Vespero è già colà dov'è sepolto
Lo corpo dentro al quale io facea ombra:
Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]

non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:

Nec te
Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis

Les légendes devenaient vérité—elles commençaient à le devenir plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»

Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.

Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage—en ce monde ou dans l'autre—et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi, hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur, pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable négligence des pouvoirs publics—que Mr Gladstone avait signalée à propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais, que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses ancêtres et la bonté de son Dieu.

Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.

Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary. Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola, ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu peur des bandits.

Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà, je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.

Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller lui-même à Rome chercher le docteur.

J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.

Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce temps la toux ne m'a plus incommodé.

Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses yeux.

En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church, Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la sagesse religieuse en Angleterre, l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû, j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant d'absence à la fois de charité et d'intelligence:

«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce et à Rome bien loin derrière lui.»

Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa bénédiction.

Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni, particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de plus.

À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant, quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise—du moins des gens dignes de foi l'assuraient—était là, de l'autre côté, dans la mer: comment exprimer l'émotion ressentie!

Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je sois un garçon heureux ou malheureux?

S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas «garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires, marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»

Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le second volume des Stones of Venice furent écrits, je m'en aperçois en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de 1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835 et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.

Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais, cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau, elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»

Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le Marchand, ni Othello. Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.

Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me servirent plus tard dans Modern Painters, et j'exécutai deux dessins au crayon, Ca Contarini Fasan et l'Escalier des Géants qui, avec deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples et à Amalfi sont—je puis le dire, quarante ans plus tard—de très bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante, j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne ingrate.

Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail: «Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix sont les deux bornes de la terre pour moi.»

Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»

De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil, le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg, vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux premiers pins.

Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration, espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa, fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.

Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:

«I. Genève, 5 juin.—Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais, Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon bruyante), si tu n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si gaiement, si gentiment!—Arrivé ici par une délicieuse après-midi, vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en Italie.

«II. 6 juin.—Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps. Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.

«III. 11 décembre 1842.—C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur Turner.»


[51]En français dans le texte.

[52]À remarquer que je voyais instantanément le pas du nuage—le travail de «Cœli Enarrant» ayant été vraiment commencé longtemps auparavant.—Noter aussi, un peu plus loin, le nuage de pluie.

[53]Cette course, cette chasse du nuage de pluie s'oppose dans mes dernières conférences sur le ciel, à la formation de la nuée de pluie dans tout l'atmosphère sous l'influence du vent.

[54]Un bleu des plus pâles, transparent, qui se fond en or.

[55]C'est Virgile qui parle et qui dit:

«À cette heure (une heure après le lever du soleil au Purgatoire) il fait soir là-bas (dans l'Italie méridionale) où est enterré mon corps, à l'intérieur duquel je faisais ombre (sur la terre lorsque j'étais vivant). Naples le possède maintenant; il y a été apporté de Brindisi.»

Virgile, dit-on, mourut à Brindisi et son corps, par ordre d'Auguste, fut porté à Naples. Purgatoire. Chant III. (Note du traducteur.)

[56]En français dans le texte.—Note du traducteur.

CHAPITRE XVI

FONTAINEBLEAU

Le 29 juin, nous étions à Rochester; nous passâmes un mois à la maison à peser, à étudier ce qu'il y avait de mieux à faire pour ma santé. Depuis cette matinée de Lans-le-Bourg, j'étais convaincu que, si je pouvais vivre à ma guise en respirant l'air des montagnes, je serais vite sur pied. On prit l'avis des médecins de Londres; il fut décidé que le mieux était de me laisser faire et, sous la seule condition d'emmener Richard Fall, papa et maman consentirent à ce premier voyage d'indépendance. Je me mis donc en route au commencement d'août, me dirigeant vers le Pays de Galles. J'avais promis à mes parents de passer par Leamington pour y consulter une sommité médicale, le Dr Jephson; à la Faculté, on le qualifiait volontiers de charlatan, mais il nous avait été chaudement recommandé par des amis en qui nous avions grande confiance.

Jephson n'avait rien du charlatan: c'était un homme de la plus haute valeur, qui possédait toutes les qualités qui font les grands médecins. Ses débuts avaient été modestes: employé dans une pharmacie, il avait fini, grâce à un travail acharné joint à une faculté d'observation tout à fait remarquable, par devenir le premier médecin de Leamington; et c'est, je puis le dire, le seul vrai médecin que j'aie jamais connu avant Sir William Gull.

Il m'examina, m'ausculta pendant plus de dix minutes, puis me dit: «Installez-vous ici, et dans six semaines, si vous faites ce que je vous dis, vous serez guéri.» Je lui déclarai qu'il n'était nullement dans mes intentions de m'arrêter à Leamington, que j'allais dans le pays de Galles, mais que je ne demandais pas mieux de suivre, là-bas, les conseils qu'il lui plairait de me donner. «Non, non, fit-il, il faut que vous restiez ici, sinon, je ne m'occupe pas de vous.» Ceci sentait un peu le charlatanisme; je le saluai et continuai mon voyage après avoir écrit à la maison le récit détaillé de mon entrevue.

À Pont-y-Monach, je trouvai une lettre de mon père m'ordonnant de retourner immédiatement à Leamington et de me mettre entre les mains du Dr Jephson. En conséquence, Richard s'en alla seul à Snowdon et moi je repris le premier courrier en sens inverse, et me présentai devant le docteur, l'oreille basse. Il m'envoya loger dans un tout petit appartement où je menai pendant six semaines une vie toute nouvelle pour moi; vie contre laquelle je pestais, comme le prouve mon journal de l'époque, mais qui, en fin de compte, ne m'a pas laissé de mauvais souvenirs. L'eau salée des sources le matin, du fer deux fois par jour; au déjeuner de huit heures, du thé aux herbes; au dîner d'une heure et au souper de six heures, de la viande, du pain et de l'eau, seulement de l'eau; poisson, viande de boucherie ou volaille à mon choix, pourvu qu'il n'y eût jamais qu'un plat de viande; ni légumes, ni fruits. Une promenade le matin, une l'après-midi et se coucher de bonne heure. Tel était le régime auquel j'étais condamné et qui contrastait avec mes habitudes plus sybaritiques.

Je suivis docilement les ordonnances du docteur, trouvant encore la vie bonne dans ces conditions, et l'espoir de la voir se prolonger particulièrement intéressant.

La situation, quoique grotesque et prosaïque, n'était pas sans intérêt. J'habitais une maison meublée, une petite maison de briques, dans la rue.... qui donnait sur une espèce de pâturage, de terrain vague, entouré d'une palissade en mauvais état; de l'autre côté de l'enclos, la Leam coulait, bourbeuse et somnolente, garnie de ronces sur sa rive opposée; le long de la rue, c'était d'abord toute une suite de boutiques misérables, puis une épicerie plus aristocratique, un ou deux merciers, et enfin le cabinet de lecture et la Pump-Room.

Après la baie de Naples, le Mont Aventin et la place Saint-Marc, c'était comme un de ces changements de décors tels qu'on en voit au théâtre dans les féeries. Ce qui est bizarre, c'est que moi qui m'étais senti d'une tristesse mortelle en face du Mont Aventin, je n'éprouvais ici aucune disposition à la mélancolie; j'étais plutôt amusé, et j'avais surtout le sentiment très agréable qu'enfin les choses s'arrangeaient au moins pour moi, bien que ce que j'avais sous les yeux fût loin d'être aussi grandiose que Peckwater ni aussi joli que la place Saint-Marc. Mais je me retrouvais, après tout, à mon niveau de Croydon; je pouvais faire ce qui me plaisait, et je n'étais pas obligé de préparer des examens.

La première chose que je fis fut d'aller chez le libraire prendre un livre, car je voulais travailler. Après mûre réflexion, je me décidai pour les Poissons fossiles, d'Agassiz; et je me mis à compter des écailles, à apprendre par cœur des noms impossibles, avec l'idée que cela me ferait faire de grands progrès en géologie. Je me procurai aussi quelques Marryat et quelques pains de couleur afin de finir un dessin dans la grande manière de Turner, le château d'Amboise au coucher du soleil, avec la lune qui se lève à l'horizon et dont le sillage lumineux glisse sous l'arche d'un pont.

Je n'ai pas fait une dépense inutile le jour où j'ai acheté les Poissons fossiles, car ce livre m'a permis de constater, après avoir passé de longues heures à l'étudier, qu'Agassiz était un pur imbécile d'avoir gaspillé son argent à faire dessiner, et très bien dessiner, ces horreurs dont personne ne se souciait de savoir les noms.

Si j'avais pensé tirer de cette étude un profit quelconque, c'eût été du temps perdu; ce fut au contraire du temps gagné que de me rendre compte que le temps passé à un travail de ce genre était perdu; et que de pêcher un gardon dans l'Avon, de l'accommoder au goût d'Isaac Walton, en admettant que son fumet pût monter jusqu'au Paradis des pêcheurs, eût été un résultat préférable à celui de classer, après six semaines de travail, et de pouvoir nommer, sans se tromper, toutes les écailles récoltées dans toutes les boues du monde. Grâce à ce livre, j'ai eu la perception exacte des véritables rapports qui existent entre les artistes et ces messieurs de la science. Car il n'était pas douteux pour moi que l'homme de génie, dans les Poissons fossiles, ne fût le lithographe, point du tout le savant, et que le livre aurait dû porter le nom de l'artiste, car ces poissons sont bien ses poissons, dont Mr Agassiz, en sous-ordre, n'a fait que compter les écailles et inventer les noms saugrenus.

La seconde chose de quelque importance qui se soit accomplie dans le «lodging» de Leamington, c'est le dessin du château d'Amboise dont j'ai déjà parlé, dessin exécuté «de tête» et représentant le château à environ sept cents pieds au-dessus de la rivière, alors qu'il est en réalité à quatre-vingts tout au plus, baigné dans la lumière d'un couchant à la Turner; la lune se lève à l'horizon, une lune à la Turner; des rampes, des escaliers de marbre qui n'existent pas descendent jusqu'à une rivière à la Turner; mais la dentelure en pierre de la chapelle de Saint-Hubert est très soigneusement dessinée à ma manière, que je trouvais sans doute supérieure à celle de Turner.

Ce dessin, qui devait illustrer un poème: The Broken Chain, après avoir été admirablement gravé par Goodall, me fut, ainsi que les vers, extrêmement salutaire en me donnant la preuve que, sous le rapport de l'imagination, j'étais un pire sot qu'Agassiz lui-même. Cependant, les jours passaient, de merveilleux jours d'automne; les blés étaient mûrs et une fois que j'avais laissé derrière moi l'enclos, le Pump Room et la Parade, j'étais en plein Warwickshire, ce Warwickshire qui a tout le charme du paysage anglais. Les tours de Warwick dominaient les bouquets d'arbres les plus proches; je pouvais, en me promenant, aller jusqu'à Kenilworth ou, dans une petite voiture attelée d'un poney, gagner en une heure Stratford; et, tout alentour, c'était une admirable étendue de pays anglais avec ses collines et ses plaines, de vraies plaines, au travers desquelles les rivières coulent paresseusement et où les canaux n'ont que faire d'écluses.

C'est au cours de ces paisibles promenades que je me mis à regarder attentivement les bluets, les chardons, les passe-roses. Je vois dans mes notes, au 15 septembre, que j'étais en train d'écrire le King of the Golden River, que je lisais l'Europe, d'Alison, et la Chimie de Turner. Ce King of the River me fait penser, et j'en rougis, que je n'ai point encore parlé de Dickens, dont la jeune gloire n'était déjà plus à son aurore. Dès l'apparition des Sketches, mon père et moi fûmes conquis; puis ce furent les livraisons de Pickwick, et celles de Nickleby qui firent nos délices; nous les attendions avec impatience et, quelles que fussent les préoccupations du jour, ennuis ou chagrins, leur lecture nous procurait quelques heures de plaisir sans mélange. Dickens, sans doute, ne nous apprenait rien qui ne nous fût familier, mais quel art dans la description! Nous connaissions aussi bien que lui les cochers et les valets d'écurie et beaucoup mieux encore le Yorkshire. Sa manie pour la caricature, dans ses écrits comme dans leurs illustrations, l'a placé en dehors de la sphère des auteurs de premier ordre, c'est pourquoi il n'a pas été dans ma vie un élément d'éducation, mais seulement de plaisir et de réconfort.

Le King of the Golden River fut écrit pour amuser une petite fille; c'est une assez bonne imitation à la fois de Grimm et de Dickens, avec quelques impressions personnelles mêlées à des souvenirs des Alpes. Il a fait le bonheur des enfants, des enfants sages, et leur a été salutaire. N'empêche que la chose n'a aucune valeur. Hélas! je suis aussi incapable d'écrire une histoire que de composer un tableau.

Jephson tint parole; au bout de six semaines il me rendit ma liberté, disant—et il avait parfaitement raison—que ma santé était entre mes mains. Il est certain que, si j'avais continué à manger du gigot, à prendre du fer, si j'avais appris à nager dans la mer que j'aimais, si je m'étais consacré à la géologie et à la pêche des poissons vivants plutôt que des fossiles, je me serais probablement noyé, comme Charles, ou que l'on m'aurait trouvé un ou deux ans plus tard.

«On a glacier, half way up to heaven.
Taking my final rest[57]

Que serait-il arrivé? Seules les Parques, divinités mystérieuses et muettes, pourraient le dire. Pour moi, je sais seulement ce qui n'aurait pas dû arriver; je sais que, rendu à la liberté après avoir quitté Leamington, je n'aurais pas dû me remettre à manger des pommes de terre frites et des tartes, et, au lieu d'apprendre à nager et à faire des ascensions, recommencer à écrire des vers pathétiques ni, à cette crise très absurde de ma vie, essayer de peindre des crépuscules dans la manière de Turner. Je n'étais pas assez sot pour tâcher de l'imiter en plein jour, mais je m'imaginais que je pourrais faire quelque chose dans le genre du Château de Kenilworth au coucher du soleil, avec la laitière et la lune.

Je n'ai point parlé de ce que le lecteur considérera sans doute comme l'un des plus grands événements de ma vie: ma présentation à Turner, par Mr Griffilhs, au dîner de Norwood, le 22 juin 1840.

Mon journal dit: «Présenté aujourd'hui à l'homme qui, sans contredit, est le plus grand homme de notre époque, le plus grand par l'imagination, par la science de la mise en scène[58], et en même temps un grand peintre et un grand poète: J.-M.-W. Turner. On m'avait dit que l'homme était commun, bourru, même grossier, pas le moins du monde intellectuel. Mais je savais que cela n'était pas possible et, en effet, je me trouvai en présence d'un homme quelque peu excentrique, aux manières tranchantes, le gentleman anglais positif; de bonne humeur certes, mais aussi de mauvais caractère, détestant les prétentions de toute sorte, fin, peut-être un peu égoïste, très intellectuel, avec de l'esprit, mais un esprit qui ne cherche pas à briller, qui se trahit par un mot, un regard.» Portrait fort complet, et très exact, si l'on songe qu'il fut écrit le soir même, aussitôt après cette première entrevue.

Par un hasard assez singulier, Kenilworth fut l'une des œuvres du maître que Mr Griffilhs tira de son portefeuille après dîner; ce me fut l'occasion de dire quelques sottises, de déclarer entre autres que c'était une des «plus puissantes de la série anglaise», ce qui dut déplaire à Turner, car il n'y avait rien qu'il eût en horreur comme de voir les gens s'exalter sur tel ou tel dessin particulier. Cela signifiait simplement, pour lui, qu'ils ne comprenaient rien aux autres.

Quoi qu'il en soit, il ne daigna pas ouvrir la bouche et la conversation générale se continua comme s'il n'avait pas été là. Cependant, il me souhaita le bonsoir avec bienveillance, et je ne le revis plus qu'à mon retour de Rome. Si seulement il m'eût demandé de venir le voir le lendemain, s'il m'eût montré un de ses croquis au crayon, s'il m'eût laissé voir comment il posait une teinte! Il m'eût épargné dix ans de travail et ses dernières années n'en eussent pas été moins heureuses. Mais que faire à cela? Il n'y a qu'à s'incliner et à dire: Ce n'était point écrit. Chaque âme a sa bataille à livrer avec la malechance et doit découvrir pour elle-même l'invisible.

Je reviens à Leamington, où j'essayais de peindre Amboise dans le crépuscule et où je méditais sur les Poissons fossiles et sur Michel-Ange. Mon traitement terminé, j'allai passer quelques jours chez mon ancien professeur Walter Brown, qui était maintenant recteur de Wendlebury, petit village situé dans les plaines, à onze milles d'Oxford. Je dis bien des plaines, non des marais: de beaux pâturages salubres, coupés de haies avec ici et là une meule et une barrière. Le village se composait d'une douzaine de maisonnettes couvertes de chaume, et du presbytère, un bâtiment carré qui s'élevait au milieu d'un jardin. L'église, toute proche, avait à peine quatre mètres de haut sur vingt de long; elle se terminait par une tour carrée surmontée d'un coq qui servait de girouette.

Le bon Walter Brown, après avoir épousé une femme excellente, ni belle ni jeune mais pleine de vertus, était venu s'installera Wendlebury pour travailler au salut de ses habitants; point n'était besoin, pour cela, de tant de science et de dons si rares! Il s'était mis pourtant de tout cœur à l'ouvrage, bêchait lui-même son jardin et prenait en pension un ou deux écoliers qu'il préparait aux examens d'Oxford. À ses moments perdus, il étudiait l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme; il vécut ainsi heureux et satisfait jusqu'à la fin de ses jours.

Comme je le voyais très fier de son église et de son coq, je lui en fis un dessin où je mis tous mes soins; j'avais choisi l'heure du coucher du soleil et l'heure aussi où la lune se levait derrière l'église. Il se récria un peu d'abord, déclarant que j'avais mis le ciel à l'envers, avec les teintes bleues les plus foncées en bas, de manière à bien faire ressortir l'église; mais, pour une raison ou pour une autre, je commençais à avoir de l'autorité, et on pensait qu'en fait de dessin on ne pouvait pas m'en remontrer. Ce bon Brown avait la patience de m'écouter pendant des heures pérorer sur Michel-Ange et expliquer la série des gravures du Jugement Dernier que j'avais rapportées de Rome, où les muscles tracés sur le corps rappellent les lignes de chemin de fer sur une carte de géographie; je m'en étonne aujourd'hui, et cela me paraît tenir du miracle. À cette heure où je sais quelque chose, je ne rencontre plus de gens aussi doux ni aussi patients.

Mr et Mrs Brown se montrèrent, à tous égards, excellents pour moi; ils semblaient heureux de m'avoir. Peut-être n'y avait-il là que de la politesse, car je ne vois pas trop ce que l'on pouvait trouver d'agréable en moi à cette époque, si ce n'est le désir que j'ai toujours eu de plaire, autant que je pouvais le faire honnêtement, et de dire ce qui pouvait faire plaisir à mon interlocuteur.

En quittant Wendlebury, je rentrai à la maison pour achever, avec l'aide de Gordon, la préparation de mon examen du printemps. Je trouve dans mon journal cette note: «16 novembre 1841, Herne Hill.—Enfin, j'ai terminé mes rangements; me voilà réinstallé, je me remettrai au travail demain matin avec méthode, mais sans excès.» M'installer, arranger mon intérieur a toujours été pour moi, à tous les âges, un très grand plaisir; mais, hélas! je ne suis jamais arrivé à maintenir, pendant plus de trois jours, l'ordre obtenu avec tant de peine.

Le 17 novembre, je relève ceci: «Pourquoi la gelée blanche se forme-t-elle en plus larges cristaux sur les nervures des feuilles et sur les bords que sur les autres endroits», c'est-à-dire sur les autres parties de la feuille? question que j'avais cru poser pour la première fois dans mon étude de 1879 sur la glace et qui n'a point encore reçu de réponse.

La note du lendemain mérite aussi d'être conservée: «Suis dans l'admiration de Clementina dans Sir Charles Grandison; n'ai jamais rien lu qui m'ait fait une si profonde impression; pour le moment, je suis tenté de mettre cette œuvre au-dessus de toutes les œuvres de fiction que je connais. C'est très, très beau, et il me semble que je n'ai jamais rien lu qui ait produit sur moi un effet plus salutaire.»

C'est à cette époque que je pris mes premières leçons avec Harding, leçons délicieuses, bien que je me rendisse compte de ce qui lui manquait. Mais c'était charmant de le voir dessiner, et jusqu'à un certain point, et à certains égards, c'était la perfection. Il connaissait bien la structure, la forme des arbres, il les avait regardés, vus, et bien vus, et rendus avec sincérité et originalité. Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de la vieille école hollandaise, il l'avait en horreur; et c'est lui, je crois, qui le premier m'a déclaré qu'il n'y avait là que «des ivrognes, des joueurs, des débauchés qui se plaisaient aux réalités de la taverne plus encore qu'à leur reproduction». Idées toutes nouvelles, qui m'ouvraient des horizons et ne pouvaient avoir sur moi qu'une très salutaire influence.

Ainsi commença l'année 1842. Ses brumes matinales me réservaient bien des surprises. C'est au printemps de 1842 que s'opéra dans l'esprit de Turner une grande révolution. Non seulement il était décidé à faire désormais des aquarelles qui lui plussent, mais encore qui pussent se vendre. Il remit à Mr Griffilhs quinze esquisses dont il se proposait d'exécuter les aquarelles. Il obtint neuf commandes; parmi ces aquarelles, mon père m'avait autorisé à en choisir une. Ensuite, à force de cajoleries, j'obtins qu'il me permît d'en prendre deux. Turner reçut encore, de tous les coins du monde, des ordres pour sept autres. Aux croquis l'on avait joint quatre aquarelles achevées qui servaient d'échantillons et qui étaient aussi à vendre.

L'un de ces dessins, le Splugen, me tentait extrêmement. J'espérais décider mon père à l'acheter; malheureusement il était alors absent, en voyage d'affaires. Je voulus, par déférence, attendre son retour: lorsqu'il revint, le Splugen était vendu, ainsi qu'un adorable Lac de Lucerne, à Mr Munro de Novar.

La chose fut l'occasion pour moi de graves réflexions. Dans un roman de Miss Edgeworth, le père fût revenu à point nommé, eût enlevé le Splugen des mains hésitantes de Mr Munro et l'eût donné au fils soumis, avec un autre par-dessus le marché. Je découvris, après de longues méditations, que les voies de Miss Edgeworth ne sont pas toujours celles du monde ni de la Providence. Je m'aperçus, et ce fut la leçon que je tirai de l'aventure, que lorsqu'on fait une sottise on en souffre toujours, et qu'il importe peu, en la faisant, qu'on ait obéi à un bon sentiment ou à un mauvais. Je savais, à n'en point douter, que cette aquarelle était la meilleure vue de Suisse qui eût jamais été faite, qu'il était tout naturel que ce fût moi qui l'eusse, et même qu'il était tout à fait inopportun qu'elle appartînt à quelqu'un d'autre. J'aurais dû m'en assurer sur l'heure, quitte après à demander pardon bien tendrement à mon père de ma hardiesse. Il se serait fâché peut-être au premier moment, il eût été surpris, peiné, mais il ne m'eût pas moins aimé pour cela; en fin de compte, il eût reconnu que j'avais raison et eût été enchanté. Quant à moi, j'aurais été gêné pendant quelques jours, mais j'aurais redoublé de tendresse vis-à-vis de mon père, me sentant des torts envers lui; et, la chose étant bonne en soi, j'aurais fini par être heureux, et même content de moi.

Au contraire, le Splugen fut ainsi de part et d'autre, pendant des années, une cause de chagrin, une épine douloureuse, mon père essayant toujours de le rattraper, Mr Munro, soutenu par les marchands, faisant monter le tableau de quatre-vingts à quatre cents guinées, jusqu'à ce qu'excédés, nous y renonçâmes après avoir épuisé de part et d'autre les meilleurs sentiments.

Mais, me dira-t-on, est-ce ainsi que vous observez le «Tu ne désireras pas», etc.? Cher lecteur, si vous voulez absolument trouver une réponse à cette question, consultez mes ouvrages philosophiques. Ici, il n'y a place que pour des faits. La loi est formelle: si vous faites une sottise vous en souffrirez, quel qu'ait pu être votre mobile. Non que je prétende que le mobile, en soi, ne puisse être puni ou récompensé selon son mérite. En tout cas, cette histoire ne nous procura qu'ennuis et chagrins.

J'essayais cependant de supporter avec courage ma déconvenue et de jouir des esquisses, en attendant les aquarelles. Fort heureusement, elles me fournissaient plus de sujets de réflexion encore que ma mésaventure. Je vis que c'était des impressions directes de nature, sans rien d'artificiel, comme dans les tableaux de Carthage et de Rome. Et je commençai à me demander si dans l'art de Turner il n'y avait pas plus de vérité encore que je n'en voyais. J'étais, à cette époque, très averti déjà, j'avais étudié ses principes de composition, mais il me semblait que, dans ses derniers tableaux, la nature elle-même était de connivence, qu'elle les composait avec lui.

Comme j'étais plongé dans ces réflexions, un jour que je me promenais sur la route de Norwood, j'aperçus une petite tige de lierre qui s'enroulait autour d'une branche d'épine et qui, si disposé à la critique que je fusse, ne me semblait pas mal «composée». Je me mis sur l'heure à la dessiner au crayon, sur mon bloc de papier gris, j'en fis une étude aussi minutieuse, aussi serrée que s'il se fût agi d'un morceau de sculpture et, plus j'y travaillais, plus ce travail me passionnait. La chose terminée, je compris que j'avais absolument perdu mon temps depuis l'âge de douze ans, puisque personne ne m'avait dit de dessiner les choses comme elles sont—le temps, veux-je dire, que j'avais consacré au dessin. Sans doute, j'avais des souvenirs de tels ou tels endroits, mais je n'avais su voir la beauté de rien, pas même la beauté d'une pierre, encore moins celle d'une feuille!

Cette découverte ne m'abattit ni me m'exalta comme elle eût dû le faire, mais elle mit un terme aux jours chrysalidiques. À partir de ce moment, mes progrès, bien que lents, furent réguliers.

Ceci avait dû se passer en mai; une quinzaine de jours plus tard, je dus subir mon examen, mais je n'en trouve aucune trace dans mon journal.

Il s'agissait de mon dernier examen de baccalauréat[59], mais j'étais si peu fort en latin qu'il y avait de grandes chances pour que je fusse refusé! Mes examinateurs, toutefois, se montrèrent indulgents; les épreuves en théologie, en philosophie, en mathématiques ayant obtenu plus que la moyenne, je fus gratifié d'un double fourth de faveur.

Une fois sûr du succès, je m'en allai faire une bonne course dans les champs, au nord de New College (ces prairies ont été depuis englobées dans les Parks); j'étais tout heureux de me sentir libre, sans trop savoir que faire de ma liberté. Me voilà donc, à vingt-deux ans, nanti de telles et telles facultés, toutes de second ordre, sauf la faculté d'analyse qui était encore, comme le reste, à l'état embryonnaire chez moi, et que j'étais incapable d'évaluer; des goûts auxquels je m'étais abandonné jusqu'ici, non sans remords; un sentiment vague de ce que je me devais à moi-même, de ce que je devais à mes parents, et un sentiment de jour en jour plus vague d'une Loi Éternelle.

Que ferais-je? Que deviendrais-je? Mon père, dans sa bonté, était disposé à me laisser agir à ma guise; j'étais sûr de toujours trouver, à la maison, la vie la plus confortable, ou si je voulais voyager, tout l'argent nécessaire. Mais je n'étais pas dépourvu de cœur au point de désirer m'en aller seul, et peut-être serait-il juste de m'accorder quelque mérite—oh! très léger—pour n'avoir jamais sérieusement pensé à quitter mon père et ma mère afin de courir le monde; il est vrai de dire que, si la crainte de leur faire de la peine dominait toutes mes pensées, je n'avais pas le moindre goût pour les aventures. J'aimais le confort et l'ordre, j'aurais eu peine à me passer, à quatre heures, d'un dîner en trois services, et, bien que je ne fusse pas plus lâche qu'un autre lorsque l'accident se produisait, j'avais l'horreur de l'inquiétude, du sentiment du danger, en tant qu'élément habituel. L'Inde ne me tentait pas à cause des tigres, la Russie à cause des ours, le Pérou à cause des tremblements de terre; enfin si ma tendresse pour mes parents n'était ni aussi chaleureuse, ni aussi reconnaissante qu'elle aurait dû l'être, de même qu'ils ne pouvaient se passer de moi je ne me sentais jamais tout à fait à mon aise sans eux.

Aussi, pour le moment, nous contentions-nous de faire des projets. Nous passerions l'été en Suisse, mais sans voyager; nous nous installerions à Chamonix afin que j'eusse le bénéfice de l'air des montagnes et l'occasion depuis longtemps rêvée d'étudier les rochers du Mont-Blanc au point de vue géologique. Ma mère aidait Chamonix presque autant que moi, mais il fallait foute l'abnégation de mon père pour souscrire à ce projet, car il avait l'horreur de la neige et des chambres à cloisons de bois.

Toutefois, comme il n'hésitait jamais à me sacrifier ses propres préférences, il me laissa régler l'itinéraire, fixer les arrêts à Rouen, Chartres, Fontainebleau, Auxerre. Un ou deux croquis au crayon accusent d'abord chez moi lin certain trouble; il semble bien que je n'avais plus confiance dans ma première manière; ce sont des efforts vers plus de lumière et d'ombre, mais sans grande portée. Le pays si plat entre Chartres et Fontainebleau, avec la pensée déprimante qu'il y avait Paris, là, au Nord, m'irritait; j'étais d'une humeur massacrante, presque malade, en arrivant à Fontainebleau. Je passai une nuit agitée et, le lendemain matin, je me sentais si mal en train qu'il eût été imprudent de continuer le voyage. J'étais convaincu que je couvais une maladie, une vraie. Cependant, vers midi, les gens de l'auberge m'apportèrent un panier de fraises des bois; elles étaient si fraîches qu'elles me firent un bien infini. Je me levai et, mettant mon album dans ma poche, je sortis les jambes encore un peu chancelantes. Je gagnai en me traînant un chemin charretier bordé de jeunes arbres, où il n'y avait rien à voir que le bleu du ciel à travers les ramures fines des branches, et je m'étendis sur le talus de la route pour essayer de dormir. Mais le sommeil ne vint pas et les branches des jeunes arbres, qui se détachaient sur le ciel bleu, commencèrent à m'intéresser; elles se profilaient immobiles et me rappelaient les tiges des arbres de Jessé dans les vitraux. Peu à peu, mon malaise se dissipa, et j'eus le sentiment que l'heure de ma mort n'avait point encore sonné, qu'on ne m'enterrerait pas dans les sables de la forêt. Je me redressai et me mis à dessiner très soigneusement un jeune tremble qui me faisait vis-à-vis.

Comment je m'étais fourvoyé dans ce chemin sans horizon, lorsqu'il y avait aux alentours de beaux rochers, les Parques seules pourraient le dire. Le fait est que je n'ai jamais eu la chance, étant à Fontainebleau, de voir aucune des merveilles vantées par les artistes français, merveilles qui ont troublé l'esprit du pauvre Evelyn, autant que l'horrible Alpe, de Clifton:

«7 mars (1844).—Je me mets en route, avec quelques compagnons, pour Fontainebleau, un somptueux palais royal, comme pourrait être chez nous Hampton Court. Pour y arriver, il faut traverser une forêt prodigieusement encombrée de rochers hideux, des rochers d'une pierre blanche et dure, entassés les uns sur les autres à des hauteurs prodigieuses et telles que je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs rien d'aussi affreux et d'aussi solitaire. Au sommet de l'un de ces lugubres précipices, au milieu d'arbres, de broussailles, et de hauts rochers qui surplombent et menacent à chaque instant de rouler dans l'abîme, s'élève un ermitage.»

Ce passage me paraît parfaitement caractéristique de la disposition du pur esprit anglais à l'égard des rochers. Un Anglais ne demande à un rocher que d'être assez grand pour lui donner l'impression du danger; il faut qu'il puisse se dire: S'il se détachait, je serais écrasé net. La gloriole moderne qui consiste à les escalader est sans doute accompagnée quelquefois du désir de faire progresser la science géographique ou autre et il est certain que la jeunesse trouve un vrai plaisir à grimper et à déjeuner sur l'herbe étoilée de primevères, mais elle semble parfaitement satisfaite du moment que le pique-nique est réussi et qu'on peut boire le champagne dont on a l'habitude.

Les «hideux rochers» de Fontainebleau n'ont, j'ai le regret de le dire, jamais été assez hideux pour me plaire. Ils me faisaient l'effet de ne pas être trop grands pour être emballés et emportés comme échantillons minéralogiques en admettant qu'ils valussent les frais du transport; de plus, mon aversion de sauvage pour les palais et les allées bien sablées était telle que je n'eus jamais le cœur de chercher la fontaine, la fameuse fontaine, l'âme de l'endroit. Et ce jour-là je ne vis ni rochers, ni palais, ni fontaine, je restai étendu sur le talus d'un petit chemin creux, sans autre perspective qu'un jeune tremble qui s'enlevait sur le ciel bleu.

Et languissamment, mais non paresseusement, je me suis mis à le dessiner, et à mesure que je dessinais, ma langueur se dissipait: les belles lignes pures voulaient être tracées sans faiblesse. Elles devenaient toujours plus belles, à mesure que, l'une après l'autre, elles se détachaient de l'ensemble et prenaient place dans l'air. Avec un étonnement qui allait toujours grandissant, je m'apercevais qu'elles se «composaient» d'elles-mêmes, qu'elles obéissaient à des lois plus délicates qu'aucune de celles qui sont connues des hommes. Enfin, je vis le jeune arbre se dresser devant moi, vivant, mais toutes mes théories antérieures sur les arbres étaient mortes.

Le lierre de Norwood ne m'avait pas humilié à ce point; j'avais toujours eu l'impression que le lierre était fait pour être décoratif, et m'étais attendu à ce qu'il jouât gentiment son rôle à l'occasion. Mais que tous les arbres de la forêt—car je sentais clairement que mon jeune tremble n'était qu'une unité au milieu d'une foule innombrable—fussent plus beaux que les plus fins réseaux gothiques, que les décors des vases grecs, que les plus merveilleuses broderies de l'Orient, que les plus admirables peintures des plus grands maîtres de l'Occident, c'était la fin de tout ce que j'avais pensé jusque-là. J'entrevoyais un monde nouveau, le monde silvestre.

Et non pas silvestre seulement. Les forêts, que je n'avais considérées jusqu'ici que comme des solitudes sauvages, obéissaient dans leur beauté, je le voyais maintenant, aux mêmes lois, ces lois qui dirigeaient les nuages, distribuaient la lumière, et balançaient les vagues. «Il a fait toute chose belle en son temps[60].» De ce jour, je vis là l'explication du lien mystérieux qui unit l'esprit humain à toutes les choses visibles, et je rentrai, suivant en sens inverse la petite route sous bois, avec le sentiment qu'elle m'avait mené loin; plus loin que l'imagination ne m'avait jamais entraîné, bien au delà de ce qu'on peut mesurer avec un théodolite.

À ma grande surprise et à mon très grand regret, je ne trouve rien dans mon journal qui se rapporte aux impressions ou aux découvertes de cette année. Elles étaient trop nombreuses, trop ahurissantes pour pouvoir être formulées, encore moins écrites. C'est à peine si j'ai dessiné; les choses, telles que je les voyais maintenant, me paraissaient impossibles à rendre; je me remis cependant à la botanique et le mois que je voulais consacrer à étudier les rochers de Chamonix se passa presque tout entier à me demander ce que j'allais taire, ce que je pouvais faire, et où. Le hasard avait voulu qu'on m'eût dévolu pour guide un brave garçon très ordinaire, Michel Devouassoud, qui connaissait les endroits les plus fréquentés par les touristes, mais voilà tout. Je fis des ascensions, je humai le bon air, et j'évoquai à nouveau mes pensées de Fontainebleau au bord de sources plus douces. Le passage cité plus haut, du ii décembre, le seul où il soit question de ce voyage, me semble particulièrement intéressant; il montre que l'inspiration qui a donné une forme à ces pensées nouvelles dans Modern Painters m'est venue pendant que j'accomplissais le seul devoir désagréable auquel je fusse fidèle: aller à l'église!—et cela deux années de suite, à Genève, qui est bien en vérité ma mère patrie.

Nous rentrâmes en Angleterre, en 1842, par le Rhin et les Flandres; c'est à Cologne et à Saint-Quentin que je fis les derniers dessins exécutés dans ma vieille manière. Celui de la Grande Place de Cologne, que j'ai donné à Osborne Gordon, est peut-être encore chez sa sœur, Mrs Pritchard. Le Saint-Quentin a disparu.

Quelle joie, au retour, de nous retrouver à Herne Hill et d'accrocher dans la petite salle à manger les adorables aquarelles que Turner avait faites pour moi: Ehrenbretstein et Lucerne. Hélas! les beaux jours de Herne Hill, et bien des joies avec eux, étaient terminés.

Peut-être ma mère avait-elle parfois—à Hampton Court, à Chatsworth ou à Isola Bella—permis à son âme paisible de rêver d'un plus grand jardin. De temps à autre quelque camarade d'Oxford à gland d'or venait de Cavendish ou de Grosvenor Square pour me voir; dans ces cas-là, nous n'avions à lui offrir, pour s'y laver les mains, que la petite pièce du fond, en face de la nursery. Les affaires prospérant, mon père lui-même vint à penser que cela ferait bon effet, sur les clients de la campagne, si on leur offrait leur sherry dans une pièce où ils eussent la place d'étendre leurs jambes. Et maintenant que j'étais majeur, bachelier des arts d'Oxford, etc., n'avais-je pas besoin, moi aussi, d'une installation plus importante?

Eh bien! non, mon cher lecteur, la maison me satisfaisait pleinement telle qu'elle était; mais depuis ma plus tendre enfance, dès le jour où j'avais su me servir d'une bêche, j'avais rêvé de creuser un canal, et d'y établir des écluses comme Harry, dans Harry et Lucy. Or, dans la prairie, derrière la maison de Denmark Hill—heure de faiblesse, heure de tentation—je voyais la possibilité de creuser un canal avec autant d'écluses que l'on voudrait dans la direction de Dulwich.

Évoquant tous ces vieux souvenirs, je constate avec surprise à quel point j'étais enfant, extraordinairement enfant; je m'amusais d'un rien. Et en même temps, à certains égards, je voyais plus loin que tous les rois de Naples et tous les cardinaux de Rome.

Néanmoins, nous hésitâmes longtemps, pesant le pour et le contre, discutant les avantages et les inconvénients de Denmark Hill. Ma mère, très sagement et un peu tristement, disait que cela venait bien tard pour elle. À son âge, pourrait-elle s'occuper d'un grand jardin? Et mon père, qui sentait qu'à côté de très bonnes raisons il y avait une question d'amour-propre, était presque aussi troublé que lorsqu'il s'était agi d'acheter son premier Copley Fielding.

Enfin, le bail de la plus grande maison fut signé et chacun de s'écrier que nous avions eu bien raison; ma mère jouissait vraiment de ranger ses pots de fleurs sur les gradins de la serre, et la vue des fenêtres de la salle à manger, sur de belles prairies verdoyantes, était adorable. Nous achetâmes trois vaches; nous écrémions notre lait et faisions notre beurre. Il y avait aussi une écurie et une cour de ferme avec une grande meule de foin et une étable à porcs; et une loge, si bien que le concierge pouvait arrêter les indiscrets avant qu'ils ne vinssent sonner à la porte.

Hélas! en dépit de toutes ces raisons d'être heureux, nous ne le fûmes jamais autant qu'à Herne Hill, nous ne nous sentîmes plus jamais «at home».

À Champagnole, au contraire, comme à Chamonix, à l'hôtel de la Cloche à Dijon, à l'hôtel du Cygne à Lucerne, nous étions chez nous. C'était encore un peu de notre vie d'autrefois. Bien que nous ayons connu de belles années dans la maison de Denmark Hill, notre nouvelle manière de vivre ne nous plaisait pas autant que l'ancienne: les pêches que l'on récoltait à pleins paniers n'avaient pas la même saveur que les douze ou vingt pêches du vieux jardin; et toutes les pommes du grand verger ne valaient pas les quelques pommes de Sibérie de Herne Hill.

Et après tout, je n'ai pas creusé mon canal! L'idée d'Harry, construisant des écluses à lui tout seul, m'avait toujours semblé trop grandiose, inimitable, sinon incroyable; de plus je n'avais jamais, jusqu'au jour où ce fut nécessaire, essayé de calculer le débit de l'eau. Les jardiniers réclamaient pour la serre tout le contenu des réservoirs. Je vis que tout ce que je pourrais obtenir, ce serait un fossé sans eau, incommode pour les vaches, et j'y renonçai, mais l'idée séductrice continua de hanter mon cerveau et, vingt ans plus tard, je fis installer quelques jets d'eau à l'instar de Fontainebleau.

L'année suivante, il ne fut pas question de voyager; nous nous contentâmes d'arpenter en tous sens les allées de nos nouveaux jardins. Et puis, pendant l'hiver, je fus occupé du premier volume des Modern Pointers et pendant l'été, je dus à plusieurs reprises aller à Oxford: ainsi le voulait le règlement. Rien dans mon journal de cette époque ne mérite d'être relevé, si ce n'est un court passage sur le vitrail de l'église de Camberwell, qui se rapporte à des choses qui se sont passées beaucoup plus tard.

Le premier volume des Modern Pointers a dû paraître le jour de la fête de mon père; le succès en fut assuré dès la fin de l'année, et le 1er janvier 1844, mon père, «comme cadeau de jour de l'an, m'offrit le Slaver». Il n'hésitait plus maintenant, il savait ce qui me ferait plaisir. Je l'accrochai au pied de mon lit dès le lendemain, comme mon propre Loch Achray d'autrefois. Le plaisir que donne à son auteur une première œuvre, un premier tableau, chacun peut le deviner; mais les joies que me procurait un nouveau Turner, personne ne saurait les imaginer, et je renonce à les décrire.

Pour achever mon second volume (qui n'était nullement destiné à être ce qu'il est devenu), j'avais besoin de retourner à Chamonix. Ce voyage devait être exclusivement un voyage de montagnes—dans les Alpes centrales—et le Ier juin 1844 nous nous trouvions une fois de plus, et avec quelle joie, sur les bords du lac Léman.


La jeunesse de Ruskin est finie. Viendront ensuite les journées de son adolescence, où sa pensée continuera de se développer, où se préciseront ses théories d'esthétique, et puis ce sera la vie. Mais, tout entière, cette vie se ressentira de la formation de sa sensibilité et de son intelligence dans la petite maison de Herne Hill, sous les amandiers en fleurs du jardin, ou dans la berline qui le mène vers les Alpes, Rome, Venise, le Campo Santo... Les années de jeunesse sont celles qui contribuent pour la plus large part à la formation du tempérament et du caractère, et ce récit tout imprégné de fraîcheur, d'éveil passionné à la vie, nous fait comprendre le maître de Brantwood mieux que ses livres les plus réputés.

Contraste frappant: c'est tout chargé d'années que Ruskin écrivit ces Præterita qui se poursuivent par le récit de son existence jusqu'après la mort de son père. Et lorsque la plume lui tomba des mains, en 1900, laissant inachevé ce document précieux pour tous ceux qui ont senti et compris le charme de cet esprit à la fois si ingénieux, si vaste et si original, Ruskin était bien près de fermer les yeux aux splendeurs des arts et de la nature qu'il avait tant aimés.