Ce proverbe, qui fait l'éloge de l'amitié en l'égalant à la parenté, était fort accrédité au moyen âge, où l'union entre les parents était généralement regardée comme un des devoirs les plus importants. Il était même consacré par une règle de jurisprudence formulée en ces termes: «Amicitia vera similis est consanguinitati proximiori. La véritable amitié est semblable à la parenté la plus rapprochée.» Les mots amitié et fraternité pouvaient alors s'employer l'un pour l'autre. Touchante synonymie, dont la perte est à regretter.
Montaigne, dans son beau chapitre sur l'amitié, nous apprend qu'il donnait à son ami Estienne de la Boétie le nom de frère: «Un beau nom, dit-il, et plein de dilection, et à cette cause en feismes nous, luy et moy, nostre alliance.»
Voici un mot plein d'esprit et de sentiment qui revient au proverbe. Le comte Albert de Sesmaisons, présentant un jour le vicomte J. Walsh de Serrent à Chateaubriand, lui dit: «Voilà mon ami Walsh: la nature s'était trompée en ne me le donnant pas pour frère, mais depuis longtemps nous avons réparé son erreur.»
Les Latins disaient: La meilleure parenté est celle du cœur, pensée absolument vraie, tandis que celle qu'exprime le proverbe français ne l'est que relativement aux circonstances qui motivent l'application de ce proverbe, qu'on pourrait, en plusieurs cas, retourner avec raison de cette manière: Bonne parenté vaut mieux qu'amitié. Il en est de même de cet autre proverbe ingénieux: Un parent est une partie de notre corps, un ami est une partie de notre âme; car un parent qui est bon ami est à la fois partie de notre âme et de notre corps; il appartient à notre être tout entier.
Je ne saurais goûter ces proverbes qui cherchent à exalter un sentiment aux dépens d'un autre, qui appauvrissent la parenté pour enrichir l'amitié. Si le fait sur lequel ils se fondent est vrai quelquefois, et malheureusement il ne l'est que trop, il faut le déplorer au lieu de le signaler, de l'accréditer dans des maximes outrées qui ne sont propres qu'à introduire la défiance au sein du foyer domestique, en faisant accroire qu'on ne peut guère compter sur l'affection des siens; car cela n'est pas conforme à la loi de la nature qui, par la communauté du sang, par la ressemblance des actes habituels, par l'intimité des relations journalières, tend à engendrer contre les parents vivant sous le même toit et mangeant à la même table une grande sympathie que les passions égoïstes peuvent seules empêcher. Cela n'est pas non plus selon la loi de la religion, qui, tout en nous enjoignant d'aimer tous les hommes, admet une préférence d'amour pour les membres de la famille; et remarquez bien que le Christ a imposé les devoirs de la parenté à l'amitié, et ceux de l'amitié à la parenté, pour nous enseigner que le caractère parfait de chacune d'elles consiste dans la réunion des deux sentiments: voyant du haut de la croix sa sainte mère, et près d'elle le disciple bien-aimé, il dit à sa mère: Voilà votre fils, et au disciple: Voilà votre mère. Ce que Bossuet met fort au-dessus de l'action d'Eudamidas, «qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille, s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants, par son testament, car ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le fit faire à Jésus-Christ d'une manière bien plus admirable.»
Du reste le proverbe qui préfère les amis aux parents n'a pas été généralement admis, comme nous l'avons fait voir en rapportant d'autres proverbes qui le combattent et auxquels il faut joindre celui-ci: Si les amis sont du choix de l'homme, les parents sont du choix de Dieu.
Le poëte Hésiode, dans son poëme les Travaux et les Jours, n'a point hésité à mettre la fraternité au-dessus de l'amitié.
(Ch. II. Trad. de M. Alph. Fresse-Montval.)
Dicton employé pour signifier qu'il ne faut jamais faire présent d'un couteau ni d'un objet coupant ou perçant, comme s'il y avait à craindre qu'une fatalité fût attachée à un pareil cadeau, et que la personne qui le reçoit dût s'en servir un jour contre celle qui le donne, ainsi que le font supposer plusieurs exemples tragiques, parmi lesquels on cite le fait suivant arrivé, dit-on, dans une buanderie: «Un enfant, à qui son frère avait donné un couteau, l'en frappa au cœur dans une dispute, en présence de leur mère, occupée de son lessivage. Celle-ci, hors d'elle-même, se précipita sur le meurtrier et le fit tomber dans une cuve d'eau bouillante ouverte presque au niveau du sol; puis elle se pendit de désespoir, et le père, rentrant chez lui, expira subitement à la vue d'un si grand désastre.»
Le poëte Santeuil a résumé cette terrible aventure dans ce distique latin d'une concision remarquable:
Du reste, la superstition sur laquelle le dicton est fondé ne fait pas redouter seulement de sanglantes discordes, mais des infortunes plus ordinaires comme l'infidélité, l'abandon et l'oubli. On lit dans le chapitre XX des Évangiles des connoilles (quenouilles): «Celuy qui estraine sa dame par amours, le jour de l'an, de couteaulx, saichiez que leur amour refroydira.» (Mardi, 2me journée.)
On sait que pour conjurer le danger qu'on court à faire des présents de cette espèce, il faut exiger en retour quelque petite pièce de monnaie des personnes qui les reçoivent. Mais pourquoi une petite pièce de monnaie peut-elle empêcher les couteaux donnés de couper l'amitié?—C'est, à ce qu'on prétend, parce qu'elle supprime le don, en y substituant l'échange dont elle est le gage. Cette explication ne vaut pas celle des dires du moyen âge, qui enseignaient que cette monnaie servait de préservatif contre le maléfice parce qu'elle était marquée du signe de la croix.
Parce qu'un bouffon sacrifie tout à sa manie de faire rire. Il ne songe qu'à prodiguer les plaisanteries les plus hasardées, sans se mettre en peine si elles choquent le bon sens ou les usages de la société polie, sans avoir égard ni aux personnes, ni aux circonstances, ni au temps. Comme il est incapable de retenir sa verve railleuse dans les limites de la modération, et de maîtriser sa langue déréglée, il ne peut guère manquer de blesser ses amis par ses mauvaises pointes, ou de les compromettre par ses sottes indiscrétions.
Ce proverbe n'a pas la prétention d'insinuer que l'amitié soit incompatible avec les plaisirs d'une aimable gaieté et d'un riant badinage, avec les agréables jeux de l'esprit qui savent, sans l'inquiéter, la préserver de la monotonie et de l'ennui; il veut simplement faire entendre qu'elle réclame des hommes raisonnables, honnêtes, courtois, circonspects, et que ces hommes, d'un commerce doux et sûr, sont impossibles à trouver dans la catégorie ridicule et méprisable des bouffons.
Traduction du proverbe latin: Amicitia pactum salis, qui fut formulé au moyen âge pour exprimer que l'amitié doit s'établir par un long commerce et être toujours durable. L'expression pactum salis est plusieurs fois employée dans les livres saints, où elle signifie une alliance inviolable et sacrée, par allusion à la nature du sel, qui empêche la corruption. «Pactum salis est sempiternum coram Domino, tibi ac filiis tuis (lib. Numerorum, XVIII, 19). C'est un pacte de sel à perpétuité devant le Seigneur, pour vous et vos fils.» «Num ignoratis quod Dominus Deus Israel dederit regnum David super Israel in sempiternum, ipsi et filiis ejus IN PACTUM SALIS. (Paralip., XIII, 5.) Ignorez-vous que le Seigneur Dieu d'Israël a donné pour toujours la souveraineté sur Israël à David et à ses descendants par un pacte de sel?»
Il était recommandé dans le Lévitique d'offrir du sel dans tous les sacrifices: «In omni oblatione tua offeres sal (II, 13). Dans toutes les oblations tu offriras du sel.» Homère a donné au sel l'épithète de divin, θεῖος ἅλς. Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et il voulait que la table en fût abondamment pourvue. Vatable croit que les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu'ils dureraient toujours, et quelques auteurs ont pensé que de cet usage a pu dériver le nom de loi salique, qui, comme on sait, a une autre origine.
Cet adage, que nous avons reçu des Latins, nous apprend que la véritable amitié ne peut bien s'établir ou se conserver que sous le régime de l'égalité, car l'amitié est la sympathie de deux âmes égales, suivant la maxime des Orientaux.—On comprend qu'il s'agit ici de l'égalité des sentiments et non de celle du rang et de la fortune, puisqu'il y a plusieurs exemples célèbres qui prouvent que deux hommes inégaux, soit en titres, soit en biens, ont été de parfaits amis.—Bossuet a dit de cette amitié entre les inégaux qu'elle se soutient d'un côté par l'humilité et de l'autre par la libéralité, et cela est vrai sans doute; mais il faut que cette humilité et cette libéralité n'altèrent en rien le principe d'égalité qui doit régner entre les cœurs; sans quoi l'amitié ne saurait subsister. C'est ce qu'exprime un autre proverbe oriental que l'abbé Aubert a reproduit textuellement dans ce vers remarquable:
C'est un proverbe formulé au moyen âge d'après cette pensée sur laquelle Cicéron revient plusieurs fois, qu'il n'y a point dans les amitiés de peste plus grande que la flatterie: Nullam in amicitiis pestem esse majorem quam adulationem. (De Amicitia, XXV.) En effet, la sincérité étant essentielle à l'amitié, il s'ensuit nécessairement que la flatterie doit pervertir et frapper de mort l'amitié.—Flatter un ami, dit un proverbe antique, c'est lui verser du poison dans une coupe d'or.
«Homo, qui blandis fictisque sermonibus loquitur amico suo, rete expandit gressibus ejus. (Salomon, Prov., XXIX, 5.) L'homme qui tient à son ami un langage flatteur et déguisé tend un filet à ses pieds.»
Il faut, dit un proverbe oriental, se méfier de ceux qui trafiquent d'encens et de poisons: c'est-à-dire des flatteurs et des envieux.
C'est-à-dire que plus l'amitié est vieille, plus elle est belle.
Il fait plus que l'embellir, il la consacre. «Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus. (Cicéron.) Il y a quelque chose de sacré dans les vieilles amitiés.» (Voyez sur ce mot de necessitudinibus, nécessités, employé pour amitiés, le proverbe: On ne peut vivre sans amis, dans le commentaire duquel il est expliqué.)
Les Italiens disent: «Vecchio amico, cosa sempre nuova. Vieil ami, chose toujours nouvelle.»
Les Orientaux ont ce proverbe: L'amitié est un plaisir qui ne fait que s'accroître à mesure qu'on vieillit.
Ce n'est pas sans raison que le proverbe dit les petits présents, car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu'ils sont trop considérables pour qu'on puisse en rendre l'équivalent, ils blessent plus la vanité qu'ils n'excitent la reconnaissance; ils font naître une sorte de haine, au lieu d'entretenir l'amitié. Suivant une remarque de Q. Cicéron, celui qui ne croit pas pouvoir s'acquitter envers quelqu'un ne saurait être son ami. Qui se non putat satisfacere amicus esse nullo modo potest. (De Petitione consulatus, IX.)
Ce que Tacite a redit de cette manière plus énergique: «Beneficia quousque læta sunt, dum videntur exsolvi posse; ubi multum antevenire, pro gratia odium redditur. (Annal., IV, 18.) Les bienfaits sont agréables tant qu'on croit pouvoir les acquitter; dès qu'ils excèdent la reconnaissance, celle-ci se change en haine.»
Les Celtes avaient cette maxime analogue à notre proverbe: «Que les amis se réjouissent réciproquement par des présents d'armes et d'habits: ceux qui donnent et qui reçoivent restent longtemps amis, et ils font souvent des festins ensemble.» On lit dans le Hava-mal des Scandinaves: «Si tu as un ami auquel tu te confies, il faut mêler vos pensées, échanger des présents, et aller souvent le trouver.»
La table est l'entremetteuse de l'amitié.
On dit aussi: La table fait les amis, parce que les épanchements auxquels on se livre en mangeant ensemble établissent des rapports d'une intimité bienveillante, qui dissipent les préventions haineuses et donnent naissance à l'amitié, ou en resserrent plus étroitement les doux liens. Minos et Lycurgue avaient reconnu cette vérité lorsqu'ils fondèrent des repas de confraternité, et Aristée regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens, qui mangeaient séparément sans avoir jamais de festins communs.
Il y eut au commencement de la Révolution française des banquets fraternels qui se faisaient, le soir, dans les rues, sur les places, dans les jardins et les édifices publics. Les citoyens des divers états s'y rendaient, apportant chacun son mets, son pain, son vin, son cidre ou sa bière, dont leurs voisins moins bien pourvus recevaient d'ordinaire une part offerte avec bienveillance. Cette commensalité propre à concilier les prolétaires, les ouvriers et les bourgeois, en écartant les soupçons, les défiances et les inimitiés qui les divisaient, semblaient devoir produire des résultats heureux; mais la Convention la jugea dangereuse pour la République, et elle la proscrivit, après un fameux rapport de Barrère, qui signalait dans un tel rapprochement des riches et des pauvres l'alliance monstrueuse des serpents et des colombes.
Il ne faut pas négliger de visiter ses amis. Cet adage se trouve dans un précepte de la sagesse scandinave que M. J.-J. Ampère a reproduit dans ces vers de son poëme intitulé Sigurd, tradition épique restituée:
Les Celtes disaient: «Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit d'herbes, et les broussailles le couvrent bientôt, si l'on n'y passe pas sans cesse.»
Le conseil de ne pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié n'est pas interprété de même chez tous les peuples. Pour les uns il signifie que les amis doivent se visiter continuellement, et pour les autres qu'ils ne doivent le faire qu'avec modération, car des visites trop fréquentes useraient l'amitié, suivant un mot de Mahomet passé en proverbe, ou lui ôterait une des forces vitales du sentiment qui l'anime, comme le fait entendre Montaigne dans ce passage où il parle de son ami Étienne de la Boétie: «L'une partie de nous demeuroit oysifve quand nous estions ensemble; nous nous confondions: la séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.» (Essais, liv. III, ch. IX.)
La maxime des Hébreux est que les amis qui veulent s'entretenir dans une égale et parfaite intelligence ne doivent pas se visiter tous les jours; que la pluie fréquente est très-ennuyeuse, et qu'elle devient très-agréable quand on la souhaite.
Les Arabes disent: Visite rare accroît l'amitié; proverbe employé par Lockman dans son Amthal ou Recueil de sentences et d'apologues.
Les Russes expriment une idée analogue en ces termes: Visite rare, aimable convive. (Voyez plus loin le proverbe: Un peu d'absence fait grand bien.)
Un sentiment raisonnable entretient le calme dans l'esprit des époux, tandis qu'une passion folle y porte l'agitation et le trouble: par conséquent, l'amour qui est presque la folie de l'amitié, suivant l'expression de Sénèque, ne saurait aussi bien que l'amitié simple faire régner la paix et la tranquillité.
«Un bon mariage, s'il en est, refuse la compaignie et conditions de l'amour: il tasche à représenter celles de l'amitié. C'est une doulce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infiny d'utiles et solides offices et obligations mutuelles.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. V.)
«Ce n'est pas affaire, en mariage, dit Charron, d'être toujours amants, mais toujours amis.»
On lit dans une des lettres de la duchesse d'Orléans, mère du Régent: «Le mieux est d'aimer son mari par devoir et non par passion, de vivre avec lui en paix et amicalement, mais de ne pas se tracasser du cours qu'il donne à ses passions. De cette manière on reste longtemps bons amis, et la paix et l'harmonie se maintiennent dans le ménage.»
Je crois que ce proverbe est vrai, mais je crois aussi qu'il n'est guère susceptible d'avoir une juste application; car l'amour n'abandonne pas à la fois deux cœurs qui se désunissent, et, tant qu'il reste dans l'un, il ne permet pas à l'amitié de venir y prendre sa place; il la cède plutôt à la haine. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à proposer votre amitié pure et simple à une femme qui conserve pour vous une passion que vous n'avez plus pour elle, et vous verrez comment elle recevra votre proposition.
Il faut que l'amour soit éteint dans les cœurs qui en ont ressenti les ardeurs mutuelles, pour qu'il puisse être remplacé par l'amitié. Ce nouveau sentiment, nourri des douces réminiscences du premier, ne se forme que lentement. Il ressemble à la fleur parfumée de l'aloès, qui ne se développe qu'après de longues années. C'est un bénéfice du temps, dont la jouissance est réservée à certains couples exceptionnels, vieillis et comme embaumés dans leur fidélité sacrosainte.
Quelques époux chrétiens nous l'offrent aussi, surtout quand il leur a été donné par grâce spéciale de célébrer le jubilé de leur mariage. Mais ces pieux époux sont aujourd'hui bien rares. Quant à ceux de toutes les autres catégories, je crois qu'il serait très-difficile d'en trouver une paire vivant dans les délices de l'amitié, après avoir vécu fidèlement dans les délices de l'amour. La sœur, chez eux, ne saurait hériter du frère, et cela par une raison toute simple: c'est que les maris et les femmes les mettent constamment en hostilité, les maris refusant leur amour à leur femme, et les femmes repoussant l'amitié de leur mari. Vous pouvez, si vous voulez, faire la converse de cette proposition: elle sera tout aussi vraie.
C'est un proverbe que La Bruyère a répété dans cette pensée: «On confie son secret dans l'amitié, mais il échappe dans l'amour.» Il se trouve tel que je le rapporte dans un recueil de proverbes orientaux beaucoup plus ancien que les œuvres de La Bruyère.
Les Espagnols disent par la même métaphore: «Amigo quebrado, soldado, mas nunca sano. Ami rompu peut bien être soudé, mais il n'est jamais sain.»
Il y a un proverbe patois bien ingénieux dont voici la traduction littérale: L'amitié rompue ne se renoue pas sans que le nœud paraisse ou se sente.
Ces proverbes signifient que l'amitié blessée ne se remet jamais entièrement de sa blessure.
Il faut entendre ici, je crois, par respect et par déférence, l'estime, la considération, la confiance, les égards, les soins et la complaisance que les amis se doivent réciproquement: toutes ces choses sont de l'essence de l'amitié, il les lui faut sans réserve et sans altération. «L'amitié est si jalouse et si délicate, dit Fénelon, qu'un atome qui s'y mêle la blesse.»
Le proverbe est une variante de cette sentence d'Ali: «Le respect mutuel resserre l'amitié.»
La guerre peut enlever ou détruire cette tour; mais aucun revers ne peut ébranler cette amitié qui prend de nouvelles forces dans les infortunes de celui dont les bonnes qualités ont su l'inspirer. Solidaire des maux qu'il éprouve, elle cherche tous les moyens de les consoler, de les soulager, de les réparer.—Tel est le sens de ce proverbe: l'amitié qu'il signale est tout à fait exceptionnelle, et bien des gens ne manqueront pas de la reléguer parmi les utopies. Quoi qu'il en soit, l'amitié véritable, quand même elle n'aurait pas le caractère de perfection qu'il lui attribue, est du plus grand secours contre le malheur.—L'Ecclésiastique dit sans figure: «Amicus fidelis, protectio fortis (VI, 14). L'ami fidèle est une forte protection.»
Ce proverbe est de la plus haute antiquité, mais il n'est plus aujourd'hui aussi vrai qu'il le fut dans l'enfance des sociétés, où l'autorité des lois étant souvent méconnue, on cherchait à y suppléer par quelque protection plus sûre, en se ménageant des amis puissants et en augmentant ses forces individuelles de toutes celles qu'ils avaient.
On sait que Lycurgue avait donné l'amitié pour base à sa législation.
L'amitié est une sincère union de deux personnes également soigneuses du bonheur l'une de l'autre. Elle ne peut se former et se maintenir qu'autant que chacune d'elles se montre animée du même zèle et des mêmes sentiments pour en remplir les devoirs réciproques. De là ce proverbe employé le plus souvent comme un avis qu'on veut donner aux amis un peu trop personnels, qui semblent plus jaloux de jouir des bénéfices de l'amitié que d'en partager les charges.
Les Arabes disent dans un sens analogue: Si ton ami est de miel, ne le mange pas tout entier.
Mot de Caton l'Ancien rapporté par Cicéron en ces termes: Amicitiæ sunt dissuendæ magis quam discindendæ. (De Amicitia, XXI.) Cicéron dit encore: Amicitiam haud præcidas, verum dissuas. (De Officiis, XXXIII.) «C'est quelquefois, ajoute-t-il, un malheur nécessaire de renoncer à certains amis: alors il faut s'éloigner d'eux insensiblement, sans aigreur et sans colère, et faire voir qu'en se détachant de l'amitié on ne veut pas la remplacer par de l'inimitié, car rien n'est plus honteux que de passer d'une liaison intime à une guerre déclarée.»
«Il ne faut pas croire, dit très-bien Mme de Lambert, qu'après les ruptures vous n'ayez plus de devoirs à remplir. Ce sont les devoirs les plus difficiles et où l'honnêteté seule vous soutient. On doit du respect à l'ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos querelles; n'en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre propre justification; évitez même de trop charger l'ami infidèle.»
Le maréchal de Richelieu disait: «Il faut découdre l'amitié, mais il faut déchirer l'amour.»
Amitié sur laquelle il ne faut pas compter. Les Espagnols assimilent cette amitié au soleil d'hiver. «Amistad de yerno, sol de invierno. Amitié de gendre, soleil d'hiver»; c'est-à-dire amitié rare comme le beau temps dans la froide saison, ou bien amitié qui peut avoir par moment quelque éclat, mais qui manque de chaleur. Les Languedociens ont ce proverbe: «Amour dé noros, amour dé jhendrés es uno bugado sans cendrés. Amour de brus, amour de gendres, c'est une lessive sans cendres.» Pourquoi cette assimilation d'une mauvaise amitié et d'une mauvaise lessive? Serait-ce parce que la première n'efface pas les taches du caractère, de même que la seconde n'efface pas les taches du linge?
«Collé, auteur connu par des ouvrages où respire la gaieté, a fait une longue et triste comédie pour prouver que le gendre ne peut rester l'ami de son beau-père. Cette maxime est exagérée, quoiqu'il soit difficile à un père de supporter la diminution de l'affection de sa fille et celle de sa fortune.» (Pensées du général Petiet.)
Nous avons encore un proverbe remarquable qui fait bien sentir, par le double résultat qu'il présente, combien il faut agir prudemment dans le choix d'un gendre: Qui trouve un bon gendre gagne un fils, qui en trouve un mauvais perd une fille.
Piron a fait usage de ce proverbe d'origine orientale dans les vers suivants de sa comédie intitulée l'Amant mystérieux.
(Act. II, sc. VIII.)
Maxime proverbiale rapportée par l'historien Tite-Live. Amicitias immortales, inimicitias mortales esse debere (XL, 46). Elle exprime un vœu qu'il n'est pas donné aux hommes de réaliser. Aussi ne s'emploie-t-elle que comme formule de regret quand on voit des unions heureuses rompues subitement par la mort.—Un proverbe hébreux dit: Une amitié qui a pu vieillir ne devrait jamais mourir.
Fénelon souhaitait que les amis s'entendissent pour mourir le même jour.
C'est ce qui se faisait chez les Gaulois. L'ami ne voulait pas survivre à son ami et s'enfermait avec lui dans le même tombeau. Admirable résultat produit par deux grandes vertus trop méconnues aujourd'hui, le dévouement le plus sincère, et la foi la plus vive à l'immortalité de l'âme.
On n'aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu'on aime, et souvent même on prend ces défauts pour des qualités; car l'illusion est un effet nécessaire du sentiment dont la force se mesure presque toujours par le degré d'aveuglement qu'il produit. «Le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas.»
Il en est de la haine comme de l'amour: «Ni l'un ni l'autre, dit saint Bernard, ne savent juger selon les règles de la vérité.» (De Grad. humilitatis.) De même que l'amour prend les défauts pour des qualités, la haine prend les qualités pour des défauts.
«Oh! qu'il en est peu qui voient les défauts de ceux qu'ils aiment et les bonnes qualités de ceux qu'ils haïssent! Un père, dit le proverbe, ne connaît pas les défauts de son fils, ni le laboureur la fertilité de son champ.» (Confucius.)
L'amour et la haine mettent un voile devant les yeux, l'un ne laisse voir que le bien, et l'autre que le mal. (Prov. arabe.)
(Régnier, Sat. V.)
L'historiette suivante, empruntée à Helvétius, qui l'a empruntée à un vieux conteur, servira de commentaire à ce proverbe. Un curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire. Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, et, le télescope en main, tous les deux tâchaient d'en reconnaître les habitants. «Si je ne me trompe, dit d'abord la dame, j'aperçois deux ombres. Elles s'inclinent l'une vers l'autre. Je n'en doute point, ce sont deux amants heureux.—Eh! non, madame, s'écria le curé, les deux amants que vous croyez voir sont les clochers d'une cathédrale.» Ce conte est notre histoire. Nous n'apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre, comme dans la lune, des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des clochers.
Montesquieu a dit, dans une de ses lettres à l'abbé de Guasco, pour marquer cette disposition de l'esprit qui nous entraîne continuellement vers les objets avec lesquels l'usage nous a familiarisés, qui fait de nos idées et de nos paroles des échos de nos préoccupations habituelles: «Le curé voit en songe son clocher, et la servante y voit sa culotte.»