Le dernier vint, et le dernier partit,
Le Pilote du Lac Galiléen.
Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent
(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);
Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:
«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place
Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!
D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine
Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des
tondeurs de brebis,
Et en écarter le digne, le véritable invité;
Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment
tenir
Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que
ce soit,
Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!
Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin
Et à leur gré leurs chants minces et vains
Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.
Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont
pas nourries,
Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles
respirent,
Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations
impures et contagieuses,
Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise
Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit
rendu.»

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un «ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être «mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour ajouter à l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».

21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus que ceux-là—«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,—et diriger—les esprits des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant sur elle.

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans être des «Exemples pour le troupeau[61]».

22. Maintenant continuez:

D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine
Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs
de brebis,

Aveugles Bouches!

Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et illettré.

Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et de pasteur.

Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur» signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire, depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa situation présente.

Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les dents mutuellement.

L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que (retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?

«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant notre pensée sous leurs mots.

23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»

Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle de Dieu,—âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots «inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le mot que lui appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]». Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent».

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose que les deux clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: «Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]» est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».

25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés (pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur qui se nomme à juste titre lecture, attentifs à chaque nuance et expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: «ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance; que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de «penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une opinion sur la manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en général que vous ne pouvez savoir RIEN, rien juger; que le mieux que vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les raisons qu'il y a de ne pas avoir d'opinion, c'est tout ce que, généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l frate—che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.

26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et ne semez pas parmi les épines[83]

27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre. Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].

28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire? Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88]. C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.

29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie passion est une passion disciplinée et éprouvée—non la première passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source du grand fleuve au delà du sable—la place du grand continent au delà de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel—les choses «jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours ni une larme[90].

30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble, généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé. Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées, mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin: «Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent et votre vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre amour.

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état. Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des fouets de scorpions[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vérité point par point.

32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[[101], car une chose précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de lecture!

33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les découvertes[104]; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité; mais si l'homme scientifique s'adresse à nous pour avoir un os ou une croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation, pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement, qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour amuser nos enfants.

Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[105], et y creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être à votre déshonneur si vous voulez y songer.)

Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce (un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»

34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi, répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant: «De quoi avez-vous besoin[110]

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu; vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.

35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[114].

Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes. Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]», chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de la joie[119].

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes tiroirs. En voici un pris dans un vieux Daily Telegraph de cette année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que «hier le septième des services spéciaux de cette année a été célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un jour[121].

M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les «raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].

Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre jusqu'au matin.

Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la nourriture, car ma vue s'améliorerait.»

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la vie; et aussi faute d'assistance médicale.»

37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande échelle[124].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat prémédité n'y serait permis dans la rue[125].

«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule—le christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la signification du 3e commandement;)—ce christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme—nous savons trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,—déraisonnant, pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot mal-aise, la négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la vie anglaise et de ses amusements!

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.

Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: «Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de maître.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau enchanté,—que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: «Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres?»

42. Grand de cœur et grand d'esprit—«magnanime», être cela c'est bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien «avancer dans la vie»—dans la vie elle-même—non dans ses atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes honorifiques—des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et non pas plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»