Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger soupçon).
79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles; les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.
80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture—de couardise parce que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se laisser éblouir.
81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.
Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]?
82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant qu'elle peut être une aide pour elle,—tel le rôle de l'art. Mais il est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences—l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur l'éducation de Jeanne d'Arc.
«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée pour elle...
«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...
«Mais les forêts de Domrémy—elles étaient les gloires de la contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.
«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].»
Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour avoir la place de courir—pas davantage; supposez que vous ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.
83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous voulez les laisser tous y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]».
84. Et cependant je ne puis pas—bien qu'il n'y ait aucune partie de mon sujet que je sente plus profondément—imprimer ceci en vous; car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer profonde, jadis considéré comme sacré—divin promontoire, regardant l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple de Minerve?
85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des rochers de votre pays natal,—ces eaux qu'un païen eût adorées pour leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées. Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais par un Dieu inconnu[196].
86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État? Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche—ou une obligation—personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.
Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la beauté.
Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa défense.
Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une parure de beauté.
Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin, contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard, pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.
Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes, c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté plus rare.
Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but véritable:—de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui, justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et, faussement dirigé, les mine toutes; et doit faire l'un ou l'autre;—ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct, l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.
87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme, et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos forces. Mais quel pouvoir[197]? Ceci est toute la question.
Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les marches de la Pitié[198]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir, n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être seulement des ménagères, mais des reines?
88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé, dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de prendre le titre de Dame (Lady)[199], qui exactement correspond au seul titre de Seigneur (Lord).
Je ne les blâme pas de cela[200]; mais seulement des motifs étroits qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»[201] et Lord signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un «Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres, représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce Maître Lui-même—et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même, en rompant le pain[202].
89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus, du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en captivité.
90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces très hauts devoirs. Rex et Regina—Roi et Reine—«Bien-Faisants», (Right-doers)[203]; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne dépose pas; reines vous devez toujours être[204], reines pour vos fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.
91. «Prince de la Paix[205]». Pensez à ce nom. Quand les rois gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre monarchie que la leur est anarchie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment «Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la guérison.
Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.
92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce qui m'étonne toujours—oh! combien cela m'étonne!—c'est de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d'un pouvoir—si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant et sur le père,—plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de la mer—que dis-je, d'un infini de bénédiction que son époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite[207]—de voir cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne—oh! m'étonne—de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses, l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de leur sang répandu.
93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses[208].»
94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;—fausse et vaine[209]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci aussi est une rêverie de poète:
Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée d'épargner,—si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates s'exhalent[211],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des fleurs plus belles que celles-là—des fleurs qui pourraient vous bénir de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les rochers,—au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la mort[212]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde de Dante[213], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:
Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes, dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton, en la fleur de promesse;—et encore elles se tournent vers vous, et pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!—et le lys soupire: J'attends[216]».
95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées? Écoutez-les maintenant:
Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle supposa être le jardinier[217]? Ne l'avez-vous pas cherché souvent, Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée[218]?
Là Il n'est jamais; mais à la porte de ce jardin-ci Il attend toujours—il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la grenade a bourgeonné.
Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main conduit; là vous verrez[219] éclater les grenades où sa main a caché la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards[220], des petits renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres grappes de raisins.»
Oh! reines que vous êtes,—ô reines!—dans les collines et les calmes forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?
[154]La version habituelle est: «Le désert et le lieu aride se réjouiront et la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme une rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. VII, § 4: «Il faut que la cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à amener leurs rochers aux formes les plus belles; et elles croissent de façon que le désert fleurisse comme la rose.» Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce dernier passage cité par M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux roses n'est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le silence, éclateront en chansons; et autour d'elle, le désert se réjouira et fleurira comme la rose.» (Note du traducteur.)
[155]Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673 (je transcris cette référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale qui m'est très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er et 15 décembre 1895).
[156]State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit: a kings majesty or «state».
[157]Comparez Mæterlinck: «Ne parlons pas du père de Cordelia, dont l'inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne; mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur d'assez haut? (Il les aperçoit des sommets de l'intelligence, mais non des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon les eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu'à la fin? Hamlet pense beaucoup mais n'est guère sage.» (La Sagesse et la Destinée.) (Note du traducteur.)
[158]Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en main déjà leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur la Lueur sur la cime.) (Note du traducteur.)
[159]«Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.» (Mæterlinck.)
[160]Marchand de Venise, III, 2.
[161]Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter Scott est sans comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe depuis Shakespeare.» Comparez la haute estime où Scott est également tenu par Carlyle, par Gœthe, par Emerson. (Note du traducteur.)
[162]J'aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent l'idéal des autres grands caractères masculins, l'égoïsme et l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d'enthousiasme religieux chez Edouard Glendinning (i) et d'autres analogues; et j'aurais dû faire observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan des caractères vraiment parfaits—trois d'entre eux (acceptons joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l'Angleterre et à ses soldats) sont des officiers anglais: Le colonel Gardiner (ii), le colonel Talbot et le colonel Mannering (iii). (Note de l'auteur.)
i) Personnage du Monastère. Sur le Monastère voir Fiction, Fair and Foul (publié dans «On the Old Road»), § 26, 113, 114, 117 et surtout § III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note du traducteur.)
(ii) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction, Fair and Foul) § 113. (Note du traducteur.)
(iii) Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du traducteur.)
[163]Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)
[164]Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24, 29, 30, 31, 97, 114. (Note du traducteur.)
[165]Sur Rose Bradwardine (personnage de «Wawerley»), voir «Fiction, Fair and Foul» § 20. (Note du traducteur.)
[166]Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»), voir le même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)
[167]Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy» ), voir le même ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)
[168]Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.
[169]Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, §19, note 5 (Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de Woodstock). (Note du traducteur.)
[170]Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113. (Note du traducteur.)
[171]Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de Dante, pp. 226-280. (Note du traducteur.)
[172]«Rien ne vaut la douceur de son autorité.» (Baudelaire.) (Note du traducteur.)
[173]Les mots «la résurrection d'Alceste» se trouvent plusieurs fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of England, IV. (Note du traducteur.)
[174]Ouvrage de Chaucer imite des Héroïdes d'Ovide et des hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en comprend que neuf. (Note du traducteur.)
[175]Allusions à la «Fairy queen» de Spencer (1589-1596). Le chevalier de la Croix-Rouge notamment est d'abord par les enchantements d'Archimagus séparé d'Una. (Note du traducteur.)
[176]Moïse, Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)
[177]Cf. Bible d'Amiens: «L'Égypte fut pour tous les peuples la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie... Elle fut l'éducatrice de Moïse et l'hôtesse du Christ» (III, 27) et le beau morceau sur l'Égypte artistique et guerrière dans la Couronne d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)
[178]Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez souvent ni assez attentivement; autant que je sache il est le seul poète vivant qui toujours fortifie et épure; les autres quelquefois assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de l'auteur.)
[179]Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du traducteur.)
[180]Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui dit: «Je me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s'y perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de vermillon.» (Note du traducteur.)
[181]Rigoletto. (Note du traducteur.)
[182]Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30). Référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale, n° du 1er janvier 1896. (Note du traducteur.)