[40]Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom chez Ruskin.

[41]En réalité la place que nous désirons occuper dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire, celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)

[42]Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs—cela ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la société.» (Note du traducteur.)

[43]Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».

[44]Cf. la Bible d'Amiens. «C'est en se référant à elles qu'il doit être entendu, compris s'il est possible—jugé—par notre amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)

[45]Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien changer,—et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou «l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun raisonnement où il dise: «je». Il n'est que le lieu où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont s'incarner. (Note du traducteur.)

[46]Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend, une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)

[47]Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)

[48]De même dans la Bible d'Amiens (chapitre II, §1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai «formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce même chapitre II il dit: «Fere Ancos devenant assez vite dans le langage parlé Francos; une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y prêtiez attention.» (Note du traducteur.)

[49]Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle personne est reçue ou n'est pas reçue—«Madame de Beauséant la recevait, il me semble...»—«Dans ses raouts! répondit la vicomtesse» (Balzac: Gobsek)—, qui savent de chacun quelle a été l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur) est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du traducteur.)

[50]Une personne que je connais dit quelquefois à son fils: «Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu épouses une femme qui dirait: «tramvay» (au lieu de prononcer tramouay.) (Note du traducteur.)

[51]Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue... même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu «faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce sage précepte. (Note du traducteur.)

[52]Voir Bible d'Amiens, IV, 25.

[53]Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]

[54]II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note du traducteur.

[55]Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II, 364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis, ainsi que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St Pierre, 2, III, 5),—que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes, et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II, 5, 7)—et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)—peut être reliée pour notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)

[56]Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme caché—d'autant plus vital que nous ne le percevons pas nous-mêmes—de notre âme, semblable à ces tracés sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition—si intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus qu'intéressant—qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure—si étendue d'ailleurs qu'elle soit—d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines «distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, Revue de Paris, du 15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce: à l'Arc de Triomphe, je me rappelle:

«Sur les monuments qu'on révère
Le temps jette un charme sévère
De leur façade à leur chevet...
C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent...
Quand ma pensée ainsi vieillissant ton attique
... Se refuse enfin lasse à porter l'archivolte

Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des Contemplations: «Ni l'importunité des sinistres oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:

«C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent.»
Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:
«Qui sur l'angle d'un marbre aride
Passe son pouce intelligent.»

et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientôt à:

«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main
Quelque chose de beau comme un sourire humain
Sur le profil des propylées.»

Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une affectation.—Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des «si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre même un article de politique, et si retardataires que soient généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)

[57]Cf. la Bible d'Amiens: « Sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du traducteur.)

[58]S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)

[59]Cf. la Bible d'Amiens, IV, 3: «Pour lui le texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom», et III, 50: «Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du traducteur.)

[60]Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218, etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, 47, 48.) (Note du traducteur.)

[61]I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. Pierre. (Note du traducteur.)

[62]Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la Bible d'Amiens, comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne qui voit». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il faut que nous comprenions la signification profonde et respections le passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. (par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)

[63]Cf. Bible d'Amiens, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en commençant par son office pastoral: nourrir mon troupeau, qui pavit populum. (Note du traducteur.)

[64]Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de l'auteur.)

[65]«Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du traducteur.)

[66]St Jean, III, 8.

[67]St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, § 34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques dont il est question dans cette vieille littérature religieuse... quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils pouvaient «être nés».—Et dans The Queen of the air, III, § 55: «Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «né de l'esprit» signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos cœurs.»—À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à l'heure dans Sésame, comme plus tard,—et très souvent—dans la Bible d'Amiens, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas» transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et spirituel.—Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, si éloigne, si opposé), que nous sommes «nés de l'esprit» et qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres (qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)

[68]Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit, la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)

[69]Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)

[70]Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «Sois ceci et tu vivras.» Montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (Bible d'Amiens, IV, 54). Le texte de Sésame et celui de la Bible d'Amiens ne me paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour Sésame. Et pour la Bible d'Amiens: Mais l'acte bon ne doit pas être différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du traducteur.)

[71]Cf. Bible d'Amiens, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc... Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)

[72]Cf. la Bible d'Amiens, III, § 41. (Note du traducteur.)

[73]Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont des nuées sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last: «Les nuages sont le réservoir de la pluie et s'ils ne donnent pas de pluie, etc.», § 74. (Note du traducteur.)

[74]S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la Loi! parce que vous avez pris la clef de la science; vous n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer ceux qui le voulaient.» Ce verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan: «Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse qui en rend l'entrée trop difficile, et décourage les simples.» (Vie de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du traducteur.)

[75]

«Tel qui donne libéralement devient plus riche,
Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir.
L'âme bienfaisante sera rassasiée
Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.»

(Proverbe, XI, 24, 25).

(Note du traducteur.)

[76]Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément formaliste, de celui dont les invités disent avec raison: Il est terrible. Voici ce passage: «Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient à table, il aperçut un homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce. Il lui dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus». (S. Mathieu XXII, 12, 13, 14.) (Note du traducteur.)

[77]L'Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui ont de l'importance pour lui. (Note de l'auteur.)

[78]De tels passages paraissent aux petits esprits l'œuvre d'un petit esprit; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c'est, en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin s'explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu courte à des vérités qui pourraient être présentées moins prosaïquement. Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de lieu commun démodé) Bible d'Amiens, IV, 59: «Toutes les créatures humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur soi-même, ont été et sont naturellement morales... un homme bon et sage diffère d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un chien hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de Mme Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et à lui paraître médiocre. (Note du traducteur.)

[79]Le «Library Edition» indique comme référence: Emerson: «To Rhea».

[80]Dans Henry VIII.

[81]Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin, pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil où fut résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du traducteur.)

[82]Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il est plongé, la tête en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d'abord que c'est Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas III avoue alors à Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demande rien, sinon: Suis-moi.

Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son
argent....
Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse
mal acquise...
Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que
tu tins dans la douce vie,
J'userais de paroles encore plus sévères...
Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est
assise sur les eaux se prostituant aux rois.
Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion,
mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent.

Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine Comédie par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu'elles produisirent le même effet à Nicolas III, car «tandis que je lui chantais ces notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait fortement les pieds.» (Note du traducteur.)

[83]Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)

[84]Comparez § 13, Ci-dessus. (Note de l'auteur.)

[85]Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des jardins des Reines), page 212.

[86]

Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc.

(Baudelaire, les Phares.)

(Note du traducteur.)

[87]Cf. dans l'admirable Livre de mon ami d'Anatole France: «À la bonne heure, m'écriais-je, voilà l'éclat des passions. Les passions il n'en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce monde se fait par elles. Ma fille... ayez des passions fortes, laissez-les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse morale de l'homme.» (Note du traducteur.)

[88]Cf. Bible d'Amiens: «Un monastère sans art, sans lettres et sans pitié.» (Note du traducteur.)

[89]I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)

[90]Allusion à l'anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du traducteur.)

[91]La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici une allusion à l'intérêt (dont font foi les Journaux d'octobre et novembre 64) soulevé cette année même (1864) dans le public par l'assassinat de M. Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du traducteur.)

[92]Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre de Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée par le blocus des ports du Sud. (Note du traducteur.)

[93]Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856 causées par l'opposition de la Chine au trafic de l'opium.

[94]Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai fait imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a été écrite, le cours des événements l'a peut-être rendue plus digne d'attention. (Note de l'auteur.)

[95]Malheureusement la «Library Edition» ne nous indique pas à quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)

[96]Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait d'envoyer en Russie, l'année même des massacres de Pologne, qui est aussi l'année où a été prononcée cette conférence, La «Library Edition» nous donne le nom de cet ambassadeur: Sir Andrew Buchanam. (Note du traducteur.)

[97]Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel Ruskin fait souvent allusion. Notamment dans On the old Road, III, 152; dans Stones of Venice, I, V, 90: «L'amour de l'argent, le péché de Judas et d'Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu'il endurcit le cœur, mais la convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à Colossiens, III, 5), le péché d'Achab.. qui cause bien plus de maux, mais est moins incompatible avec le christianisme.» Dans Unto This Last l'allusion est faite presque de la même manière que dans notre texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins, non seulement dénoncent l'amour de l'argent comme la source de tout mal, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au bonheur de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment Sésame, III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72 (The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)