[150]Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose, environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs, peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne peux me payer de telles choses, en ce moment!—Pourtant le monde vous attribue de splendides revenus!—Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges d'acier!—En pièges d'acier! Et pourquoi?—Comment! pour ce quidam, de l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis, des amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos pièges—en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là quelque chose d'autre que de comique, je pense.»

Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus: «Supposez qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)

[151]Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du traducteur.)

[152]Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq «thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)]

[153]La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un instant» (presently) une explication qui me semble très juste et très naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance après la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library Edition», se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)




IIe CONFÉRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

À Mademoiselle Suzette Lemaire cette traduction est offerte, comme un respectueux hommage, par son admirateur et son ami.

M. P.

IIe CONFÉRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

«Sois heureux, ô désert altéré; que la solitude se réjouisse et fleurisse comme le lys; et des lieux arides du Jourdain jailliront des forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, Version des Septante)[154].

51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir: «Comment et Ce que il faut lire», découlent d'une autre beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, royal; conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.

52. Il n'y a donc, je le répète—et comme je désire laisser cette idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle—qu'une seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: «statue»—(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.

53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, bienfaisant et, à cause de cela, royal, sur nous-mêmes d'abord, et à travers nous, sur tout ce qui nous entoure—je vais maintenant vous demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir de reines—non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».

54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance infinie.

Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux sur cette question—question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la «mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais être séparés de la mission et des droits de l'homme—comme si elle et son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la supériorité de sa force d'âme.

Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!

55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.

Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux jusqu'à une plus large vue—une conception plus pure—que la nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.

Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à l'homme.

56. Et d'abord prenons Shakespeare.

Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;—Hamlet est indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le sauve presque.

D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;—ni l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou avait à faire d'une si bonne femme?»

Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui n'est qu'un enfant méchant?—d'Hélène, fidèle aussi malgré l'impertinence et les injures d'un jeune fou?—de la patience d'Héro, de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de «l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la précision et l'exactitude de pensée.

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible—Ophélie; et c'est parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types méchants parmi les principales figures de femmes—Lady Macbeth, Regan et Goneril—nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement fidèles et sages—comme des exemples incorruptiblement justes et purs—toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la connaissance de la nature de l'homme,—encore moins dans l'intelligence des causes et du cours de la destinée,—mais seulement parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui atteignent au type héroïque[162].—Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages—ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante—c'est un poème d'amour qu'il adresse à sa Dame morte;—un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,—le sauve de l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].

Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le rêve arbitraire—et isolé—d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:

«Car voyez! ta loi ordonne
Que mon amour soit manifestement
De te servir et honorer:
Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,
D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172].
À peine reçu, je suis dans le ravissement
Depuis que ma volonté est ainsi dressée
À servir, ô fleur de joie, ton excellence.
Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller
Une peine ou un regret.
Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et
de mes sensations
Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
Comme d'une fontaine.
Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure
et la plus profitable sagesse
Avec l'honneur sans défaillance.
En toi chaque souverain bien habite séparément
Remplissant la perfection de ton empire.
Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon
cœur,
Ma vie s'est isolée
Dans une brillante lumière, au pays de vérité.
Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,
Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur
Et pendant tant d'heures et de jours
Avait à peine gardé le souvenir du bien.
Mais maintenant mon servage
T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.
C'est un homme que de la bête sauvage
Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»

61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173] rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement l'amertume de la mort.

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174]; mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus anciens âges et vous montrer comment le grand peuple—dont il avait été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa race,—comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de vertu nationale.

63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la puissance.

64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous? Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur, mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je, donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres—même si ces ordres étaient dictés par un caprice—de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un jeune homme vraiment noble—et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a été formé au bien—d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser hésitant à leur obéir.

65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque. C'est le symbole d'une vérité éternelle—que l'armure de l'âme ne tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que l'honneur de l'homme fléchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par toutes les jeunes femmes d'Angleterre:

«Ah! la femme prodigue—elle qui pouvait
À sa douce personne mettre son prix
Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,
Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!
Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,
Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,
Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,
De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des
dieux[178]

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un inconstant à un éternel amour?

67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine? Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est protégée du danger et de la tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer; si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite sa gloire de Foyer.

Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de foyer.

69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit—autant qu'on peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,—être incapable d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; instinctivement, infailliblement sage—sage non en vue du développement d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté; sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce qu'il peut s'appliquer à tout—la vraie mobilité de la femme. Dans son sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière, que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.

70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à l'autre.

Le premier de nos devoirs envers elle,—aucune personne raisonnable ne peut en douter—est de lui assurer une éducation et des exercices physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me semble, entre tous—non par sa puissance, mais par son exquise vérité, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:

«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.
Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur
Sur terre ne fut jamais semée;
Cette enfant pour moi-même je prendrai;
Elle sera mienne, et je formerai
Une dame issue de moi seule.
Moi-même pour ma chérie je serai
À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi
La fillette, dans le rocher et dans la plaine,
Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,
Sentira à veiller sur elle un pouvoir
Tantôt excitateur et tantôt réprimant.
Les flottants nuages leur majesté prêteront
À elle, pour elle le saule se courbe;
Ni elle ne manquera de discerner
Même dans le mouvement de la tempête
La grâce qui moulera ses formes de jeune fille
Par une silencieuse sympathie;
Et des sentiments vitaux de joie
Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature,
Gonfleront son sein virginal;
De telles pensées à Lucie je donnerai
Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons
Ici dans cet heureux vallon.»

«Des sentiments vitaux de joie», remarquez-le. Il y a de mortels sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, nécessaires à la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments naturels d'une jeune fille—il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts d'amour ou d'effort—qui ne reste indélébilement écrit sur ses traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au même poète une parfaite description de la beauté de la femme.

«Une contenance en laquelle se rencontrent
De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»

Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que subsistent ces promesses.

72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la justice et affiner son sens inné de l'amour.

Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et cependant elles devront lui être données non en tant que connaissances—non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres;—ce n'est pas le but de l'éducation de convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont il prend soin de les disposer;—c'est son rôle à elle de suivre à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]».

73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les femmes—une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une main profane—celle de la théologie. Étrange, et lamentablement étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.

74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique. Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute langue ou toute science qu'il apprend, à fond;—tandis qu'une femme devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la folie.

76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.

77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue; mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu'un bien.

78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,—quels que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la poésie ou de l'histoire—ils devront être choisis non parce qu'on n'y trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de fille et de garçon.—Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une fleur—sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait toujours: