Il vaut mieux perdre un bon mot qu'un ami.

C'est une leçon adressée aux malins railleurs qui, à l'exemple du poëte dont parle Horace, se livrent à leur gaieté caustique sans épargner personne, pas même leur ami.

Dummodo risum
Excutiat sibi, non hic cuiquam parcet amico.

(I, Sat. IV.)

Quintilien a dit dans ses Institutions oratoires, liv. VI, ch. III: «Lædere nunquam velimus, longeque absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit. Tâchons de ne jamais blesser, et repoussons loin de notre esprit tout ce qui tendrait à nous faire appliquer ce dicton: Il a mieux aimé perdre un ami qu'un bon mot.»

Un proverbe espagnol, par une métaphore très-remarquable, assimile à l'oiseau de proie l'homme qui fait de son ami la victime de ses cruelles railleries: «Reniego del amigo que cubre con las alas y muerde con el pico. Fi de l'ami qui couvre des ailes et déchire du bec!»

Salomon a dit: Homines derisores civitatem perdunt. (Prov., XXIX, 8.) Les hommes railleurs[9] perdent la cité,» et Bacon, dans les réflexions qu'il a faites sur cette maxime, a très-bien signalé ce genre d'esprit dérisoire et moqueur.

[9] La Vulgate ne porte point le mot derisores «railleurs», que Bacon a trouvé sans doute dans quelque autre traduction ou dans le texte hébreu; elle dit pestilentes «corrompus». Après tout, les deux mots, quelle que soit leur différence usuelle, peuvent s'accorder dans un certain sens, car les hommes dont la malignité ne respecte rien ont un principe de corruption dans le cœur.

Ami de Platon, mais plus ami de la vérité.

Amicus Plato, sed magis amica veritas. C'est un mot d'Aristote en réponse à des critiques qui lui reprochaient d'attaquer quelques opinions de son maître Platon. Il s'applique à un homme éclairé qui ne soumet pas aveuglément son jugement à celui des personnes mêmes les plus recommandables, dont ordinairement il suit volontiers l'avis.

Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.

C'est un vers de La Fontaine fait avec un ancien proverbe qu'il a remplacé. Il figure dans la dernière fable du livre IV, l'Alouette et ses Petits, où il signifie que, pour se tirer d'affaire, il faut recourir à ses propres moyens, et ne pas compter sur l'aide des amis et des parents.

Notre erreur est extrême,
Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous:
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.

Le proverbe s'emploie aussi pour dire qu'on préfère ses intérêts personnels à ceux d'un ami et d'un parent.

A l'ami qui demande on ne dit pas: Demain.

Ce proverbe est pris de celui-ci de Salomon: «Ne dicas amico tuo: Vade et revertere: cras dabo tibi: cum statim possis dare (Prov., III, 28). Ne dites pas à votre ami: Allez et revenez, je vous le donnerai demain, lorsque vous pouvez le lui donner à l'heure même.»

Phocylide a dit aussi: «Donne à l'instant au malheureux; ne lui dis pas de revenir demain

On connaît la maxime de Zoroastre: «Si, pouvant soulager aujourd'hui le malheureux, on remet à demain, qu'on fasse pénitence.»

Différer d'assister un ami quand on le peut est une violation odieuse des devoirs de l'amitié; car, ainsi que l'a dit l'académicien Auger: «L'amitié véritable est un pacte en vertu duquel on doit tenir sans cesse sa fortune, sa vie même, à la libre disposition de celui à qui l'on s'est uni.»

Il faut se défier d'un ami réconcilié.

Les Espagnols disent: «Amigo reconciliado, enemigo doblado. Ami réconcilié, ennemi doublé.» Il n'y a guère de réconciliation tout à fait sincère: la défiance ou la trahison s'y mêlent presque toujours. Asmodée, dans le Diable boiteux, parlant de sa dispute avec Paillardoc, dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes ennemis mortels.»

On conseillait à un tyran, Tibère, si je ne me trompe, de faire mourir un de ses anciens amis, qu'il faisait languir en prison: «Pas encore, répondit-il; je ne me suis pas réconcilié avec lui.» Mot affreux, où respire tout le génie de la haine.

Ami au prêter, ennemi au rendre.

Proverbe qui paraît pris de ce passage du Trinummus de Plaute: «Si vous redemandez l'argent que vous avez prêté, vous trouvez souvent que d'un ami votre bonté vous a fait un ennemi.»

Quum repetas, inimicum amicum beneficio invenis tuo.

(Acte IV, sc. III.)

Le recueil de Gabriel Meurier rapporte cette variante énergique: au prêter Dieu, au rendre diable.

Les Espagnols ont ce proverbe: «Quien presta no cobra; y si cobra, no todo; y si todo, no tal; y si tal, enemigo mortal. Qui prête ne recouvre, s'il recouvre, non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel.» Ce qui est pris de cette maxime employée chez nous au moyen âge: Si præstabis, non habebis; si habebis, non tam bene; si tam bene, non tam cito; si tam cito, perdis amicum.

Les Anglais disent: «He that lends to his friend loses double. Qui prête à son ami perd au double;» c'est-à-dire l'argent et l'ami. Ils disent encore: «The way to lose a friend is to lend him money. Le moyen de perdre un ami, c'est de lui prêter de l'argent.»

Si tu ne prêtes pas, inimitié; si tu prêtes, procès éternel. (Prov. russe.)

La pensée qui constitue ces proverbes est commune à tous les peuples; car en tout pays on trouve généralement dans la main qui a reçu la main qui refuse de rendre.

En fait de prêt, le sort me traite
Avec grande inhumanité:
Je perds l'affection de ceux à qui je prête,
Si je ne perds l'argent que je leur ai prêté.

(De Cailly).

Sage ami et sotte amie.

Bonaventure Despériers a employé ce proverbe dans sa dixième Nouvelle. Il n'a pas dit pourquoi il faut avoir un sage ami, parce qu'il a pensé sans doute que personne ne pouvait l'ignorer; mais il a voulu faire sentir l'avantage d'avoir une sotte amie par cette réflexion: «D'une amie trop fine vous n'en avez pas le compte: elle vous joue toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups quelque argent de dessous l'aile[10]; ou elle veut être trop brave, ou elle vous fait porter les…» Je supprime le dernier mot, parce qu'il n'a pas besoin d'être mis sous les yeux des lecteurs pour se présenter à leur esprit. Peut-être eussé-je aussi bien fait de supprimer aussi l'explication entière comme peu conforme à la vérité, ou du moins très-douteuse. Depuis que notre grand comique a si bien montré sur la scène le faux calcul d'Arnolphe, qui voulait épouser une sotte pour n'être point sot, les Agnès n'inspirent plus de confiance, et leur niaiserie est généralement regardée comme une dissimulation de la finesse, de la ruse et de la malice dont le diable a pétri leur caractère. D'où l'on conclut que l'homme qui se marie, n'ayant pas moins à redouter les tromperies d'une femme sotte que d'une femme spirituelle, fait beaucoup mieux de choisir celle-ci, chez laquelle il doit trouver, dans ses infortunes conjugales, des compensations que l'autre ne saurait lui offrir.

[10] Cette expression, aujourd'hui désusitée, qu'on trouve dans le Dictionnaire de Philibert Monet, fait allusion à la coutume ancienne et encore existante au seizième siècle, de porter la bourse sous l'aisselle gauche, où elle était pendue à une courroie en forme de baudrier et d'où on la retirait, au besoin, par une fente pratiquée dans la manche du sayon ou pourpoint. Les Latins employaient comme nous le mot ala (aile), pour axilla (aisselle).

Jamais honteux n'eut belle amie.

En amour, il faut être entreprenant: Amor odit inertes, dit Ovide, au second livre de l'Art d'aimer. Les honteux ne gagnent rien auprès des femmes, généralement moins bien disposées pour eux que pour les hardis, qui leur épargnent l'embarras du refus. Ce sexe aimable est comme le paradis, qui souffre violence et que les violents emportent. Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud. (Matth., XI, 12.)

Le comte de Bussy-Rabutin dit dans ses Mémoires: «La hardiesse en amour avance les affaires. Je sais bien qu'il faut aimer avec respect pour être aimé, mais assurément pour être récompensé il faut entreprendre, et l'on voit plus d'effrontés réussir sans amour que de respectueux avec la plus grande passion du monde.» (T. I, p. 93.)

On disait autrefois: Jamais couard n'eut belle amie, et ce proverbe, où le mot couard signifie lâche, poltron, encore plus que honteux, peut avoir tiré son origine de la chevalerie, parce que, à l'époque où cette institution était dans tout son lustre, le courage et la victoire étaient de sûrs moyens pour obtenir l'amour des dames.

Il vaut mieux donner à un ennemi que d'emprunter à un ami.

Parce qu'en donnant à un ennemi on peut adoucir et désarmer sa haine, tandis qu'en empruntant à un ami, on court risque de l'indisposer et de le porter à une rupture. Les exemples de ce dernier cas ne sont pas rares. Mlle de Scudéri, dans ses Conversations, en cite un fort singulier, que voici: «Un ami, qui s'était battu plusieurs fois en duel pour son ami, ne voulut pas lui prêter quelque argent qu'il lui demandait à emprunter; et lui, qui n'avait pas refusé, dans l'occasion, de répandre son sang pour son ami, lui refusa un médiocre secours dont il se trouvait avoir besoin. Y a-t-il une plus grande bizarrerie que celle de préférer son argent à sa propre vie?»

Pittacus disait: «La chose qu'on doit faire le plus tard qu'on peut, c'est d'emprunter de l'argent à ses amis.» Ce qui prouve que dans l'antiquité, comme en notre temps, l'amitié finissait où commençait l'emprunt.

Nous avons encore cet autre proverbe: On perd plus d'amis par ses demandes que par son refus.

Qui veut garder son ami n'ait aucune affaire avec lui.

Les affaires d'intérêt amènent presque toujours des discussions qui finissent par diviser les amis. Quelqu'un a dit: «L'intérêt qui se mêle aux amitiés est comme le vif-argent confondu parmi l'or; le départ fait, elles disparaissent et s'en vont en fumée.»

Les Turcs ont ce proverbe semblable au nôtre: Bois et mange avec ton ami, mais n'aie jamais d'affaire avec lui.

N'accorde point ta confiance à un ami dissimulé.

La dissimulation est incompatible avec l'amitié, qui a besoin de franchise, de loyauté, d'expansion; et l'on peut regarder avec raison celui qui est atteint de ce défaut, ou plutôt de ce vice, comme un traître contre lequel il faut continuellement se tenir en garde. Un adage oriental dit: Fuis pour un temps l'homme colère, et pour toujours l'homme dissimulé.

Vieux amis et comptes nouveaux.

Pour dire que c'est un moyen de conserver ses amis que d'avoir ses comptes d'intérêt toujours bien réglés avec eux.

La vérité de cette proposition sera développée dans le commentaire que je consacrerai au proverbe suivant.

Les bons comptes font les bons amis.

Proverbe dont on fait ordinairement l'application pour s'excuser d'examiner un compte ou un mémoire présenté par un ami. Ce proverbe a une portée plus étendue: il enseigne aux amis par le résultat qu'il exprime combien il leur importe de bien régler les affaires d'intérêt qu'ils peuvent avoir ensemble. Ce qui exige d'eux, non-seulement la foi et la justice, sans lesquelles l'amitié ne saurait subsister, mais l'exactitude la plus rigoureuse pour le payement des moindres déboursés occasionnés par les services qu'ils sont dans le cas de se rendre réciproquement. C'est à tort qu'ils dédaignent quelquefois une pareille allocation, car la moindre négligence à cet égard peut inquiéter la discrétion et gêner insensiblement la confiance.

Les Espagnols disent: «Cuento y razon sustentan amistad. Compte et calcul entretiennent l'amitié.»

Les Italiens: «Conti chiari, amici cari. Comptes clairs, amis chers.»

Les Anglais: «Even reckoning makes long friends. Un compte exact fait de longs, ou durables amis.»

Il ne faut pas compter avec ses amis.

Ce proverbe, qui signifie qu'il faut se montrer plutôt généreux qu'intéressé avec ses amis, paraît en contradiction avec les deux précédents, mais il ne l'est pas en réalité, car il ne conseille pas la même espèce de générosité dont les autres commandent de s'abstenir. Il parle de celle qu'on doit mettre dans les procédés de sentiment où elle est indispensable, et non de celle qu'il faut éviter dans les affaires d'intérêt, parce qu'elle peut avoir des conséquences fâcheuses. Les préceptes sont différents, mais ils n'ont rien de contradictoire. Loin de s'exclure, ils se concilient fort bien, et concourent à un but unique, qui est la conservation de l'amitié.

Les Turcs disent: l'Amitié compte par tonneaux, et le commerce par grains.

L'idée de notre proverbe se trouve dans le passage suivant du Traité de l'amitié par Cicéron: «Borner l'amitié à un rapport mesuré de sentiments et de services, c'est la dépouiller de sa dignité, c'est l'avilir… Exiger une juste proportion entre ce qu'on donne et ce qu'on reçoit, c'est faire d'elle une affaire de calcul. La véritable amitié est plus magnifique, plus généreuse, et n'établit point de comptes rigoureux. Car il ne faut pas craindre de perdre quelque chose ou d'en faire trop pour un ami.» (XVI, 57.)

Entre amis tout doit être commun.

Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l'avoir appliqué littéralement, en obligeant ses disciples à mettre en commun tout ce qu'ils possédaient: «Si j'ai un véritable ami, disait-il, ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s'il m'en eût fait le dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses richesses? Je ne dois pas abuser sans doute de la tendresse de cet ami; ce qu'il possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais un outrage si j'exige qu'il la confie à un tiers pour nos besoins communs.»

Sénèque, dans son Traité des bienfaits, liv. VII, ch. XII, définit ainsi la communauté entre amis: «La communauté entre amis n'est pas comme entre des associés qui ont leur part distincte; mais comme entre un père et une mère qui, ayant deux enfants, n'ont pas chacun le leur, mais en ont deux chacun.

Qui vit sans amis ne sera pas longtemps sage.

N'ayant personne qui lui porte assez d'intérêt pour l'avertir de ses défauts, pour chercher à l'en corriger, il doit nécessairement les garder et les aggraver de telle sorte qu'en peu de temps ils dégénéreront en vices incompatibles avec la sagesse, à laquelle il serait resté de plus en plus attaché s'il avait eu le bonheur de vivre sous la surveillance salutaire d'un ami.

D'un ami! Ce nom seul me charme et me rassure;
C'est avec mon ami que ma raison s'épure;
Que je cherche la paix, des conseils, un appui;
Je me soutiens, m'éclaire et me calme avec lui.
Dans des piéges trompeurs si ma vertu sommeille,
J'embrasse, en le suivant, sa vertu qui m'éveille.

(Ducis, Épître à l'amitié.)

Qui choisit mal ses amis ne sera pas longtemps sage.

Il ne le sera pas même si longtemps que celui qui vit sans amis, parce qu'il sera poussé à l'inconduite par ceux qu'il a mal choisis. Cette maxime proverbiale est prise de Confucius.

Le pire de tous les pays est celui où l'on n'a pas d'amis.

Dans ce pays-là on ne peut compter sur personne; on est exposé à toutes sortes d'ennuis, de désagréments et de misères; on est réduit à vivre triste et solitaire, dans la privation de toute sympathie, de tout secours, de toute joie, de toute consolation. Quel sort affreux! Comment supporter tant de douleurs dont le poids devient, chaque jour, plus accablant! il faudrait pour cela une grâce spéciale de Dieu. Mais est-il permis d'espérer, quand on met ainsi contre soi tout le monde, qu'on pourra mettre Dieu pour soi? Et cette existence maudite, à laquelle on est condamné, n'est-elle pas une punition infligée par la justice divine? Gardons-nous d'en douter; c'est parce qu'on a été dur, inhumain envers ses semblables, qu'on trouve ses semblables sans commisération et sans humanité; c'est parce qu'on a été insociable qu'on est privé des douceurs de la société. «Per quæ peccat quis per hæc et torquetur, dit la Sagesse (XI, 17). On est puni par où l'on a péché.»

Qui te conseille d'ôter la confiance à tes amis veut te tromper sans témoins.

Ce proverbe, fondé sur une vérité d'expérience, signale d'une manière nette et frappante le danger où l'on s'expose quand on a la faiblesse de se laisser influencer par des rapports suspects contre les personnes avec lesquelles on est intimement lié. L'auteur de ces rapports n'est presque toujours qu'un fourbe qui cherche, en brouillant deux amis, à supplanter l'un, afin de pouvoir, en toute liberté, faire sa dupe de l'autre. S'il parvient au gré de ses vues intéressées à capter et à posséder sans partage la confiance de l'imprudent qui l'écoute, il achèvera d'aveugler sa raison à force de flatteries perfides, le conduira de piége en piége par ses menées cauteleuses, et l'abandonnera en se moquant de lui dès qu'il aura consommé sa ruine.

Que les amis soient donc continuellement en garde contre les délations qui tendent à semer entre eux de la défiance et à provoquer une rupture toujours douloureuse et nuisible à leurs vrais intérêts; qu'ils tiennent leurs cœurs dans une si étroite union que le délateur ne puisse y trouver le joint pour les séparer.

Il faut aimer ses amis avec leurs défauts.

Il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, car l'indulgence augmente l'amitié et la sévérité la diminue. Il ne s'agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence. La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et à l'amitié.

Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite.

(Voltaire.)

Un adage latin recommande de connaître les défauts d'un ami, et de ne pas les haïr: Mores amici noveris, non oderis. Et Horace met parmi les vertus nécessaires l'indulgence pour les amis: Ignoscere amicis.

Les Orientaux disent, pour signifier qu'on ne doit pas soumettre les défauts de ses amis à une censure rigoureuse: Il ne faut pas rincer avec du vinaigre la coupe de l'amitié.

«L'on ne peut aller loin dans l'amitié si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.» (La Bruyère, ch. V.)

Quelqu'un a dit: «Quand nos amis sont borgnes, il faut les regarder de profil.» C'est une fleur d'esprit et de sentiment greffée sur notre adage.

Bien servir fait amis, et vrai dire ennemis.

On se concilie l'affection des hommes par les bons offices qu'on leur rend, et on se l'aliène par les vérités qu'on leur dit. Térence a remarqué, dans son Andrienne, que la franchise produit la haine et que la complaisance produit l'amitié.

Veritas odium, obsequium amicos parit.

(Act. I, sc. I.)

Ce qui est pris de cette pensée d'Isocrate: «S'il est quelqu'un dont vous vouliez faire un ami, dites-en du bien à des gens qui le lui rapporteront: Le principe de l'amitié est la louange, celui de la haine est le blâme.»

On ne peut vivre sans amis.

Proverbe ancien rapporté dans cette phrase de Cicéron: «Omnes ad unum idem sentiunt, sine amicitia vitam esse nullam. (De Amicitia, XXIII.) Tous les hommes sont du même sentiment que sans l'amitié la vie n'est rien.»

«Nous avons presque tous cela de commun, que non-seulement la douleur qui, étant faible et impuissante, demande naturellement du soutien, mais la joie qui, abondante en ses propres biens, semble se contenter d'elle-même, cherche le sein d'un ami pour s'y répandre, sans quoi elle est impuissante et assez souvent insipide; tant il est vrai que rien n'est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont la société lui plaise.» (Bossuet, Sermon pour le mardi de la troisième semaine de carême.) Les Grecs disaient: L'amitié est plus nécessaire que le feu et l'eau, deux choses sans lesquelles il serait impossible de vivre. C'est pour cela que chez les Romains on avait donné aux amis le nom de necessarii, nécessaires, et à l'amitié celui de necessitudo, nécessité. Expressions empreintes du sentiment profond et délicat qui les avait inspirées.

L'amitié est regardée comme une des joies du paradis; il serait imparfait sans elle. On lit dans un des cantiques spirituels de Jacopone de Tadi: «Les élus s'aiment d'une tendresse si délicate que chacun tient l'autre pour son maître.»

Buffon disait: «L'amitié est de tous les attachements le plus digne de l'homme. C'est l'âme de son ami qu'on aime, et pour aimer son ami il faut en avoir une.»

Il faut louer tout bas ses amis.

Mme Geoffrin établissait comme autant de règles ces trois choses: 1o qu'il faut rarement louer ses amis dans le monde; 2o qu'il ne faut les louer que généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle action, parce qu'on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le fait ou de chercher à l'action quelque motif qui en diminue le mérite; 3o qu'il ne faut pas même les défendre, lorsqu'ils sont attaqués trop vivement, si ce n'est en termes généraux et en peu de paroles, parce que tout ce qu'on dit en pareil cas ne sert qu'à animer les détracteurs et à leur faire outrer la censure.

Fontenelle avait dit avant Mme Geoffrin: «Empêchez que vos amis ne vous louent avec excès, car le public traite à toute rigueur ceux que leurs partisans servent trop bien.»

Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du passage suivant de Salomon: «Qui laudat amicum voce alta erit illi loco maledictionis. (Proverbes, XXVII, 14.) Qui loue son ami à haute voix attirera sur lui la malédiction.»

Il faut dire la vérité à ses amis.

Il ne faut pas craindre de déplaire à ses amis en leur disant la vérité, quand elle doit leur être utile; mais il ne faut jamais oublier que, si l'amitié donne le droit de les contredire, elle impose le devoir de ne pas les offenser par la contradiction.

«Nos amis sont en notre garde, dit Bossuet. Il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices, et nous taire, en ces circonstances, c'est les trahir. Ce n'est pas là le trait d'un ami. C'est l'action d'un barbare que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, tandis que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux. Il faut même de la fermeté et de la vigueur dans ces avis charitables. Usez de la liberté que le nom d'amitié vous donne, ne cédez pas, soutenez vos justes sentiments. Parlez à votre ami en ami, jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même; ne craignez pas de lui faire honte, afin qu'il se sente pressé de se corriger et que, confondu par vos reproches, il se rende enfin digne de louanges.

«Mais, avec cette fermeté et avec cette vigueur, gardez-vous de sortir des bornes de la discrétion; je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez-vous ou pourquoi vous en vantez-vous devant tout le monde? C'était une charitable correction et non une insulte outrageuse que vous aviez à lui faire. Parlez en secret, parlez à l'oreille; n'épargnez pas le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle.» (Sermon pour le mardi de la troisième semaine du carême.)

Voici un beau proverbe arabe qui correspond au nôtre: La sincérité est le sacrement de l'amitié.

Vieux amis vieux écus.

Dicton né au commencement du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe le Bel, surnommé le faux monnayeur, parce qu'il avait fait subir aux monnaies une altération telle, que la valeur intrinsèque de chaque écu n'était plus que le tiers de celle qu'il avait eue sous les règnes précédents. Cette altération et l'ordonnance par laquelle il enjoignait aux particuliers de porter à l'atelier monétaire le tiers de leur vaisselle, dont ils recevraient le prix en espèces nouvelles, sous peine de confiscation, irritèrent si fortement les esprits, qu'une révolte générale aurait éclaté si le clergé n'eût pris le soin de la conjurer, en offrant au roi les deux tiers de ses revenus, afin que les monnaies fussent remises au même titre que du temps de saint Louis. Cependant, malgré la promesse royale achetée par la générosité de l'Église de France, le dicton ne cessa pas d'être entièrement vrai pendant un assez grand nombre d'années; mais il ne l'est plus que dans sa première partie, depuis que les gouvernements ont compris l'extrême importance de laisser au numéraire la valeur réelle qu'il doit avoir… Les vieux écus aujourd'hui ne sont pas meilleurs que les neufs. Quant aux vieux amis, ils n'ont pas seulement gardé tout leur prix, ils l'ont augmenté en raison de leur excessive rareté.

On ne saurait avoir trop d'amis.

Les Arabes disent: Mille amis, c'est peu; un ennemi, c'est beaucoup. Mais les amis dont il est question dans leur proverbe, comme dans le nôtre, ne sont pas ces êtres d'élite entre lesquels une grande conformité d'inclinations et de mœurs, une intime correspondance de pensées et de sentiments, ont établi la plus parfaite des unions: il s'agit de ceux dont l'amitié moins pure et moins rare n'est pourtant pas à dédaigner, à cause des bons offices qu'elle peut rendre aux personnes qui savent se la concilier. Je crois qu'il faut penser sur ce sujet comme la Bruyère. «C'est assez pour soi d'un fidèle ami, dit-il, c'est même beaucoup de l'avoir rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.» (Ch. IV, du Cœur.)

Les amis de nos amis sont nos amis.

C'est-à-dire qu'ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu'ils ont des droits à nos égards. Pline le Jeune leur accordait davantage, lorsqu'il écrivait: «Amicus tuus, immo noster, quid enim non commune nobis? (Epist. VIII, 12.) Votre ami, ou plutôt le nôtre, car que peut-il y avoir qui ne nous soit commun?»

Mme de Sévigné appelait ingénieusement les amis de ses amis «des amis par réverbération».

«Si les amis de nos amis sont nos amis, demande Beaumarchais, les ennemis de nos ennemis ne sont-ils pas plus d'à moitié nos amis?»

Un vieux proverbe dit qu'on ne hait pas l'ennemi de ses ennemis.

Mieux vaut amis en voie que deniers en courroie.

Des amis qui s'emploient activement pour une personne peuvent lui être d'une plus grande utilité que son argent. Ce proverbe est dans le Roman de la Rose.

Adès vaut miex amis en voie
Que ne font deniers en corroie.

(T. I, v. 4, 962.)

Le mot courroie, comme on le voit dans le Dictionnaire de Philibert Monet, se disait autrefois de la ceinture de cuir dans laquelle on mettait son argent. J'ai trouvé dans un vieux texte deniers en conroie. Ce mot conroie ou plutôt conroi signifiait troupe, foule, et par conséquent la variante deniers en conroie, si elle ne provient pas d'une faute de copiste, équivaut à deniers en quantité.

Le troubadour Amanieu des Escas a employé cette autre variante:

Per c'om ditz que may val en cocha
Amiex que aur.

«C'est pourquoi on dit que mieux vaut dans le besoin amis que or.»

Les Allemands disent: «Besser ohne Geld als ohne Freund seyn. Mieux vaut manquer d'argent que d'ami.»

On lit dans Stobée: «Un trésor n'est pas un ami, mais un ami est un trésor.» Maxime à laquelle reviennent ces beaux vers du trouvère auteur du roman de Garin le Loherain:

N'est pas richoise ne de vair, ne de gris,
Ne de deniers, ne de murs, ne de roncins:
Mais est richoise de parents et d'amis:
Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un pays!
Il est bon d'avoir des amis partout.

Ce proverbe a donné lieu à l'historiette suivante, rimée par Imbert:

Une dévote, un jour, dans une église
Offrait un cierge au bienheureux Michel,
Un autre au diable. «Oh! oh! quelle méprise!
Mais c'est au diable! Y pensez-vous? ô ciel!
—Laissez, dit-elle, il ne m'importe guères;
Il faut toujours penser à l'avenir;
On ne sait pas ce qu'on peut devenir,
Et les amis sont partout nécessaires.»

L'auteur des Matinées sénonoises rapporte qu'un Wisigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours qu'on peut choisir sans crime telle religion que l'on veut, et que c'était un proverbe de sa nation qu'en passant devant un temple païen et devant une église chrétienne il n'y avait point de mal à faire la révérence devant l'un et devant l'autre. Ce Wisigoth, faisant son offrande à saint Michel, n'aurait sûrement pas oublié l'estafier du bienheureux.

On dit aussi, pour caractériser ces gens qui savent se ménager des intelligences dans le parti des bons et dans le parti des méchants, qu'ils ont des amis en paradis et en enfer.

Les gens riches ont beaucoup d'amis.

Salomon l'a dit: Amici divitum multi (Prov., XIV, 20), et sans doute Salomon n'a pas été le premier à le dire; car, dans les siècles les plus reculés aussi bien que dans le nôtre, on a considéré l'amitié comme un commerce d'intérêt dans lequel on n'entre qu'à proportion du profit qu'on en retire. La même raison a donné lieu à cet autre proverbe non moins ancien: Les pauvres n'ont point d'amis.

Les amis par intérêt sont des hirondelles sur les toits.

On sait que les hirondelles, aux approches de la froide saison, se rassemblent sur les toits pour s'envoler en troupe dans un plus doux climat. Il en est de même des amis intéressés, toujours prêts à s'éloigner des personnes qui tombent dans l'adversité, et à se rapprocher de celles que la fortune favorise. Ils n'aiment que par rapport à eux-mêmes, et ne placent jamais leur amitié vénale qu'au service des gens heureux qui peuvent la payer.

Un homme mort n'a ni parents ni amis.

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu'on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlez-vous de la puissance des amitiés de la terre? Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût reçu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire; tant on forme vite d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d'une pièce charmante de M. V. Hugo, A un voyageur, reviennent aussi au proverbe et sont dignes de figurer à côté du beau passage de Chateaubriand. Je dirai plus, car la justice l'exige, c'est qu'ils lui sont supérieurs par le charme et l'originalité de leur expression poétique.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères,
Faire un pleur éternel de quelques ombres chères!
Pouvoir des ans vainqueurs!
Les morts durent bien peu: laissons-les sous la pierre.
Hélas! dans leur cercueil ils tombent en poussière,
Moins vite qu'en nos cœurs.
Voyageur! voyageur! quelle est notre folie?
Qui sait combien de morts chaque jour on oublie,
Des plus chers, des plus beaux!
Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse,
Et combien, sur la terre, un jour d'herbe qui pousse
Efface de tombeaux!
On ne doit pas servir ses amis à plats couverts.

Il faut être franc et sincère avec ses amis.—Ce proverbe est moins usité que la locution qui en fait partie, servir quelqu'un à plats couverts, c'est-à-dire témoigner à quelqu'un de l'amitié en apparence et le desservir sous main. C'est une allusion à l'usage où l'on était autrefois de couvrir les plats qu'on servait sur la table des grands, et les choses mêmes qu'on leur présentait. «On couvroit les plats, dit Sainte-Palaye, et peut-être le sel, le poivre et autres épiceries qu'on plaçoit auprès d'eux. Si on leur offroit des dragées, le drageoir étoit couvert d'une serviette. Le cadenas[11], qui n'appartient qu'aux personnes du plus haut rang, est encore conservé à la cour sur la table des princes comme un reste de cette antique étiquette.» De l'usage de servir à couvert viennent aussi ces salières à compartiments et à deux couvercles qu'on ne trouve plus que chez les amateurs de vieux meubles et chez les marchands de bric-à-brac.

[11] Espèce de coffret d'or ou de vermeil, dans lequel on mettait le couteau, la cuiller et la fourchette.

Servir quelqu'un à plats couverts se dit encore pour marquer la réserve calculée qu'on met à ne découvrir à quelqu'un qu'une partie de la vérité dans une affaire qui l'intéresse.

On ne doit pas se gêner pour ses amis.

Cette maxime est vraie lorsqu'elle est prise dans le même sens que cette autre: l'amitié dispense du cérémonial. Mais elle est fausse et injuste quand on l'allègue, ce qui a lieu trop souvent, comme excuse de traiter ses amis avec une espèce de sans-gêne qui ne s'inquiète pas des égards qui leur sont dus. On doit se gêner pour toutes les personnes à qui l'on veut plaire; et c'est précisément en cela que consiste le savoir-vivre, l'un des premiers devoirs de la société. Eh! comment pourrait-on se justifier de ne pas observer ce devoir envers ses amis! c'est pour eux surtout qu'on doit avoir des procédés aimables qui leur prouvent qu'on n'a rien tant à cœur que de leur être agréable. L'amitié a une jalousie délicate qu'il importe de ménager, car elle ne peut guère se maintenir qu'à cette condition.

Dieu me garde de mes amis; je me garderai de mes ennemis.

On peut se garantir de la vengeance d'un ennemi déclaré, mais il n'y a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les couleurs de la bienveillance et de l'amitié.

Stobée rapporte (p. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les priait de le protéger contre ses amis, et qu'il répondait à ceux qui lui demandaient le motif d'une telle prière: «C'est que, connaissant mes ennemis, je puis me préserver d'eux.»

On lit dans l'Ecclésiastique: «Ab inimicis tuis separare et ab amicis tuis attende (VI, 13). Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de vos amis.»

Les Italiens disent comme nous:

Di chi mi fido guardami Dio!
Degli altri mi guardarò io.

En visitant les pozzi du palais du doge, à Venise, en 1825, je trouvai ces deux vers inscrits sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix plongeait ses victimes. Ils y avaient été tracés, me dit-on, de la main d'un prêtre qui eut le bonheur d'échapper à son horrible captivité par une issue qu'il s'ouvrit en arrachant du sol une large dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.

Le même proverbe est usité chez les Basques. Il existe aussi chez les Allemands, et Schiller l'a employé dans une de ses tragédies.

Les amis sont les trésors des rois.

Proverbe formé d'un mot d'Alexandre le Grand, qui disait, en montrant ses amis: «Voilà mes trésors.» Mais de tels trésors sont infiniment plus rares chez les rois que chez les simples particuliers, car il n'est guère possible que l'amitié, qui, dans sa nature, est indépendante, jalouse de sa liberté, ennemie de toute sujétion, portée aux épanchements familiers et désireuse avant tout de la réciprocité des sentiments, s'établisse entre des hommes dont la condition si inégale peut faire croire aux uns qu'ils sont maîtres et aux autres qu'ils sont esclaves. Admettons pourtant l'existence de cette amitié, et reconnaissons qu'elle est d'un prix inestimable. «Ce ne sont pas les armées ni les richesses, dit Salluste, mais les amis qui sont les soutiens des rois.» (Jugurth., ch. X.)

Tacite remarque aussi qu'il n'est pas de plus puissants soutiens d'un sage gouvernement que de sages amis. Nullum majus boni imperii instrumentum quam bonos amicos esse. (Hist., IV, VII.)

Il faut qu'un roi ait beaucoup d'amis et peu de confidents.

C'est ce que répondit Apollonius de Tyane au roi de Babylone, qui lui avait demandé ce qu'il fallait à un roi pour régner sûrement. Quelques parémiographes du moyen âge ont placé dans leurs recueils, comme un adage, ce mot qui était bien digne de le devenir. Je ne crois pas qu'il ait besoin d'être expliqué, et je n'y joindrai pour tout commentaire que cette réflexion du pape Benoît XIV: «Un souverain qui a beaucoup de confidents ne saurait manquer d'être trahi.»

Il faut se dire beaucoup d'amis, et s'en croire peu.

Parce que, en se disant beaucoup d'amis, on peut obtenir quelque considération dans le monde, et, en se croyant peu d'amis, on est moins exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre. Ce proverbe est doublement répréhensible, puisqu'il conseille, jusqu'à un certain point, le mensonge et la défiance; mais il offre une maxime de politique si conforme aux mœurs de notre temps, qu'il ne cessera point d'être pris pour une règle de conduite.

Il ne faut pas mettre ses amis à tous les jours.

On deviendrait à charge à ses amis, si l'on recourait souvent à leur générosité. Il faut être de la plus grande réserve sur ce point, et ne solliciter leur aide que dans le cas où l'on ne pourrait s'en passer. Il serait même plus délicat de s'abstenir d'une sollicitation formelle, et de se borner à leur faire connaître le besoin qu'on éprouve pour leur laisser le mérite d'y subvenir de leur propre mouvement, selon leurs moyens. La parfaite amitié impose d'une part le devoir de ne rien demander, puisque de l'autre elle impose celui de prévenir les demandes.

Desmahis avait coutume de dire: «Lorsque mon ami rit, c'est à lui à m'apprendre le sujet de sa joie; lorsqu'il pleure, c'est à moi de découvrir la cause de son chagrin.»

Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux grandes.

Il faut les éprouver aux petites occasions, parce qu'il ne s'agit alors que de certains actes de complaisance qui ne doivent pas leur être onéreux; mais il faut avoir soin d'éviter, dans ces épreuves, jusqu'à la moindre apparence d'indiscrétion et d'importunité, de manière qu'elles ne leur paraissent que des témoignages de la confiance qu'ils inspirent, et, pour ainsi dire, des hommages rendus à l'excellence de leurs sentiments. C'est là le meilleur moyen de sonder leurs bonnes dispositions, dont on a besoin de ne pas douter, lorsqu'un malheur pressant force de faire appel à leur aide et protection.

Il faut choisir ses amis dans sa famille.

Ce proverbe est pris d'un mot de Solon à Anacharsis, au rapport de Plutarque, dont la traduction latine cite ce mot en ces termes: Paranda est amicitia domi, non foris. C'est dans la famille, en effet, qu'on peut contracter l'amitié la meilleure et la plus solide, puisqu'elle y est nouée par le double lien du sang et de la sympathie. La fraternité est une amitié toute faite.—Le roi-prophète a consacré le psaume CXXXII à l'éloge de cette amitié.—«Qu'il est bon, qu'il est doux, s'écrie-t-il, que les frères vivent ensemble, et ne fassent qu'un! Ecce quam bonum et quam jucundum, habitare fratres in unum!»—Il compare leur intimité charmante au parfum délicieux qui, versé sur la tête d'Aaron, coula sur les deux côtés de sa barbe et sur les franges de son vêtement, et à la douce rosée du mont Hermon, qui descend sur la montagne de Sion en fertilisant.

Salluste a dit: «Quel meilleur ami qu'un frère pour un frère? Quel étranger trouveras-tu fidèle, si tu es l'ennemi des tiens? Quis amicitior quam frater fratri? Quem alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris.» (Jugurtha, cap. X.)

Les races slaves attachaient un prix infini à l'amitié fraternelle, et leurs chants primitifs attestent que n'avoir point de frère était pour elles une grande calamité.

On lit dans le Chi-King, le troisième des livres sacrés des Chinois: Un frère est un ami qui nous est donné par la nature. Maxime proverbiale qui se retrouve dans le Traité de l'Amitié fraternelle par Plutarque, où le frère est appelé l'ami que la nature nous a donné. De là le vers attribué à Legouvé, qui, certes, n'a pas dû suer d'ahan pour le tirer de sa tête: