[23]Mélodies hébraïques.

[24]Battle Abbey près de Hastings. (Note du traducteur).

CHAPITRE V

LE PARNASSE ET LE PLYNLIMMON[25]

Dans le chapitre précédent, je me suis complu à récapituler mes exploits d'enfant, à énumérer mes talents, et cela m'a entraîné au delà des années de mon enfance les plus fécondes en événements bons et mauvais. Je ne me fais pas scrupule d'en faire l'historique, car personne, en dehors de moi, ne pourrait le faire. Pour ce qui s'est passé plus tard, mes amis, à certains égards, me connaissent mieux que je ne me connais moi-même.

La seconde décade de ma vie se trouva coupée brusquement, séparée de l'heureux temps de mon enfance, par la mort de ma tante de Croydon, morte de froid littéralement en se livrant à quelque savonnage domestique par un méchant vent d'est. Son grand épagneul brun taché de blanc, Dash, resta couché sur son cercueil tant qu'on voulut bien l'y laisser, après quoi on l'amena à Herne Hill où il fut mon fidèle et unique compagnon, jusqu'au moment où Mary vint vivre avec nous.

La mort de ma tante de Croydon, qui survint aux environs de mes dix ans, mit un terme à mes courses sur les bords de la Wandel comme aussi sur les bords de la Tay. Nous ne quittions guère Herne Hill que pour voyager et nous menions une vie sans grand horizon.

Ma tante de Croydon laissait quatre fils, John, William, George et Charles, et deux filles, Margaret et Bridget; c'étaient de beaux garçons et de jolies filles; mais Margaret, dans sa jeunesse, avait été victime d'un accident, et elle était restée infirme. Intelligente, spirituelle comme sa mère, elle ne m'intéressait cependant pas, bien que j'eusse pour tous mes cousins de Croydon des sentiments quasi fraternels. Mais je n'ai jamais beaucoup aimé les malades—le goût ne m'en est pas venu encore—et, qui plus est, Margaret se coiffait en boucles, ce que je n'ai jamais pu souffrir.

Bridget ne ressemblait pas à sa sœur; elle avait les yeux noirs ou, pour parler plus exactement, couleur de noisette foncée; elle était svelte, très animée, avec des traits trop pointus pour être tout à fait jolie, des articulations trop anguleuses pour être tout à fait gracieuse; fantasque, un peu personnelle, mais pourtant assez agréable pour qu'on l'ait invitée à venir une ou deux fois à Perth pendant que nous y étions, et à passer quelques semaines à Herne Hill; sans toutefois qu'elle s'attachât beaucoup à nous, ni nous à elle. Je la trouvais un peu encombrante à la nursery qui était devenue, à mesure que j'avais grandi, ma salle d'étude; et cela ne l'amusait pas de travailler avec moi dans le jardin, ou peut-être ne le lui permettait-on pas.

Les quatre fils étaient tous de bons garçons, sérieux et travailleurs. L'aîné, John, plus habitué aux affaires que les autres, s'embarqua bientôt pour l'Australie. Il y réussit. Le second, William, finit aussi par s'en tirer à Londres.

Le troisième frère, George, qui était le meilleur des enfants et des hommes, n'avait pas beaucoup de moyens. Un type de George IV rural: belle santé, bonne humeur, en un mot l'Anglais dans sa meilleure expression. Il était entré dans les affaires de Market Street où il secondait son père, et tous deux nous témoignaient une affection qui faisait notre joie. D'une honnêteté scrupuleuse, ils étaient l'un et l'autre aussi incapables d'indélicatesse que d'habileté. Je les abandonnerai ici pour l'instant, occupés qu'ils sont à traîner gaiement leur charrette remplie de pains de quatre livres.

Le quatrième, le plus jeune, Charles, était, comme dernier-né dans les contes de fées, gai, vermeil, brillant, ne manquant ni de sens commun ni de bon sens, affectueux comme tous les autres membres de la famille. Élève modèle à l'école, il respectait les règles de la grammaire et même celles de la politesse; aussi se trouvait-il très à son aise dans le cercle raffiné de Herne Hill. Son frère aîné avait dirigé son éducation de plus importantes matières encore: tout enfant, il lui avait fait enfourcher à poil un poney avec, pour toute recommandation, la menace d'une bonne fessée s'il se laissait tomber; aussi n'était-il pas tombé. Même procédé pour la natation. Dès la première leçon, John avait lancé le gamin, comme une pierre, au beau milieu du canal de Croydon, s'y jetant à sa suite, bien entendu; mais l'enfant avait regagné la rive sans secours, m'a-t-on dit. Il n'était pas «plus haut que cela» qu'il était déjà passé maître dans l'art de l'équitation et de la natation.

Ma mère prenait d'autant plus de plaisir à conter ces deux histoires qu'elle-même, dans l'éducation de son fils, avait sacrifié l'orgueil qu'elle eût éprouvé à le voir héroïque à la crainte de l'exposer au moindre danger: défense expresse d'approcher seulement du bord d'un étang ou d'entrer dans une prairie où il y aurait eu un poney en liberté. Ma mauvaise étoile avait voulu, de plus, qu'aux environs de la maison il n'y eût pas la plus petite ferme, pas la moindre mare qui aurait pu obliger à modifier ces ordonnances. Mais j'ai déjà noté, avec reconnaissance, tout le bien que je devais à l'étang aux têtards de Croxted Lane; j'ai dit aussi qu'il y avait, entre la maison et l'école, une prairie élyséenne, sorte de lande en friche. Et à l'extrémité de cette lande, il y avait un étang, un grand étang, dont jamais personne n'avait sondé la profondeur, cette profondeur allant, même en été, jusqu'à trois pieds au milieu; la sombre couleur de ses eaux ajoutait du danger à leur mystère. Au bord du grand étang, sur la rive droite, s'élevait un orme majestueux. On racontait que d'une de ses branches—et personne n'osait mettre en doute la véracité du récit, pieusement accepté—un dimanche, un mauvais petit garçon était tombé dans l'eau, et que, du même coup, son âme était tombée dans un gouffre plus noir et plus profond encore.

Un des grands bonheurs de ma petite enfance, c'était lorsqu'il m'était permis d'aller avec ma bonne contempler, de la route, l'étang vengeur. La disparition de cet étang, lorsque, par mesure sanitaire, on a converti la lande de Camberwell en un square bien soigné, est encore, pour moi, un sujet de lamentation.

Étant donné le régime de précaution dont j'ai parlé plus haut, il va de soi que, lors de mes visites à Croydon, il ne m'était jamais permis de sortir avec mes cousins, dans la crainte qu'ils ne m'entraînassent à mal, et je ne connaissais pas de plaisirs plus aventureux que mes promenades, avec Anne ou ma mère, sur la route à l'endroit où le petit ruisseau qui sort de l'étang de Scarborough la traverse ou, dans les prairies de Duppas Hill, que de regarder mon père dessiner—je serais resté des heures ainsi—ou de contempler, sans jamais me lasser, la pompe et le ruisseau, de l'autre côté de la rue ou plutôt de la ruelle, car il n'y avait certainement pas trois mètres d'un mur à l'autre. Il n'est donc point étonnant—lorsqu'il fut décidé que Charles viendrait à Londres et entrerait en apprentissage chez Smith, Elder et Cie, avec l'insigne privilège de venir dîner à Herne Hill tous les dimanches—il n'est donc point étonnant que la présence de mon cousin Charles fût pour moi un sujet de vive surexcitation, car c'était, en fait, une révélation, la révélation des activités de la jeunesse, et je m'attachai sincèrement à lui.

Je n'étais pas un enfant amusant pour un jeune homme, ni même pour personne, en dehors de papa, de maman et de Mrs Richard Gray (dont il sera parlé ultérieurement), car je n'étais, en vérité, rien de plus qu'un petit singe encombrant, suffisant et sans intérêt. Charles n'en fut pas moins très gentil, très affectueux toujours; il répondait fraternellement à l'admiration que j'avais pour lui.

Chez Smith et Elder, ce fut bientôt, au dire de tous, un commis exemplaire; il connaissait aussi bien ses livres que ses clients. Comme tout bon employé, il s'enorgueillissait personnellement de tout ce qui se faisait dans la maison, de tout ce qui en sortait. Il nous apportait, le dimanche, un volume ou deux, spécimens des derniers parus; choisissant, de préférence, à cause de moi, des livres à gravures. C'est ainsi que je connus Stanfield et Harding bien avant de posséder, moi-même, une seule de leurs œuvres; mais le plus précieux cadeau que j'aie reçu à cette époque, celui dont l'effet a été le plus profond et le plus durable, je le dois à ma tante de Croydon, ce fut le Forget me not, de 1827, avec la belle gravure d'après le «Tombeau de Vérone» de Prout.

Étrange, n'est-il pas vrai, que la première impulsion donnée aux instincts les plus raffinés de mon esprit me soit venue de cette sœur de ma mère, si bonne, si droite, mais sans aucune culture.

Mais des résultats plus magnifiques furent dus aux relations de Charles avec la littérature, grâce à l'intérêt que nous portions tous au petit in-octavo, relié de façon cossue et doré, que Smith et Elder publiaient, chaque année, sous le titre de Friendship's Offering. Il était composé par un pieux missionnaire écossais et poète, poeta minor, très minor, Thomas Pringle, dont il est parlé, une ou deux fois, avec quelque éloge, dans la Vie de Scott, de Lockhart. Homme d'une conscience rigide, d'une méthode inflexible, mais de connaissances bornées, avec toute la suffisance écossaise, le goût des voyages, et le courage aventureux d'un Park ou d'un Livingstone; avec aussi, quelques jolies touches de romantisme, des velléités philosophiques qui tempéraient son austérité. Pringle était admis, bien qu'il n'y jouât qu'un rôle modeste, dans les meilleurs cercles littéraires et lié—ne fallait-il pas, pour composer le petit in-octavo doré sur tranche, s'adresser à toutes les personnalités littéraires?—avec toutes sortes de gens du haut en bas de l'échelle, jusqu'à moi, pauvre dernier petit échelon. Scott l'avait protégé; il était en correspondance polie avec Wordsworth et Rogers, en très bons termes avec le Berger d'Ettrick[26], et avait, lui-même, commis un livre en vers, sur l'Afrique, dans lequel les antilopes étaient appelées springboks, et où les mœurs et coutumes de l'Afrique étaient soigneusement observées.

Pour faire plaisir au gentil commis de chez Smith, si bon garçon, qui racontait des merveilles de son livresque petit cousin, et aussi parce qu'il était constamment à la recherche de compositions légères pour boucher les interstices de la maçonnerie de l'Offering, le digne Mr Pringle vint nous voir à Herne Hill. Mis au courant de ma vie littéraire, il voulut bien s'intéresser à ses progrès et, de temps à autre, il emportait quelques vers de ma composition. Il fut le premier à déclarer franchement à mon père et à ma mère qu'il ne voyait, jusqu'à présent, aucune raison de penser que je ferais oublier Milton ou Byron; aussi, aucun de nous n'attachait-il grande importance à son opinion. Mais il reconnut, bien qu'oblitérées souvent par la vanité paternelle, les facultés naturelles, véritablement supérieures de mon père, la sensibilité d'un romantisme exquis dont il était doué et aussi l'admirable foi de ma mère dans cet Évangile qu'il avait choisi de prêcher. Il devint un des convives les plus respectés de nos dîners du dimanche et l'on prenait toujours son avis dans les questions touchant mon éducation. Intéressé par l'amour véritable que j'avais pour la nature, par ma facilité à faire les vers, il lut, avec attention, quelques-unes de mes élucubrations, m'en dit le fort et le faible, et un jour—véritable initiation Eleusinienne, pèlerinage Delphique—il me prit par la main et me conduisit chez le poète Rogers.

Le grand homme, préalablement averti des titres qui, aux yeux de Mr Pringle, me permettaient d'aspirer à l'honneur d'une telle présentation, se montra suffisamment gracieux, bien que les soins à donner au génie naissant n'aient jamais été regardés par Rogers comme une occupation agréable pour un génie à son zénith. Il faut bien le dire aussi, je fus très maladroit dans le choix des réflexions que je crus pouvoir faire, en réponse à l'intérêt qu'il voulut bien me témoigner et dont j'essayais de me montrer digne. Je lui fis des compliments enthousiastes sur la beauté des gravures qui illustraient ses poèmes, sans peut-être manifester un intérêt suffisant pour les poèmes eux-mêmes. Le fait est que Mr Pringle détourna la conversation de façon un peu brusque et se mit à parler de l'Afrique, sujet plus fait pour intéresser le raffiné ménestrel de Saint-James's Place. Ici, nouvelle sottise, je me laissai entièrement absorber, au point de ne pouvoir en détacher mes yeux, par les tableaux accrochés aux murs tendus de damas rouge. Ce dont Mr Pringle prit texte, lorsque nous nous fûmes retirés, pour me conseiller à l'avenir, lorsque je me trouverais en présence d'hommes supérieurs, d'écouter plus attentivement ce qu'il leur plairait de dire.

Ces événements littéraires (j'ai raconté ailleurs la visite que nous fit James Hogg, amené par Mr Pringle) ne me faisaient pas abandonner les études scientifiques qui me ravissaient et pour lesquelles j'avais un goût naturel. J'ai raconté plus haut leurs débuts pendant les promenades minéralogiques de Matlock; les affaires de mon père l'entraînaient quelquefois aussi du côté de Bristol; dans ce cas-là, il nous installait, ma mère, Mary et moi, à Clifton. L'histoire de Miss Edgeworth, Lazy Lawrence, et la visite de Harry et Lucy à Matlock donnaient un charme romantique à la minéralogie dans ces vallées; et le morceau d'oxyde de fer diamanté—sous le n° 51 de la collection Brantwood—fut, je crois, la pierre par laquelle débutèrent mes études sur la silice. Ses reflets s'éclairent de mille associations encore, car de Clifton nous passions généralement à Chepstow, et j'avais le bonheur sans pareil d'aller en bateau. La traversée ne durait pas plus d'une heure, mais c'était une heure de plaisir suprême où se concentraient toutes les joies que procure le canotage aux autres garçons, tout le long de l'année. Nous revenions ensuite par Tintern et Malvern, dont les collines délicieuses par elles-mêmes l'étaient doublement pour moi; on me permettait d'y courir librement, car elles ne recélaient ni précipices dans lesquels on pût tomber, ni rivières dans lesquelles on pût se noyer. Elles avaient, de plus, le charme d'éveiller mes souvenirs classiques à travers le Henry Milner de Mrs Sherwood, livre que j'ai adoré, lu et relu et pour lequel j'ai encore, à l'heure actuelle, beaucoup de respect. C'est ainsi que, par un hasard assez étrange, en ces années de jeunesse, mon imagination trouvait toujours à s'appuyer sur la réalité des choses et que la réalité se spiritualisait au contact plus brillant, plus entraînant de la fiction.

Il y avait toutefois un district, celui des lacs de Cumberland, qui n'avait pas besoin d'ajouter à son charme réel ceux de l'association. J'ai dit quelque part que mon premier souvenir est attaché au Friar's Crag sur le Derwentwater; voulant dire par là, je suppose, la première impression de choses qui me sont devenues par la suite particulièrement précieuses. Ce qui est certain, c'est que je connaissais Keswick avant de connaître Perth, et quand les jours de Perth prirent fin, ma mère et moi nous passions plusieurs semaines soit au Chêne Royal, soit à l'auberge de Lowwood, ou encore à Coniston Waterhead pendant que mon père voyageait dans le Nord pour ses affaires. L'auberge de Coniston était située à l'extrémité supérieure du lac, sur la route qui longe le bord de l'eau; la vue de ce beau lac paisible, avec sa ceinture de collines boisées, avait pour mon père le charme plein de douceur qu'il goûta plus tard sur les bords des lacs d'Italie.

L'auberge de Lowwood n'était alors qu'un modeste cottage, et Ambleside un tout petit village; mais la paix délicieuse, le silence, la félicité dont on se sentait enveloppé—pour peu qu'on eût l'amour des collines vertes et des eaux profondes—à chaque tournant de rive et de rocher, ne ressemblaient à rien de ce qui m'était connu ailleurs soit par la vue, soit par la lecture.

La première fois que j'eus devant les yeux un spectacle plus grandiose, c'est dans le Pays de Galles; j'ai décrit, trop longuement peut-être, toute cette route de Hereford à Rhaiadyr, et celle sous Plynlimmon jusqu'à Pont-y-Monach, les délices d'une promenade avec mon père, une après-midi de dimanche vers Hafod, troublée seulement par le vague sentiment que ce n'était pas bien d'être aussi heureux, de courir les champs quand on aurait dû être à sa table occupé à copier un sermon. Car la présence de mon père, et son attitude, ne suffisaient pas à me rassurer: nous avions conscience l'un et l'autre d'être des âmes bien profanes et même quelque peu révolutionnaires, comparées à celle de ma mère.

De Pont-y-Monach, nous nous dirigeâmes vers le nord, ramassant des cailloux sur la plage d'Aberystwith, gravissant le Cader Idris sur des poneys. Le Cader Idris fut, pendant des années, pour moi et à juste titre, le roi des monts. Puis, ce fut Harlech et ses sables, Festiniog, la passe d'Aberglaslyn, le merveilleux détroit de Menai et son pont suspendu que je regardais—en digne élève de Miss Edgeworth—avec une grande admiration pour le génie mécanique de l'homme. Je ne pensais pas alors, pauvre innocent que j'étais, à l'usage que l'homme ferait de ce génie dans l'espace d'un demi-siècle.

C'était le pont du Menai—notez-le bien, cher lecteur, non le tube—avec son chemin en planche qui se balançait entre des fils de fer aussi légers que des fils de la Vierge, d'un pilier à l'autre.

Ainsi jusqu'à Llanberis, et par le Snowdon, dont l'ascension demeure pour moi à jamais mémorable; c'est là que, pour la première fois de ma vie, j'ai moi-même trouvé un vrai «minerai», un morceau de pyrite de cuivre! Mais l'impression que m'ont laissée, dès le premier jour, les formes des montagnes du Pays de Galles a été si nette et si claire que les voyages que j'y ai faits plus tard n'y ont rien changé et n'ont fait que la confirmer.

Ah! si seulement alors mon père et ma mère avaient su discerner les véritables capacités et les faiblesses de leur petit John; s'ils m'avaient mis sur le dos de quelque poney au poil rude, laissé au soin d'un bon guide gallois, et de sa femme pour le cas où j'aurais eu besoin d'être dorloté et soigné, ils auraient fait de moi un homme qui eût réjoui leur cœur et qui fût devenu probablement le plus grand géologue de son époque.

Si seulement! mais cela leur était aussi impossible que de me jeter, comme mon cousin Charles, la tête la première dans le canal de Croydon, en comptant sur l'instinct de la conservation pour me tirer d'affaire.

Au lieu de cela, nous rentrâmes à Londres et mon père, si occupé qu'il fût, trouva le temps, une fois ou deux par semaine, de me conduire dans une sorte de prison entourée de planches, éclairée par le haut, et garnie d'une épaisse couche de sciure de bois, qu'on appelle un manège. C'était du côté de Moorfields. L'odeur seule, quand nous passions la porte, me remplissait d'horreur et de terreur; là on me hissait sur de grands chevaux qui sautaient, ruaient, tournaient en rond, s'en allaient toujours du côté qu'il ne fallait pas et me déposaient par terre le plus souvent, au plus grand désespoir de ma famille et à ma plus grande confusion. Enfin, m'étant un jour foulé l'index de la main droite (il est toujours resté un peu crochu depuis), on renonça au manège et mon père m'acheta un poney des Shetland, très sage, avec lequel, l'un portant l'autre, nous allions sur les routes de Norwood tenus en laisse par un professeur d'équitation. Je m'en tirais à peu près dans la ligne droite, mais si par malheur j'avais des distractions et que survînt un tournant, j'étais par terre. Peut-être avec de la patience serais-je arrivé à me tenir à peu près en selle, mais pour cela il n'aurait pas fallu que mes moindres chutes prissent aux yeux de ma mère la forme de véritables catastrophes. Comme cela, je devenais tous les jours plus nerveux et plus maladroit. Il fallut renoncer à faire de moi un cavalier; mes parents se consolèrent de cette déconvenue en se disant que l'impossibilité où j'étais d'apprendre à monter à cheval devait être la marque d'un génie particulier.

Le reste de l'année se passa en travaux sédentaires. C'est vers cette époque que mon goût pour la minéralogie reçut une impulsion nouvelle, grâce à un ami qui, depuis, est devenu un des familiers de la maison, mais dont je n'ai pas encore parlé.

Lorsque j'avais été malade à Dunkeld, j'avais été soigné par deux médecins: ma mère et le Dr Grant, un tout jeune licencié. Où mes parents l'avaient-ils connu? Je n'en sais rien; mais je sais que mon père, qui l'aimait beaucoup, avait été à même de l'aider au début de sa carrière. Père et mère n'en parlaient jamais qu'avec la plus vive tendresse, regrettant qu'il ne sût pas mettre en valeur tous les dons qu'il possédait.

Pour moi, le nom du Dr Grant est resté longtemps associé au souvenir d'une poudre brune, rhubarbe ou autre, âcre, amère, qui raclait la gorge, et qu'il fallait pourtant avaler. Son nom avait toujours pour mon oreille un son rude, granuleux et ses visites me causaient une profonde terreur, d'autant qu'il ne riait jamais, qu'il avait un visage pâle, triste, tanné, ridé, rhubarbesque en un mot. À part cela, le meilleur et le plus consciencieux des hommes, tendrement attaché à mon père, auprès duquel il assumait le rôle de conseiller médical aussi bien des dispositions psychiques que des dispositions physiques de son client.

Ce fut sans doute en raison de sa situation de famille—il était, dans tous les sens du mot, un parfait gentleman—que le Dr Grant fut nommé médecin à bord d'une des frégates de Sa Majesté qui s'en allait faire une croisière sur la côte ouest de l'Amérique du Sud. La santé du bord ayant très heureusement laissé beaucoup de loisirs au docteur, il put consacrer la plus grande partie de son temps à l'étude de l'histoire naturelle de la côte du Chili et du Pérou. Un des plus importants résultats de cette expédition fut la prise du plus beau cerf-volant qu'on ait jamais vu. Il avait d'énormes pinces très curieuses—j'oublie ce que «chiasos» signifie en grec—mais sa mâchoire était chiasique. Il arriva à la maison admirablement emballé dans du coton, et lorsqu'on ouvrit la boîte, il excita l'admiration de tous les assistants; on l'appela le «Chiasognathos Grantii». Autre résultat de l'expédition: la collection véritablement complète de toutes les espèces de colibris de Valparaiso dont il fit un choix et dont il offrit à ma mère—merveilleuse envolée de pourpre et d'or—de quoi remplir deux vitrines aussi grandes que celles de la collection Gould au British Museum. Elles firent l'ornement du salon de Herne Hill et me donnèrent par la suite des modèles parfaits de plumage, souplesse et couleur. Elles sont maintenant à la place d'honneur, dans une des salles les mieux éclairées de l'école paroissiale de Coniston.

Le troisième résultat de l'expédition fut plus important encore. De riches Espagnols, propriétaires de mines importantes dans l'Amérique du Sud, avaient offert au Dr Grant des échantillons très curieux des plus beaux Lions de Copiapo. Ce fut pour moi, alors dans toute l'ardeur de ma passion minéralogique, un événement considérable que de voir la table du salon chargée de lamelles d'argent et d'or arborescent. Ce ne fut pas seulement l'homme de science, mais ce fut l'avare qui sommeillait en moi qui, en une heure ou deux, se développa prodigieusement! Je comptais, grain par grain, mon trésor dans les fragments que le Dr Grant m'avait donnés; et je me souviens encore de l'indignation que j'éprouvai en voyant que l'enthousiasme de mon cousin Charles n'était nullement au diapason du mien, lorsque je l'informai que la mince couche supérieure d'un modeste spécimen, et dont la grosseur pouvait équivaloir à la seizième partie d'une pièce de «six pence», était de «l'argent brut».

Ce fut au retour de ce voyage que le Dr Grant s'installa à Richmond, où il ne tarda pas à se faire une bonne clientèle. De temps à autre, par une jolie matinée d'été, ou par une après-midi ensoleillée d'hiver, nous traversions les landes de Clapham et de Wandsworth et nous allions, papa, maman, Mary et moi, déjeuner à l'auberge du «Star and Garter» avec le Dr Grant. Déjeuners qui faisaient époque dans ma vie, non seulement en raison de la jolie vue que l'on avait des fenêtres de la salle à manger, mais surtout parce que, en ces grandes circonstances, on me permettait de manger du pain frais, pain français, moi qui, même en voyage, ne mangeais jamais que du gros pain rassis.

Mais, laissant le Dr Grant au milieu de ces agréables souvenirs, il faut que j'en arrive aux amis qui, en dehors de ma parenté, ont eu la plus grande influence sur ma vie d'enfant, à Mr et Mrs Richard Gray.

Mon père, à ses débuts, avait souvent habité l'Espagne, pour y apprendre les méthodes de fabrication du sherry et de la mise en cave; il avait vécu à Xérès, à Cadix ou à Lisbonne. À Lisbonne, il s'était lié avec un jeune Écossais, employé dans une maison de commerce espagnole, mais qui n'avait rien de l'esprit rond-de-cuir. Au contraire, Richard Gray renchérissait sur son ami en sentiment romantique et partageait cette passion pour la meilleure littérature qui s'alliait assez étrangement avec les habitudes rangées de l'homme d'affaires qu'était mon père. Aussi énergique, aussi actif, aussi pur, l'enthousiasme de Mr Gray flambait souvent sans profit, surtout si on le comparait à celui de mon père; on aurait pu dire de cette flamme ce que Carlyle disait du feu des Français à Dettingen par opposition avec le feu des Anglais, que c'était «fagot contre anthracite». Je ne jurerais pas toutefois que mon père ne se soit pas laissé entraîner quelquefois par l'ardent Richard dans quelque folle équipée à Cintra, quelque fête de village et même quelque course de taureau, ce qui pourrait paraître en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut, à savoir que, pendant neuf années, mon père n'avait pas pris un seul jour de congé! Toujours est-il que les deux jeunes gens s'étaient liés d'une amitié très tendre qui eut sur le caractère de mon père une influence égayante et bienfaisante. Amitié véritablement fraternelle et qui ne fut en rien diminuée lorsque, peu temps avant de quitter l'Espagne, Mr Gray épousa une jeune Écossaise aussi belle que bonne, Mary Monro.

Absolument bonne, et bonne avec grâce, très simple, très aimante et très sérieuse, elle n'avait pas assez d'esprit pour être méchante, et trop de cœur pour être sotte. Enthousiaste, elle l'était presque autant que son mari. Tous deux d'une piété évangélique ardente qui n'était jamais agressive; tous deux religieusement autant que passionnément épris l'un de l'autre. Le ménage des Gray est le ménage le mieux assorti qu'il ait été donné de voir en ce monde où l'on a la manie d'arranger les mariages. Hélas! le destin a voulu qu'ils eussent le chagrin de ne pas avoir d'enfants. Aussi, la principale occupation de Mrs Gray fut-elle bientôt de me gâter. À l'époque où j'étais en âge de l'être, Mr Gray, qui avait fait d'assez bonnes affaires en Espagne, était venu s'installer à Londres avec sa femme, la mère de sa femme, et la caniche blanche de la mère de sa femme, Mrs Monro, qui répondait au nom de Petite. Ils vivaient tous quatre dans une belle maison de Camberwell Grove. L'heureuse famille! La vieille Mrs Monro, aussi charmante que sa fille, avec un peu plus de sens pratique; Richard heureux entre elles et les aimant de tout son cœur, et enfin Petite, qui avait de bon sens à elle seule plus que deux au moins des membres de la famille, qui faisait leur joie et qu'ils adoraient à qui mieux mieux.

Leur maison était située au bout de l'avenue, une avenue de beaux arbres en ce temps-là, longue de près de trois quarts de mille, montant en pente rapide et offrant une admirable perspective, telle la nef d'une cathédrale gothique; les arbres, ormes, sycomores, trembles, mêlaient leurs branches les plus élevées, qui s'entrecroisaient; toutes les maisons de l'avenue avaient un chemin dallé qui accédait au perron, en passant entre de petits carrés de gazon frais tondu. Maisons de trois ou quatre étages, le plus souvent groupées sur des plans en terrasses, bâties en briques d'un ton foncé avec des toits d'ardoise hauts et raides, le tout bien conditionné, bien tenu, bien balayé, bourgeoisement cossu et vulgaire et un air parfaitement content de soi qui ne demande rien à personne. Près de deux kilomètres de route charmante séparaient Berne Hill du Grove; Mrs Gray et ma mère, sous le moindre prétexte, montaient ou descendaient l'une chez l'autre; la maison de Mr Gray nous était ouverte à toutes les heures du jour ou de la nuit, nous y étions chez nous. Je ne pourrais pas en dire autant de Herne Hill, pour les Gray, notre demeure gardant toujours une sorte d'inviolabilité sacrée. Cette distance observée et maintenue fait que, durant toute mon enfance, j'ai eu le sentiment que nous étions, de façon ou d'autre, des êtres supérieurs à nos amis ou à nos parents; nous les protégions plus on moins, nous leur faisions la grâce de leur donner des conseils, nous les instruisions par notre exemple, tout en étant tenus, aussi bien par notre dignité que par la hiérarchie sociale, à éviter toute familiarité.

Il y avait pourtant une exception; et c'est là un souvenir que j'ai le plus grand plaisir à évoquer. Dans le premier chapitre de l'Antiquaire, l'aubergiste de Queen's Ferry offre à un hôte de distinction une bouteille du meilleur porto de Robert Cockburn; porto dont Robert Cockburn ne laissait jamais manquer Sir Walter, car il était à cette époque sinon le plus gros, du moins le premier importateur des grands vins de Portugal, comme mon père des grands vins d'Espagne. Mr Cockburn était d'une des bonnes familles d'Édimbourg et il avait fait acte de condescendance en entrant dans le commerce; d'une grande intelligence, d'un esprit vif et mordant, il était reçu dans la meilleure société d'Édimbourg, et se trouvait lié à mon père par mille souvenirs de «la vieille ville». C'était sans contredit le plus noble, le plus important des convives de nos agapes marchandes.

Mrs Cockburn, encore mieux née, le type de la grande dame écossaise de la vieille école, était indulgente pourtant aux idées modernes. On disait que Lord Byron l'avait aimée, qu'elle était la première de ses premières grandes passions, la Mary Duff de Lachin-y-Gair. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle était encore extrêmement belle, bien que d'un certain âge, pleine de bon sens, et, en dépit d'une certaine austérité un peu hautaine, parfaitement bonne.

Les Cockburn avaient deux fils, Alexandre et Archibald, tous deux dans les affaires de leur père, tous deux intelligents et énergiques, mais tous deux parfaitement décidés—et en cela ils se conformaient au désir de leurs parents—à être avant tout des gentlemen, des marchands ensuite; disposition de tout point respectable et digne d'être encouragée de nos jours, et où, dans leur cas particulier, il n'entrait ni orgueil, ni pose. Ces deux Cockburn étaient bien de vrais gentilshommes, nés gentilshommes, et plus à leur aise dans leurs montagnes qu'à leur bureau où néanmoins ils s'occupaient en conscience de leurs affaires. Elles ne se développèrent pas cependant, comme elles eussent pu le faire, si elles eussent été entre des mains moins aristocratiques.

Alexandre et Archibald dînaient souvent chez nous. Le premier avait beaucoup de l'humour de son père; le second était un beau et jeune Highlander aux cheveux noirs, que ma passion pour Walter Scott avait touché; aussi était-il toujours disposé à causer pêche et chasse avec moi. Car, dès l'enfance, j'ai aimé les récits d'aventures, bien que je ne fusse rien moins qu'aventureux. J'ai lu tous les romans du capitaine Marryat, sans que cela m'ait jamais inspiré la moindre envie de m'embarquer; j'ai visité le champ de bataille de Waterloo sans songer un instant à me faire soldat; je me suis passionné pour les récits de pêche d'Isaac Walton sans avoir jamais jeté la mouche; je savais par cœur le Deerslayer et le Pathfinder, de Cooper, sans avoir jamais eu encre les mains autre chose qu'un pistolet à bouchon et sans avoir découvert d'autres sentiers que ceux des solitudes de Gipsy Hill. S'il m'est arrivé de me raconter des histoires merveilleuses de batailles dont j'étais le général victorieux, cavernes où je découvrais des filons d'or, ce n'était que jeux d'imagination, rêves sans rapport avec la réalité. Dès cette époque, je redoutais de grandir, de vieillir; je n'aspirais pas à être plus sage. Quant aux projets d'avenir, je n'en faisais pas plus qu'un jeune ver à soie perdu au milieu de sa première feuille de mûrier.


[25]Montagne du Pays de Galles. (Note du traducteur.)

[26]James Hogg, poète écossais. (Note du traducteur.)

CHAPITRE VI

SCHAFFHOUSE ET MILAN

La visite au champ de bataille de Waterloo, à laquelle il est fait allusion dans le chapitre précédent, eut lieu lorsque j'avais cinq ans, à l'occasion des fêtes du couronnement de Charles X. Nous passâmes quelques semaines à Paris dans une pension de famille tranquille, et ensuite quelques jours à Bruxelles, mais je n'ai gardé aucun souvenir des stations intermédiaires. Lorsque je reviens sur ces souvenirs lointains, je m'aperçois que j'étais lent à émouvoir, que mes impressions s'éveillaient avec peine, et que j'avais besoin de séjourner deux ou trois jours dans une ville pour en avoir la plus légère idée; il est vrai que l'idée une fois formée était généralement juste. Il m'est rarement arrivé d'avoir à modifier ces premières impressions, et celles qui s'y ajoutaient n'étaient pas aussi durables. D'où, ce que les gens appellent mes préjugés et qui seraient plutôt des après-jugés, c'est-à-dire tout le contraire. (Je n'ai pas la prétention d'introduire le mot dans la langue, mais il m'est commode pour l'instant; il épargne du temps et de l'encre.)

Une autre disposition étrangement tenace chez moi, c'est cette impossibilité de m'intéresser à autre chose qu'à des choses proches ou tout au moins visibles et présentes. J'imagine que les enfants sont souvent ainsi, mais cette disposition est demeurée chez moi et c'est un des traits de mon tempérament d'homme fait.

De cette première visite à Paris, je garde surtout le souvenir des coussins de plume garnissant les fauteuils de velours rouge de l'hôtel, que l'on n'arrivait pas à aplatir même lorsqu'on était assis dessus depuis une demi-heure; du parquet bien frotté du salon et du brave «Boots», de «Brosse» pour parler plus correctement, qui s'escrimait sur les dits parquets chaque matin si bien qu'ils étaient aussi polis, aussi luisants qu'une table d'acajou; de la jolie cour plantée de fleurs et d'arbustes sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de notre rez-de-chaussée; du gentil petit groom nègre au service d'une autre famille qui attrapait le chat de la maison, et me le mettait dans les bras; et d'une non moins gentille femme de chambre, très bonne fille, qui d'ordinaire me le reprenait dans la crainte que je ne lui fisse mal (l'expérience qu'elle avait des garçons, et des garçons anglais en particulier, l'inclinant à se méfier de la pureté de mes intentions). Je me souviens de ces choses, de certaines personnes, des Tuileries, et des jardins de «Tivoli» où mon père me fit monter sur les montagnes russes et où j'ai vu le plus beau feu d'artifice du monde; mais, par contre, j'ai parfaitement oublié la Seine et Notre-Dame, et tout ce qui tient à la ville ou aux environs, excepté les moulins à vent de Montmartre. De même à Bruxelles j'ai perdu tout souvenir de l'Hôtel de Ville, des rues spacieuses; il ne semble pas que j'aie été ému de rien, ni même surpris, tandis que je n'ai pas oublié un détail de la course en voiture jusqu'à Waterloo et de la promenade à pied à travers la plaine. On n'avait pas encore construit l'horrible levée de terre qui l'a déshonorée; neuf ans s'étaient à peine écoulés depuis la bataille, et chaque monticule, chaque pli du terrain racontait fidèlement les charges en avant ou les mouvements en arrière. Gravée dans mon esprit par des lectures postérieures, cette vision de la terrible lutte est restée parfaitement distincte, alors que le souvenir d'une visite plus récente, faite depuis la construction de la digue, s'est pour ainsi dire effacé.

À noter aussi que le ravissement que m'avait causé une promenade en bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le sable.

J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea. Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot ou se coucher à sec à marée basse.

Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières impressions que m'a données la vue de certaines choses.

J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr Hopkinson, de Long Acre.

Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même; l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du vrai voyage?

Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous l'écusson armorié: Vix ea nostra voco. J'y réussis sans peine, et j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement construite, avec les bagages et son chargement de six personnes, exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à tous les relais cinq ou six attelages de rechange.

Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces méthodes de locomotion primitives—qui datent pourtant d'hier—que celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si j'entre dans quelques détails.

Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes, de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.

Un personnage non moins important que le postillon, dans les voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement, l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en même temps que vous.

Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.

Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord, étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui, quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le devant. Mon père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu. Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains, et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père le réglait sans jamais faire la plus petite observation.

À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général, nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure, en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et, à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt; alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous assistions—en philosophes—à une messe matinale, et ma mère, uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux environs d'un village dans les Alpes.

J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833. J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer; ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec Salvador pour savoir si—c'était un vendredi après-midi—le lendemain nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil. Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de leur fermeture.

La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes! à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.

Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet suisse»[27].

Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante—semblable à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de jonction de Clapham—s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte pauvreté et la paix de Dieu.

Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri—et c'est pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?

Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner Schaffhouse.

Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville; elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller, consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi, comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade d'une gare de chemin de fer.

Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain; j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire un tour.

Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple, les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand, tout à coup, que vis-je à l'horizon!

Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages. C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.

Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai, tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent, aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental» de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair. Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le ciel que les nuages.

C'est ainsi—dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort; ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté sur la terre, mais la première page de son livre—que je quittai ce soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté, au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour, reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou consolation.

Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia. Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et ensuite de Côme à Milan par Monza.

Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût été formé par Turner dans l'Italie de Rogers. Le Lac de Côme, les deux villas au clair de lune, et l'Adieu m'avaient préparé à admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses, les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés, qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier; j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler. J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur ressembler.

J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la nouvelle édition du deuxième volume des Modern Pointers, une perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles, j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!

J'avais pourtant été préparé à cette apparition par l'admirable reproduction qui en avait été donnée à Londres un ou deux ans auparavant, dans une exposition dont j'ai, plus tard, vivement regretté la disparition—le panorama de Burford, dans Leicester Square—tentative de la plus haute valeur éducative et qui aurait dû être soutenue par le Gouvernement. J'avais admiré là un tableau charmant, d'une facture exquise, qui représentait le panorama vu du haut de la cathédrale de Milan; je ne pensais pas alors que je le verrais un jour et il m'avait ravi et étonné; mais être là aujourd'hui, y être réellement, tenait du miracle.

Nous eûmes encore le bonheur d'avoir un temps merveilleux tout le reste de la journée. Vers le soir, nous allions en voiture au Corso, qui, à cette époque, faisait le bonheur du beau monde de Milan comme le Parc chez nous, et d'où, avant la construction de la grande gare, on avait la vue, d'un côté, de toute la chaîne des Alpes, et de l'autre, de la belle cité dominée par son Dôme blanc. Puis le retour, en voiture découverte, dans le calme du crépuscule, à travers les longues rues silencieuses; la place du Dôme, sur les larges dalles de laquelle les roues glissaient sans bruit, augmentaient encore la sensation d'irréalité et d'émerveillement. Et cet air si pur, ce silence, la majesté environnante des Alpes que je venais de voir, la perfection—elle m'apparaissait telle alors—et la pureté de ce marbre immaculé qui se découpait contre le ciel! En ce monde toujours changeant, pouvait-on demander davantage en fait de bien apparemment immuable?

J'essaie autant que possible de ne pas influencer mon lecteur et de le laisser juge des événements que je m'efforce de raconter simplement; mais ici, l'on me pardonnera de souligner tout l'avantage que nous tirions de nos habitudes de sauvagerie pendant ce premier voyage sur le continent, où notre solitude se trouvait augmentée encore par notre ignorance des langues étrangères, et aussi par notre amour du confort. C'est une sensation particulièrement délicieuse, inconnue au touriste moderne plus ou moins frotté d'allemand et de français, de parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit; l'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue, le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si l'organe est dur, souple ou suave; tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime; le moindre petit incident se transforme pour vous en opéra mélodieux ou bien en pittoresque de marionnettes à langage inarticulé. Songez aussi à tout ce que ce calme a de précieux.

La plupart des jeunes gens à notre époque et même des gens plus âgés, s'ils ont gardé quelque curiosité, sont plutôt, en voyage, en quête d'aventures que d'informations. Les choses ne les intéressent que dans leurs rapports avec leur moi. En fait, ils ne pensent qu'à eux, plus attirés par les gens de belle humeur que par les mélancoliques, et très occupés de très petites choses. Non que je prétende que notre isolement eût rien de méritoire, ni que je soutienne qu'il vaille mieux ne pas savoir d'autre langue que la sienne, mais l'ignorance qui est humble a ces avantages. Nous ne voyagions pas pour courir les aventures, pour faire de nouvelles connaissances, mais pour voir avec nos yeux et sentir avec nos cœurs. La sympathie fait découvrir dans l'humanité des profondeurs où il y a plus de vérité que dans les formules et les mots; et même dans mon propre pays, j'ai constaté que les choses qui m'ont causé le moins de déceptions sont encore celles que j'ai apprises en qualité de spectateur.