Voici l'origine historique justement assignée à cette locution par M. Chassan, auteur de la Symbolique du droit: «Grégoire de Tours, dans la Vie des Pères, ch. XX, et Ducange, au mot calceamenta, disent que le fiancé faisait présenter un soulier, ordinairement le sien, à sa future épouse. Il paraît même, d'après M. Ryscher, que c'était lui qui l'en chaussait. En se déchaussant, il s'exposait à marcher d'un pas moins ferme, et se plaçait ainsi dans une condition inférieure vis-à-vis de sa fiancée; en mettant lui-même le soulier au pied de sa fiancée, il s'humiliait devant elle, et de là vient que, pour désigner un mari que sa femme gouverne, on dit encore aujourd'hui en France qu'il est sous la pantoufle de sa femme. De là aussi le mot de Grimm, qui enseigne que la pantoufle est encore un symbole fort usité de la puissance qu'exerce la femme sur le mari.» (Poesie in Recht., § 10.)
Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des Femmes savantes, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces deux vers de Jean de Meung:
Quelques glossateurs prétendent qu'une femme qui se trouve avec son mari dans une société ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait parlé, car le mot devant, disent-ils, est ici une préposition de temps qui remplace avant, comme dans cette phrase de Bossuet: «Les anciens historiens qui mettent l'origine de Carthage devant la prise de Troie.» Mais il est certain que leur érudition grammaticale les a fourvoyés. Le véritable sens est qu'une femme doit se taire en présence de son mari, et attendre qu'il lui donne langue, comme on disait autrefois. Un usage de l'ancienne civilité obligeait les femmes à demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers. La preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de l'Heptaméron de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante, qui estoit femme d'Hircan, laquelle n'estoit jamais oisive et mélancolique, ayant demandé à son mari congé (permission) de parler, dist, etc.[2]»
[2] On a prétendu que cet usage était une dérivation des ordonnances de Numa Pompilius contre le caquet des femmes, qu'il voulait obliger de ne parler qu'en présence de leurs maris.
Les Persans disent: Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut lui couper la gorge. Proverbe dont ils font l'application aux femmes qui veulent cultiver la poésie. Ce même proverbe existe en France de temps immémorial chez les habitants de la campagne, pour exprimer, au figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation d'histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive surtout lorsqu'elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, c'est-à-dire dans un temps où elle n'est plus bonne qu'à mettre au pot.
Il y a une superstition sur la poule qui coqueline. On croit, en Normandie, qu'elle annonce la mort de son maître, ou la sienne.
Les habitants de la vallée de la Garonne, qui s'étend entre Langon et Marmande, sont persuadés que par cette manière de coqueliner, qu'ils appellent chanter le béguey[3], elle présage une foule de malheurs.
[3] Béguey se dit pour coq et, par extension, pour chant du coq, dans l'idiome du pays. Chanter le béguey a été originairement une ellipse de chanter comme le béguey ou coq.
Voici ce que disait à ce sujet un feuilleton signé J. B., dans la Quotidienne du 15 août 1845: «Une poule vient-elle à chanter le béguey, il n'y a pas un instant à perdre, il faut la porter au marché, la vendre et consacrer le prix obtenu à l'acquisition d'un cierge dont vous ferez hommage à la paroisse. Si vous n'avez pas trouvé d'acheteur pour cette bête réprouvée, vous aurez la ressource de la peser après l'avoir attachée dans un linge blanc, et vous verrez ensuite si elle demeure parfaitement tranquille. Je suppose que vous avez essayé de tous ces moyens, et qu'aucun ne vous a réussi: décidez-vous alors à tordre le cou au volatile. Il ne cesserait de faire des contorsions, des soubresauts, et entretiendrait au milieu de la population de votre basse-cour une inquiétude continuelle et des terreurs sans nom. Mais surtout que personne ne porte la dent sur la chair de la victime.»
Les Romains avaient aussi leur superstition sur le chant de la poule. Ce chant présageait aux maris que la femme serait la maîtresse. Donat, grammairien latin du quatrième siècle, en a fait la remarque dans son commentaire sur Térence, en expliquant la phrase Gallina cecinit, «la poule a chanté», que ce comique a employée, acte IV, sc. IV, du Phormion.
Il est à peu près certain que, si elle répond à une telle question, elle ne le fera qu'aux dépens de la vérité, car elle voit trop d'avantages à être jeune et à le paraître pour qu'elle résiste à l'envie de se rajeunir un peu. De là cette accusation de mensonge formulée dans ce proverbe peu galant dont la LIIe des Lettres persanes offre le spirituel développement en action que voici:
«J'étais l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il y avait là des femmes de tous les âges; une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante qui avait une nièce de vingt à vingt-deux ans. Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à l'oreille: «Que dites-vous de ma tante qui, à son âge, veut avoir des amants et fait encore la jolie?—Elle a tort, lui dis-je, c'est un dessein qui ne convient qu'à vous.» Un moment après, je me trouvai auprès de sa tante qui me dit: «Que dites-vous de cette femme, qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette?—C'est un temps perdu, lui dis-je, et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.» J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans et la plaignis dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: «Y a-t-il rien de si ridicule? Voyez cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur de feu: elle veut faire la jeune, et elle y réussit, car cela approche de l'enfance.» Ah! mon Dieu! dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étais en train de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté; descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. «Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous soyez deux sœurs; je vous crois à peu près de même âge.—Vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur; je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence.» Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans. «Il faut, madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait: j'ai gagé que cette femme et vous, lui montrant la femme de quarante ans, étiez de même âge.—Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de différence.» Bon! m'y voilà, continuons; je descendis encore et j'allai à la femme de quarante ans. «Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage de passé que vous n'avez certainement pas: et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint…—Attendez, me dit-elle, je suis sa tante, mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans de plus que moi; nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année.—Je le disais bien, madame, et je n'avais pas tort d'être étonné.»
»Mon cher Usbeck, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agréments, voudraient reculer avec la jeunesse. Eh! comment ne chercheraient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante de toutes les idées.»
Ironie proverbiale contre les prétentions outrecuidantes d'un paresseux qui voudrait qu'on lui fît sa besogne, d'un indiscret qui, en demandant quelque service, semble l'exiger, ou d'un impertinent qui se donne des airs de commander. Elle fait allusion à un usage autrefois répandu dans le Béarn et dans les provinces limitrophes, en vertu duquel le mari d'une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des parents et amis, et s'y tenait mollement plusieurs jours de suite, ayant soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, désignée par l'expression faire la couvade, qui en indique assez clairement le motif, se rattachait probablement au culte des Geniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n'était pas moins ancienne que singulière. Le poëte Apollonius de Rhodes en a signalé l'existence sur les côtes des Tiburéniens, «où les hommes, dit-il, se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font servir par elles». (Argonaut., ch. II.) Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu'elle régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de l'Asie, où elle s'est conservée parmi quelques tribus de l'empire chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au nouveau monde l'y trouvèrent établie. Il n'y a pas longtemps qu'elle était observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil. Des voyageurs assurent qu'elle existe encore chez quelques sauvages de l'Amérique et chez certaines peuplades africaines; enfin, elle n'est pas entièrement tombée en désuétude dans la Biscaye française, où des personnes dignes de foi attestent en avoir été deux ou trois fois témoins dans ces dernières années.
Quant au nom de Godard, que le peuple applique aujourd'hui au mari d'une femme accouchée, il est, s'il faut en croire M. Bacon-Tacon, le même que celui de God-Art (le Dieu fort), donné, dit-il, à Hercule, que les païens imploraient dans les accouchements difficiles (Orig. celtiq., tome II, p. 401-402). Je ne conteste point une si savante étymologie; cependant il me paraît plus probable que ce nom a été formé du latin gaudere, se réjouir, se donner du bon temps. Il signifiait autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C'était un synonyme de Godon, autre vieux mot qu'on employait pour désigner un riche plongé dans toutes les jouissances d'une vie sensuelle. Le prédicateur Maillard s'en est servi dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé unus grossus Godon qui non curabat nisi de ventre. «Un gros Godon qui n'avait cure que de sa panse.»
Ajoutons que la formule: Servez monsieur Godard! cesse d'être ironique lorsqu'elle est appliquée à un homme à qui un enfant vient de naître. Elle est alors une espèce de félicitation équivalente à un Gloria Patri, une exclamation d'amical et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité.
Proverbe fort ancien rappelé et expliqué par Ovide dans ces deux vers du premier chant de l'Art d'aimer:
La nuit fait disparaître bien des taches et oublier bien des imperfections. Elle rend toute femme belle.
Alors Hélène n'a aucun avantage sur Hécube, suivant l'expression d'Henri Estienne.
Les Grecs se servaient d'un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: «Sublata lucerna, nihil discriminis inter mulieres. Quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l'une de l'autre.» Plutarque rapporte qu'une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe, roi de Macédoine, pour l'engager à cesser les poursuites amoureuses dont il s'obstinait à l'obséder.
Nous disons trivialement dans le même sens: La nuit tous chats sont gris.
Les Espagnols disent: De noche, a la vela, la burra parece doncella.—La nuit, à la chandelle, l'ânesse semble demoiselle à marier. On sait que, si l'obscurité cache la laideur, la lumière du flambeau l'atténue beaucoup; d'où l'expression belle à la chandelle, en parlant d'une femme qui n'est pas belle au grand jour. C'est pour cela qu'Ovide conseillait aux amants de se défier de la clarté trompeuse de la lampe.
(De Arte amandi, I.)
Se dit pour signifier qu'on la préfère à toutes les autres à cause de sa beauté ou de ses grâces.
Cette expression, toute figurée chez nous, fait allusion à un usage qu'on prétend exister chez les Turcs et par lequel le sultan, ou un pacha, ou un seigneur, déclare à une des femmes le choix qu'il fait d'elle, en lui jetant un mouchoir. Mais tout porte à croire qu'un tel usage est imaginaire. Les auteurs qui en ont parlé ont consacré une erreur provenue probablement de ce que les fiançailles en Turquie et en Perse sont constatées par l'envoi que fait le futur époux à sa future d'un mouchoir brodé, d'un anneau et d'une pièce de monnaie. Ainsi les musulmans, à l'époque de leur mariage, envoient le mouchoir, et, dans leurs harems, ils ne le jettent pas.
Quelque fondée que soit la remarque qui vient d'être faite, elle n'empêchera point de conserver cette expression ainsi que ses analogues briguer le mouchoir, refuser le mouchoir, etc., qu'une galanterie peu délicate a introduites dans notre langue.
Il y a une pièce fugitive de Duault présentant le monologue d'un fat qui passe en revue dans son imagination un essaim de belles, à qui il se propose de jeter le mouchoir tour à tour. Cette pièce se termine par ces vers assez plaisants:
C'est à peu près ce qu'un de nos spirituels chansonniers, l'abbé de L'Attaignant, appelait «allumer son flambeau au soleil, et l'éteindre dans la boue».
Les dames romaines avaient pour Isis, ou plutôt pour Fauna, leur divinité spéciale, qu'elles appelaient la Bonne Déesse, un culte fervent et plein de mystères que les érudits n'ont pas su bien éclaircir. Elles en célébraient solennellement la fête avec les Vestales dans la maison du consul ou du préteur, sous la présidence de la femme de ce magistrat, lequel était obligé de rester absent de chez lui pendant la durée de cette fête, car aucun homme ne pouvait y être admis. L'année où Pompéia, troisième épouse de J. César, se trouva investie de cet important ministère, Clodius, ce lovelace romain, qui était d'intelligence avec elle, à ce qu'on suppose, voulut la voir dans l'appareil de ses fonctions pontificales, et il se glissa déguisé en joueuse d'instruments parmi les dévotes qui se rendaient à la cérémonie. Une esclave, nommée Abra par Plutarque, et Séprulla par Cicéron, avait été mise dans la confidence. Elle le cacha et lui promit de lui amener sa maîtresse. Mais, retenue auprès d'Aurélia, mère de César, cette esclave le fit tant attendre que, perdant patience, il sortit de sa cachette pour l'appeler et fut reconnu: afin d'éviter les regards qui se portaient sur sa personne, il se hâta de revenir sur ses pas, espérant que la chose n'aurait pas de suites. Cependant les matrones, averties, le cherchèrent de chambre en chambre, et finirent par le découvrir sous le lit d'Abra ou de Séprulla. Leur fureur était à son comble. Elles ne lui épargnèrent ni les injures ni les coups, et elles auraient sans doute poussé la vengeance aux excès les plus terribles s'il n'eût eu le bonheur de s'y soustraire en gagnant par la fuite le dehors de la maison.
Cette aventure scandaleuse souleva contre lui l'indignation générale. Il fut mis en jugement comme sacrilége, et, quoique son crime fût attesté par les dépositions les plus irrécusables, les juges, qu'il parvint à corrompre, le déclarèrent absous. César, appelé en témoignage dans le procès, ne voulut ni inculper ni disculper Pompéia, qu'il s'était contenté de répudier. Il dit qu'il ne savait rien, attendu qu'un mari était toujours le moins instruit en pareil cas, et comme on lui demanda pourquoi il l'avait renvoyée, il ajouta que la femme de César ne devait pas même être l'objet d'un soupçon. Apophthegme passé en proverbe pour signifier qu'il ne suffit pas que la conduite d'une femme soit irréprochable, qu'il faut aussi qu'elle soit crue telle.
La noblesse française avait jadis deux occupations importantes, la guerre et la chasse, et toujours elle se montrait sous le costume du guerrier ou celui du chasseur. Ainsi tout bon gentilhomme devait être inséparable de son épée et de son chien ou de son faucon, qu'il regardait comme des attributs de sa dignité. Il lui était défendu par des capitulaires de nos rois de s'en dessaisir, et même de les donner pour prix de sa rançon, s'il venait à être fait prisonnier, défense provenue sans doute par suite de l'opinion qui notait d'infamie celui qui serait revenu du combat sans ses armes. Quoi qu'il en soit, il attachait son honneur à ces objets comme à sa femme, et c'est à cette raison qu'il faut rapporter l'origine du proverbe.
C'est-à-dire qu'il ne faut pas exposer par ostentation aux regards des autres certains objets qu'on veut garder pour soi, attendu qu'une telle exhibition, n'étant propre qu'à exciter leur envie, peut avoir une foule d'inconvénients pour celui qui la fait. Ce proverbe est une variante de cet autre cité par Franklin: Celui qui montre trop souvent sa femme et sa bourse s'expose à ce qu'on les lui emprunte.
L'homme et la femme seraient incomplets l'un sans l'autre. Chacun d'eux ne forme qu'une moitié de l'être humain, dont l'intégralité ne peut résulter que de leur intime union. C'est une vérité morale aussi vieille que le monde et universellement répandue. Elle remonte à notre premier père, s'écriant, dans la joie de son cœur, à la vue de l'aimable compagne que Dieu lui présentait: «Voilà l'os de mes os, et la chair de ma chair. Elle s'appellera d'un nom qui marque l'homme, parce qu'elle a été prise de l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme; et ils seront deux dans une seule chair.» (Genèse, ch. II, v. 23-24.)
Les Védas disent que l'épouse est la moitié du corps de l'époux et considèrent le mariage comme supprimant la dualité de l'un et de l'autre pour les confondre dans une parfaite unité. Cet état a été fort bien figuré par le lingam primitif ou l'yoni lingam de la théorie hindoue, et par d'autres symboles analogues qu'il ne me paraît pas convenable d'expliquer ici, ni même de désigner nominativement.
Le plus ingénieux de tous, sans contredit, est celui qu'on trouve dans le Sympose ou Banquet de Platon. Suivant ce philosophe, l'homme et la femme ne faisaient originairement qu'une même personne qu'il nomme androgyne (homme-femme). Cette créature bissexuelle était si parfaite et si heureuse qu'elle excita la jalousie des dieux et des déesses. Par leur ordre, Apollon la divisa en deux corps, et Mercure arrangea dans ces corps les formes extérieures de leur individualité qui avaient été un peu endommagées pendant l'opération du dédoublement. Depuis lors, les moitiés disjointes ont une tendance invincible à se rapprocher pour constituer l'androgyne. On les voit partout y travailler de toute leur ardeur et de tous leurs efforts. Mais, hélas! elles ne sauraient y parvenir, à moins d'un très-grand miracle. Tristes jouets d'une continuelle méprise, elles sont à peu près comme ces enfants, changés en nourrice, qui prennent une parenté de hasard à la place de la parenté de nature. Des moitiés étrangères viennent presque toujours se substituer à celles qui furent créées l'une pour l'autre. Le sort ennemi, afin d'empêcher ces dernières de se rejoindre, ne leur permet pas de se reconnaître, les fait errer comme ces ombres de Dante, qui vont sans jamais s'arrêter, et les tient souvent séparées par des distances incommensurables. De là l'excessive rareté des bonnes unions et l'innombrable quantité des mauvaises.
N'oubliez pas cette allégorie, ô vous, pauvres êtres dédoublés, qui aspirez à ressaisir cette portion de vous-mêmes dont l'absence vous condamne à gémir, et surtout ne vous imaginez pas que vous pourrez la retrouver à Paris. Il vaudrait peut-être mieux l'aller chercher aux antipodes.
Une femme qui met beaucoup de temps à sa toilette en emploie fort peu aux occupations du ménage. Les Espagnols disent: La mujer, cuanto mas mira la cara, tanto mas destruye la casa, ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de mot proverbial:
Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer. De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient, pour ainsi dire, les pièces essentielles de leur costume. Mais l'un faisait tort à l'autre, et celui du travail devait être fréquemment négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l'emporter. Les dames cessèrent de filer et se mirèrent tout à leur aise.
Jean de Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses Œuvres morales que les courtisanes et damoiselles masquées[4] de son temps portaient le miroir sur le ventre: «O bon Dieu! hélas! s'écrie-t-il, en quel malheureux règne sommes-nous tombés de voir une telle dépravation sur la terre, que nous voyons jusques à porter en l'église les miroirs de macule pendants sur le ventre.» Il ajoute qu'un pareil usage tendait à devenir général: «Si est-ce qu'avec le temps il n'y aura bourgeoise ne chambrière qui par accoutumance n'en veuille porter.» Cependant cet usage ne s'est pas conservé. Le beau sexe l'a jugé inutile depuis que les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il peut se mirer et s'admirer de la tête aux pieds.
[4] On appelait damoiselles masquées certaines dames qui, voulant courir les aventures galantes sans être reconnues, se couvraient le visage d'un masque de velours auquel on donna le nom de loup, dérivé, non de lupus, mais de lobus, cosse.
Salomon assimile l'homme entraîné par la femme qui l'a séduit au taureau mené comme une victime au sacrifice: Eam sequitur quasi bos ad victimam. (Prov., VII, 22.)
Saint Cyprien dit que les femmes sont des démons qui font entrer les hommes en enfer par la porte du paradis.
Suivant un proverbe oriental: Il faut craindre l'amour d'une femme plus que la colère d'un homme.
On lit dans le Furetériana le résumé suivant des principales accusations des hommes contre les femmes: «Que de maux elles ont causés dans le monde! Adam en a été séduit, Samson dompté. La sainteté de David en a été troublée, Salomon en a perdu la sagesse. Ce fut une femme qui fit renoncer saint Pierre à Notre-Seigneur. Elle fit plus d'effet sur l'esprit de Job que le diable, qui ne put l'ébranler. Le poëte Codrus disait que le ciel ne contenait pas tant d'étoiles ni la mer tant de poissons que la femme a de fourberies cachées dans son cœur. Barthole disait que toutes les femmes sont mauvaises, et qu'il n'est pas besoin de faire des lois pour les bonnes femmes, parce qu'il n'y en a point. Hippocrate nous assure que la malice est naturelle à la femme. L'auteur de l'Ecclésiastique, aussi illustre en sagesse parmi les Hébreux que Thalès en philosophie entre les Grecs, nous a laissé par écrit que la source du péché nous est venue de la femme; qu'il vaudrait mieux demeurer avec un lion ou avec un dragon qu'avec une mauvaise femme (ch. XXV) et même que les crimes des hommes sont plus supportables que les bienfaits des femmes: Melior est iniquitas viri quam mulier benefaciens (ch. XLII). Entre toutes les bêtes sauvages, dit saint Chrysostome, il n'y en a point qui soit plus dangereuse que la femme. Pandore répandit toute sorte de maux sur la terre; Hélène causa la mort de tant de milliers d'hommes; Déjanire fit mourir Hercule son mari, un des plus fameux héros qui aient jamais été; les Danaïdes et les filles d'Egyptus tuèrent leurs maris en une nuit. Salomon dit qu'il a trouvé la femme plus amère que la mort. De mille hommes, ajoute-t-il, il ne s'en trouve qu'un de bon; mais, parmi toutes les femmes, il n'y en a pas une de bonne. (Ecclésiaste, ch. VII.) Les chrétiens leur ont ôté le maniement de l'Église, les philosophes ne les ont pas voulu admettre dans la philosophie, les jurisconsultes leur ont défendu le barreau, les mahométans les ont exclues du paradis et les ont mises au rang des esclaves. Il serait cependant agréable de chanter les louanges de Dieu, de philosopher, de plaider, d'être en paradis avec des femmes. Il faut bien qu'il y ait de leur faute à tout cela.»
Oui, sans doute, il y a de leur faute; mais il y a beaucoup plus de celle des hommes, qui sont presque toujours injustes, ingrats et tyranniques envers elles, qui leur aigrissent et leur faussent le caractère, qui les forcent à recourir à la ruse, à la dissimulation et à la vengeance. Aussi ont-elles raison de retourner contre eux le proverbe, en disant: L'homme perd la femme. Il la perd par son indifférence, par son égoïsme, par sa défiance, par ses calomnies, par ses outrages, enfin par une foule d'erreurs, d'inconséquences et de torts de sa conduite anticonjugale. Ce n'est pas tout: non-seulement il la perd, en ne l'aimant pas comme il devrait l'aimer; il la perd encore en l'aimant d'une manière déraisonnable; car il arrive ordinairement que plus un mari aime sa femme, plus il augmente les travers qu'elle peut avoir; tandis que, au contraire, plus une femme aime son mari, plus elle le corrige de ses défauts.
Je ne prétends pas m'ériger en apologiste enthousiaste de la femme, ni rehausser son mérite en rabaissant celui de l'homme. Je conviens qu'elle a aussi de nombreux défauts qui déparent ses qualités; mais je crois qu'en général ses qualités lui appartiennent en propre et que ses défauts lui viennent de nous. Il en est d'elle comme de ce rosier qui croît sans épines, sur le sommet des hautes Alpes, et qui se hérisse de pointes acérées quand il est cultivé dans nos jardins. En la faisant descendre de la région élevée où elle se développerait sous de célestes influences, en la plaçant dans un mauvais milieu, où elle est privée de l'air pur dont elle a besoin; en lui donnant une culture trop artificielle, et souvent en opposition avec ses aptitudes natives, nous abâtardissons cette belle créature de Dieu, nous la rendons différente d'elle-même, nous la transformons en un nouvel être presque entièrement factice, tant nous sommes habiles à contrarier les facultés de sa nature et à les vicier par le mélange de quelque élément de dégénération qui les fait tourner à mal et produit des effets pernicieux, de même qu'une certaine malignité de séve dans le rosier transplanté rend sa floraison épineuse.
Ne nous en prenons donc qu'à nous si la femme a tant d'imperfections, et n'ayons pas la sottise de les lui reprocher, au moins celles qu'elle a contractées par notre faute. Il serait meilleur et plus juste de chercher le bon moyen de l'en corriger, en commençant par nous corriger nous-mêmes des vices qui les lui ont communiquées. Les deux sexes n'ont pas été créés et ils ne s'unissent pas pour vivre en état de guerre permanente. Leur serait-il impossible de terminer ou de rendre moins dures des hostilités incompatibles avec le repos et la moralité de tous deux?
Ah! si le mariage pouvait être ramené à cette confiance réciproque, à cette entente cordiale, à cet échange délicieux de pensées et de sentiments dont l'absence n'y laisse place qu'aux amertumes et aux déceptions, combien cet état contribuerait à l'amélioration et au bonheur de l'homme et de la femme! il est évident qu'il les rendrait meilleurs, puisqu'ils y seraient affranchis des passions qui les pervertissent, et plus heureux, parce qu'ils y jouiraient avec une sécurité inaltérable de toutes les délices que pourrait leur donner un amour épuré et devenu pour eux une vertu.
Qui décrira la suprême félicité de deux époux également animés du double zèle de l'amour et du devoir, de l'amour qui fortifie le devoir, et du devoir qui purifie l'amour!… Que de secrets merveilleux, de dons célestes, la femme trouverait dans le fonds inépuisable de sa tendresse plus délicate, plus ingénieuse, plus pénétrante que celle de l'homme, pour le réjouir et l'enivrer de plus en plus! Elle lui donnerait un nouveau paradis qui vaudrait bien celui qu'il l'accuse de lui avoir fait perdre.
Mais pourquoi parler d'une chose impossible à réaliser? Le diable a flétri cette prime fleur de nature qu'eut la femme dans l'Éden, et l'on chercherait en vain à lui rendre son parfum et sa fraîcheur. Elle s'est desséchée sous la mauvaise culture de l'homme. Il n'y a déjà plus dans sa séve de vertu qui puisse la régénérer. Elle ressemble à l'arbre aux fruits amers dont parle le grand poëte persan Ferdouci: «On aurait beau planter cet arbre en paradis, l'arroser avec l'eau du fleuve de l'éternité, humecter ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours sa nature et ne cesserait de porter des fruits amers.»
J'abandonne cette thèse chimérique et je reviens au but que je me suis proposé dans cet article. Il a été de démontrer l'injustice des reproches que les hommes adressent aux femmes. Je crois avoir opéré cette démonstration. Il ne me reste qu'à y joindre un corollaire: c'est que toutes ces sottes accusations, à l'appui desquelles ils citent la fable et l'histoire, sont inadmissibles au tribunal de la raison. La fable ne prouve rien, et l'histoire prouve, au contraire, que les femmes ont toujours fait moins de mal que les hommes.
Avis aux belles qui se flattent que l'Hymen leur laissera la royauté qu'elles ont reçue de l'Amour, sans penser que l'Hymen et l'Amour sont deux frères ennemis, et que l'Hymen n'est pas solidaire des engagements de l'Amour.
Les vers suivants de Corneille, dans la tragédie de Polyeucte (act. Ier, sc. III), offrent l'explication de ce proverbe, qui forme lui-même un vers heureux:
On a fait cette remarque de linguistique assez curieuse, c'est que l'homme dit toujours ma maîtresse pour désigner celle qu'il aime, et que la femme ne donne jamais le nom de maître à son amant. Elle sent bien qu'en pareil cas le nom paraîtrait dérisoire, et elle le réserve pour son mari, lors même qu'elle tient celui-ci sous sa domination absolue.
Une femme avait un mari qui passait tout son temps dans sa bibliothèque; elle alla l'y trouver un jour, et lui dit: «Monsieur, je voudrais bien être un livre.—Pourquoi donc, madame?—Parce que vous êtes toujours après.—Je le voudrais bien aussi, répliqua-t-il, pourvu que ce fût un almanach dont on change chaque année.» C'est de cette répartie maritale que les parémiographes font dériver le proverbe. Pour moi, je crois qu'il a dû son origine à un usage historique d'après lequel les contrats matrimoniaux ont pu être naturellement assimilés aux almanachs. Cet usage, provenu sans doute de la polygamie autrefois fort commune chez les Celtes, permettait de changer de femme. Le fait était assez fréquent en Champagne dans le neuvième siècle. Il y fut prohibé par le concile tenu à Troyes, en 878; mais l'autorité ecclésiastique ne parvint pas à le faire cesser entièrement, ni en cette province ni en d'autres, où il se maintint sous la protection de certain droit coutumier. C'est au pays basque surtout que se pratiquait cette espèce de mariage temporaire, comme nous l'apprend Jean d'Arérac dans son livre intitulé Pandectes ou Digestes du droit romain en français (ch. VI de la loy De quibus). La même chose avait lieu dans les Hébrides et autres îles (Martin's Hebrides, etc.). Elle existait encore, dans le pays de Galles, à la fin du siècle dernier, si l'on en croit un article du Moniteur de l'an IX. On lit dans cet article: «Chez les Gallois, on distingue deux sortes de mariages: le grand et le petit. Le petit n'est autre chose qu'un essai que les futurs font l'un de l'autre. Si cet essai répond à leurs espérances, les parents sont pris à témoin du désir que forment les candidats de s'épouser. Si l'essai ne répond pas à l'idée qu'ils en avaient conçue, les époux se séparent, et la jeune fille n'en éprouve pas plus de difficultés pour trouver un mari.»
On sait que Platon, dans sa République, substituait aux mariages des unions temporaires.
Il faut avoir pour sa femme une tendresse décente et respectueuse, une considération bienveillante et soutenue; car l'honneur d'une femme est, en grande partie, l'ouvrage de son mari; et celui qui, violant ces devoirs, fait déchoir la sienne du rang moral qu'elle doit occuper, se flétrit et se dégrade lui-même.
On emploie dans un sens analogue cet autre proverbe beaucoup plus usité: C'est un vilain oiseau que celui qui salit son nid.
Ce proverbe est une conclusion rigoureuse qu'on a tirée des médisances et des calomnies auxquelles la conduite des femmes a été de tout temps exposée. S'il fallait en croire leurs détracteurs, il serait difficile d'en trouver une seule qui laissât échapper l'occasion favorable d'être infidèle. C'est une accusation odieuse qui se réfute par son exagération même, et les femmes ne la méritent peut-être pas autant que les hommes. Mais ceux-ci se sont réservé le privilége exclusif de n'imputer qu'à elles seules les trahisons conjugales dont ils leur donnent souvent l'exemple, et dont, en bonne justice, ils devraient être responsables. S'ils espèrent gagner quelque chose à cela, qu'ils se détrompent, et qu'ils sachent bien qu'à force de leur reprocher d'être trompeuses ils les portent à devenir telles: car, en leur répétant sans cesse qu'ils les croient incapables de garder la foi promise, ils ne sauraient réussir à la leur rendre plus sacrée. Se figureraient-ils, par hasard, qu'elles seront assez simples pour s'attacher, en pure perte, à l'observation d'un devoir qu'elles n'accompliraient pas sans être accusées de le violer? Ou bien se flatteraient-ils qu'elles voudront y tenir par un prodigieux effort de l'esprit de contradiction qu'ils leur supposent? Il est plus que probable qu'elles ne prendront pas des peines inutiles pour les démentir, et qu'elles trouveront plus commode et plus agréable de se venger d'eux en les traitant ainsi qu'ils le méritent. La dépense en étant déjà faite, comme on dit, elles n'ont plus rien à ménager.
Voilà le résultat ordinaire de la mauvaise opinion que les hommes se font de la fidélité des femmes. Il est moins au détriment de ces dames qu'à celui de ces messieurs. Les accusations qu'ils dirigent contre elles sont des armes perfides qui leur tournent dans la main et les blessent eux-mêmes, et, s'ils étaient mieux avisés, ils ne les emploieraient pas. D'ailleurs, cette humeur guerroyante contre le sexe n'est pas de bon ton, et ne peut que faire mal augurer de ceux qui s'y livrent. Les jeunes gens feront bien de ne pas la prendre, et les maris encore mieux de s'en défaire. En agissant ainsi, les premiers se donneront un aimable relief de politesse et de galanterie qui leur attirera quelque regard sympathique des belles, et les seconds éviteront de mettre le comble au malheur de leur situation par un odieux ridicule: car le monde est toujours prêt à soupçonner qu'un mari qui dénigre les femmes doit être fort mécontent de la sienne, et qu'il tire secrètement de l'infidélité de celle-ci, par une conclusion du particulier au général, les arguments dont il se sert pour nier la vertu de toutes les autres. Il a beau retrancher la trahison qu'il éprouve du nombre infini des trahisons dont il les accuse, on ne voit que lui parmi tous les sots derrière lesquels il se cache, et ses accusations ne paraissent que des vengeances de Sganarelle.
C'est ce qu'a dit saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens: Non est creatus vir propter mulierem, sed mulier propter virum (XI, 9), et ses paroles sont passées en proverbe pour signifier que la femme doit être soumise à l'autorité de son mari. Mais l'apôtre n'a point entendu que cette autorité pût être arbitraire et tyrannique, puisqu'il a dit aussi, au chapitre VII de la même épître, que, si la femme appartient au mari, de même le mari appartient à la femme, et que tous deux ont des devoirs à remplir l'un envers l'autre.
C'est de l'observation de ces devoirs, réciproques et conformes à la nature de chacun des époux, que dépendent et le bonheur de leur union et le succès de la mission sociale qu'ils ont à poursuivre ensemble. Et qu'on ne s'imagine pas que l'action de l'homme, pour atteindre ce double but, soit supérieure à celle de sa compagne. On pourrait plutôt démontrer que celle-ci l'emporte sur lui si l'on comparait les avantages qui proviennent de leurs rôles respectifs. Mais il ne serait pas rationnel d'attribuer, d'après ces avantages particuliers, la prééminence à l'un des collaborateurs dans une œuvre qui est également due à tous deux, et qui ne peut être accomplie qu'au moyen de l'entente parfaite et des soins bien combinés de l'un et de l'autre. Admettons donc qu'il y a parité de valeur entre eux dans leur coopération, en reconnaissant toutefois que cette valeur résulte de qualités différentes; car chaque sexe a les siennes propres, et l'on ne saurait voir dans l'homme et la femme que des rapports et des différences, ainsi que l'a remarqué J.-J. Rousseau, dont le passage suivant revient au sujet que je traite.
«La raison des femmes est une raison pratique qui leur fait trouver très-habilement les moyens d'arriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette fin. La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est l'œil et l'homme le bras, mais avec une telle dépendance l'une de l'autre que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir, et de la femme que l'homme apprend ce qu'il faut faire. Si la femme pouvait remonter aussi bien que l'homme aux principes, et que l'homme eût aussi bien qu'elle l'esprit des détails, toujours indépendants l'un de l'autre, ils vivraient dans une discorde éternelle, et leur société ne pourrait subsister; mais, dans l'harmonie qui règne entre eux, tout tend à la fin commune; on ne sait lequel met le plus du sien, chacun suit l'impulsion de l'autre, chacun obéit, et tous deux sont les maîtres.» (Émile, liv. V.)
C'est-à-dire que les trois choses principales auxquelles la femme consacre toute sa journée sont la toilette, la causerie et le sommeil, car elle ne quitte guère ses atours que pour se mettre dans son lit, où elle a grand besoin de se délasser, après tant d'heures si activement employées à se parer et à donner de l'exercice à sa langue. Mais le triple penchant attribué à la femme ne lui appartient pas exclusivement. L'essence de cette nature féminine s'est si bien infusée dans le caractère de certains hommes, qu'on n'y découvre presque plus rien de viril, et notre jeu de mots proverbial s'applique aussi avec raison à tout individu de cette espèce ridicule qui semble avoir abdiqué les occupations sérieuses du sexe masculin pour copier sottement les usages frivoles de l'autre sexe.
Ce distique proverbial me paraît être une allusion allégorique de Perroz de Saint-Clost ou Pierre de Saint-Cloud, dans la première branche du roman du Renard. Ce trouvère raconte qu'Adam ayant frappé la mer avec une verge que Dieu, en l'exilant de l'Éden, lui avait donnée, il en sortit une brebis, et qu'Ève, désireuse d'en avoir une seconde, ayant pris la verge miraculeuse de la main de son époux, fit surgir des flots, par le même acte, un loup qui se précipita sur la brebis, qu'il aurait dévorée si Adam ne se fût pressé de frapper un second coup, duquel provint un chien, qui arracha l'innocente proie au loup en le tuant. Ce procédé si expéditif de création à tour de bras, alternativement employé par l'homme et la femme, produisit en peu de temps une foule innombrable d'animaux, en chacun desquels se trouvait quelque chose d'analogue au caractère moral de son auteur. Les évains, c'est-à-dire ceux qu'Ève faisait naître, étaient sauvages et dangereux, ceux qui devaient l'existence à Adam avaient une nature bonne et susceptible de devenir meilleure, ou, pour parler comme le trouvère,
Cette allégorie, assez diaphane, où l'on voit tout ce qui émane de la femme participer de l'esprit de méchanceté qu'on lui attribue, n'appartient pas en propre à notre trouvère. Il en a tiré l'idée de quelques traditions populaires, qui reprochent à la mère du genre humain d'avoir été aussi, en quelque sorte, celle de beaucoup de bêtes malfaisantes, qu'on suppose n'être devenues telles que par suite de la faute qu'elle commit. Cette idée, répandue presque partout, se retrouve dans une légende orientale qui nous apprend que, lorsque Adam et Ève furent créés, chacun d'eux éternua à l'instant où le souffle divin introduisit l'âme dans le corps. De l'éternuement de l'homme naquit le lion, symbole de la force et du courage, et de l'éternuement d'Ève naquit le chat, symbole de la ruse et de la lâcheté.
Cette comparaison est traduite du proverbe latin: fugax, sequax; sequax, fugax. «Suivez la femme, elle vous fuit; fuyez-la, elle vous suit.» Elle a été attribuée à Chamfort, parce qu'elle se trouve dans le recueil des pensées de cet ingénieux écrivain. Mais elle existait longtemps avant lui, comme on vient de le voir, chez les Latins qui nous l'avaient transmise ainsi qu'à plusieurs autres peuples. Le poëte arabe Zehir, qui, sans nul doute, ne l'a pas plus inventée que l'auteur français, en a fait l'application à la femme coquette, à qui elle convient mieux qu'à toute autre femme; car c'est un vrai manége de coquetterie dont l'image y frappe, en quelque sorte, la vue non moins que l'esprit. «La coquette, dit-il, ressemble à l'ombre qui marche avec vous: si vous courez après, elle vous fuit; si vous la fuyez, elle vous suit.»
La même idée a été plusieurs fois exprimée en assimilant la femme à tel ou tel objet qu'on a jugé propre à la représenter. Voici une de ces similitudes qu'il me souvient d'avoir trouvée dans une pièce du théâtre italien de Gherardi: