu'après avoir épuisé tous les vices d'une jeunesse galante et dissipée, ils veuillent en donner la contre-partie dans leur âge mûr, et se signaler par la pratique des vertus domestiques. On peut les comparer à ces vins généreux dont les meilleurs sont ceux qui ont beaucoup fermenté.
Malgré cela, je ne conseillerai jamais à une mère qui désire le bonheur de sa fille de la donner en mariage à un ancien mauvais sujet.
Et sans doute aussi toutes les épouses contentes, car il n'est point de raison qui nécessite pour elles une plus grande salle de bal. Cette hyperbole proverbiale a son analogue chez les Languedociens, qui disent: «Toutés lous maris që sou countens dansarien su lou cuou d'un veirë. Tous les maris qui sont contents danseraient sur le cul d'un verre.»
Dicton à l'usage des femmes qui trouvent que les maris n'ont jamais pour elles assez de bonté.
Saint Raboni, à qui l'on attribue une vertu analogue au nom qu'il porte, c'est-à-dire la vertu de rabonnir le caractère marital, a été jadis l'objet d'un culte fervent, quoiqu'il ne soit au paradis qu'un véritable intrus, car il n'y figure que par un titre d'invention populaire que la légende authentique ne reconnaît point. Mais n'importe; il n'en est pas moins devenu le protecteur des épouses malheureuses, et c'est un article de foi qu'il peut à son gré adoucir le naturel barbare de leurs tyrans domestiques ou les faire mourir au bout de l'année. On sait l'histoire plaisante de celle qui s'était bornée à le prier d'amender le sien, n'osant laisser aller son vœu plus loin. Comme elle vit mourir ce mauvais garnement peu de temps après, elle s'écria en pleurant… de joie: «Oh! le bon saint! le bon saint! il accorde plus qu'on ne lui demande.»
Ce dicton, dont l'application, par une singularité notable, devient de plus en plus rare, en raison inverse du fait de plus en plus multiplié qui le réclame, a été rappelé dans une phrase du petit livre intitulé les Écosseuses, ou Œufs de Pâques, publié à Troyes, chez la veuve Oudot, en 1744. Voici cette phrase curieuse: «J'espère bien que mon drôle ira à Saint-Rabony; qu'il ne donnera plus tant dans l'eau-de-vie et dans la créature, et qu'il aura un peu plus de sacristie, etc.»
Ou, comme on dit plus ordinairement, de bons mâles. C'est ce que répondirent les Amazones aux Scythes, qui les engageaient à former avec eux des liaisons matrimoniales, ajoutant qu'ils valaient beaucoup mieux que les maris boiteux ou estropiés qu'elles prenaient, car ces femmes guerrières, ayant usurpé le gouvernement sur les hommes et tenant à le conserver, ne voulaient plus avoir dans leur pays que des hommes plus faibles qu'elles, et incapables de leur résister. En conséquence elles tordaient les jambes aux garçons qu'elles mettaient au jour, les habituaient à se soumettre aux filles, les mariaient avec elles, et ne leur imposaient d'autre service que celui du lit conjugal, service dont ils s'acquittaient fort bien du reste, comme le prouve cette réponse passée en proverbe chez les Grecs et chez les Latins.
Cependant leur célébrité en ce genre n'était pas fondée seulement sur le fait cité, qui n'est après tout qu'une nouvelle forme de la tradition mythologique d'après laquelle le boiteux Vulcain devint l'époux de Vénus parce que les boiteux ont toujours été considérés, depuis les temps primitifs, comme éminemment propres aux exploits amoureux. Elle est fondée aussi sur des raisons physiques expliquées par Aristote dans le vingt-sixième de ses problèmes, section X. Érasme a reproduit ces raisons en commentant le proverbe claudus optime virum agit, et Montaigne les a rappelées en son livre III, au chapitre XI, intitulé des Boiteux, où il cite un proverbe italien qui attribue la même propriété aux boiteuses, et les déclare préférables sous ce rapport à toutes les autres femmes. Voyez les auteurs indiqués.
J'emprunterai encore l'explication de ce dicton, moins quelques lignes, à mes Études sur le langage proverbial.
Les astronomes de l'antiquité ont déterminé la droite et la gauche du monde par la droite et la gauche d'une personne qui a le visage tourné vers le midi. L'orient, dit Pline le naturaliste, est à la gauche du monde.
D'après cela, voir la lune à gauche, c'est, au propre, la voir quand elle est dans son décours, phase où elle montre les cornes, et, au figuré, c'est éprouver certaine infortune dont les cornes sont le symbole. Tel est le sens métaphorique que Mme de Sévigné paraît avoir attaché à cette locution dans la phrase suivante: «Montgobert m'a conté plaisamment les manœuvres de la belle Iris et les jalousies de M. le comte: je crois qu'il verra la lune à gauche avec cette belle.» (Lettre 601 de l'édition de Grouvelle.)
Il n'est pas nécessaire de dire pourquoi il s'agit ici de la gauche, car personne n'ignore que les phénomènes qui se présentent de ce côté ont été presque toujours réputés de mauvais augure. Mais il est à propos d'observer que cette superstition a été, dans les temps les plus reculés, le fondement de la doctrine astrologique qui attribue au décours de la lune, ou au quatrième quartier de la lune, des influences funestes sur les naissances, et qui a donné lieu à la locution proverbiale: être né à la quatrième lune, que les Grecs et les Latins appliquaient à un homme malheureux et qu'ont employée plusieurs de nos vieux écrivains, entre autres Yver dans la phrase que voici: «Voyant tous ses efforts succéder si à rebours qu'il semblait né à la quatrième lune.» (Le Printemps d'Yver, hist. III).
Érasme n'a pas donné la véritable origine de cette locution en la rapportant aux épreuves et aux malheurs qu'eut à subir Hercule, qui était né à la quatrième lune. Il a pris l'effet pour la cause, car il est certain que la naissance de ce héros fabuleux n'a été placée au quatrième ou dernier quartier de la lune qu'en raison de l'opinion astrologique dont j'ai parlé.
On appelle ainsi le premier mois du mariage, où l'on suppose que tout est douceur pour les époux.
Cette expression est prise du proverbe arabe: La première lune après le mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d'absinthe. Ces dernières, Honoré de Balzac, dans sa Physiologie du mariage, les nomme des lunes rousses, et il ajoute qu'elles sont terminées par une révolution qui les change en un croissant.
C'est le cas de s'écrier avec Dante:
(Parad., cant. XXVII.)
O bon commencement, à quelle ignoble fin faut-il que tu tombes.
On pense que ce proverbe a besoin d'errata, et qu'il faut y mettre les amants à la place des époux qui s'aiment, attendu qu'il ne saurait être appliqué à ces derniers, disparus entièrement de ce monde depuis de longues années. Mais pourquoi est-il resté en usage dans des conjonctures où il n'avait plus aucune raison d'être; aurait-on eu l'intention de le conserver pour faire croire aux béatitudes conjugales du temps jadis? C'est une opinion qui a ses partisans, mais qui est contredite par une autre, d'après laquelle l'hommage posthume rendu aux époux qui s'aiment aurait été l'œuvre de quelques époux qui ne s'aimaient point; ceux-ci ont voulu, dit-on, faire prendre le change sur l'habitude qu'ils ont de ne se rien dire en s'ennuyant de compagnie, et ils ont cherché à faire accroire les uns aux autres que cette habitude n'était que l'effet d'un recueillement de tendresse; et voilà comment le mutisme de l'ennui est parvenu à passer pour cette disposition tendre et rêveuse qu'on peut nommer avec saint Jérôme: Silentium loquens (un silence parlant); ou avec Montaigne: Un taire parlier.—Si ce n'est vrai, c'est du moins bien trouvé: Se non è vero, è bene trovato.
La religion russe a fait du mariage une condition indispensable du sacerdoce; elle oblige les séminaristes, ordonnés popes ou prêtres, de se marier avant d'exercer leur ministère; et, s'ils deviennent veufs, elle leur défend de se remarier. Il faut alors qu'ils résignent leur cure et qu'ils se retirent dans un couvent où ils achèvent leur triste vie séparés de leurs enfants, abandonnés peut-être à la charité publique: tel est le malheureux sort auquel le veuvage livre ces pauvres desservants des paroisses de campagne. Comme ils savent tout ce qu'ils auraient à souffrir s'ils perdaient leur femme, chacun d'eux veille à la conservation de la sienne avec une attention extrême. Il lui passe toutes ses fantaisies, tous ses caprices, de peur de la rendre malade en la contrariant. Il la distrait de ses ennuis, la console de ses peines, prévient les désirs qu'elle peut former, l'entoure des soins les plus empressés, les plus assidus, les plus affectueux.
C'est ainsi qu'à force de tendresse il fait, de cette humble femme, un être privilégié, objet de l'envie de plus d'une grande dame de son pays qui voudrait posséder comme elle l'heureux don d'inspirer un si grand amour à son époux et d'exercer sur lui un si grand empire. Mais, hélas! ce ne sont point les épouses qui peuvent plier les époux à des habitudes de popes et se faire choyer par eux comme des popesses. Elles n'obtiennent point ces avantages, qu'elles désirent si ardemment, et c'est vraiment dommage; car il serait bien curieux de voir comment elles s'y prendraient pour ne pas en abuser.
La comparaison proverbiale dont je viens de donner l'origine et l'explication est en usage en Russie depuis plusieurs siècles; elle n'a été importée en France qu'à l'époque de la Restauration, où quelque bel esprit du temps l'a enchâssée dans la formule inscrite en tête de cet article.
J'ajouterai, pour le lecteur curieux de savoir ce que devient la popesse qui survit à son mari, que le veuvage lui est funeste: elle est forcée de quitter le presbytère et le petit domaine qui l'environne; il n'y a plus pour elle que misères et que douleurs, et le seul espoir qui lui reste est de trouver quelque séminariste qui, pressé d'entrer dans les fonctions sacerdotales, ne dédaigne pas de l'épouser.
Cette comparaison pittoresquement triviale s'emploie pour faire entendre aux époux qu'ils doivent mettre une certaine modération dans les jouissances des sens, qui s'useraient bientôt par leurs excès et produiraient des résultats fâcheux qu'il leur importe de prévenir.
«C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage, dit Montaigne: voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doibt estre un plaisir retenu, sérieux et meslé à quelque severité; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse.» (Essais, liv. I. chap. XXIX.)
L'état conjugal est de sa nature grave et raisonnable; néanmoins il faut qu'il intéresse le cœur. Mais ce n'est pas dans une passion ardente et passagère qu'il fait consister l'intérêt du cœur; c'est dans un sentiment calme et durable, et ce sentiment est un amour d'une espèce particulière, non l'amour proprement dit.
(Parny, le Réveil d'une mère.)
Je n'examine point quel mauvais calcul fait un mari qui commence par prodiguer à sa femme les témoignages d'une passion dont l'ardeur se refroidit si promptement, ni quels sont les inconvénients de ce rôle qu'il lui est impossible de soutenir. Je remarquerai seulement que l'amour proprement dit, qui s'éteint dans la jouissance, est incompatible avec le mariage, et je citerai encore un passage de Montaigne sur ce sujet: «Le mariage a pour sa part l'utilité, la justice, l'honneur et la constance; un plaisir plat mais plus universel: l'amour se fonde au seul plaisir et l'a, de vray, plus chastouilleux, plus vif et plus aigu; un plaisir attizé par la difficulté; il y fault de la picqueure et de la cuisson: ce n'est plus amour s'il est sans flèches et sans feu. La libéralité des dames est trop profuse (prodigue) au mariage, et esmousse la pointe de l'affection et du desir. Pour fuyr à cet inconvénient, voyez la peine qu'y prennent en leurs loix Lycurgue et Platon.» (Essais, liv. III, chap V.)