IV.
CHRISTINE TO JEAN DE MONTREUIL.[30]

[fol. 88 verso b] Christine
Johannes, secretaire du roy nostre sire et preuost de Lisle.
Reuerence, honneur auec recommendacion a vous, monseigneur
5meurs, ameur de science, en clergie fondé, et expert de rethorique,
de par moy Christine de Pizan, femme ignorant d’entendement
et de sentement legier, pour lesquelles choses vostre
sagece aucunement n’ait en despris la petitece de mes raisons,
ains vueille supploier par la consideracion de ma femenine
10foiblece. Et comme il vous ait pleu de vostre bien (dont vous
mercy) moy enuoier un petit traictié ordenné par belle rethorique
et voirsemblables raisons, lequel est de voz ditz fait en
reprenant, comme il me semble, aucuns blasmeurs de la compilacion
du Romant de la Rose en aucunes pars et moult soustenant
15icellui, et approuant l’œuure et les aucteurs d’ycelle et
par especial Meun, je, ayant leu et consideré vostre dicte prose
et compris l’effect selons la legiereté de mon petit engin (combien
que a moy ne soit adreçant, ne response ne requiert, mais
meue par oppinion contraire a vos diz et acordant a l’especial
diuulguer et soustenir manifestement que (sauue vostre bonne
grace) a grant tort et sans cause donnez si parfaicte louenge a
celle dicte œuure, qui mieulx puet estre appellé[e] droicte oisiueté
que œuure utile, a mon jugement; [fol. 89 a] et combien que
25moult reprenez les contredisans, et dites: “que grant chose est
d’ainsi comprendre”; “ce que un aultre dit tesmoingne mieulx”
“a construit et mis sus par grant estude et a long trait,” etc,
ne me soit imputé a presompcion d’oser repudier et reprendre
aucteur si solennel et tant soubtil. Mais soit nottee la ferme et
30grant oppinion, qui me meut contre aucunes particularitez qui
ou dit [traictié] sont comprises. Et, au fort, chose qui est
dicte par oppinion et non de loy commandee se puet redarguer
sans prejudice. Et combien que ne soye en science aprise ne
stilee de language soubtil, dont sache user de belle arrenge
35et moz polis bien ordenez qui mes raisons rendissent luisans,
pour tant ne lairay a dire materielment et en gros vulgar
l’oppinion de mon entente, tout ne le sache proprement exprimer
en ordre de paroles aournees.
Mais pourquoy ay je dit deuant que mieulx peust estre
40appellee oisiueté? Sans faille il me semble que toute chose
sans preu, non obstant soit traictie, faicte, et acomplie a grant
labeur et peine, puet estre appellee oyseuse, ou pis que oyseuse,
de tant comme plus mal en ensuit. Et comme ia pieça pour
la grant renommee commune du dit romans, desiray le veoir,
45apres que cognoiscence m’ot un peu fait entendre choses soubtilles,
le leus et consideray au long et au lé, le mieulx que le
sceus comprendre. Vray est que pour la matere, qui en aucunes
pars n’estoit a ma plaisance, m’en passoye oultre comme
coq sur brese; si ne l’ay planté veu. Neantmoins [fol. 89 b]
50demoura en ma memoire aucunes choses traicties en lui, que
mon jugement condempna moult, et encore ne puet approuer
pour contraire louenge d’autre gent. Bien est vray que mon
petit entendement y considere grant ioliueté; en aucunes pars
tressolennelement parle de ce qu’il voult dire et par moult
55beaux termes et vers gracieux bien leonimez; ne mieulx ne
pourroit estre dit plus soubtilment, ne par plus mesurez trais,
de ce qu’il voult traictier.
Mais en accordant a l’oppinion, a laquelle contredisés sans
faille a mon auis, trop traicte deshonnestement en aucunes
60pars, et meismement ou parçonnage que il claime Raison,
Et ad ce que son oppinion soustenez, et communiquez que
ainsi doye raisonnablement estre fait, et alegués que es choses
que Dieu a faictes, n’a nulle laidure, et par consequent n’en
65doit le nom estre eschiué. Je dis et confesse que voirement
crea Dieu toutes choses pures et nettes venans de soy; n’adonc
en l’estat d’innocence ne eust esté laidure les nommer; mais
par la polucion de pechié deuint homme immonde, dont encore
nous est demouré pechié originel, ce tesmoingne l’escripture
70sainte. Si comme par comparaison puis alleguer: Dieux fist
Lucifer bel sur tous angelz, et lui donna nom tressolennel et
bel, qui puis fu par son pechié ramené a orrible laidece par
quoy le nom, tout soit il de soy tres bel, si donne il orreur aux
oyans pour l’impression de la personne.
75Encore proposez que Jhesucrist en parlant des pecherresses
les appella meretrix, etc. Et que il les appellast [fol. 89
verso a] par cellui non, vous puis souldre que cellui nom
de meretrix n’est mie deshonneste a nommer selon la vilté de la
chose; et plus vilment pourroit estre dit meismes en latin; et que
80honte doie estre deboutee en parlant en publique des choses
dont nature mesmes se hontoie. Je dis que (sauue la reuerence
de l’aucteur et la vostre) grant tort commettez contre
la noble vertu de honte, qui de sa nature reffraint les goliardises
et deshonnestetez en diz et fais; et que ce soit grant
85vice et hors ordre de policie honneste et de bonnes meurs
appert en mains lieux de l’escripture saincte; et que ne doye
estre repudié le nom ne que se[s] reliques fussent nommées.
Je vous confesse que le nom ne fait la deshonnesteté de la chose,
mais la chose fait le nom deshonneste. Pour ce selon mon
90foible auis en doit estre parlé sobrement, et non sans necessité
pour fin d’aucun cas particulier comme de maladie ou aultre
honnesteté necessaire. Et si comme naturelment les mucierent
noz premiers parens, deuons faire en fait et en parole.
Et encore ne me puis taire de ce dont trop sui mal content,
95que l’office de Raison, laquelle il mesmes dit fille de Dieu,
doie mettre auant telle parole et par maniere de prouerbe,
comme ie ay nottee en ycellui chapittre la ou elle dit a l’Amant
que en la guerre amoureuse vault mieulz deceuoir que deceu
estre.[31] Et vrayement je ose dire que la Raison, maistre
100Jehan de Meun, renia son pere a celluy mot; car trop donna
autre doctrine. Et que mieulx vaulsist l’un que l’autre, s’ensuiuroit
que tous deux fussent bons, qui ne puet estre. Et je
tiens par oppinion contraire que moins est [fol. 89 verso b]
mal, a royalment parler,[32] estre deceu que deceuoir.
105OR ALONS OULTRE en considerant la matiere ou maniere
de parler qui au bon auis de pluseurs fait a reprochier.
Beau Sire Dieux! quel orribleté! quel deshonnesteté! et
diuers reprouués enseignemens recordé ou chapitre de la
Vieille. Mais pour Dieu, qui y pourra notter fors enortemens
110sophistes tous plains de laidure et toute vilaine memoire? Ha!
hay! entre vous qui belles filles auez et bien les desirez entroduire
a vie honneste, bailliez leur, bailliez et querez le Romant
de la Rose pour apprendre a discerner le bien du mal—que
dis ie—mais le mal du bien! Et a quel utilité ne a quoy profite
115aux oyans ouir tant de laidures?
Puis ou chapitre de Jalousie, pour Dieu, quelz grans biens
y peuent estre nottez? n’a quel besoing recorder les deshonnestetez
et laides paroles, qui assez sont communes en la bouche
des maleureux passionez d’ycelle maladie? Quel bon exemple
120ne entroduction puet estre ce? Et la laidure, qui la est recordee
des femmes! Dient pluseurs en lui excusant que ce
est le Jaloux qui parle, et voirement fait ainsi comme Dieu, qui
parla par la bouche Jeremie. Mais sans faille quelsque
adicions mençongeuses qu’il ait adioustees, ne peuent (Dieux
125mercis) en riens amenrir ne rendre empirees les condicions des
femmes. Ha! Hay! et quant il me souuient des faintises,
Faulz Semblans, et choses dissimulees en mariage et autre
estat que l’en peut retenir d’ycellui traictié—certes je juge
que moult sont beaulx et proffitables recors a ouir! [fol. 90 a].
merueilles! Sans doubte les œuures de nature fussent ja pieça
du tout faillies, se il tant ne les eust recommandees. Mais
pour Dieu! qui est cil qui me sceust declairier ou souldre a
quoy peut estre proffitable le grant procés plein de vitupere,
135qu’il appelle Sermon comme par derrision de saincte predicacion,
qu’il dit que fait cellui Genius, ou tant a de deshonnestetez
et de noms et moz sophistes trouuez plus atisans les
secrez de nature, lesquelz doiuent estre teus et non nommez?
Et puis que point ne voit on descontinuer l’euure qui par
140ordre commun faillir ne puet; car se autrement fust, bon
seroit pour le proffit de generacion humaine trouer et dire moz
et termes atisans et enflamans pour inanimer homme a continuer
l’œuure. Encore plus fist l’aucteur, (se bien en ay
memoire) dont trop ne me puis merueillier a quel fin. Car ou
145dit sermon il ioint auec en maniere de figure paradis et les
joyes qui la sont. Bien dit que en cellui yront les vertueux;
et puis conclut que tous entendent, hommes et femmes sans
espargnier, a perfurnir et exerciter les œuures de nature; ne
en ce ne fait excepcion de loy, comme se il voulsist dire, mais
150dit plainement que ilz seront sauuez. Et par ce semble que
maintenir vueille le pechié de luxure estre nul, ains vertu, qui
est erreur et contre la loy de Dieu. Ha! quel semence et
quel doctrine! quans grans biens en peuent ensuiuir! Je croy
que mains en ont laissié le monde, et entrés en religion, ou
155deuenus hermites pour celle saincte lecture, [fol. 90 b] ou retrais
de male vie et esté sauuez de tel enortement, qui sans
faille oncques ne vint, dire l’ose a qui qu’il desplaise, fors
de courage corrompu et abandonné a dissolucion et vice,
petit, en quelle maniere puet estre valable et a bonne fin ce
que tant et si excessiuement, impetueusement, et tresnonveritablement
il accuse, blasme, et diffame femmes de pluseurs
tresgrans vices, et leurs meurs tesmoingne estre pleins de toute
165peruersité, et par tant de repliques et aucques en tous parçonnages
ne s’en puet saouler? Car se dire me voulez que ce face
le Jaloux comme passioné, ie ne sçay entendre qu’il apertiengne
a l’office de Genius, qui tant recommande et enorte que
l’en couche auecques elles sans delaissier l’œuure qu’il tant
170loue. Et cil mesmes dit sur tous parçonnages moult de grans
vituperes d’elles; et dit de fait, fuiés, fuiez, fuiez le serpent
venimeux;[33] et puis si dit que on les continue sans delaissier.
que il veult que on suiue, et suiuir ce que il veult que on fuie,
175mais puis que tant sont peruerses, ne les deust commander
approchier aucunement; car qui inconuenient redoubte,
eschiuer le doit. Et pour ce que il tant deffent dire son secret
a femme, qui du sauoir est si engrant, comme il recorde, [34] dont
iene scay ou tous les deables trouua tant de fatras et de paroles
180gastees, qui la sont arrengees par long procés. Mais je
pry tous ceulx, qui tant le font autentique et tant y adioustent
foy, qu’ilz [fol. 90 verso a] me sachent a dire quans ont veus
de leurs femmes? Si croy que cler les trouueront semees.
185Non obstant que bon conseil seroit et louable que un chascun
fu accusez et puis pendus par soy estre descouuert a un sien
compere, en qui se fioit; mais ie croy que en la face de iustice
190pou vont les clameurs ne les plaintes de tant orribles maulz,
des grans desloyaultez et des grans deableries que il dit que
tant malicieusement et secretement sceuent femmes commettre.
Si est voirement bien secret, quant il n’appert a
contrees ou les royaumes qui par leurs grans iniquitez sont
exillés?[35] Mais, sans parler a volenté, disons de quelz grans
crismes peut on accuser meismes les pires et qui plus deçoiuent?
Que peuent elles faire, de quoy te deçoiuent? Se elles te demandent
200de l’argent de ta bourse, dont ne le t’emblent ou
tollent elles pas; ne leur bailles mie, se tu ne veulz. Et se tu
dis que tu en es assotés, si ne t’en assotes pas. Te vont elles
en ton hostel querir, prier, ou prendre a force? Bon seroit
205et laidement parla des femmes mariees, qui si deçoiuent
souspeçonneux et pou amans leurs femmes. Dieux quelle
exortacion! comme elle est proffitable! Mais vraiement puisque
en general ainsi toutes blasma, de croire par ceste raison
suis contrainte, que oncques n’ot acointance ne hantise de
215femme honnourable ne vertueuse; mais par pluseurs femmes
luxurieux) cuida ou faingny sauoir que toutes telles fussent;
car d’aultres n’auoit cognoiscence. Et se seulement eust
220et iuste seroit; mais non, ains sans excepcion toutes
les accuse. Mais se tant oultre les mettes de raison se chargia
l’aucteur d’elles accuser ou iugier non veritablement, blasme
aucun n’en doit estre imputé a elles, mais a cellui qui si loins
de verité dist la mençonge, qui n’est mie creable comme le
complisses en ce cas l’eussent iuré, (a nul n’en soit grief) il a
esté, est et sera moult de plus vaillans femmes plus honnestes,
mieulx moriginees, et meismes plus sauans et dont plus grant
bien est ensuiui au monde que oncques ne fist de sa personne,
230meismement en policie mondaine et en meurs vertueux tres
doulcement [fol. 91 a] et secretement, non obstant leurs
fussent leurs maris rudes et malamoreux. De ce treuue l’en
comme Sarra, Rebecha, Ester, Judic, et autres assez. Et
mesmes en noz aages auons veu en France moult de vaillans
240d’Orliens, fille de roy de France, la duchece d’Aniou, qui ores
est nommee royne de Cecille, qui tant orent beauté, chasteté,
preudefemmes comme Madame de la Ferté, femme messire
245trop seroit longue narracion dire plus.
fauourable pour ce que femme suis. Car veritablement
250comme je la sçay de certaine science estre au contraire des
suis femme, plus puis tesmoingnier en ceste partie que cellui
Mais apres toutes ces choses, par amour soit consideré quel
255est la fin du dit traictié; car si comme dit un prouerbe: “A la
ie honteuse, mais tant deshonneste que [fol. 91 b] je ose dire
ce que honte et raison doit reffraindre aux bien ordenez
Et donc que fait a louer lecture qui n’osera estre leue ne parlee
en propre fourme a la table des roines, des princeces, et des
vaillans preudefemmes, a qui conuendroit couurir la face
de honte rougie?
scet on comment les hommes habitent aux femmes naturelment?
Se il nous narrast comment ours ou lyons, ou oiseaux ou
Et sans faille plus plaisantment et trop plus doulcement et par
plus courtois termes s’en fust passé, et qui mieux plairoient
mesmes aux amans iolis et honnestes et a toute autre vertueuse
280personne.
Ainsi, selon ma petite capacité et foible iugement, sans
plus estre prolixe en langage, non obstant que assés plus pourroit
estre dit et mieulx, ne sçay considerer aucune utilité ou
dit traictié. Mais tant m’i semble apperceuoir que grant
285labeur [fol. 91 verso a] fu pris sans aucun preu, non obstant
que mon iugement confesse maistre Jehan de Meun moult
grant clerc soubtil et bien parlant; et trop milleur œuure plus
profitable et de sentement plus hault eust sceu mettre sus s’il
s’y fust appliquié, dont fu dommage, mais ie suppose que la
290grant charnalité peut estre, dont il fu remply, le fist plus
habonder a volenté que a bien proffitable, comme par les operacions
obstant ce, ie ne repreuue mie le Romant de la Rose en toutes
pars; car il y a de bonnes choses et de bien dictes sans faille,
295et de tant est plus grant le peril, car plus est adioustee foy au
mal de tant comme le bien y est plus autentique. Et par ce ont
mains soubtilz aucunesfois semees de grans erreurs par les entremesler
et palier auec verité et vertus. Mais si comme dit son
prestre Genius: “Fuiez, fuiez femme, le mal serpent mucié
300soubz l’erbe”, puis ie dire, fuiez, fuiez les malices couuertes
soubs ombre de bien et de vertu.